La pièce était sombre. Péniblement éclairé par une lumière jaunâtre qui émanait des murs luminescents. Jérémie se tenait droit comme un i face à son destin. Un trait de lumière dorée coupa soudain son visage, avant de s'élargir et de venir le baigner d'une angoissante clarté.

Devant lui se dressait un scanner. Ouvert, prêt à l'accueillir en son sein. Un sarcophage sec et chaud, où se réfugier et panser plaies et blessures.

Il hésita. Il ne savait plus où aller, où fuir pour échapper à.. à tout ça… Laura et ses ambitions. Odd et ses rodomontades. Ulrich et ses abandons. Yumi et ses fièvres. William et ses vantardises. Aelita et ses désirs.

Aelita.

Mais, partir, la laisser ? Il l'aimait. Le temps passait si vite, et si sereinement à ses côtés. Son sourire dispersait les nuages de son coeur. Penser en se levant le matin qu'elle serait à côté de son bureau suffisait à lui donner de l'entrain pour tout endurer, XANA, ses amis, ses camarades obsédés.

Une larme glissa le long de sa joue. Il comprenait pourtant enfin. Il ne pouvait pas rester avec elle. Ça ne marchait pas, tout simplement. Il avait senti son regard lorsqu'elle l'avait quitté hier soir. Il l'avait entendue avec Laura.

Il s'était senti tellement… idiot… coupable…. Il voulait, il voulait la rendre heureuse.

Sitôt qu'il s'était détaché, il l'avait cherché. Il avait bravé la menace Jim pour se rendre à l'étage du dessus. Il avait gravi à pas de loup les escaliers, s'était approché telle une ombre de sa chambre. Arrivé devant la porte fatidique, il avait levé le poing pour toquer, lorsqu'un bruit étouffé se fit entendre. Il s'était penché contre la porte, avait tendu l'oreille… A peine une minute plus tard, un autre bruit atteignait son oreille.

Un gémissement.

Perplexe, il avait écouté encore un peu, puis ses joues avaient viré à l'écarlate à mesure qu'il comprenait. Il entendait les gémissements d'Aelita, ceux-là même qui l'avaient secouée tout à l'heure, alors qu'elle était… sur lui. Mais ce n'était pas tout. Il y avait aussi les roucoulements de Laura. Il avait reconnu sa voix. Et elles ne faisaient pas que lâcher des bruits de gorges irrépressibles : elles parlaient, et ce qu'elles disaient… Aelita aimait. Elle aimait ce que Laura lui faisait. Elle aimait et en redemandait. Insatiable dans son désir, elle en voulait toujours plus.

Jérémie s'était effondrée à côté de la porte, le long du mur, la tête entre les mains. Par un détour pervers de son esprit, sans savoir pourquoi, il ne pouvait se convaincre de cesser d'écouter, de partir, d'oublier ça… N'était-ce pas lui qui n'avait pu… n'avait su.. ne pouvait pas.

Il était resté là, à écouter sa copine gémir de plus belle, implorer que la bouche, les doigts, les…que Laura la comble.

Enfin, tout bruit avait cessé. La tête lourde, le coeur gros, il s'était levé. Il s'en était allé, les joues ravagées de larmes. Larmes de honte. Larmes de culpabilité. Larmes de douleur.

Il n'avait personne vers qui aller. Et puis à cette heure ? Au beau milieu de la nuit ?

Il était retourné dans sa chambre pour s'enfoncer dans son lit, espérant y trouver le sommeil. Se laisser emporter par la vague noire et trouver le repos. Mais il avait eu beau se tourner et se retourner au rythme effrené de ses pensées, il n'y arriva pas. Il avait songé à se réfugier dans la salle de bains La douche l'avait déjà aidé aujourd'hui ; peut-être le pourrait-elle encore ? S'il le fallait, à grand renfort d'un jet d'eau plus brûlant encore, qui emporterait les scories de ses répugnance et de sa fatigue dans les canalisations. Oui, peut-être que le sarcophage humide saurait le régénérer à nouveau. En désespoir de cause, le pas lourd, il se traîna vers la salle de bains déserte.

Las ! Rien n'y faisait. Ce n'est que lorsque tout son corps fut rouge vif, sa peau hurlant en vain sous le feu de l'eau bouillante qu'il avait accpeté que ce remède était inutile.

Il était retourné à sa chambre, caressant vaguement l'espoir qu'un somnifère pourrait lui apporter un sommeil sans rêves.

L'aube finit par rougir le ciel, sans apporter d'espoir.

Alors, il fit ce qu'il savait faire de mieux. Vissé sur sa chaise, le nez dans son écran, le coeur endommagé, il coda.

Il coda avec ardeur. Comme à l'époque où il cherchait à libérer Aelita, à la ramener sur terre. Sa douce Aelita, son amour, celle qu'il…

Il n'y arrivait pas. Tout dans cette chambre empestait encore les événements d'avant : son nez était saturé par l'odeur du désir d'Aelita, par leur transpirations mêlées. Il sentait ses poils se redresser, alors que le fantôme des mains de son amour lui touchait l'épaule. Il la sentait derrière lui, avec ses tenues affriolantes, tentant de le séduire. L'image de son strip-tease était gravé dans sa rétine, se superposant aux lignes qui défilaient à l'écran alors qu'il compilait un quelconque projet carton.

Tout dans cette chambre lui rappelait les longues heures passées en sa compagnie, et ces moments où elle avait… voulu.

Ca semblait être le bon moment pour une douche, et une discussion à tête froide dans un ton sérieux. Une discussion sur l'amitié, l'amour, le consentement et le respect. Mais il n'était plus temps pour les discours. Il était temps d'agir.

Il ne pouvait rien ici, il lui fallait un autre lieu, un ailleurs.

Alors il s'était rendu à l'usine. Par la route. Il ne voulait pas retourner dans les égouts. Pas tout de suite en tout cas.

Il était entré dans le labo, s'était carré dans son fauteuil en face des multiples écrans qui indiquaient en permanence l'état de santé de Lyoko.

Pas de tour activée. Pas de présence de monstre. Pas de XANA. Là-bas, tout n'était que luxe, calme et volupté. Enfin, juste calme. Ce n'était pas plus mal.

Il se rappela ses quelques incursions sur Lyoko. Là-bas, il n'y avait pas d'odeur. Pas d'air à respirer. Il n'y avait pas non plus de goût, ni de sensation de chaleur, de froid, où quelque toucher que ce fût. A peine s'il avait senti, perçu qu'il avait le contrôle de son enveloppe corporelle. Enfin, au moins il n'avait pas à se soucier de quelque chose d'aussi inutile qu'un ridicule bâton mou..

Il avait laissé ses mains agir toutes seules. Une fenêtre s'était ouverte, un programme s'était lancé, accompagné d'un compte à rebours. Virtualisation différée.

Il s'était levé et avait quitté le supercalculateur. Il était rentré dans le monte-charge et avait appuyé sur la commande, sans se retourner.

Quelques instants plus tard, la herse s'était relevée. Il avait avancé lentement comme un somnambule. Il s'était arrêté au centre de la pièce. Autour de lui, les trois scanners. Fermés. Cercueils de métal. Mais surtout passages. Passages vers cet ailleurs auquel il aspirait. Cet espace-temps dont il était le maître.

Il s'était arrêté un moment devant la porte ouverte. Non pas qu'il hésitât. Mais il avait besoin d'un peu plus de temps pour méditer avant de faire le pas décisif.

Puis, il se mit en marche. D'un mouvement raide, il entra dans le scanner. Il se retourna afin de contempler une fois encore – une dernière fois ? – le monde extérieur, puis la porte se referma sur lui.

Un flot de lumière baigna son corps et engloutit sa conscience, le temps du transfert vers Lyoko.

Il rouvrit les yeux pour se voir tomber du haut du ciel, le sol rocheux juste sous ses pieds. Il se rétablit en souplesse.

Calme.
Paix.
Sérénité.

Jérémie se sentit — enfin — apaisé. Loin, si loin des tumultes, de cette rage qui avait possédé Aelita. Loin de la déception qu'elle lui avait causé. Il aurait aimé, il aurait voulu pouvoir la satisfaire, répondre à ses attentes. Il aurait voulu être toujours là pour elle, lui montrer à quel point il l'aimait. Las ! il n'avait su, il n'avait pu.

Il commença à regarder autour de lui. Une lueur attira son attention, au loin, derrière un relief, tandis qu'il détectait une présence familière. La lumière approcha, et Jérémie reconnut la sphère lumineuse, celle-là même qui était venue sauver Aelita ici-même et lui donner les dernières armes pour vaincre XANA. Que faisait-il ici ? C'est impossible ! Pourtant, il n'y avait aucun doute possible. Son avatar virtuel était capable d'interpréter une partie des données qu'il pouvait habituellement consulter dans le monde réel, notamment les données d'identification des personnes virtualisés. Il en avait la certitude, il faisait bien face à Waldo Schaeffer, alias Franz Hopper, le père d'Aelita, concepteur de Lyoko, ennemi de XANA, et véritable source d'inspiration et d'admiration pour Jérémie.

— Salutations, mon jeune ami.

Jérémie se tut un instant, avant de commencer à raconter son histoire : il faisait confiance à Franz Hopper, plus qu'à Jim en tout cas. Même si ce dernier n'avait pas été si mauvais finalement.

— Moi non plus, je n'avais pu...
— Oui, mais vous, vous avez fui pour la protéger, vous vous êtes sacrifié pour elle ! Vous avez fait ça par amour !
— Soyons honnêtes. Je ne l'ai fait pas moins par lâcheté, et pas plus par amour que toi. Moi aussi, je n'y comprenais plus rien, je ne pouvais plus supporter cela… Et toi aussi, tu renonces à la vie – et à la mort ! – pour la laisser être heureuse…

Ce n'était pas faux. D'ici, de partout, il pourrait veiller sur elle. Tout comme lui.

— Mais au fait, ne devriez-vous pas être mort ?
— Ah, si seulement c'était aussi simple ! Tu verras, toi aussi, tu passeras par là, un jour... Quoi que tu peux encore repartir, j'imagine…

Jérémie réfléchit, le temps d'un micro-cycle.

— Plus tard, peut-être.

Les deux entités se turent.

— Au fait… Qu'est devenue Anthéa, depuis tout ce temps ?
— Comment, vous ne le savez pas ?
— Hélas non, je n'ai qu'un accès limité aux informations du monde réel, dans mon état...
— Hé bien, au dernières nouvelles, Tyron l'a épousée pour récupérer les recherches de Franz… enfin, vos recherches, je veux dire.
— Ah la salope !

Jérémie était médusé. Une telle réaction était totalement inattendue… mais après tout pas si incohérente.

— Quand je suis parti, il lorgnait déjà autant sur ma fiancée que sur mes recherches. Mais je n'aurais pas cru qu'elle lui sauterait dans les bras…

Il n'y avait rien à répondre. Après tout, dans un sens, laisser Aelita dans les bras de Laura y ressemblait pas mal. Cela faisait partie de leur fardeau.

— Mais au fait…
— Oui ? s'enquit Jérémie.
— Qui est Franz ?