Izuku ouvrit les yeux le premier. Les stores de sa chambre ne s'étaient jamais complètement fermés, et un peu de lumière filtrait par l'interstice. Le soleil blanc de ce début de mois de novembre apportait encore un peu de chaleur, mais les jours les plus froids ne tarderaient pas à arriver. Déjà, il frissonnait quand son corps n'était pas tout entier recouvert de sa couette. Il n'osait pas imaginer le reste de l'hiver.
A côté de lui, Shôto dormait encore à poings fermés. Il était tourné sur son côté droit et, de la gauche, émanait une douce chaleur. Izuku passa ses doigts le long de son visage, l'effleurant à peine, mais la retira tout de suite quand il sentit son petit ami frissonner à ce contact. Petit ami… Le terme lui semblait encore étrange, et si nouveau. Pourtant, c'était bien ce qu'ils étaient. Devant l'ambiguïté de leur relation tout au long de cette deuxième année de lycée, ils n'avaient pas eu d'autres choix que de laisser tomber toutes leurs craintes et discuter à coeur ouvert. Tous deux en étaient arrivés à la même conclusion : ils éprouvaient des sentiments l'un pour l'autre, sentiment que l'on ne pouvait pas seulement attribuer à une forte amitié. Izuku ressentait une forte amitié pour Tenya ou Mirio, et elle n'avait rien à voir avec ce qui faisait marteler son coeur sous ses côtes quand son regard croisait celui de Shôto. Ils ne savaient pas où cette relation les mènerait, et en un sens, Izuku en était heureux. Après tout ce qu'ils avaient vécu, il ne voulait pas perdre son temps à tout analyser sous les moindres détails.
Le visage au creux de la paume, Izuku regardait Shôto dormir. Il n'en revenait toujours pas, de la chance qu'il avait. Il était en vie, dans un monde en paix, allongé aux côtés d'une des personnes qui comptaient le plus à ses yeux, lui aussi heureux et en pleine forme. Certains ne s'en étaient pas aussi bien tiré, et il mettait chaque jour un point d'honneur à honorer leur mémoire. Malgré les crises et les moments de doute, son objectif restait toujours le même : il deviendrait un grand héros et protègerait ce monde dans lequel il se sentait si bien.
Doucement, le rouge aux joues, il déposa un baiser sur le front de Shôto, qui grimaça et se tourna dos à lui. Izuku ne put s'empêcher de que Shôto dormait, une guerre pouvait bien éclater à côté de lui qu'il ne s'en serait pas rendu compte, mais le moindre contact le faisait réagir. Sans un bruit, Izuku se glissa hors du lit et sortit de la chambre.
Dans le salon, la fraîcheur du matin se faisait encore plus ressentir. Izuku enfila un pull resté à traîner sur le dossier du canapé et bailla bruyamment avant de rejoindre sa mère dans la cuisine. Le sommeil ne l'avait pas encore tout à fait quitté, il se sentait engourdi, comme entouré d'une gangue de coton. Le sofa lui faisait de l'oeil, et si une délicieuse odeur ne s'était pas échappée de la pièce voisine, il s'y serait affalé sans hésitation.
— Bien dormi, mon chéri ? demanda Inko quand il entra dans la pièce.
— Super, répondit-il en lui embrassant la tempe. Je meurs de faim.
Il s'installa à table et se versa une tasse de thé vert brûlant. Son odeur subtile lui rappelait toujours son enfance. Certes, il n'était pas d'une aussi bonne qualité que les thés d'exception que l'on servait chez les Yaoyorozu, et sa mère ne l'achetait probablement que parce qu'il était le moins cher du rayon, mais il ne l'aurait pas abandonné pour tous les grands crus du monde.
— Shôto n'est pas réveillé ?
— Non. Il faut dire qu'on s'est couchés tard hier soir.
— C'est vrai. Vous avez bien chanté, au moins ?
Izuku hocha la tête. Il avait d'abord été circonspect quand Uraraka avait proposé à toute la classe une virée au karaoké. Personne n'avait le moral à s'amuser, après les récents affrontements contre Shigaraki et ses lieutenants. Mais ensuite il avait compris — ils avaient tous compris — qu'elle avait raison. Que la vie était une fête et que la dernière qu'auraient voulu ceux qu'ils avaient laissé derrière était qu'ils s'enfoncent dans la morosité et le désespoir. Pour que leur victoire ait un sens, ils devaient vivre. Ils avaient passé une excellente soirée, du moins, pour ceux qui avaient eu le courage de venir. Il y avait longtemps qu'Izuku n'avait pas autant ri. Des semaines, en vérité, mais dans son esprit, elles semblaient des années.
Inko préparait des oeufs et du saumon à la poêle. Elle en avait laissé un de côté pour son fils, puisqu'il avait toujours préféré un simple jaune cru mélangé à son riz plutôt qu'un oeuf sur le plat. Izuku se leva et le craqua au-dessus de l'évier. Doucement, il transvasa le jaune fragile d'une partie à l'autre de la coquille jusqu'à ce que tout le blanc en soit séparé. Ce fut à ce moment, tout à sa concentration, qu'il remarqua dans l'emballage bleu non pas trois filets de poisson, mais quatre.
— On attend quelqu'un d'autre ? demanda-t-il en versant le jaune dans son bol.
— Oui.
Inko n'ajouta rien de plus, et Izuku savait qu'il était inutile d'essayer de lui tirer les vers du nez. De toute manière, il avait une petite idée quant à l'identité de cet invité mystère. Il suffisait de voir la façon dont sa mère s'était apprêtée et le sourire qu'elle tentait vainement de dissimuler pour comprendre. Elle non plus n'avait pas été aussi heureuse depuis des années ; Izuku ne se souvenait pas l'avoir jamais vue aussi sereine.
Des pas traînants résonnèrent dans le couloir, quelques secondes avant que Shôto apparaisse dans l'encadrement de la porte. Il avait les cheveux en bataille et l'air à moitié plongé dans le sommeil.
— Bonjour, madame Midoriya, salua-t-il avec une courbette respectueuse.
Sa voix était éraillée, ce qui n'avait rien de surprenant au vu du nombre de chansons qu'il avait enchaînées la veille au soir, à la grande surprise de tout le monde. Dans un premier temps, il avait rechigné à se donner en spectacle devant tout le monde, mais une fois lancé, il avait été impossible de l'arrêter. Plus tard, sur le chemin de la maison, il avait confié à Izuku qu'il n'avait jamais mis les pieds dans un karaoké avant. Izuku s'était promis de dresser une liste de tous les endroits auxquels son éducation stricte lui avait barré l'accès et de tous les lui faire visiter, sans aucune exception.
— Je t'en prie, appelle-moi Inko ! J'ai l'impression d'être tellement vieille quand on m'appelle « madame »…
— D'accord, Inko.
Elle posa deux filets de saumon dans des assiettes et posa dans l'une d'entre elles un petit bol rempli à ras bord de riz fumant et un oeuf au plat. Elle tendit celle-ci à Shôto et l'autre à Izuku. Elle leur prépara aussi un peu de concombre au vinaigre dans une coupelle.
— Allez, les amoureux, installez-vous dans le salon, vous serez beaucoup mieux.
Ils ne se firent pas prier et prirent leur quartier dans le canapé, devant la télévision. A cette heure-ci, il ne tombèrent que sur des programmes pour enfants, et s'arrêtèrent sur une chaîne qui diffusait de vieux dessins animés.
— Oh, Doraemon ! s'exclama Izuku.
Il sentit la nostalgie l'envahir. Petit, il ne ratait jamais son épisode de Doraemon avant de partir pour l'école. Ça n'était pas son héros préféré, mais c'était le seul qui passait à cette heure-ci et il avait dû s'en contenter. Comme pour le thé, il n'aurait échangé ces souvenirs pour rien au monde.
Shôto s'était assis tout près de lui, assez pour que leurs mains se frôlent au moindre mouvement. Entre deux bouchées de riz, Izuku entortilla ses doigts avec ceux de Shôto. Comme d'habitude, sa main droite était glacée, et Izuku accueillit avec bonheur le frisson que cela fit naître dans sa colonne vertébrale. Leurs regards se croisèrent. C'était un bon moment pour un baiser, songea Izuku. Dehors, le ciel pâle figeait le monde dans la torpeur ; seule la musique entêtante des publicités venait briser cette immobilité. Izuku se pencha vers Shôto.
— Alors, les jeunes ? Vous avez quelque chose de prévu aujourd'hui ?
Les deux garçons se séparèrent vivement et se tournèrent vers Inko, qui se tenait sur le seuil entre la cuisine et le salon, une assiette dans une main et une tasse de thé dans l'autre.
— Oh pardon, je dérange !
— Pas du tout, maman, la rassura Izuku. Viens t'asseoir avec nous.
Inko s'installa dans le fauteuil. Pendant plusieurs minutes, personne ne parla. On n'entendait que le cliquetis des baguettes contre les bols et celui de la théière sur le bord des tasses.
— On va aller faire le jeu de piste dans le métro, déclara finalement Izuku, pour briser le silence. Il faudra qu'on parte vers treize heures pour aller récupérer les kits de jeu et ensuite, on retrouve tout le monde pour le top départ.
Quand Izuku disait « tout le monde », il espérait de toutes ses forces que cela soit vrai. Le karaoké de la veille avait prouvé à tous les participants qu'il était encore possible de passer des bons moments et il avait fait en sorte que tous les absents le voient, eux aussi. Qu'ils ne soient pas venus par contrainte ou par choix n'avait aucune importance à ses yeux et il comprenait ceux qui n'étaient pas encore prêts à franchir le pas. Mais il fallait aussi qu'ils voient tout ce qui était possible.
— Ça a l'air super ! s'exclama Inko, avant de se tourner vers Shôto. Si vous faites des équipes, assure-toi bien de rester avec Izuku. Il a toujours adoré ça, les jeux de piste. Je me souviens encore, quand il était en maternelle, et que les instituteurs organisaient des chasses au trésor. Ils gagnaient toujours tous les deux, lui et…
Elle s'interrompit avant de terminer sa phrase, consciente que le sujet était sans doute sensible. Heureusement, trois coups frappés à la porte vinrent dissiper le malaise qui s'installait.
— Je vais ouvrir !
Inko se leva d'un bond et trotta en direction de l'entrée. Izuku poussa un long soupir. Bien sûr, la peine était encore bien présente, mais il n'allait pas éviter de parler ou de penser à Kacchan toute sa vie. Qu'il le veuille ou non, quoi qu'il se soit passé, il avait été une partie de sa vie et il devrait le porter sur ses épaules jusqu'à la fin de ses jours. Il n'imaginait même pas ce que Kirishima pouvait ressentir, d'autant plus que ce dernier se montrait particulièrement doué quand il s'agissait de cacher ses moments de faiblesse.
— Midoriya, Todoroki… annonça une voix qu'ils connaissaient bien tous les deux.
Ils se tournèrent pour apercevoir All Might, qui se tenait à côté d'Inko. Elle tenait entre les mains un énorme bouquet de cosmos blancs, roses et violets. Les deux adolescents saluèrent l'ancien numéro un et ils échangèrent tous trois des banalités, tandis qu'Inko parcourait l'appartement de long en large en quête d'un vase. Depuis quelque temps, l'état de santé d'All Might s'était dégradé, si bien qu'il n'enseignait plus à Yuei. Izuku lui donnait des nouvelles de l'école dès qu'il pouvait, mais cela ne l'empêchait pas d'avoir plein de nouvelles histoires à raconter quand ils se rencontraient en personne.
— Un instant, l'interrompit All Might avant de se lever et de se diriger vers la pièce voisine.
Shoto et Izuku le suivirent du regard le plus discrètement possible et aperçurent par la porte ouverte Inko, hissée sur ses orteils, essayant désespérément d'attraper un gros vase en verre au sommet d'une étagère. Ils se détournèrent, l'air de rien, quand All Might tourna la tête vers eux, mais ne manquèrent pas le bref baiser qu'ils échangèrent quand ils se crurent à l'abri des regards.
— Ta mère sort avec All Might ? murmura Shôto en approchant sa tête de celle d'Izuku.
— Chut, c'est un secret, répondit-il sur le même ton, un index collé sur les lèvres.
Ils rirent tous les deux, puis Shôto posa sa tête sur l'épaule d'Izuku. Ils restèrent immobile un bon moment, perdus dans les péripéties du gros chat bleu. L'horloge affichait onze heures quarante-cinq. Ils devraient bientôt se préparer s'ils ne voulaient pas manquer leur rendez-vous, mais pour l'instant, la seule chose dont ils avaient envie était de profiter au maximum de ces précieuses minutes qui filaient si vite.
