Chapitre 15

Quand Natsumi se sentit tomber, elle eut à peine le temps de pousser un cri avant d'atterrir trois mètres plus bas. Sa cheville droite se tordit violemment à l'impact et elle s'écroula, une douleur insupportable jaillissant de sa cheville et se diffusant dans toute sa jambe.

Elle avait envie de hurler et de fondre en larmes. Cet horrible jeu ne l'amusait plus – s'il l'avait jamais fait – et son frère et ses cousins allaient mourir s'ils ne leur administraient pas les antidotes à temps. Mais elle se retint à grand peine. Elle ne pouvait pas craquer maintenant. Ses compagnons d'infortune comptaient sur elle.

Près d'elle, Masao avait l'air sonné, mais ne semblait pas souffrir, sauf peut-être son genou qu'il frottait distraitement. Elle en fut rassurée.

_ Nat... lui dit-il entre deux quintes de toux qui le saisirent brutalement. Ça va... kof?

_ Nat! Masa! cria Rumiko depuis le bord de la fosse, paraissant très inquiète. Ça va?

_ Oui, émit faiblement Natsumi, ne pouvant empêcher ses larmes de couler. Mais je crois que je me suis fait une entorse.

_ Moi ça va... toussa Masao. J'aurai un gros bleu... kof kof... sur le genou... kof.

_ Ouf, je suis rassurée, entendit-elle Rumiko dire, alors que Masao posait sa main sur sa cheville douloureuse, lui insufflant un peu de chaleur qui lui fit du bien.

Elle se sentait de plus en plus à l'aise en sa compagnie, et l'affection qu'elle avait toujours éprouvé pour lui semblait grandir de jour en jour. Elle n'était pas encore amoureuse, pensa-t-elle lucidement, mais ça en prenait tout doucement le chemin.

Hideyuki et Genzo leur envoyèrent la corde, et Masao insista pour qu'elle soit la première à sortir de la fosse. Elle attrapa donc le nœud coulant, et les deux garçons la hissèrent jusqu'à eux. Elle était quasiment à leur hauteur quand elle vit en une fraction de seconde un énorme tigre bondir sur son frère, et ce dernier s'écarter au tout dernier moment. Elle faillit retomber, Hideyuki ayant lâché la corde, mais Genzo, vif comme l'éclair, lui saisit la main et la hissa seul.

Lorsqu'elle regagna la terre ferme, elle vit Rumiko tirer une fléchette sur le tigre qui se débattait, et son frère coincé sous le félin. Celui-ci secoua violemment sa tête, heurtant celle de Hideyuki dont les yeux se révulsèrent.

_ Hide! hurla-t-elle au même instant que Rumiko.

Heureusement le tigre s'agitait toujours et libéra son frère, mais ses crocs étaient dangereusement proches de la gorge du jeune homme inconscient. Alors Rumiko, bouleversée, tira une deuxième fois. La fléchette alla se planter dans le cou du fauve qui cessa tout mouvement et s'écroula lentement sur le côté. Il haletait, ses yeux se fermaient, et il s'endormit d'un coup.

Laissant Genzo s'occuper de Masao qui escaladait en même temps que son cousin tirait, elle boîtilla jusqu'à son frère dont l'état l'inquiétait.

_ Hide! l'appela-t-elle en s'agenouillant avec difficulté à ses côtés. Hide, tu m'entends?

Mais son frère ne répondit pas. Il était assommé pour le compte. Sa tempe s'ornait d'un impressionnant œuf de pigeon, et son épaule gauche formait un angle bizarre avec son torse. Elle vérifia son pouls, sa respiration et tâta son torse.

_ Comment va-t-il? s'inquiéta Rumiko en venant près d'elle, des larmes sur ses joues.

_ Il est inconscient, lui répondit-elle, un peu rassurée par ce qu'elle voyait. Mais ça va aller. Tu veux bien m'aider, s'il te plaît? Il faut que j'examine son épaule.

Rumiko acquiesça et elle maintint Hideyuki en place tandis que Natsumi tâtait doucement l'épaule de son frère. Elle soupira de soulagement:

_ Ouf, rien de cassé. Elle est juste démise.

_ Rien que ça? ironisa Masao qui arriva à ce moment-là, flanqué de Genzo. Et comment tu vas... kof kof... arranger ça?

_ Facile, dit-elle distraitement. Je vais la remettre en place. Rumi, tiens-le bien.

Elle-même se cala bien, ignorant sa cheville lancinante, et d'un coup tira sur le bras de son frère. L'humérus se réengagea dans son emplacement avec un bruit sec qui fit frissonner ses cousins, mais Hideyuki ne broncha pas. Il était complètement inconscient, ce qui l'inquiéta un peu.

_ Masa, tu peux atteindre le sac de Hide? J'ai besoin de sa lampe de poche.

Rumiko et elle redressèrent Hideyuki et Masao fouilla dans son sac. Genzo, debout près d'eux, restait aux aguets, revolver en main. Lui avait de vraies balles, et s'il n'avait aucune intention de tuer les animaux, il ferait tout ce qu'il pourrait pour les empêcher de leur nuire.

Masao sortit la lampe et la tendit à Natsumi. Ils rallongèrent le fils de Ryo et elle lui souleva les paupières, examinant ses pupilles. Elle fut rassurée, et se félicita intérieurement d'avoir fait un long stage à la clinique du Professeur pendant les vacances précédentes avec sa tante Kazue.

_ Qu'est-ce que tu cherches? la questionna Rumiko, très stressée.

_ Je vérifie qu'il n'est pas dans le coma, expliqua-t-elle. Mais non. Il se réveillera dans quelques minutes voire une ou deux heures.

_ On ne peut pas rester plantés là pendant deux heures, observa calmement Genzo. On ferait des cibles trop faciles. Et en plus, on n'a pas de temps à perdre. Il faut trouver les dix autres animaux avant que...

Il s'interrompit, mais tous avaient compris le message. Cependant Natsumi secoua la tête.

_ Hide ne pourra pas bouger avant un certain temps, et moi j'ai peut-être une entorse. Courir les bois, ce n'est pas pour nous. Mais il faut avancer, je le sais. On doit se séparer.

_ Mauvaise idée! objecta immédiatement Masao, soucieux. Toi et Hide êtes trop exposés ici. Et à cinq on est plus forts.

_ Mais le temps joue contre nous, lui opposa-t-elle gentiment. On a un peu moins de vingt-trois heures pour trouver les dix animaux. D'ailleurs, vous avez pris l'indice du tigre?

Genzo alla le faire et revint avec un papier.

_ "Contre le sommeil, le vert est inutile.", lut-il à haute voix.

_ Et le premier indice parlait de rouge, se remémora Masao, pensif.

_ Les antidotes doivent être colorés ou enveloppés de couleurs, en déduisit Rumiko. Rouge, vert et autre chose. Qu'est-ce qu'on peut d'ores et déjà dire?

_ Que le vert n'est pas pour toi, Gen, dit Natsumi, sérieuse. Et que le rouge est la couleur du soleil levant. Levant, soit après le sommeil, donc pour Genzo, ou se lever après une paralysie, donc pour Hide. On va devoir attendre encore pour savoir.

_ Oui, confirma Rumiko. Mais je ne...

_ Rumi, la coupa-t-elle doucement, lui prenant la main et la serrant délicatement. Je sais, mais on n'a pas le choix. Je vais rester avec Hide, et je le protègerai. On va s'installer juste au bord de la fosse, comme ça je pourrai toujours me débrouiller pour y coincer les animaux qui nous attaqueraient. Et vous, vous devez partir. Ça m'inquiète beaucoup, moi aussi, mais il le faut. On ne peut pas laisser les garçons mourir.

Rumiko hésitait visiblement, mais finalement elle hocha la tête. Natsumi voyait la tristesse et l'angoisse de son aura, mais elle ne pouvait rien faire de plus. Sa cousine se pencha sur Hideyuki et chuchota à son oreille. Toute autre personne qu'elle n'aurait rien pu distinguer, mais voilà: elle était Natsumi Saeba et avait hérité de l'ouïe surhumaine de son père. Alors elle écouta, un peu gênée:

_ Hide, je suis désolée. Je vais devoir partir en chasse avec Masa et Gen. Mais ne t'inquiète pas, on revient très vite et on va vous guérir. Nat va veiller sur toi. Soyez prudents, tous les deux. On se revoit très vite. Je... je t'aime, Hide.

Rumiko déposa un doux baiser sur la joue de son cousin puis se leva, le regard dur et la lèvre tremblante.

_ Quand je mettrai la main sur Iwagaki, dit-elle d'une voix aussi froide que la glace, j'en ferai de la chair à pâtée. Il va me le payer.

_ Je te donnerai volontiers un coup de main, dit Masao qui dut reprendre un peu d'anti-tussif. Allez, on se met en route. Mais avant...

Lui et Genzo soulevèrent précautionneusement Hideyuki et l'installèrent à cinquante centimètres du trou, et Natsumi s'assit près de lui. Ils étaient prêts.

_ Heureusement qu'il ne va pas pleuvoir, dit Genzo, scrutant le ciel dégagé et le soleil couchant. Mais la nuit va bientôt tomber. Et on n'a rien pour se couvrir ou s'abriter.

_ Ce n'est pas grave, dit Natsumi, plus confiante qu'elle ne l'était réellement. Tenez, prenez la lampe de Hide. Et soyez prudents.

_ On revient à l'aube, dit Masao, posant un genou à terre près d'elle. Ça va aller, Nat? Tu es sûre?

_ Oui, dit-elle, hésitante.

Elle voulait un peu de réconfort, mais ne voulait pas lui donner de trop précoces espoirs. Alors elle posa simplement sa main sur celle de Masao et lui sourit.

_ Oui, ça va aller, Masa. Fais attention à toi, et veille sur Rumi et Gen.

_ Promis, jura-t-il.

Il se pencha brusquement et lui fit un bisou sur la joue, rougissant, puis se leva et partit, suivi de ses cousins. Natsumi, la joue brûlante, les observa jusqu'à ce qu'ils disparaissent sous les frondaisons. Elle tombait amoureuse plus vite qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même, mais elle se donnait du temps. Ce n'était pas le moment de penser à une éventuelle romance avec son beau cousin. Il fallait d'abord sortir de ce parc en vie.

Elle prit le temps de scruter très soigneusement ses alentours, et repéra une zone rocheuse à cinquante mètres d'eux. Et qui disait rochers disait peut-être grotte où ils pourraient s'abriter. Elle avait très envie d'aller voir, mais elle n'osait pas laisser Hideyuki sans défense. Elle regarda également pour une potentielle source de nourriture, mais là c'était le désert. À part le tigre endormi près d'eux, et qu'il était absolument hors de question de manger, elle ne vit rien qui puisse les sustenter.

Elle examina ensuite sa cheville, qui était un peu enflée et rouge. Au moins elle n'avait rien de cassé et ne faisait pas d'hémorragie interne. Elle s'appliqua de la crème et la banda étroitement, ce qui la soulagea, puis elle se détendit un peu.

Elle regarda le soleil se coucher et les premières étoiles sortir, essayant d'ignorer le froid qui la faisait trembler et ses dents qui claquaient. Elle reporta son attention sur son frère et l'examina. Sa peau était gelée et il tremblait également. Cela la mit en colère. Elle-même pouvait endurer le froid, mais son frère était inconscient et risquait gros s'il tombait en hypothermie dans son état.

Elle chercha de quoi le réchauffer, mais à part les arbres et les rochers, il n'y avait rien autour d'eux, sauf ce maudit tigre qui dormait comme un bienheureux alors qu'eux...

Et soudain la lumière se fit. Le tigre! Elle se releva, essayant de ne pas trop s'appuyer sur sa cheville blessée, et tira son frère sur quelques mètres. Elle le cala tout contre le tigre endormi qui dégageait une chaleur bienvenue, et elle-même se positionna contre lui dans son dos. Très vite il se réchauffa et elle aussi, car la masse du tigre les protégeait du vent, et ignora son estomac qui criait famine. Elle mangerait le lendemain.

Elle dut somnoler quelques minutes, mais une présence menaçante la secoua de sa torpeur. Elle se redressa, regardant autour d'elle mais la nuit était presque noire, car à présent la lune se dissimulait derrière de nombreux nuages. Elle se fia à ses autres sens, et détecta la menace dans les arbres à leur droite. Le léopard ou la panthère noire, pensa-t-elle, agrippant lentement le revolver de Hideyuki toujours inconscient.

Elle se leva avec des gestes mesurés, et décela le doux bruit de pattes rembourrées sur le bois, et son intuition fut confirmée. La lune émergea quelques instants de sa cachette, et elle distingua deux beaux yeux jaunes fixés sur elle et le corps tacheté de l'animal. Le léopard était magnifique, mais elle ne pouvait pas le laisser attaquer. Alors elle fit feu. Le léopard, touché au poitrail, tomba de l'arbre avec un rugissement et se débattit au sol, mais la dose d'anesthésiant était beaucoup plus importante pour son plus faible poids, et il s'endormit en une trentaine de secondes.

Elle s'approcha doucement, sur ses gardes, mais l'animal ne présentait plus aucun danger. Elle atteignit son collier et retira le contenu de l'étui. Cette fois-ci, il s'agissait d'une boîte enveloppant une petite seringue bleue. Un antidote! se réjouit-elle intérieurement. Elle avait réussi à mettre la main sur un antidote et protéger son frère!

Mais son sentiment d'exultation ne dura pas. Au loin, elle entendit un coup de feu, puis trois autres qui la plongèrent dans l'angoisse. Si ses cousins avaient dû tirer quatre fois, c'était qu'ils étaient vraiment en danger.

Elle écouta de toutes ses forces pendant quelques minutes, mais n'entendit plus rien. Elle se rongeait les sangs, mais ne pouvait rien faire d'autre que rester près de son frère. Alors elle eut l'idée de tirer le léopard vers lui. Cet effort lui fut difficile, mais au moins ils bénéficieraient de deux sources de chaleur. Sa cheville lui faisait mal, mais elle réussit à amener le pauvre léopard dans le dos de son frère, et se glissa entre eux.

Elle était bien éveillée à présent, l'adrénaline coulait à flots dans ses veines. Elle s'inquiétait. Avait-elle vu ses cousins pour la dernière fois? Étaient-ils blessés? Regretterait-elle ce baiser sur la joue de Masao, ce baiser qui lui avait paru si doux et qu'elle aurait bien renouvelé?

Devant elle Hideyuki remua soudain, et elle se redressa et se décala, le laissant rouler sur le dos. Il papillonnait des paupières, mais bientôt son regard se focalisa sur elle. Il essaya de parler mais il n'avait toujours pas retrouvé l'usage de sa voix. Cependant elle voyait son aura agitée et lui expliqua d'une voix calme:

_ Tout va bien, Hide, rassure-toi. Tu es resté inconscient pendant... une bonne heure et demie, dit-elle en consultant sa montre. Le tigre t'a donné un coup de tête. On l'a endormi et toi et moi sommes restés sur place. Masa, Gen et Rumi sont partis à la recherche des autres animaux. Je suis restée avec toi, et je viens d'endormir le léopard qui est à ta gauche. Les autres ont tiré quatre coups de feu juste après.

Les yeux de son frère s'agrandirent de surprise et d'inquiétude, et il voulut se lever, mais une grimace apparut sur ses traits quand il s'appuya sur son bras gauche. Elle lui dit en l'aidant à s'asseoir:

_ Tu avais l'épaule démise. Je te l'ai remise en place, mais ça va être un peu douloureux pendant quelques jours. Tu veux un anti-douleur?

Il secoua la tête et riva son regard au sien. Elle y lut la réponse aussi clairement que s'il avait parlé: Mieux vaut les garder au cas où.

Il tourna la tête et se vit entouré de deux félins, l'un trois fois plus gros que l'autre. Il sursauta, mais rapidement caressa les pelages et admira les bêtes. Natsumi fit de même. Après tout, quelle autre occasion auraient-ils d'approcher d'aussi près ces magnifiques et dangereux prédateurs?

Il désigna les colliers et leva un sourcil interrogateur, et elle lui dit:

_ Excuse-moi, c'est vrai que je ne te l'ai pas dit. Le tigre avait un autre indice. "Contre le sommeil, le vert est inutile." Et le léopard avait ça.

Elle lui présenta la boîte et il l'inspecta sous toutes les coutures, sourcils froncés. Elle vit son aura bleu nuit en pleine réflexion, et fut soulagée. Il avait retrouvé son calme et ne semblait pas trop souffrir. Mais elle savait que le temps lui était compté.

Il lui rendit la boîte et elle la glissa dans son sac. Puis il se leva prudemment, et l'aida à se lever. Il désigna sa cheville, visiblement frustré de ne pouvoir parler. Mais elle arrivait à deviner ce qu'il voulait dire sans difficulté.

_ C'est une petite entorse, ça va aller. Je l'ai bandée.

Il hocha la tête et lui sourit brièvement, puis regarda autour d'eux. Lui aussi repéra les rochers, et il les désigna du doigt.

_ Je voulais aller voir aussi, sourit-elle. Peut-être qu'on trouvera une grotte.

Il acquiesça, et ils se mirent en route. Lui était un peu vacillant, mais elle claudiquait et il la soutenait, chacun avec son bras passé autour de la taille de l'autre. Ils avançaient tranquillement, et elle regardait autour d'elle avec attention. Elle n'avait pas oublié leur objectif initial, et remarqua que son frère faisait de même. L'obscurité était un peu gênante, mais ils avaient tous deux une très bonne vue. Toutefois elle ne distingua rien.

Ils arrivèrent à la zone rocheuse, et Natsumi s'aperçut qu'elle était complètement artificielle. Les rochers étaient empilés de manière bien trop régulière, et l'ouverture qu'elle pouvait voir dix mètres plus loin ne lui paraissait pas le moins du monde accueillante. Mais ils devaient aller voir.

En arrivant devant la grotte, ils se figèrent. Elle sentait un frisson parcourir désagréablement son échine, et sortit le revolver de son frère qu'elle avait glissé dans sa ceinture. Elle écoutait, aux aguets, mais tout à coup Hideyuki se positionna devant elle, et une seconde plus tard deux types habillés comme des ninjas sautèrent devant eux. Ils ont dû nous attendre cachés dans les rochers en hauteur, se dit-elle avec colère. Comme si on n'avait déjà pas assez à gérer avec les douze animaux!

Elle fit un pas de côté et rengaina son arme. Elle n'allait pas gâcher des fléchettes tranquillisantes pour ces deux imbéciles, et Hideyuki avait les vraies balles dans son sac. Ils allaient juste recevoir une bonne dérouillée. Hideyuki voulut étendre son bras devant elle mais elle le repoussa fermement, lui disant:

_ Pas question que tu fasses mumuse tout seul. Moi aussi j'ai le droit de jouer.

Elle se tourna vers lui et vit son sourire, avant de se tourner vers les clowns qui trépignaient de colère.

_ Eh! s'écria celui de droite, vous croyez qu'on est là pour un numéro de cirque ou quoi? Le patron trouve que vous avez triché avec vos fléchettes, alors on est là pour rétablir un peu l'équilibre. Il n'y a pas assez de sang et de suspense.

_ Mais quels crétins, soupira Natsumi en s'avançant à la hauteur de son frère qui pouffa comme il pouvait. Bon, lequel de ces zigotos tu prends?

Il haussa les épaules, et les pseudo-ninjas rougirent de fureur sous leurs cagoules. Ils se précipitèrent sur les deux Saeba, mais ces derniers, les pieds fermement plantés dans le sol, les attendaient. Ils s'écartèrent l'un de l'autre pour avoir de l'espace, et lorsque les ninjas arrivèrent ils les firent voler au-dessus d'eux, utilisant leur poids et leur vitesse contre eux, en une prise de judo parfaite et coordonnée.

Ces derniers, sonnés, se relevèrent en grognant, et Natsumi ne put réprimer un petit rire.

_ Leur patron doit les trouver ridicules, ces soi-disant ninjas. Se faire rétamer par deux ados dont une fille de douze ans, tu imagines la honte?

Hideyuki acquiesça, un large sourire sur les lèvres, et le ninja qui avait pris la parole rugit:

_ Vous allez le payer!

Lui et son collègue lancèrent des kunaïs, ces petits poignards acérés, mais les enfants Saeba en avaient vu bien d'autres. Natsumi et Hideyuki les évitèrent facilement et réussirent même à en attraper chacun un au vol.

_ Ça tombe bien, on n'avait pas de poignard, dit-elle d'un ton moqueur. Merci, ça peut servir, ça.

Les ninjas attaquèrent de nouveau, lames sorties, et Hideyuki et Natsumi commencèrent la danse mortelle. Natsumi était beaucoup plus petite que son adversaire, mais sa petite taille et sa légèreté la rendaient quasiment insaisissable, et elle s'était très longuement entraînée avec sa marraine, experte en la matière, Saeko Nogami.

Il ne lui fallut qu'une minute pour entailler le bras armé du ninja face à elle, qui hurla et lâcha son arme. À deux mètres d'elle, Hideyuki para l'attaque de son ennemi et riposta en un geste qui allait le blesser à l'épaule. Mais le combattant perdit l'équilibre, une pierre roulant sous son pied, et le kunaï pénétra dans sa gorge.

Hideyuki retira aussitôt la lame, l'air malheureux, mais il était trop tard. La jugulaire de l'homme avait été tranchée. L'adversaire de Natsumi essaya bien de stopper l'hémorragie, mais Natsumi savait que ce genre de blessure était fatale. Il tomba lourdement au sol et mourut en une minute à peine, son sang giclant en jets épais. Le ninja restant, prostré, se releva d'un bond en criant vengeance.

Il ramassa le kunaï de son camarade de sa main encore valide et s'apprêtait à foncer quand un grondement assourdissant se fit entendre. En un instant, Natsumi vit un grizzli gigantesque surgir de la grotte devant eux, se jeter sur le ninja qui n'eut même pas le temps de se retourner et planter ses crocs dans son cou, lui brisant la nuque sur le coup.

Puis l'ours, furieux, lâcha sa proie désarticulée, grogna encore plus fort et se dressa sur ses pattes arrière, les dominant à trois mètres de hauteur. Sa gueule ensanglantée le rendait encore plus féroce, et ses yeux fous les fixaient avec haine. Natsumi sentit la peur la paralyser. Elle n'esquissa pas un mouvement quand le grizzli se jeta sur eux.