LES AMANTS DU CLAIR DE LUNE


La suite, Daphné ne la comprit pas. À un instant, elle jouait juste, comme les autres avaient toujours joué avec elle. Et puis le suivant, elle ne jouait plus du tout, ou plutôt elle jouait trop bien pour parvenir encore à dissocier fiction et réalité.

— Pourquoi t'as fait ça ? lui avait demandé Nott, plus rouge que jamais elle n'avait pensé le voir un jour.

Elle n'avait su que répondre. Mais ça ne devait pas être trop grave car, les yeux du jeune homme lorgnant trop bas sur son visage, elle s'était contentée de se pencher à nouveau et Nott avait fait le reste.

Maintenant, ils étaient allongés sur la cape de Nott et le reste de leurs vêtements, pourtant épargnés par la pluie, avaient rejoints leurs pull-overs. Daphné ne savait pas ce qu'elle fabriquait. Chaque particule de son corps avait un avis différent sur ce qu'il convenait de faire alors, en l'attente d'un vote à la majorité, elle se contentait de suivre le mouvement initié par ses lèvres, suivi par ses mains et approuvé par sa respiration erratique.

Ignorer sa vertu qui s'indignait était après tout bien plus aisé que de résister à la chaleur qui, doucement, coulait dans ses veines, partant de ses ongles et remontant vers son torse.


Selon les chroniqueuses de Sorcière Hebdo, c'était censé être agréable et fort à la fois, s'assimiler à une explosion de couleurs et de sentiments aussi précieuse qu'étonnante. Allongée sous Nott comme elle l'était désormais, Daphné était loin de ressentir une quelconque explosion. Elle avait mal, de la paille avait réussi à se loger entre la cape du Serpentard et son dos, lui grattant la peau, une odeur de fiente d'hiboux et de transpiration constituait son unique horizon olfactif, et elle était presque sûre qu'elle avait des plumes partout dans les cheveux.

— Ça va ? lui demanda Theodore en prenant appui sur ses mains pour se reculer, voyant qu'elle regardait autour d'elle sans paraître concentrée sur ce qu'ils faisaient.

Daphné le dévisagea, parcourant son visage pas tout à fait symétrique des yeux, s'attardant sur les mèches folles qui s'égaraient sur son front. Puis elle éclata de rire et passa ses bras autour de son cou, lui faisant perdre l'équilibre et s'affaler sur elle. Cela lui fit mal à la poitrine mais elle ne cessa pas de rire pour autant et laissa ses mains poursuivre leur route jusque dans le creux des reins du jeune homme.

— Ouais, finit-elle par souffler tout contre son oreille. Je sais pas ce qu'on est en train de faire, mais...

Elle prit le temps de déposer un baiser sur ses lèvres avant d'achever :

— Mais je crois que je m'en fous.

Le sourire qu'il lui adressa ensuite, Daphné eut l'impression que c'était le premier qui lui était uniquement destiné.


Plus tard, trop tard sans doute, Nott somnolait, involontairement appuyé contre son épaule et Daphné tentait d'oublier l'étrange sensation entre ses jambes en observant les ombres que dessinait la lumière projetée par sa baguette, toujours plantée là où elle l'avait laissée après l'avoir allumée.

Dehors, la pluie tombait toujours et Daphné avait vraiment froid désormais, mais elle n'esquissa pas le moindre geste pour se couvrir, parce que cela signifierait bouger, se relever, se dégager de l'emprise, même infime, que Nott avait sur elle et, surtout, réaliser, non plus seulement physiquement, mais mentalement ce qu'elle venait de faire. Alors elle resta là, le poil dressé, à contempler le halo jaune qu'elle avait créé de ses pouvoirs.

Au bout d'une quinzaine de minutes, elle connaissait chaque brin de paille, chaque os de rongeur abandonné là et pas encore décomposé, chaque relief du carrelage qui lui servait de lit. Alors ses yeux changèrent de cible remontèrent le long du mur, s'égarant sur la pierre rendue lisse par les années.

Habitué à cet uniforme d'usure, son regard ne s'indigna que trop aisément lorsqu'elle tomba sur l'inscription gravée dans la pierre juste à la limite de l'ombre et de la lumière :

WILLIAM S. WAS HERE

Elle se demanda pourquoi ce William avait trouvé refuge ici. Certainement pas pour la même chose qu'elle. Et le rire souleva une dernière fois sa poitrine, chassant l'inquiétude de devoir bientôt rentrer au château, regagner un monde auquel, après cette soirée, elle n'était plus vraiment sûre d'appartenir.