Ils avançaient, parfois à trois de front, parfois en ligne, manquant d'espace alors que les parois du canyon se rapprochaient à l'extrême. Des fissures, sans doute creusées par une eau disparue depuis des millénaires étoilaient la roche, transformant le roc en un labyrinthe à ciel ouvert. Natsuhi se sentait de plus en plus mal à l'aise, sa vieille phobie menaçant à chaque minute de refaire surface. Elle se forçait alors à regarder le fin liseré azur qui découpait la pierre poussiéreuse et imaginait qu'il emplissait tout son champ de vision, mais l'autosuggestion devenait de plus en plus ardue. Au bout de trois heures de marche, une sorte de cuvette plus large surgit au détour d'un coude, et Gaara décida de faire une pause. Natsuhi accueillit avec grâce ce répit, destiné au départ au seigneur Toriyama, moins endurant qu'un ninja, s'installant pour s'emplir le cerveau de ciel. Elle s'assit sur un rocher, Toriyama alla remplir sa gourde à un filet d'eau qui courait le long de la muraille quelques mètres plus loin, et le Jinchuuriki s'adossa. Sa gourde râpa l'ocre de la muraille, non loin d'elle, et elle ne put réprimer le frissonnement qui la parcourut, en un traître réflexe.
-Tu cherches Takamaru ? Je crois qu'il est parti vers le nord…
-Nan, répondit la jeune fille un peu sèchement. Tais-toi un peu, j'essaie de me détendre.
Gaara eut un soupir intérieur. Ça lui apprendrait à vouloir instaurer la conversation.
-Excuse-moi.
Elle grogna en guise d'acquiescement, sans quitter du regard le sommet du canyon. Le Jinchuuriki leva la tête à son tour, et n'aperçut qu'un pan de ciel, qui tournait déjà, petit à petit, à l'or. Mais que cherchait-elle, à la fin ?
Il crut trouver la solution en voyant Takamaru plonger dans leur direction, sans doute pour prendre également une pause bien méritée (il venait de supporter le voyage Suna-Ishkari, et en entamait immédiatement un second, ce qui, pour un aigle de sa carrure, n'était pas rien). Mais elle resta les yeux fixés vers le ciel, et dit, soudain, d'une voix étranglée :
-Il va bientôt faire nuit…
-Quoi, tu as peur du noir ?
-Nan. J'ai peur d'être enfermée. Mais quand il fait noir, j'ai l'impression que ces foutus murs se rapprochent…
-Je peux faire quelque chose ?
Elle se tourna vers lui, le visage halluciné, le dévisagea avec des yeux ronds, bouche-bée, et resta ainsi à gober les mouches durant quelques bonnes secondes, puis son nez fut agité d'un brusque tic nerveux, alors qu'elle demandait :
-Pourquoi tu me proposes ça ?
-Je suis ton chef d'équipe… C'est tout.
Elle parut réfléchir un moment sur cette étrange déclaration, sortant de sa bouche. Si étrange que cela ? Avait-il l'air à ce point monstrueux pour qu'elle trouve tous ces mots inadéquats sur ses lèvres ? Elle finit par relever ses yeux vers le ciel, à nouveau, avant de déclarer.
-Non. Tu ne peux rien faire… Mais merci.
Il baissa la tête, évitant de la regarder, peut-être plus blessé encore que lorsqu'elle le regardait en chien de faïence. Ce n'était plus la peur instinctive qui parlait, mais sa raison, et elle le jugeait incapable de la soulager.
Ce fut à peu près à ce moment que Takamaru s'abattit sur l'épaule du Jinchuuriki. Gaara sursauta, maîtrisant à grand peine son instinct qui lui disait de se débarrasser de cette présence intruse par tous les moyens, et il préférait ne pas penser à ce que tous les moyens signifiait. Un petit coussin de sable se forma rapidement sous les serres de l'animal, protégeant l'épiderme du rouquin des griffes acérées.
-Qu'est-ce qu'il fabrique ? Demanda-t-il d'une petite voix un peu trop rapide.
-Mais qu'est-ce que tu fiches, Takamaru ? s'énerva Natsuhi, viens ici ! –elle montra sa propre épaule rembourrée- Tout de suite !
-Krâââ !
-Q…Quoi ?
-Qu'est ce qu'il dit ?
-Il… Il refuse. Hé, mais… !
Sous l'œil intrigué de Toriyama qui revenait, son outre pleine, Takamaru se mit à donner de petits coups de becs dans l'oreille de Gaara, comme pour lui demander une permission implicite.
-Takamaru, espèce d'imbécile !
-Qu'est ce qu'il fait ? Gaara déglutit, se demandant quel sort l'animal pouvait bien lui réserver.
-Il veut te mordiller l'oreille. Il ne fait jamais ça, avec les inconnus, rien qu'avec les gens de la famille, et les amis proches… Et encore, seuls ceux qu'il aime bien… Arrête, maintenant, Takamaru !
-Ca… Ca va, alors. Laisse-le.
A ces mots, l'aigle se mit à lui pincer doucement le lobe, sans méchanceté ni brusquerie, mais sans délicatesse non plus. On l'aurait cru occupé à un travail laborieux et complexe, demandant beaucoup de concentration. Il passa du lobe au cartilage et en fit méticuleusement le tour. La sensation n'était pas vraiment désagréable. Ça ressemblait aux triturations de Yashamaru quand il cherchait des poux dans ses cheveux, en plus piquant. Natsuhi les regardait, un peu effrayée.
-Euh… Tu es sûr ? Tu ne vas pas… Enfin…
Encore un abominable spectre de la nuit dernière dans ses yeux.
-Non. Pas maintenant que je sais ce qu'il veut… Et puis les animaux n'ont jamais essayé de me faire du mal, eux.
Un goût amer se glissa entre les lèvres de la jeune fille, et elle eut honte. Honte que Takamaru l'approche de son propre chef, et lui fasse la leçon. Elle n'avait traduit de son message qu'une petite partie à Gaara, la plus neutre et la seule qui le concernait.
L'aigle lui avait reproché sa peur, car un ninja était destiné à tuer, elle comme lui. Il lui avait reproché son dégoût, car un ninja sentait toujours plus le sang que le savon. Il lui avait reproché de laisser un des siens dans la solitude, car tous trois connaissaient cette douleur, Gaara en souffrait mille fois plus qu'eux deux réunis, et un aigle ne pourrait aider efficacement un humain qui ne le comprenait pas. Natsuhi n'avait pas tout de suite compris la signification de ces derniers mots, mais quand Gaara avait déclaré vouloir garder Takamaru, quelque chose avait changé.
Il était comme transfiguré. Indéfinissablement transfiguré. Quelque chose dans son attitude, dans son regard, s'était adouci, subtilement. Comme un ciel après l'orage. Il fixait Takamaru comme si ce dernier venait de naître, avec cette espèce de tendresse qu'aurait eu une aiglonne pour son oisillon, étudiant attentivement chacun de ses gestes comme pour les graver dans son subconscient. A un moment, il esquissa un geste en direction de l'oiseau, se ravisa, lentement, et elle réalisa que c'était de peur de le voir s'enfuir. Ce ne pouvait être Gaara, l'être sinistre et froid qui les avait accompagnés depuis Suna. A un moment, elle crut même voir un sourire fleurir sur son visage, mais peut-être les jeux d'ombres et de lumières de ce début de soirée…
Elle avait déjà vu ce visage, quelque part. Plus triste, plus fataliste qu'à présent, mais ils appartenaient à la même personne. Et elle s'en souvint, l'évidence la frappant avec la force d'un cheval la percutant en plein galop.
Ce visage était celui du garçon qui offrait du thé à la menthe.
Quand ils se remirent en route, Takamaru décolla, et repartit surveiller les hauteurs. Le Jinchuuriki retrouva son air renfrogné habituel, mais une étincelle subsistait dans ses yeux. Et le petit jeu continua. Quand Takamaru revenait faire des haltes de quelques minutes au cours de leur marche, au lieu de se poser sur l'épaule de Natsuhi comme il en avait l'habitude, il se posait sur celle de Gaara, qui l'accueillait toujours avec cette paisible sérénité. Et étrangement, insidieusement, la jeune fille se sentit mise à l'écart de leur petit jeu. Elle se prit à les observer, jalouse du Jinchuuriki parce qu'il monopolisait la seule présence réconfortante qui lui restait si loin de chez elle. Chaque fois qu'elle croisait le regard de Takamaru, elle y lisait un mépris amusé, ce qui rendit sa jalousie plus acide encore.
Bon sang, elle était jalouse… D'un monstre ?
Il pue le sang parce que les vrais ninjas sentent plus le sang que le savon.
Il se risqua, au bout d'un moment, à tapoter la tête de Takamaru. D'un geste maladroit, enfantin, presque ridicule venant de lui, si ce n'était la gentillesse qui émanait de chacun de ses gestes. La gentillesse. La gentillesse ? Impossible, et pourtant, quand elle les regardait, aucun autre terme ne pouvait mieux s'appliquer que celui-ci.
Takamaru se retourna sur l'épaule du Jinchuuriki, et la nargua. Elle ne dit rien, mais ne put s'y tromper, et sentit la rage nouer ses épaules. Il la narguait. Elle l'aurait bien étranglé, sur le coup, ce sale piaf à la noix ! Gaara envoya soudainement à l'animal une petite pichenette bien moins agréable que ses précédentes caresses, comme un léger avertissement. Takamaru croassa, et le rouquin lui murmura quelque chose à l'oreille, ce qui rendit Natsuhi plus jalouse encore. Puis, à son grand étonnement, il se retourna, une tranquille lueur d'invitation dans le regard.
-Viens…
Je sais.
Le message était le même que celui que contenait cette foutue tasse de thé. Je sais à quoi tu penses. Je sais ce que tu ressens. Je sais ce qui se passe. Je sais pourquoi. Ne t'enferme pas dans ta solitude…
De rage, elle les dépassa, shoota dans un caillou qui traînait, et traça, dépassant même Toriyama qui faillit la ralentir, lui disant qu'elle ne connaissait pas le chemin, mais se ravisant en surprenant son expression renfrognée. De quel droit ? De quel droit ce nabot lui piquait-il ainsi Takamaru, sans crier gare ? De quel droit pouvait-il pénétrer dans son esprit et s'imaginer savoir ? De quel droit lui tendait-il encore la main, elle n'en voulait pas ! Comme elle était mieux, avec Kurowashi…
Un instant, son spectre dansa devant ses yeux, et elle détourna la tête… Pour voir à nouveau Gaara tapoter le crâne de Takamaru. Les larmes lui montèrent aux yeux, et elle les refoula de toutes ses forces. Elle s'était sentie mieux, un moment, avec Takamaru, mais ce dernier n'était qu'un sale traître.
Il connaît cette douleur, comme nous, mais la nôtre n'est qu'une aimable plaisanterie, en comparaison. Je ne suis qu'un aigle, et je ne peux pas l'aider comme il le faudrait.
La douleur. La douleur était revenue, presque aussi ravageante qu'auparavant, la laissant faible, sans point d'appui. De quel droit lui prenait-il ce qui lui permettait de garder la tête hors de l'eau ?
Inversion des rôles. Elle déglutit quand elle comprit pourquoi Takamaru la narguait. Inversion des rôles. Il était perché sur son épaule à lui, et elle, se retrouvait toute seule, à les espionner de loin, se nourrissant des miettes de conversation qui tombaient parfois, jalousant ceux qui possédaient ce qu'elle désirait le plus au monde.
On ne se rendait compte de la valeur de ce que l'on possédait que lorsqu'on en était privé.
C'était comme cela que Gaara avait vécu. Si on mettait de côté les tentatives d'assassinat, les insomnies, Shukaku qui squattait de temps en temps et tout ce que Natsuhi ignorait encore. A les regarder rire et vivre sans pouvoir participer, se contenter d'observer et d'être une ombre. La honte la submergea. Elle… Elle avait vraiment participé… A ça ?
Et il avait fallu Takamaru. Takamaru, un être totalement extérieur à leur petite association, pour lui remettre les yeux en face des trous, et la forcer à mettre un miroir devant sa petite tronche idiote. Elle ne voulait pas reconnaître qu'elle avait tort, qu'elle agissait odieusement. Le pire, c'était que Gaara ne semblait même pas lui en vouloir.
Il a l'habitude, se dit-elle dans un frisson glacé.
Pas étonnant que son visage change totalement d'expression quand Takamaru venait lui rogner les oreilles.
Elle rencontra à nouveau son regard, toujours plein de sollicitude, et le foudroya en retour. Il tapota encore maladroitement le crâne de l'oiseau, qui devait détester cela, mais se laissait faire sans broncher, ce qui, connaissant Takamaru n'était pas un mince exploit. Elle se détourna, rancœur et honte se mélangeant en un écœurant mélange, et finit par grogner, de mauvaise grâce :
-Gratte-le sous le bec. Il adore ça.
Gaara releva la tête, scruta un instant la masse de cheveux noirs qui cachait son visage, et son regard s'adoucit un peu plus. Takamaru émit une sorte de roucoulement très doux. Natsuhi, quant à elle, continua à bouder, mais s'il avait pu le voir, le Jinchuuriki aurait surpris ce qu'il s'attendait à voir, et qu'il guettait depuis longtemps déjà.
Ce léger sourire sur ses lèvres.
