Chapitre 16
Mais quand est-ce qu'on aura cinq minutes de paix?! ragea intérieurement Hideyuki en attrapant sa sœur par la main et en la tirant violemment près de lui, évitant le grizzli furieux d'un cheveu. Il l'assit sur le sol et extirpa son revolver qu'il voyait dépasser de sa ceinture, et se tourna vers l'animal. Croisant les doigts pour qu'il reste au moins une fléchette dans le barillet, il fit feu alors que l'ours se tournait.
Le grizzli émit un grognement hargneux quand la fléchette se planta dans son épaisse fourrure mais continua à courir vers eux de toute la force de ses puissantes pattes. L'animal, qui devait bien peser dans les trois cents kilos, n'était clairement pas dans son état normal. Ses yeux étaient injectés de sang, et le coup de feu aurait dû lui faire peur et le faire fuir. Mais il attaquait de nouveau.
Hideyuki se mit à courir, à l'opposé de sa sœur qui était figée de terreur, prostrée sur le sol, et se dirigea vers les rochers. Il bondit sur l'un d'entre eux alors qu'il sentait le souffle du grizzli dans son cou et sauta pour esquiver la patte armée de griffes qui le frôla de très près, remerciant l'adrénaline qui lui donnait l'énergie nécessaire pour se battre.
Il bondit encore plus haut, sur deux rochers, et se retourna. L'ours était deux mètres plus bas, dressé de toute sa taille, et cherchait à le suivre, grognant méchamment. Il avait quelques secondes. Il attrapa son sac en en sortit les vraies balles de son Smith et Wesson. Puis il sortit le barillet, prit la dernière fléchette qu'il contenait, inséra les balles à la place et visa. Le tout lui avait pris quatre secondes. Son père lui dirait qu'il pouvait faire mieux, mais il avait toujours du mal à respirer et ses doigts étaient de plus en plus gourds.
Le grizzli avait réussi à se hisser sur le premier rocher et n'était plus qu'à cinquante centimètres de lui. Sans attendre, et sans état d'âme cette fois, il tira. Leur survie était en jeu, et il protègerait sa sœur à tout prix.
L'ours, atteint en pleine tête, tomba en arrière et s'écrasa deux mètres plus bas, faisant trembler la terre autour d'eux. Hideyuki redescendit précautionneusement et, ignorant la bête vaincue, se précipita vers Natsumi. Celle-ci le fixait, hébétée, assise à même le sol sur des rochers inconfortables, ce dont elle semblait ne pas se rendre compte.
Natsumi? l'appela-t-il doucement dans sa tête, s'agenouillant en face d'elle et posant la main sur sa joue. Ça va? Tu n'as rien?
_ Un ours, dit-elle enfin, les yeux remplis d'une lueur inquiétante. Après la lionne, le tigre, le léopard et deux clowns, un ours! C'est au cirque qu'on aurait dû aller, Hide! Mais c'est vrai, on est dans l'arène des Hunger Games. Une arène, comme les jeux du cirque romain. Donc on y est, au cirque! On y est! Nous sommes les gladiateurs modernes! Les gladiateurs versus les animaux sauvages et les autres gladiateurs! On va finir comme eux! Ave Iwagaki, morituri te salutant! Que c'est drôle!
Elle partit dans un fou rire nerveux et sinistre qui lui donna la chair de poule. Elle craquait. Elle en avait trop vu, trop enduré, et elle n'avait que douze ans. Il en était malade. Alors qu'elle riait toujours, de longs hoquets de rires mêlés de sanglots la secouant tout entière, il se promit qu'il survivrait et qu'il poursuivrait Iwagaki jusqu'au bout du monde s'il le fallait pour lui rendre la monnaie de sa pièce au centuple.
Soupirant, il gifla sa sœur qui ne réagit pas. Il dut s'y reprendre à trois fois, et sa joue était rouge vermeil lorsqu'elle se calma enfin. Elle le regarda dans les yeux et se mit à pleurer, se jetant dans ses bras.
_ Oh, Hide! Je suis désolée!
Il la serra contre lui et caressa ses cheveux en un geste qui l'apaisait. Elle mit un moment à se détendre, ses sanglots à disparaître, et il se rendit compte qu'elle s'était endormie dans ses bras, épuisée comme elle l'était. Il la souleva et la porta jusqu'aux félins endormis, la calant entre eux comme elle l'avait fait pour lui, et s'assit pour réfléchir.
La nuit était plutôt froide, et ils n'avaient aucune nourriture à part quelques barres énergétiques qui ne les mèneraient pas loin. Il but une gorgée d'eau à la gourde de sa sœur puis se leva, sa décision prise. Il allait faire du feu.
Il rassembla du bois sec qu'il trouva en abondance et prépara un tas en tipi à un mètre de Natsumi. Il frotta ensuite un bâton qu'il avait taillé en pointe à l'aide du kunaï dans un trou creusé dans une branche, comme Ryo le lui avait montré lors de randonnées entre hommes, et au bout d'une minute d'efforts le bois prit feu.
Il l'entretint encore quelques minutes, pour être sûr qu'il ne s'éteindrait pas, puis revint vers le grizzli. Tuer une si belle bête était un crève-cœur, mais il n'avait pas eu le choix. Et en plus, même si l'idée le répugnait un peu, il avait une belle source de viande sous le nez. Alors il se mit au travail après avoir pris l'indice que contenait l'étui.
Cela lui prit deux bonnes heures, et il était en nage lorsqu'il s'estima satisfait, mais il avait vingt bons kilos de viande d'ours à sa disposition. Il embrocha les deux morceaux sur de longues branches, ramena le tout vers Natsumi et mit la viande à cuire au-dessus du feu après avoir dressé des branches en Y pour servir de support. Pas mal, pensa-t-il en surveillant la cuisson.
L'odeur de viande grillée dut chatouiller les narines de Natsumi qui s'éveilla juste avant l'aube. Elle s'assit, regarda autour d'elle et contempla le feu avec des yeux ronds.
_ Salut, Hide, dit-elle d'une voix hésitante. Tu as fait du feu tout seul? Et d'où vient la viande?
Il hocha la tête à la première question, et pointa son doigt vers l'ours à la deuxième. Natsumi vit le grizzli et déglutit, mais apparemment la faim fut la plus forte. Elle s'approcha du feu, tendant les mains, et lui demanda:
_ Ça va, toi?
Il acquiesça. Il ne voulait pas l'inquiéter. Mais la vérité était qu'il n'allait pas bien. La faim, le froid et la fatigue, il connaissait. Le coup de mou après une bataille, quand l'adrénaline disparaissait, il connaissait. Mais le neurotoxique qui lui paralysait tout le corps lentement, l'empêchant de parler et surtout de respirer correctement, il ne connaissait pas. Et cela le stressait. Car même s'il n'avait pas vraiment peur de la mort, l'idée de souffrir avant l'inquiétait. Et surtout, l'idée de laisser derrière lui ses parents et surtout sa sœur lui faisait peur.
Natsumi dut percevoir ses tourments, car elle posa sa main sur son bras et lui dit doucement:
_ Tu ne vas pas mourir, Hide. Du moins pas à cause de ce poison. Pour le reste, je ne peux rien te promettre. Mais je vais tout faire pour trouver ton antidote.
Il hocha la tête. Même s'il doutait de sa capacité à pouvoir le sauver, non pas à cause de ses compétences mais des circonstances catastrophiques dans lesquelles ils se trouvaient embringués, il ne voulait pas se laisser submerger par le pessimisme. Il devait être fort et affronter son destin en homme, et surtout garder l'espoir que elle puisse sortir vivante de ce maudit parc.
Elle voulait visiblement ajouter quelque chose mais des pas approchaient. Il allait se lever, revolver en main, quand il reconnut les auras de ses cousins. Et une minute plus tard ils surgirent des bois, couverts de boue et de feuilles des pieds à la tête mais apparemment indemnes, même si Genzo avait l'air d'un somnambule et Masao toussait toujours sporadiquement.
_ Juste à temps pour le petit déj', on dirait, sourit Masao en se laissant tomber à côté de Natsumi. Ça tombe bien, j'ai une faim de loup!
Il éclata de rire, et les ados Ijuin lui sourirent d'un air indulgent. Natsumi leur demanda, perplexe:
_ On peut savoir ce qui vous fait rire?
_ On a affronté la meute, expliqua Masao, redevenant plus sérieux. Les trois loups d'un coup! On en a tué un, et endormi les deux autres. Et juste après, le puma qui veut nous sauter dessus! Endormi aussi. Du coup on a trois indices et un antidote. Le rouge.
_ Ah, ça explique les quatre coups de feu, dit Natsumi.
_ Mais vous? s'enquit Rumiko qui avait du mal à quitter Hideyuki des yeux, ce dont ce dernier se réjouit. Vous aussi vous avez tiré.
_ Hier soir j'ai endormi le léopard, dit Natsumi en désignant le fauve endormi. Et ensuite Hide s'est réveillé...
_ Ça va, toi? lui demanda directement Rumiko.
Il acquiesça, des papillons lui chatouillant l'estomac. Il adorait son regard intense et son expression de soulagement. Elle s'était vraiment inquiétée pour lui, apparemment.
_ Après on a été voir près des rochers, continua Natsumi en s'assombrissant. Et là on s'est fait attaquer par deux soi-disant ninjas.
_ Quoi? s'exclama Masao, stupéfait. Des hommes? Mais... je croyais...
_ Il semblerait que ce cher Monsieur Iwagaki a moyennement apprécié de nous voir nous servir de fléchettes tranquillisantes contre ses animaux, du coup il nous a envoyé deux clowns. Manque de bol, ils sont morts tous les deux.
_ Comment les avez-vous tués? voulut savoir Genzo. C'étaient eux les deux coups de feu?
_ Non, secoua-t-elle la tête. Concours de circonstances. Le premier a glissé et Hide lui a tranché la jugulaire au lieu de le blesser à l'épaule. Quand au deuxième, l'ours là-bas lui a brisé la nuque. Les coups de feu, c'était Hide qui nous a sauvés de cette sale bête.
Les trois cousins, estomaqués, regardèrent l'ours au loin, les cadavres des hommes qu'on distinguait à peine, puis Hideyuki. Ce dernier, un peu gêné, reporta son attention sur la viande. Elle était prête. Alors il s'empara de son nouveau kunaï et sortit sa boîte à bento pour servir d'assiette. Les autres cessèrent toute conversation, l'air affamé, et peu après chacun avait un beau morceau de viande dans sa boîte.
Le silence régna, comme toujours pendant le repas, et Hideyuki savoura la chair tendre et le goût assez fort de l'ours. Nul besoin de sauce ou d'accompagnements quand on a la dalle, se dit-il en engloutissant tout et en se resservant. Il resservit également Genzo et Masao, puis partagea la viande restante en cinq parts qui partirent dans les boîtes pour le prochain repas. Masao remballait la sienne quand il demanda tout à coup:
_ Au fait, elle vient d'où, la viande? Le goût était bon mais particulier.
Souriant largement, Hideyuki montra le grizzli encore une fois. La tête de ses cousins valait le détour, se dit-il. Rumiko était choquée, Masao avait l'air nauséeux, et Genzo regardait la carcasse de l'ours avec convoitise. Rien que pour ça, il était content d'avoir trimé à découper les morceaux.
_ Bon, ben ça ne nous a pas tués, soupira Rumiko, dépitée. Je ne voulais pas spécialement connaître le goût d'un ours, mais je dois avouer que c'était bon. Et puis j'avais vraiment faim, ça aide.
_ Oui, approuva Natsumi. Et pour les indices, vous avez eu quoi?
_ Alors, dit Rumiko en fouillant ses poches et en sortant trois bouts de papier. On a "Le réveil n'est pas teint de bleu.", "Je ne sers à rien contre la toux si je suis rouge.", et "Le bleu apporte des matins calmes." Et l'indice de l'ours?
Hideyuki prit son papier et le lui tendit, effleurant volontairement sa main. L'adolescente rosit et lui décocha son plus beau sourire, déclenchant des palpitations dans son cœur, puis lut à haute voix:
_ "Ne cherchez pas l'apaisement dans le vert."
_ Bon, résuma Masao, on sait que pour le sommeil ce n'est pas le vert, ni le bleu. C'est donc le rouge.
_ Et le rouge, on l'a, sourit Rumiko en sortant la boîte. Gen, tu vas pouvoir guérir.
Le géant, l'air peu affecté, se rapprocha. Rumiko tendit la boîte à Natsumi qui en sortit la seringue, et prit du désinfectant dans sa trousse de secours. Elle nettoya le haut du bras de son cousin puis lui injecta le produit. Genzo n'eut pas la moindre réaction, ignorant les regards fixés sur lui, mais au bout de quelques minutes ses yeux reprirent un peu d'éclat et de vivacité.
_ Ça a l'air d'aller mieux, remarqua Natsumi en souriant. Qu'en penses-tu?
_ Oui, ça va mieux, admit-il tranquillement. Merci, Nat.
_ C'est vous qu'il faut remercier. C'est vous qui avez trouvé l'antidote.
_ Et on a le bleu, dit sérieusement Masao. C'est toi qui l'as eu, Nat. Mais pour qui est-il?
Hideyuki réfléchit. Deux indices pouvaient les aider. "Le bleu apporte des matins calmes." et "Ne cherchez pas l'apaisement dans le vert.". Lui avec sa paralysie n'était pas agité, c'était plutôt l'inverse. Alors les matins calmes, ce n'était pas pour lui. Et pour l'apaisement, même chose. Le bleu était pour la toux horrible de Masao. Il tapa dans ses mains et désigna Masao. Natsumi comprit. Elle sortit la seringue et en injecta le contenu à son cousin qui en était toujours à réfléchir et à tousser. Mais cinq minutes plus tard, sa toux disparut et sa respiration redevint régulière.
_ Un guéri de plus! se réjouit Natsumi, dont la joie attendrit son frère. Comment tu te sens, Masa?
_ Beaucoup mieux, dit celui-ci. Merci, Nat. C'est à toi que je le dois.
Le regard que Masao lança à Natsumi était sans équivoque. Il lui exprimait son amour sans fard, sans pudeur et sans honte. Et Hideyuki vit avec plaisir que sa petite sœur n'était pas tout à fait sur la même longueur d'onde. Elle éprouvait quelque chose pour son cousin, c'était manifeste, mais elle n'était pas entichée de lui, ou tout du moins pas encore. Hideyuki ne se faisait aucune illusion. Ces deux-là étaient faits pour être ensemble.
Il se tourna vers Rumiko qui l'observait toujours intensément. Il avait frôlé la mort à de nombreuses reprises déjà dans sa courte vie, et lui n'était pas encore tiré d'affaire. Il devrait encore attendre et museler ses sentiments, même si cela devenait de plus en plus difficile.
_ Allez, dit Genzo brusquement, le ramenant à l'instant présent. On doit trouver l'antidote de Hide maintenant. En route!
Tout le monde se leva, et Hideyuki vit Masao s'occuper de soutenir Natsumi. Il se rembrunit un peu, ce qui n'échappa pas aux autres. Mais personne ne dit rien. Ils levèrent le camp, et Rumiko demanda faiblement:
_ Et pour les ninjas?
_ Leurs camarades viendront les ramasser, dit Natsumi d'une voix coupante qui ne lui ressemblait absolument pas. Ce n'est pas notre affaire.
Hideyuki ouvrit la marche, perturbé. Il savait qu'ils devaient jouer un rôle devant les caméras de ce fou d'Iwagaki, mais entendre sa sœur si indifférente, même si c'était de la comédie, le troublait. Cependant il savait qu'au contraire elle devait souffrir secrètement de ces deux morts brutales, sensible comme elle l'était.
Il les précéda dans les bois et les zones emmurées pendant trois heures, sans déceler âme qui vive, et il commença à s'inquiéter. Son état empirait, sa respiration était hachée et sifflante, et ses jambes se durcissaient petit à petit. Mais il ne voulait rien montrer aux autres pour ne pas les affoler.
Ce fut son corps qui le trahit. Au sortir d'un énième cul de sac dans une zone entourée de murs hauts de trois mètres ses jambes se dérobèrent sous lui, et il s'écroula au sol, face contre terre. Il n'avait pas la force de se retourner, et ce furent les mains puissantes de Genzo qui le ramenèrent sur le dos.
_ Hide, ça va? lui demanda-t-il, un pli soucieux barrant son front, tranchant avec son habituelle sérénité.
Mais il s'aperçut avec anxiété qu'il ne pouvait même plus hocher la tête. Son corps semblait fait de béton, et soulever sa cage thoracique pour inspirer de l'air lui demandait un effort considérable et douloureux. À ce rythme-là il serait mort dans la soirée, pensa-t-il tristement.
Natsumi et Rumiko surgirent de part et d'autre de son champ de vision, très inquiètes, et il les vit échanger un regard angoissé.
_ Il lui faut l'antidote, dit Rumiko d'une voix tremblante. On doit accélérer le mouvement.
_ Mais comment? s'interrogea Natsumi. S'il ne peut plus marcher, on...
_ Je vais le porter, dit calmement Genzo.
Hideyuki vit les filles se tourner vers son cousin qui acquiesça, imperturbable, et elles acquiescèrent à leur tour.
_ Merci Gen, souffla Rumiko avec reconnaissance, imitée par sa cousine.
_ Eh, les gars, dit tout bas Masao, regardez qui se pointe.
Hideyuki ne put regarder. Frustré, il observa les autres se tourner vers le sud, et Natsumi murmura, émerveillée:
_ La panthère noire... Ce qu'elle est belle!
_ Oui, mais elle a peut-être l'antidote de Hide, rétorqua Rumiko, pragmatique, en sortant son revolver. Je vais l'endormir.
_ Attends! intervint Masao. Elle est au sommet du mur à dix mètres de nous. Si tu tires maintenant, comment on va l'atteindre dans ce foutu labyrinthe? On ne sait pas où elle tombera. Il faut attendre qu'elle se rapproche.
_ Mais elle hésite, fit remarquer Natsumi. On est trop nombreux. Il faut un appât.
Non! lui cria Hideyuki dans sa tête. Je ne veux pas que tu serves d'appât! Elle l'entendit, visiblement, et lui dit tranquillement:
_ Je ne risque rien, Hide. Masa, Rumi et Gen ne laisseront pas la panthère m'attaquer. Allez, éloignez-vous!
Hideyuki se sentit soulevé de terre et se retrouva sur les larges épaules de son cousin Genzo qui le portait à la manière d'un sapeur pompier. Ce n'était pas le plus confortable, mais au moins il pouvait voir ce qui se passait. La respiration courte et sifflante, les poumons le brûlant atrocement, il observa sa sœur qui se rapprochait tranquillement d'une petite panthère au pelage noir brillant, et cette dernière se mit en mouvement, clairement sur ses gardes. Mais quand elle ne fut plus qu'à trois mètres Masao tira.
La panthère rugit et bondit, mais Natsumi réussit à l'esquiver. Toutefois sa cheville ne put supporter son écart et elle tomba au sol, à la merci du fauve qui s'agitait à un mètre d'elle. Hideyuki, rageur et impuissant, vit soudain Masao surgir dans son champ de vision, attraper Natsumi et la tirer en arrière juste avant qu'elle ne se fasse griffer par le félin. Lui par contre se prit la patte sur le dos, et il cria de douleur, sa veste en lambeaux et du sang tâchant son tee-shirt.
Heureusement la panthère cessa de s'agiter et s'endormit, mais le mal était fait.
_ Masa! s'écria Natsumi, plus angoissée que Hideyuki n'aurait voulu l'entendre. Tu es blessé?
_ Une égratignure, grogna-t-il en souriant vaillamment malgré ses yeux un peu éteints. Ça va aller.
_ Je vais regarder.
Elle prit son temps pour examiner les lacérations, les désinfecter et les panser, et Hideyuki constata que son cousin, bien que souffrant un peu, prenait plaisir à se faire soigner par la jeune fille. Il dut se faire une raison. Il ne pouvait pas s'opposer à leur rapprochement. Surtout si Masao devait veiller sur sa petite sœur à sa place.
Relevant brusquement la tête, cette dernière reporta son attention sur Hideyuki qui se sentait très fatigué et hurla, bondissant sur ses pieds et accourant vers lui:
_ Non, Hide! N'abandonne pas!
_ J'ai l'antidote! cria Rumiko en se précipitant vers eux. Gen, repose-le!
Hideyuki regagna la terre ferme, mais il sentait ses organes s'arrêter lentement. Il aurait mis moins de vingt-quatre heures à mourir. Était-il donc si faible que ça?
_ Non! s'époumona Natsumi tout en lui désinfectant le bras et lui injectant le produit qui était froid comme une poignée de glaçons courant dans ses veines. Il n'est pas trop tard, Hide! Il n'est pas trop tard! Tu vas vivre, tu m'entends? Ne meurs pas maintenant!
Mais son cœur se refroidissait et ralentissait inexorablement, il le sentait. En lui la paralysie et l'antidote menaient un combat acharné. Ce serait au premier qui atteindrait son cœur. Et d'un coup, Rumiko fut sur lui. Elle s'allongea de tout son long, reposant sur ses coudes pour ne pas l'écraser, le réchauffant efficacement.
_ Ne meurs pas maintenant, Hide, le supplia-t-elle, la voix tremblante. Ne meurs pas! Tu n'as pas le droit! On doit parler, tu me l'as promis!
Oui, il l'avait promis. Il ne pouvait pas mourir sans tenir sa promesse. Mais il ne pouvait pas parler. Il était si fatigué. La paralysie avait gagné.
L'antidote atteint son cœur, brûlant de froid tous les organes, artères, muscles et nerfs sur son passage, le faisant sursauter de douleur. Il n'est peut-être pas trop tard, après tout, se dit-il.
_ Non, il n'est pas trop tard! entendit-il Natsumi dire, comme si elle pouvait lire ses pensées. Bats-toi, Hide!
_ Ne me laisse pas, Hide, l'adjura encore Rumiko, sanglotant au-dessus de lui, lui communiquant la chaleur dont il avait tant besoin. Je... Je t'aime. J'ai besoin de toi.
Et son cœur tressaillit. La chaleur se répandait partout. Elle l'aimait. Elle avait besoin de lui. Il sentit ses forces revenir, la paralysie le quitter peu à peu, alors il redressa légèrement la tête malgré son épuisement. Elle n'était qu'à cinq centimètres de lui. Il posa doucement ses lèvres sur les siennes, tint bon quelques secondes de pure félicité, puis murmura avant de sombrer, un voile noir tombant devant ses yeux:
_ Je t'aime, Rumi.
