13 - Grand corps malade
Il était de ces événements qui sortaient tout le reste de nos pensées. Pour Sherlock, pourtant habitué à vivre quotidiennement mille pensées à la seconde, ce fut de voir John s'écrouler de douleur et de chagrin, devant lui, à cause de la mort de sa femme. Sherlock reconnaissait sans le moindre mal n'être pas la personne la plus sensible au monde. Doux euphémisme, aurait répondu John en levant les yeux au ciel si Sherlock le lui avait dit.
De fait, le détective avait une compréhension plus clinique et théorique du chagrin de John.
Sherlock avait déjà été malheureux. Les sentiments et les émotions, bien que difficiles à comprendre, ne lui étaient pas inconnus. Mais avant de voir John s'effondrer, il ne les avait jamais comprises. La théorie, c'était si simple à côté : il pouvait prédire sans aucune difficulté la colère, la douleur physique, mental, le chagrin, le deuil, la dépression, et toute la palette très variée des sentiments humains. Un peu d'observation, quelques symptômes physiques ou physiologiques, un soupçon de connaissance du contexte, et l'affaire était entendue.
Jamais Sherlock n'avait réalisé la profondeur que cela venait de prendre. Et cette leçon difficile, c'était John qui la lui apprenait, comme toutes les leçons les plus importantes de sa vie.
C'était de ces circonstances qui stoppaient n'importe qui dans sa lancée. Soudain, pour Sherlock, plus rien n'existait à l'exception de John, ses larmes qui coulaient, ses épaules qui tressautaient. Tout ce que le détective avait pu décider dans sa vie fut balayé tandis que son corps agissait de lui-même, pour venir se lever, se placer contre John, et l'entourer de ses bras.
Ce contact physique qu'il fuyait tant de manière générale, il l'offrit à John, lui donnant bien plus que simplement son épaule pour pleurer.
- C'est une réalité que tu n'étais pas prêt à recevoir. C'est une réalité qui rend désormais toute tentative de bien-être immédiat illusoire, murmura Sherlock à l'oreille de John.
Il n'avait pas trouvé les mots pour expliquer l'inexplicable. Il n'avait pas trouvé les mots pour consoler l'inconsolable. Lui, le grand génie qui maniait la langue et les mots comme une épée et une armure tout à la fois, il n'avait rien trouvé à dire pour apaiser les tourments de son meilleur ami. Il n'avait trouvé que sa main pour poser sur son épaule, pour le serrer contre lui, pour lui permettre de pleurer sans être jugé.
Et malgré toute sa rationalité et son mépris des sentiments exacerbés, Sherlock se surprit à prier que les lendemains se dépêchent de jouer leur rôle.
- C'est une drôle de manière de consoler quelqu'un, constata John en s'étranglant d'un sanglot qui dissimulait un éclat de rire nerveux.
Il n'y avait pas d'énervement à l'encontre de Sherlock, dans sa phrase. Au contraire. Les mots creux et vides de sens, les « ça va aller », les « tout ira bien », et autres « ça va passer », ne faisaient aucun bien. Bien sûr qu'ils avaient raisons, en un sens, les gens qui disaient ça. Les deuils laissaient toujours une cicatrice indélébile, mais tout passait avec le temps. Tous les gens malheureux le savaient. Mais le savoir et avoir envie de se l'entendre dire était deux concepts très différents.
Alors Sherlock, avec ses mots clairs et précis, qui ne versait pas dans le sentimentalisme dégoulinant de bons sentiments, c'était presque mieux. Parce qu'il avait raison, et qu'il ne cherchait pas à dissimuler la réalité sous une couche de vernis sirupeux.
- Il n'y a aucun mot pour exprimer la puissance de ta douleur, répondit simplement Sherlock en gardant John contre lui, dans sa chaleur et son amour. Alors je doute qu'il en existe d'assez fort pour l'apaiser. S'ils existaient, et s'ils fonctionnaient vraiment, je les connaîtrais déjà et je te les dirais. Mais ils n'existent pas.
John émit de nouveau un son étranglé, à mi-chemin entre le sanglot et l'éclat de rire, et laissa son front s'appuyer un peu plus dans le creux de l'épaule de Sherlock, comme s'il voulait disparaître dans cette grande silhouette longiligne. Sherlock le laissa faire.
Au moins, cela présentait l'avantage de cacher les yeux baignés de larmes de John, ces yeux qui mettaient presque Sherlock mal à l'aise. C'était au fond de ces prunelles qu'il avait lu ce qui signifiait réellement le mot malheur.
Ce souvenir hanterait probablement Sherlock pour le restant de ses jours, et il ne s'autoriserait jamais à oublier. Cela resterait pour toujours un souvenir glacial et nécessaire, aussi glacial, nécessaire et prégnant de ce soir d'hiver où il n'avait pas osé poser sa main sur l'épaule de son meilleur ami, qui serrait contre son cœur le corps sans vie de sa femme. Ce soir où, à cause de Sherlock, les espoirs brûlants de vie de John avaient laissé place à des cendres.
- C'est pas faux, reconnut John, d'une voix étouffée par la robe de chambre de Sherlock. Je ne sais pas si ça m'aide, mais tu as raison, comme toujours. Évidemment, t'as absolument toujours raison.
Sa respiration était déjà plus calme, ses épaules ne tressautaient plus dans un staccato désordonné et trop rapide. Sherlock s'en félicitait, mais les mots de John lui transpercèrent le cœur.
Hélas, il n'avait pas toujours raison. Si cela avait été le cas, il aurait compris bien des choses avant. Il aurait peut-être pu faire quelque chose pour empêcher la criminelle de tirer, pour empêcher Mary de prendre cette balle mortelle qui avait privé John de sa femme, Rosie de sa mère.
Il aurait tellement voulu avoir toujours raison, toujours la solution à tout. La phrase-miracle pour soulager la peine. La formule magique pour faire cesser les larmes de sang.
Il n'y avait rien de tout ça. Simplement sa présence, son étreinte pour l'aider à souffrir, pour traverser ensemble cette épreuve.
Et dans ce silence qui s'installait doucement entre eux sans le moindre inconfort, le silence de l'appartement qu'ils avaient partagé, Sherlock constata à quel point la tristesse de son meilleur ami l'avait plus fait grandir que toutes les leçons de Mycroft, que toutes les enquêtes, que tous les shoots et autres injections diverses et variées de drogues tout aussi diverses et variées, que tous drames familiaux qu'il avait traversés.
Sherlock n'avait jamais trouvé le remède pour réparer un cœur brisé. Des mois après, il réalisait les progrès de John, mais néanmoins qu'il faudrait encore tellement de temps pour que ce dernier commence à cicatriser pleinement.
Le plus admirable, selon le détective qui regardait John nourrir sa fille dans son fauteuil, c'était le fait que lui et Rosie n'avaient pas déménagé. C'était une épreuve supplémentaire, à son sens, que de s'infliger d'y avoir vécu là-bas avec elle, et d'apprendre désormais à survivre sans, toujours en devant entrer dans le lit conjugal froid et triste le soir venu.
C'était presque incompréhensible à l'esprit de Sherlock, qui n'osait en dire un mot. Il avait parlé de Baker Street, ayant rapidement évoqué les quelques travaux et ajustement nécessaires pour le bien-être de Rosamund, mais les choses n'avaient pas évolué alors Sherlock faisait comme John. Ne pas en parler, ne pas l'évoquer, faire comme si de rien n'était.
- Votre courrier, les garçons ! Vous pourriez quand même venir le chercher plus souvent ! Que je ne sois pas obligée de le monter à chaque fois !
Mrs Hudson venait de faire irruption dans la pièce, tendant devant elle des enveloppes qu'elle déposa intelligemment dans la main tendue de John. Sherlock n'y voyait aucun inconvénient. John gérait le courrier, les factures, la paperasse.
Devant l'inintérêt manifeste du détective sur les sujets organisationnels, financiers et budgétaires, le médecin avait préféré tout reprendre en main. Ce fut donc avec beaucoup de surprise que Sherlock, qui sommeillait sur le canapé du salon, referma son poing par réflexe sur une enveloppe qui lui était directement adressée, et que leur logeuse venait de lui déposer spécifiquement.
Il ne suffit que d'un coup d'œil pour que Sherlock en reconnaisse l'écriture. En moins de cinq secondes, Sherlock avait déjà envisagé toutes les possibilités : Une vie post-mortem, une sœur jumelle ou un proche ayant exactement la même écriture qu'elle, un envoi prévu depuis longtemps et déclenché par la mort de Mary.
Il n'envisagea même pas qu'elle fut vivante. Il l'avait vue morte de ses yeux.
Il s'assura que John était toujours trop occupé par sa fille pour voir ce qu'il faisait, avant d'ouvrir l'enveloppe. Le message était court, et Sherlock ne put que confirmer que c'était bien l'écriture de Mary. Et valida sa thèse de la lettre prévue depuis longtemps, et envoyée simplement parce que la femme n'était pas là pour activer régulièrement le système (quelconque) qui empêchait l'envoi.
Dans sa lettre, elle avait prédit que John verserait des larmes de sang. Et suppliait Sherlock de prendre soin de lui. La requête le bouleversa bien plus qu'il ne le pensait.
- Sherlock... tu as vu ce DVD ?
Le génie reposa sa lettre sans précipitation, comme si c'était tout à fait négligeable. La ranger brutalement aurait paru louche. Mais quand il vit l'écriture sur le DVD que John lui tendait, bouche bée, tenant Rosie contre lui de l'autre main, Sherlock réalisa qu'il n'était évidemment pas le seul à avoir reçu un message d'outre-tombe.
Ils avaient vu le DVD. Le visage souriant de Mary, vivant et plein de promesses, semblât avoir bien plus perturbé Sherlock que John. Alors que John regardait encore l'écran désormais sans images, hébété, Sherlock regardait John. Il admirait son courage, sa force. La manière dont il avait réussi à rester debout, pour aujourd'hui avancer la tête haute et traverser l'orage qui avait ravagé son existence. À côté de cette épreuve, tout le reste paraissait bien dérisoire.
- Tout va bien ? osa demander Sherlock en tendant une main vers John.
C'était leur nouveau système. Sherlock proposait un contact physique en faisant la moitié du chemin vers John, et ce dernier parcourait le reste de la distance quand il avait besoin d'un câlin, ou simplement de pleurer.
John, toujours hébété, se détourna lentement de la lumière artificielle de la TV, pour la couper totalement, puis saisit la main de Sherlock pour la serrer plus fort que jamais.
- Oui, répondit-il simplement.
Et par ce simple oui, encore maladroit, encore fragile, encore douloureux, Sherlock, n'eut plus peur de la suite. Il n'avait plus qu'une hâte. Voir s'enchaîner les saisons, admirer la patience de John. Il lui faisait une totale confiance pour s'en remettre, parce qu'il en avait la force et l'envie. Et que même si ce John-là ne serait plus jamais le même, plus tout à fait son meilleur ami tel qu'il l'avait toujours connu, Sherlock le voulait à ses côtés pour l'éternité.
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
