« On ne peut pas peindre du blanc sur du blanc, du noir sur du noir. Chacun a besoin de l'autre pour se révéler. »
Quand Vicky entendit son réveil sonner, elle crut bien qu'elle allait incendier tout son entourage. Il y avait-il quoi que ce soit qui justifier de se réveiller à une heure pareille ? Certainement pas. Mais son esprit embrumé émergea suffisamment pour se rappeler qu'aujourd'hui était le grand jour des Albinos. Elle envoya une série de cinquante points d'exclamation à Karine et s'assura que le message préparé pour Mégane la veille était bien partie.
Une fois rassurée, Vicky laissa sa tête retomber prête à se rendormir mais les bonnes odeurs de nourriture la tirèrent du lit. Sans même mettre un bas ou retirer son bonnet de nuit, l'adolescente se traîna jusqu'à la cuisine où Jenna et Jenny étaient attablées.
— Quelle sale tête, rigola Jenna.
Vicky ne dit rien car la jeune fille était déjà en train de lui composer une immense assiette. Tout en prenant place, la belle métisse regarda Jenny toujours inquiète vu ce qu'il s'était passé hier.
— Les vieux sont partis faire les courses, l'informa Jenna. J'espère que dépenser de l'argent calmera maman.
Contre toute attente, Jenny lui offrit un long câlin. Elle était toujours sublime dans son vieux pyjama de grand-mère. Alors qu'elles étaient très occupées à classer méticuleusement les acteurs les plus sexy, Vicky commença à se détendre. Peut-être que tout se passerai bien.
Si elle réussissait à ignorer suffisamment longtemps sa mère et qu'elle restait enfermée dans cet appart'.
Mégane regarda le calendrier plus que strict fourni. Ils pouvaient littéralement dire adieu à leur temps libre. Mais cela résonnait aussi comme une victoire. Comme s'ils avaient réussi à arracher quelque chose, un petit bout de réussite. Ils avaient mis le pied dans la porte et étaient parvenus à se faufiler.
Ils étaient à présent chez Albin, ils avaient achetés du champagne en passant et arrosaient glorieusement l'événement. Le label leur promettait d'enregistrer un album avec leurs chansons originales, de le promouvoir via tous leurs réseaux et d'être en première partie d'un artiste national si tout se passait bien – s'ils ne faisaient pas un flop total.
Après une heure à s'égosiller, ils arrivèrent à un état de fatigue euphorique où ils ne pouvaient plus que regarder le vide avec un sourire béat. Un état bien loin de celui qu'avait Mégane cinq heures plus tôt.
La lycéenne s'était réveillée avec trois heures d'avance sur son réveil et avait tourné et retourné dans son lit anxieuse à propos de leur démonstration mais aussi à propos de Vicky. La jeune fille lui avait presque raccroché au nez la veille et n'avait plus donné signe de vie. Mégane aurait presque préféré se faire larguer par message texte plutôt que cette incertitude plus qu'inconfortable.
Mais ne voulant pas être perturbé par des phénomènes extérieures, Mégane s'était forcé à se concentrer sur sa prestation à venir et choisi plutôt de jouer un peu de piano pour se détendre. Ça faisait très longtemps qu'elle n'avait pas fait ça, principalement parce qu'elle était en révolte complète contre ses parents.
Les tensions s'étaient peu à peu apaisées et à leur retour, elle n'avait subi aucune de leurs critiques habituelles, ni sur son apparence, ni sur ses activités, pire ils lui avaient adressés de sincères encouragements. C'était presque comme avoir changé de famille excepté le fait qu'ils continuaient à discuter des agencements fiscaux comme d'un épisode de télé-réalité.
Alors qu'elle faisait le trajet pour rejoindre le centre-ville et le groupe, Mégane sentit l'angoisse revenir. C'était assez stupide mais le fait d'être en couple avec Vicky lui donnait l'assurance et l'amour-propre nécessaire pour jouer obstinément à la forte tête. Douter de ce fait la faisait douter d'elle-même ; un sévère handicap en soi.
Et elles n'avaient même pas eu le temps de discuter de ce qu'il s'était passé entre elles...
Patientant avec son groupe, tous aussi stressés les uns que les autres à l'idée de présenter leurs chansons originales, son portable émit la sonnerie caractéristique de la réception d'un message. Il venait de Vicky et ce simple constat fit faire un raté à son cœur. Elle l'ouvrit et reçut en pleine face une photo suggestive de sa petite-amie, sur-maquillée, la poitrine rebondie mise en valeur par la vue en contre-plongée et un air mi-mutin mi-aguicheur.
Elle retrouvait la Barbie impétueuse qui lui avait tapé dans l'œil la première fois. Quand elle put enfin détacher son regard de cette mise en scène, elle lut au-dessus :
« Ta première groupie t'encourage depuis les gradins. T'es la meilleure, tu as juste à le prouver. »
Elle se sentit sourire et son corps entier se réchauffer. Parfait, elle était gonflée à bloc. Ils durent encore patienter une dizaine de minutes puis furent inviter dans la salle où ils purent mettre en place leurs instruments. Ils firent quelques tests alors que trois personnes entraient pour s'attabler. Ils ne reconnurent que le producteur et son grand sourire qui les invita à commencer quand ils le souhaitaient.
Leur nervosité commençait à dégueuler. Albator avait ce regard fixe au loin comme si rien ne pouvait l'atteindre alors que dès qu'il revenait parmi eux, il vérifiait fébrilement le branchement et les paramètres de son synthé. Gary faisait des exercices de souplesse des doigts et tentait de faire le plus de pas possible derrière sa batterie. Karine caressait son collier tout en buvant à petite gorgée. Ouais, aucun d'eux n'avait fière allure et ils en étaient tous conscients. Naturellement, ils se tournèrent vers leur meneur :
— Vous êtes des Albinos, uniques, forts, même s'il arrive souvent que vous soyez incompris. Aujourd'hui, faites-vous entendre.
Albin aurait fait un très bon dictateur s'il n'avait pas préféré la scène, pensa une nouvelle fois Mégane. Elle vit Karine s'essuyait les mains et boire un peu plus. Le spectacle pouvait commencer. Elle n'avait jamais aimé ces pseudo-concerts en petit comité mais elle allait faire un effort. Les premières notes se firent entendre...
Le groupe d'amis sortit de l'entrevu en nage et déconnecté. Ils portaient leurs instruments et rejoignaient difficilement l'appartement de leur meneur. Ils y ouvrirent une puis deux puis trois bouteilles de champagne. Finalement ils se mirent à chanter et danser.
Karine était en train de la serrer dans ses bras, la faisant absurdement tanguer sur place.
— Je vais y aller, lui révéla-t-elle à l'oreille.
Un regard surprenamment affecté la harponna et Mégane dut se rappeler que son amie avait bu plus que de raison.
— Tu veux pas que je te ramène ? questionna la punk par acquis de conscience.
Karine secoua la tête avec une moue et attrapa une bière sur le meuble d'à côté. Elle avala une petite gorgée et se pencha à son tour :
— Albin me regarde pas vrai ? gloussa-t-elle avec excitation.
Mégane sentit ses épaules s'affaissaient devant son air de gamine.
— Fais pas de conneries, supplia-t-elle en guise d'au revoir.
— Dis ça à mon cœur, répondit son amie avec fatalité.
Elles se quittèrent. Quand trois quart d'heure plus tard Albator et Gary tombèrent à même le sol, prenant le simple tapis pour un confortable canapé, Albin et Karine se tournèrent l'un vers l'autre sachant exactement ce que cela signifiait. Leur non-couple s'était installé en tailleur près de la table basse.
— Tu veux un cocktail ? proposa Albin à qui la bonne nouvelle avait fait perdre toute mesure.
Karine secoua la tête. Elle avait beau ne pas se sentir brillante, elle savait qu'elle s'était rendu aux toilettes deux ou trois fois et que de tout ce qu'elle avait bu, ils ne restaient que de l'alcool dans son corps. Elle ne devait pas boire davantage.
— Merci, finit par dire le jeune vingtenaire. Grâce à toi, mon message va vraiment être entendu.
— Merci, répondit la guillerette lycéenne, mais c'est notre message.
D'un gracieux mouvement de tête, il accepta le reproche.
— Tu ne m'as plus rien dit au sujet de ta famille, lança Karine en jouant avec son verre vide.
— C'est vrai. Et toi tu m'as rien dit au sujet de ton suçon.
Albin fut surpris de lui-même. Il s'était fait la morale il y a déjà une bonne semaines, se convainquant qu'elle était belle et bien libre de fréquenter qui elle voulait et qu'il n'allait pas remplir le rôle de l'ex jaloux. Mais de toute évidence, l'alcool était mauvais conseiller. Karine se touchait le cou avec surprise.
— Il est plus là, révéla le jeune homme en ricanant. Je ne t'aurais pas présenter à mes parents avec le suçon d'un autre. Ça fait pas sérieux.
L'ébriété aidant, Karine ajouta malicieusement :
— Ça aurait peut-être réussi à calmer ton frère.
Ils s'esclaffèrent bruyamment insensibles au sommeil profond de leur deux amis.
— Grâce à toi, j'ai réussi à reprendre contact avec alors oui, on va dire que ça s'est bien passé.
Son corps fut secouer d'un nouveau soubresaut et il ajouta un peu amer :
— Je croyais pas que tu aurais quoi que ce soit à m'apprendre...
— Je sais.
Karine avait cessé de sourire et regardait dans le vide en faisant attention à rien. Finalement elle se tourna vers lui et ajouta d'une voix contrôlée :
— Tout le monde pense comme toi mais maintenant, je ne me laisserais plus convaincre aussi facilement – surtout quand le sujet c'est moi.
— Et c'est pour cela que je t'aime.
Albin avait parlé avec un ton d'évidence et la jeune fille se dit que peut-être – même très sûrement – c'était vrai. Et ce qu'il y avait entre eux serait... réciproque.
Mégane en avait un peu assez de devoir patienter. Par mégarde elle s'était trompé de bus et cela lui avait fait prendre du retard. Sans compter Vicky qui ne répondait toujours pas. Il fallait qu'elle sache ce qu'il ressortait de tout cela.
Bien sûr une voix apaisée et raisonnable lui rappelait à l'oreille qui si Vicky ne voulait plus être avec elle, elle ne lui aurait probablement pas envoyé un mot d'encouragement. Elle n'était pas exactement le genre à cacher ce qu'elle pensait.
Mais Mégane avait connu tellement de situations foireuses qu'elle avait besoin d'une explication claire et limpide. Ce n'est qu'en arrivant de le nouveau quartier de sa petite-amie que Mégane lui écrivit un texto annonçant qu'elle était en bas. Un « J'arrive » précipité lui fut retourné. Donc elle avait bien reçu chacun des ses messages, bon à savoir.
Quand Vicky arriva, elle vit la jolie punk devant un des îlots de béton en train de se questionner si cela valait le coup de s'y asseoir.
— Hey ! l'apostropha-t-elle, je t'aurais bien invité à monter mais c'est pire que la jungle. On va faire un tour ?
Mégane fut surprise du changement de coiffure de Vicky ; ses cheveux n'étaient plus lissés mais attachés en un chignon fantaisiste. Mais pour une fois, elle semblait vraiment de bonne humeur alors elle n'eut même pas l'idée de faire un commentaire.
— Je me doute de pourquoi tu es venue, reprit Vicky d'une voix posée, et je te promets que tout roule entre nous.
— Alors pourquoi tu m'ignores ? Rien à voir avec ta mère ?
— Et bien, le repas de la veille s'est très mal passé mais peu importe. J'ai envie de rester avec toi. Et pour le reste...Et bien je ne plaisantais pas. C'est littéralement la jungle.
Mais apparemment Vicky n'avait pas plus envie que ça de s'étendre sur les derniers événements. Elle préférait l'entendre décrire l'entrevue musicale et le résultat de celle-ci. Un sourire ironique prit place sur ses lèvres quand elle se rendit compte que Karine et Albin avaient sûrement fini les célébrations en petit comité.
— Maintenant dis-moi vraiment ce qu'il se passe, exigea Mégane après avoir rassasié la curiosité de sa petite amie.
Elle grimaça tellement que elle aurait pu ne pas répondre. Mais elle le fit.
— Je me suis littéralement enfuie du dîner avec ma mère. Je lui ai dis que je voulais plus la voir. Quand j'ai raccroché hier c'était parce que Jenna et Willy étaient dans le couloir : ils ont flippé en entendant leur mère gueuler comme une taré. Du coup je lui ai lancée un tabouret. Et ce matin bah elle a privé Jenny de sorties, y compris pour les cours et personne ne sait pourquoi. Voilà.
— Le terme de jungle prend sens tout à coup, observa Megane d'une voix blanche. Comment va Jenny ?
— Vraiment mal, avoua piteusement Vicky. Elle ne me parle même pas ! Comment veux-tu que je fasse quoi que ce soit ?
Sa petite amie la comprenait. Il était normal d'être déroutée en fréquentant Jenny, sa stupidité était si dense qu'elle en devenait toujours plus surprenante. Mais cela n'effaçait en rien sa passion et sa joie de vivre. Mégane n'avait aucune envie qu'une des trois amies retombent dans la déprime.
— Tu veux que je passe à l'atelier ?
Vicky secoua la tête.
— Nan, je crois que c'est à cause de ça que Jennifer l'a privée de sorties donc on va éviter pour l'instant.
Mégane hocha la tête et se rangea à son avis. Elle osa finalement aborder un autre sujet qui l'avait questionnée à plusieurs reprises cette nuit.
— Tu ne m'as rien dit pour ce qu'on a fait hier, avant ton départ précipité...
— Tu veux un rapport de qualité ? la nargua Vicky avec un de ses horribles sourires condescendants.
— Ha ha, rétorqua sa petite-amie d'une voix morne. Je me contenterais d'un « ça m'a plu ».
Vicky s'approcha et la prit simplement dans ses bras. Aussi proche que possible, elle répondit alors dans un murmure :
— Évidemment que ça m'a plu. Je croyais que ça s'était vu.
Chose rare, elle vit Mégane s'empourprait légèrement et savoura son effet.
— Et toi, comment tu t'es senti ?
— Bien, révéla-t-elle à voix basse. Je me sens bien à tes côtés même si...
Si la musicienne avait baissé la tête jusque là – regardant leurs doigts entrelacés – elle se préféra relever pour jauger les réactions de sa petite-amie pour la suite.
— C'est pas aussi fluide que ce qu'on en dit.
Vicky s'esclaffa les joues brûlantes et acquiesça avec ferveur. Elles échangèrent un doux baiser, ravies d'être sur la même longueur d'onde.
— On a encore pas mal de temps non ? renchérit Vicky peu après. Pour devenir fusionnelles et tout.
Mégane sentit son cœur faire un nouveau bond. Ainsi Vicky se projetait avec elle. Elle n'était plus cette Mégane jetable qui malgré sa grande gueule avait tant ramé. Elle en aurait presque pleuré jusqu'à se rappeler que c'était bel et bien de la joie qu'elle ressentait. Et elle ne souhaitait pas que Vicky se figurait quoi que ce soit d'autre. Alors elle lui sourit. Et lui roula la plus grosse pelle de sa vie.
Elles passèrent le reste de l'après-midi ensemble. Vicky obligeant sa chère et tendre à grimper dans un bus quand son nez rougit et ses doigts raidirent.
C'était un peu étrange pour elle de prendre soin de quelqu'un d'autre qu'elle-même. Mais Vicky se devait de faire preuve d'honnêteté, au moins en conscience. Si elle était aussi furieuse contre Jennifer, c'était pas juste parce qu'elle ne se coupait pas les fourches.
Avec son comportement de folle furieuse, elle avait effrayé Jenna et Willy jusqu'à les faire fuir de leur maison. Un comportement pas si loin de celui de sa propre mère finalement. Elle se méfierait des goûts de son père en matière de femme désormais.
Finalement, elle avait un instinct de protection. Il l'avait rendue intolérante à Jennifer et ses caprices mais elle espérait qu'il pourrait aussi la rendre meilleure pour ceux qui lui étaient chers. Elle devait reconnaître qu'elle appréciait protéger ces deux morveux et le regard qu'ils lui avaient lancé comme si elle pouvait résoudre tous leurs problèmes... ouais très gratifiant.
Et finalement, ça l'avait poussé à se protéger elle aussi. Elle avait arrêté de laisser les diktat de sa mère gouvernaient sa vie. Il n'y avait plus que les lycéens boutonneux pour ne prêtaient attention à elle que par son physique. Son père avait déjà loué sa beauté alors qu'elle déambulait des cernes sous les yeux, avec son bonnet de nuit et son pyjama. Elle devait continuer sur sa lancée – elle sentait enfin que tout s'améliorait.
Quand son père rentra après son travail, encombré des courses et s'attelant déjà au déjeuner, elle le coinça dans la cuisine pour lui parler. Elle expliqua brièvement comment s'était déroulé le dîner avec sa mère et il l'écouta d'une oreille distraite. Quand elle eut fini, il se contenta de la regarder les bras ballants :
— Mais du coup, que veux-tu que je fasse au juste ?
— Que tu l'empêches de me tuer !
Bon quand sa voix tirait ainsi vers les aigus, elle n'avait pas l'air très mature ou désinvolte mais c'était une attitude difficile à feindre lorsqu'on évoquait sa mère. Et son père eut la bonne réaction en posant les mains sur ses épaules. Ça la coupa dans la tirade qu'elle allait débiter et lui donna un point d'ancrage pour s'apaiser à son rythme.
— T'inquiètes pas, je vais lui parler.
— Mais je veux pas lui parler !
— OK, entendu. Maintenant si tu peux dégager histoire que j'ai droit à quinze minutes de quiétude...
D'un pas digne, elle sortit pour s'affaler dans le canapé deux mètres plus loin.
La première chose appartenant à Vicky qu'elle avait été incapable de rendre en l'état, c'était cette fichue boîte à musique. De toute beauté, une danseuse noire figée en arabesque tournaient et tournaient. La boîte était tombée par terre – rien à voir avec le fait qu'elle était effroyablement maladroite – et la danseuse s'était brisée.
Pourtant, elle était tombée sur de la moquette. Rien d'excessif donc. Mais la danseuse était tellement fragile et creuse que cela avait été suffisant. Et Jenny se sentait exactement comme ça. Elle était vide et à vif. Déambuler dans ces couloirs devenait dangereux. Si elle n'avait pas eu ses amies elle se serait réfugiée dans un coin vide depuis un bon moment.
Mais malheureusement le lycée était un endroit tellement cruel qu'elle n'avait pas le droit à une pleine et entière sécurité. Et dès qu'elle se retrouvait seule dans cette immense foule, elle se sentait agressée. Les garçons la regardaient avec envie ou alors l'ignoraient. Il n'y avait aucun entre deux. Et la situation était très similaire du côté des filles. Personne ne semblait se rappeler qu'elle était un être humain avec des sentiments, des boyaux et des gaz. Personne.
Finalement peut-être que ça l'avait ébranlée de se disputer ainsi avec sa mère. D'habitude elle n'était pas autant à fleur de peau. À vrai dire, elle avait même eu peur de sa mère sur ce coup-ci. C'était comme si... Elle n'avait même pas de point de comparaison. Rien n'avait jamais été aussi violent.
Sa mère lui avait dit grosso merdo que sa vie de merde, elle la devait à elle sa fille. Ouais la petite et stupide Jenny responsable du grand gâchis qu'était Jennifer. Apparemment elle aurait pas dû naître. Zut, si elle avait pu s'en empêcher, elle l'aurait fait. Mais tout ce qu'elle pouvait faire c'était ruminé sur une marche d'escalier.
Son esprit était ainsi. Un gigantesque escalier qu'elle ne pouvait que descendre encore et encore alors qu'elle n'apercevait jamais le fond. Et quand Hugo vint lui adresser la parole, elle eut l'impression de louper une marche.
— Tu n'as pas l'air bien.
Bon. Il n'était pas aveugle. C'est bien mais qu'est-ce qu'il fichait là ?
— Tu as envie de discuter ?
Jenny cligna des yeux, ayant peur que son imbécillité lui joue encore des tours.
— Avec toi ?
Hugo acquiesça d'un air gêné. Cette situation était tout bonnement dingue. C'était pourtant lui qui lui avait expressément demandé de ne plus l'approcher ni le contacter. Et maintenant il voulait briser les règles ?
— Tu avais l'air seule alors j'ai pensé...
— Tu veux sortir avec moi ?
Jenny lui avait coupé la parole mais rien à foutre. Peut-être qu'elle avait trouvé quelqu'un qui l'aimait à fond !
— Non. Je ne suis plus amoureux de toi, révéla le lycéen d'un air embarrassé. Tu m'as brisé le cœur, ajouta-t-il la bouche tordue.
— Toi aussi.
Ils restèrent de longues minutes en silence. Hugo hésitant à partir tout simplement. Il n'appréciait pas son rôle à l'heure actuelle.
— Je peux peut-être t'aider quand même – en tant qu'ami.
Mais le cœur de Jenny s'était refermé. Elle avait eu un espoir tellement fort et tellement puissant quand il était venu à elle. Combien de fois Hugo avait été sa seule source de bonheur ? Combien de fois elle avait cru qu'il suffirait qu'il soit auprès d'elle pour qu'elle se fiche du reste ?
Pas assez souvent, lui rétorqua sa conscience, puisqu'il t'a largué parce que t'avais honte de lui.
— Je veux que tu sois mon petit-copain, se plaignit-elle à voix basse.
— C'est un peu tard, marmonna-t-il.
Un rire amer s'échappa de la gorge de la lycéenne. Un nouvel échec à son palmarès.
— Alors même si tu veux m'aider tout ce que tu peux faire c'est me tordre le cœur encore et encore. Parce que mes sentiments ne sont pas encore finis...
Et devant son air triste, elle s'en voulut de lui avoir fait de la peine. Et pourtant, une partie d'elle se rendait compte que si elle avait vu et compris ces traits, cette douleur dans son regard, simplement plus tôt, ils n'en seraient pas là. Stupide Jenny.
— Qu'est-ce que tu veux à Jenny toi ?
Mégane et Mélanie venaient de débarquer et fonçaient sur le pauvre Hugo qui recula précipitamment.
— Rien, rien.
Mélanie s'accroupit auprès de la belle rousse et s'enquit de son état.
— Tout va bien, je vous promets.
Sa voix avait retrouvée un peu de force même s'il lui manquait son éclat caractéristique.
— Et je m'en vais. Désolée Jenny. Et bon courage pour... tes trucs.
Encore une fois, en le voyant lui tourner le dos et la quitter, Jenny sentit son cœur souffrir comme écorché. Le supplice n'avait donc pas de fin ? Mais au moins maintenant elle sentait son esprit s'apaisait grâce à la présence de ses amies. Et elle ne désespérait pas qu'un jour regarder Hugo ne soit plus aussi douloureux.
Malheureusement Jenny n'en avait pas fini avec ses démons puisque à la pause de midi, Benjamin l'attendait au portail de son établissement. Il était trapu et costaud. Brun aussi.
Son père.
Elle n'était pas exactement sûre d'être heureuse de le voir mais elle savait qu'ils avaient des choses à se dire. Elle salua ses amies et le rejoignit.
Sa compagnie était étrange maintenant qu'elle savait qu'il avait fait crac-crac avec sa mère. Plus que tout, Jenny voulait savoir comment ils s'étaient séparé, pourquoi il avait deux enfants et ensuite disparu, pourquoi elle n'avait aucun souvenir de lui. Pendant treize ans elle ignora qu'ils fallait être deux pour faire un enfant !
— Je vais commencer par te raconter tout ce qu'il s'est passé puis tu pourras me dire ce que t'en penses et si tu veux qu'on fasse connaissance.
« J'ai rencontré ta mère en faisant un remplacement à la Poste et ça a été un coup de foudre. Mais je n'avais pas exactement de moyens. Malgré ça, on voulait une famille ce qu'on a eu.
» Tu avais entre trois et quatre ans quand ta mère a voulu qu'on se sépare. Je pense qu'on menait une vie trop simple à son goût et elle s'ennuyait. Il a donc fallu discuter de la garde des enfants.
» Étant donné ses problèmes d'addiction, je pensais vous prendre en charge et que votre mère vous aurait à temps partiel. Mais elle a crisé devant ma proposition. Elle a dit que je n'avais pas le droit de lui voler ses enfants et que c'était équivalent à la tuer. Donc on a dit qu'on ferait l'inverse.
» Le problème c'est qu'elle a disparu au bout d'un mois. Changement de numéro, d'adresse, j'ai demandé à ses patrons ou amis de l'époque personne ne m'a donné d'indication. J'ai attendu. J'avais toujours le même numéro et je me disais que quand elle aurait besoin d'argent j'aurais de vos nouvelles. Elle n'a jamais repris contact.
» Je ne t'ai pas reconnue la première fois que je t'ai vu dans cette rue sombre. Mais à force de t'écouter je me suis mis à avoir des doutes. Alors j'ai fait un test de paternité avec une mèche de tes cheveux. Et je t'en ai parlé ce week-end. Alors qu'en dis-tu ? »
Jenny resta un long moment abasourdie. Elle ne s'attendait pas à ça. Et pourtant ça avait du sens. Plus que les hurlements désordonnés que lui avait servi sa mère l'avant-veille.
— Tu as l'air sympa alors pourquoi pas. Mais d'abord on va demander l'avis de Jenna.
À ces mots, le père sourit d'une oreille à l'autre. L'adolescente écouta stoïquement son histoire et attendit la fin pour lui poser toutes les questions imaginables. Il comprit que c'était un test pour savoir si c'était un gars qui n'assumait pas d'avoir abandonné ses enfants ou un père qui s'était retrouvé coincé. Il était un peu des deux. Il avait certainement abandonné trop tôt. Il aurait peut-être dû faire appel à la justice qui sait.
À la fin de leur pause déjeuner, Benji leur assura de nouveau qu'il avait économisé de l'argent pour elles et qu'elles pouvaient lui demandé de l'aide pour n'importe quoi.
Jenny se demanda tout l'après-midi comment annoncer tout ça à sa mère. Il ne fallait pas qu'elle fasse un AVC en entendant tout ça. Ou alors si ?
Finalement, en voyant la famille recomposée sur le canapé, elle se dit qu'elle avait peut-être la parfaite occasion.
— Comme je le disais aux plus jeunes, je m'excuse pour samedi soir. Je ne voulais effrayer personne. Et ta punition est levée Jenny.
Comme toujours Jennifer était passé du démon à l'ange en très peu de temps. Vraiment effrayante cette dame.
— Deuxième point, annonça Will avec un grand sourire, on va déménager pour que chacun ait sa chambre – même si elle ne sera pas super grande.
Les enfants saluèrent cette nouvelle en applaudissant. Jenny se dit que c'était le bon moment. Elle leva précipitamment la main. Will lui donna la parole d'un discret signe de tête.
— Le papa de moi et de Jenna a dit qu'il aiderait à payer.
Un grand silence lui répondit. Deux étaient muets parce qu'ils ignoraient qu'un tel homme existait. Jenna s'étonnait les yeux ronds d'une telle annonce. Jennifer aussi était muette mais parce qu'elle entamait sa transformation en démon puissance maximale. Elle se redressa de toute sa hauteur et ses cheveux commencèrent à former un halo de feu autour de sa tête.
À la réflexion, peut-être Jenny n'avait-elle pas choisi le meilleur moment.
Jennifer avait prévu de ne plus jamais entendre parler de cet homme. Plus jamais. Et voilà qu'en mois d'une semaine sa fille y faisait deux fois référence – quel scandale ! Il fallait qu'elle se détache de cette horreur. Et alors qu'elle allait jouer de son autorité maternelle, Jennifer se rendit compte qu'elle était en minorité.
Jenny la regardait fixement, comme prête à entendre toutes les horreurs qu'elle pourrait déversé. Vicky et son père avaient tous les deux la même tête de désapprobation discrète. Willy se serrait contre Jenna osant à peine la regarder alors que l'adolescente plissait les yeux prête à retourner chacun de ses mots contre elle.
Sa famille. Sa belle et heureuse famille venait de la dégager. C'était pire que tout.
Finalement, elle ne dit pas un mot. Elle récupéra son sac et son manteau et sortit. Qu'est-ce qui était advenu de sa petite vie parfaite ? Poussière onirique.
Elle entendit Will la suivre mais elle ne voulait pas de lui. Elle voulait de personne à l'heure actuelle. C'était comme si... elle se sentait bien, seule.
Bonjour, aujourd'hui la citation est un proverbe africain. J'espère que ce chapitre vous aura plus. Oserais-je vous le révéler - c'était le dernier. Ne viendra pour conclure que l'épilogue. Merci à vous, Maneeya.
