Je vous retrouve pour un nouveau chapitre : l'un des derniers, car après celui-ci, il en restera deux ou trois. J'espère sincèrement qu'il vous plaira. Un gros merci à ma chère Sun Dae V qui a été comme toujours d'un soutien sans faille, et également à Polala : quel plaisir de te retrouver aussi ici, j'ai été ravie de lire tes impressions. Alors j'imagine que l'ambiance doit être différente de celle de François le Champi. J'espère que la suite de l'histoire te plaira, je suis vraiment ravie de savoir que tu passes par autant d'émotions avec cette fic ! (et oui, Arthur est un gros relou moralisateur aha)
Très bonne lecture à vous !
Chapitre 16
Aut omnia, aut nihil
— Les dés n'ont jamais été de mon côté.
Isaura sourit doucement et joue à son tour, un peu distraitement. Elle a, comme presque toujours, l'esprit ailleurs, occupé à penser à celui qui lui manque à chaque seconde qu'elle ne passe pas près de lui. Longtemps, elle a presque espéré songer moins à Tristan. Mais plus le temps passe, et plus Isaura veut celui qu'elle n'a pas. Ils doivent se retrouver bientôt, d'une façon ou d'une autre, et cette attente la rend irraisonnable. Elle est nerveuse et impatiente.
— En revanche, ils sont toujours du vôtre, soupira Brangien en avisant le score d'Isaura.
Ce matin encore, en se réveillant, elle a cherché l'odeur de Tristan dans son lit. Curieusement, les cheveux du chevalier sentent toujours un peu la pluie. Et à chaque fois qu'elle les respire, il lui suffit de fermer les yeux pour s'imaginer s'enfuir avec lui à travers les plaines de l'île de Bretagne. L'odeur de Tristan lui manque. Les picotements de sa barbe râpeuse de sa peau. La chaleur de ses mains dans son cou quand il l'embrasse. Cette façon bien à lui qu'il a de la regarder, aussi. Tristan lui manque tout entier.
— Vous rêvez, Isaura.
— Je pensais à autre chose, sourit Isaura en reprenant les dés.
— Je n'en doute pas. Je sais à qui vous pensez.
La voix de Brangien est dénuée de reproche, mais elle est chargée d'inquiétude.
— Vous ne devriez pas vous arrêter de vivre de la sorte, Dame.
— Je ne m'arrête pas de vivre.
— C'est tout comme. J'ai bien compris à quel point vous l'aimez, mais est-il nécessaire que vous cessiez de penser à vous tous les jours où vous ne le voyez pas ?
Isaura ne dit rien. Elle pourrait dire à Brangien que quand elle pense à retrouver Tristan, c'est aussi à elle-même qu'elle pense. Mais Brangien ne comprendrait pas.
— Vous ne pouvez pas m'empêcher de penser que ce n'est pas très sain, cette... Obsession que vous avez. On dirait que cela vous dévore, parfois. Et si on y pense bien, vous vous mettez tellement en danger, tous les deux. Je veux dire...
— Je sais ce que tu veux dire, Brangien.
Brangien joue à nouveau, et le bruit des dés semble alourdir le silence qui s'est fait entre elles. Sa sœur de lait semble hésiter à dire quelque chose, ses yeux épiant le visage d'Isaura avec un peu d'appréhension, et surtout, de la curiosité.
— Qu'a-t-il de si particulier ?
Isaura hausse les sourcils, ne sachant pas comment répondre à ses questions. Tristan est Tristan. Il est particulier parce qu'il est Tristan, et aucun autre homme n'est Tristan. Il y a quelque chose en lui qui donne à Isaura le désir de tout transgresser, comme si il n'y avait qu'elle pour voir combien cela en vaut la peine.
— Je ne sais pas Brangien. Je crois que je n'ai jamais vraiment su. Il s'est imposé dans ma vie aussi vite qu'il y est arrivé, et tout ce que je sais, c'est que j'ai le cœur brisé à l'idée qu'il me quitte un jour.
— Il y a bien quelque chose qui le rend si cher à votre cœur, justement.
Isaura réfléchit. Elle réfléchit car au fond, elle ne sait pas. Tristan est devenu une telle évidence, un telle bouffée d'air dans ce quotidien qu'elle déteste tant, que chacun de ses gestes, chacun de ses mots, lui paraît merveilleux. Ils se voient si peu, que chaque seconde devient assez précieuse pour qu'elle chercher à la graver dans sa mémoire. Tristan est tout ce qu'elle pourrait être, ailleurs. Elle aime ce qu'elle voit dans ses yeux quand il la regarde. Ce désir qu'elle le possède autant qu'elle lui appartient. Jamais personne n'a voulu gagner son regard comme Tristan l'a fait. Avant lui, elle a toujours été acquise. Promise à quelqu'un, à quelque chose. Promise à être une respectable fille, puis la respectable épouse de Marcus. Elle n'a jamais été promise à Tristan, jamais négociée.
— Personne ne me voit jamais comme il me voit.
Dès leur rencontre dans la maison de son père, Tristan l'avait vue. Vraiment vue. Il avait parlé sans détours, avait affronté son regard sans chercher à lui faire baisser les yeux.
— Je sais que je peux croire tout ce qu'il me dit, souffle Isaura. J'ai plaisir à fermer les yeux, sans rien craindre autour de moi, quand je suis avec lui. Il me rend plus vaillante, comme si nous méritions de tout avoir.
Brangien hoche la tête, mais paraît à peine comprendre. Mais comment le pourrait-elle alors qu'Isaura elle-même se demande parfois quelle est la folie qui coule dans ses veines ?
— Et Marcus ne vous fait pas cet effet ?
Isaura sourit sans moquerie, avec une tristesse qui lui fait mal. Plus le temps passe et moins Marcus lui apparaît comme un mari. Il est un obstacle, un envahisseur, un homme qui a pris ce qui ne lui appartenait pas et qui s'en félicite. Quelle gloire il y a-t-il à se promener avec elle à son bras, quand elle n'a jamais désiré s'y accrocher ?
— Non. Tu es bien curieuse aujourd'hui, Brangien.
— C'est que je cherche à comprendre, Dame. J'imagine que vous ne risqueriez pas votre vie depuis tout ce temps pour un simple péché de chair.
Isaura secoue la tête doucement. Tristan est bien plus qu'une distraction. Il est même plus qu'un échappatoire. Lorsqu'il est près d'elle, son sang se remet à circuler dans ses veines. La chaleur revient et le monde autour d'elle semble moins terrifiant.
— Mais cela compte pour beaucoup, s'amuse-t-elle.
Isaura est un peu surprise par sa propre audace. Mais la nuit dernière encore, Marcus est venue la rejoindre dans son lit. Et comme à chaque fois, chacun de ses doigts sur sa peau l'a brûlée. Pas de cette chaleur qui l'envahit quand Tristan la touche, au contraire. Les mains de Marcus ont la froideur de l'acier et le sentir en elle lui donne l'impression d'être terrassée par une lame gelée. Elle rêve de repousser Marcus, de ne plus le sentir sur elle, de ne plus entendre cette respiration haletante dans son oreille. Quand Tristan s'essouffle, elle manque d'air avec lui, à trop s'aimer comme ils le font, à se dévorer pour ne rien perdre de l'autre. Elle ne subit jamais rien. Jamais sa main ne paraît vouloir la dominer, jamais ses étreintes ne sont douloureuses.
— Je me demandais... commence Brangien avant de se raviser. Non, c'est idiot.
Isaura voit Brangien rougir et n'insiste pas. Elle sait ce qu'elle se demande. Mais Brangien est curieuse aujourd'hui, et plus téméraire qu'elle ne l'est d'habitude.
— Est-ce si bon que certaines le prétendent ? J'aimerais comprendre ce qui peut bien pousser les servantes de la maison à sauter au cou de ce Lancelot constamment.
Isaura sourit en lançant ses dés. Un frisson délicat, léger, la parcourt alors qu'elle pense à la peau de Tristan contre la sienne.
— C'est presque inexplicable, dit-elle presque dans un souffle, trop égarée dans ses souvenirs.
— Et c'est si différent, avec Marcus ?
— Le jour et la nuit.
— Pourquoi ?
La naïveté des questions de Brangien n'a d'égale que celle des réponses qui viennent à la tête d'Isaura. Songeuse, elle fronce les sourcils en cherchant à mettre des mots sur ce qui lui semble si évident que c'est inexplicable.
— Avec Tristan, je le veux. Je... Je l'attends. Parce que je l'aime, bien sûr, et parce que c'est bon.
L'amour avec Tristan est comme une vague dans laquelle on ne se noie pas. Elle l'emporte sans menace, sans lutte, et l'abandonne épuisée, le corps délivré de tout.
— Et avec Marcus... Vous en souffrez tant que cela ?
— On souffre toujours de ce qu'on ne veut pas, dit-elle plus sèchement que ce qu'elle désire.
— C'est simplement qu'il a l'air d'être un gentil mari. Je sais que certains hommes sont des vrais tyrans dans leur maison, et je n'ose pas imaginer comment ils se comportent dans le lit de leur femme. Ma mère m'en mettait souvent en garde.
Isaura hoche la tête. Elle comprend. Elle sait.
— Marcus n'est pas un homme cruel avec moi. Mais il ne cherche pas à être avec moi, je crois. Alors que parfois, j'ai l'impression que Tristan cherche à me faire perdre la tête. Ce qu'il fait, avec ses mains, avec sa bouche...
— Avec sa bouche ? (*)
Isaura sourit et baisse la voix. Elle oublie les dés, et aussi ce manque qui lui creuse le cœur, trop heureuse de pouvoir parler de Tristan sans mentir, et sans entendre ni reproches ni peurs.
XXXX
— Chevaliers.
Une fois de plus, Isaura croise Tristan dans l'un des couloirs de la maison, et c'est une torture de le voir sans pouvoir éclater de joie. Elle veut se serrer contre lui, l'embrasser, crier au monde qu'il est à elle et qu'elle est à lui. Mais le monde ne veut pas de Isaura et Tristan, et sûrement pas le monde qui gravite autour de Marcus.
— Comment se porte le chevalier Galahad ? Est-il définitivement remis de sa fièvre ?
Isaura est précautionneuse. Elle s'adresse à Lancelot. Elle ne parle jamais directement à Tristan. Si Marcus a décidé d'ouvrir à nouveau la porte de la maison au chevalier, touché par la loyauté dont il a fait preuve en lui sauvant la vie une deuxième fois malgré l'humiliation qu'il lui a fait subir, elle sait que le moindre soupçon viendra tout gâcher.
— Il va bien, Dame.
— J'en suis heureuse.
Sans plus rien ajouter elle s'éloigne, mais le couloir est désert, alors, sans un mot, sans un regard, elle effleure la main de Tristan de la sienne en passant près de lui. La chaleur qui l'envahit est fugace, mais elle la réchauffe avec éclat, lui faisant fermer les yeux, alors qu'il lui murmure quelque chose.
— Demain soir ?
Isaura souffle un oui sans se retourner, et tout s'emballe en elle. Elle savoure déjà chacun de ses gestes, chacune des secondes où il sera près d'elle, chacun des mots qu'il murmurera. Elle perdra la tête, elle s'essoufflera sans jamais étouffer, elle sentira son corps lui échapper sans en être privée. Elle jouera avec les mèches folles de Tristan, caressera du bout des doigts ses cicatrices. Elle mêlera ses jambes aux siennes, sentira son ventre contre le sien. Tristan imprimera ses doigts dans sa peau et grognera dans son cou. Il murmurera son nom et elle, elle pourra enfin dire le sien.
XXXX
Le soir tant désiré arrive avec la lenteur des choses que l'on attend trop, et lorsque enfin, Tristan la rejoint, elle n'a pas le temps de dire un mot. Sa bouche capture la sienne avec la force du manque, et en rien de temps, sa robe si soigneusement choisie tombe au sol. Le chevalier l'embrasse, la regarde, l'embrasse encore, respire son cou, sa peau, ses mains guidées par une urgence que seuls les maudits peuvent comprendre.
Isaura ne résiste pas, ne le freine pas, elle se laisse porter. Elle s'étonne un peu des yeux du chevalier, perdus dans quelque chose qu'elle hésite à reconnaître. Elle l'a déjà vu et ne veut pas voir cette étincelle maintenant. Sans avoir pris le temps de se déshabiller, il s'allonge sur elle, et la dévore encore. Ses yeux échappent aux siens, et c'est peut-être mieux, car Isaura sait ce qui s'y trouve. Une colère qu'il peine à contenir, et qui guide l'urgence de ses gestes.
Tristan lui fait l'amour avec une rage qu'il semble avoir attachée au corps, comme s'il cherchait à récupérer le sien. Et Isaura s'abandonne, le suit dans cette férocité au goût de revanche. Elle cherche quelque chose, un plaisir qu'elle voudrait aussi furieux qu'ils le sont contre le monde, elle s'attend presque à ce que la vague la noie, mais si elle la submerge, elle lui échappe trop vite. La réalité la rattrape, la fureur s'éloigne, et le manque revient.
Elle se blottit contre Tristan, et cherche la chaleur qu'elle vient de quitter. Elle l'écoute reprendre son souffle, sent son cœur ralentir sous ses doigts et un sourire se dessine sur son visage. Elle aime le voir étourdi comme il l'est à l'instant. Sans un mot, elle prend ses doigts dans les siens. Comme elle aimerait y voir un anneau qui les lierait eux, et pour toujours.
— C'est agréable, de pouvoir te croiser à nouveau ici, finit-elle par dire en se redressant pour le regarder.
Les yeux de Tristan fuient encore les siens dans un reniflement de dédain. Isaura cille, frappée par son indifférence.
— Je suis heureuse de pouvoir t'apercevoir, c'est toujours une bonne surprise, dit-elle, la voix chargée d'un reproche qu'elle aurait préféré éviter. Et je suis heureuse de constater que tu aies à nouveau le bienvenu ici sans risquer de te faire tuer.
— Devrais-je sauter de joie parce que l'homme qui m'a humilié se targue de m'avoir pardonné ? J'ai haï chaque mot qu'il m'a dit.
— Tu lui as sauvé la vie, et il a choisi de reconnaître ta valeur et ta loyauté en te pardonnant.
— Tu trouves cela admirable, sans doute.
— Je crois que rien ne l'obligeait à le faire, et que tu es amer.
— Il n'y a que les chrétiens pour prétendre aimer tendre l'autre joue.
Isaura soupire et joue avec la bague qu'elle a donnée à Tristan des mois auparavant, accrochée autour de son cou. Une bague bretonne qui appartenait à sa mère. Elle se demande comment vont ses parents. Est-ce que sa mère passe toujours autant de temps près du feu, à en regarder les flammes sans plus voir le monde autour d'elle ? Marche-t-elle toujours au bras de son père sans le voir, lui non plus ?
— N'as-tu quelques nouvelles à me donner ?
Elle insiste, elle sourit, parce que le sourire de Tristan devient toujours plus rare, alors qu'il est le seul qu'elle cherche vraiment.
— Des nouvelles ?
— Ce qu'il se passe au Mur, ce que tu as fait ces derniers temps... Tu dois bien avoir quelque chose à me raconter, non ?
Tristan sourit, mais pas de la façon qu'elle espérait. Il sourit sans la regarder, avec cette amertume qui semble désormais ne plus vouloir le quitter.
— Les Bretons sont toujours en colère, et les Romains toujours convaincus qu'ils n'ont aucune raison de l'être. Je m'entraîne, je patrouille, je vais boire à l'auberge, et je me bats. Je tue, aussi.
La voix de Tristan vibre de quelque chose qui la blesse. C'est à son tour de détourner, et elle s'éloigne pour passer un vêtement. Tout lui semble plus froid, soudain. Mais Tristan la rattrape et sa main prend son bras. D'autorité, mais avec douceur, sans un mot, il l'attire à lui. À nouveau, il l'embrasse. Ses mains enserrent sa taille avant de se perdre sur tout son corps.
— Je suis las, Isaura, chuchote-t-il à son oreille. Tu es mon meilleur remède, et j'en suis toujours privé.
XXXX
Les semaines passent sans jamais sembler bouger, et les jours eux, s'étirent toujours, sans jamais qu'on puisse les trouver moins longs.
— Merci, Brangien.
Le regard égaré vers la fenêtre, elle repose le bol sur sa table de nuit. Isaura sait combien Marcus s'impatiente de lui voir donner un fils, et la colère qui l'habiterait s'il découvrait la tisane qu'elle vient de boire. Mais Isaura ne portera pas son enfant, jamais. Elle ne le supporterait pas. Et combien de malheurs adviendraient, si elle portait celui de Tristan ?
— Crois-tu que Marcus finira par me répudier, si je ne lui donne pas d'enfants ?
Il n'y a pas d'inquiétude dans sa question, plutôt de l'espoir. Cette grande honte qui menace tant d'épouses, elle en vient à la désirer. Peu à peu, le temps qui sépare Tristan de sa liberté s'amenuise, et Isaura rêve de plus en plus à s'enfuir avec lui. Les choses seraient plus aisées, si elle n'était plus mariée. Marcus veut un fils, un héritier. Elle sait qu'on chuchote sur son ventre vide.
— Je ne sais pas, Dame.
Brangien ment. Elle sait comment les choses se passent. Elle sait quelle est la mission d'Isaura dans cette union. Donner des fils à Marcus, des fils qui devront ressembler à leur père, et pas à un chevalier sarmate. Brangien sait qu'aussi bon mari soit supposé être Marcus, il attend un héritier, et que si Isaura continue de tarder à le lui donner, il voudra se remarier. Avec une autre, peut-être aussi jeune qu'elle, peut-être plus encore qu'elle, qui aura le temps de lui faire des fils. Ou peut-être avec une jeune veuve, qui aura déjà prouvé sa fertilité.
— Marcus me répudiera, chuchote-t-elle. Il a besoin d'un héritier.
— Vous savez qu'il ne faut pas que cela arrive, rétorque Brangien, la voix tendue.
— Et pourquoi donc ? Je ne désire pas rester la femme de Marcus jusqu'à la fin de mes jours.
— Et qu'adviendrait-il de vous, alors ? Qu'imaginez-vous, Isaura ? Que vous pourrez-vous enfuir avec lui ?
Isaura n'a pas le temps de répondre. Brangien a le visage sévère des jours d'inquiétude et se plante devant elle, les mains sur les hanches.
— Si Marcus vous répudie, ou même si vous divorcez, vous serez renvoyée chez votre père, vous serez humiliée, et vous serez très certainement remariée à un moins bon parti. Sans doute rapidement car je n'imagine pas votre le seigneur Angus ne pas chercher à laver un tel déshonneur le plus vite possible. Et rien ne dit que ce second mari serait un homme aussi bon que Marcus. Peut-être réussirez-vous à vous enfuir avec le chevalier Tristan, mais si Marcus se sépare de vous avant qu'il ne puisse être libre ?
Son sang se glace en s'imaginant cédée une fois de plus à un autre, et cette fois, loin de Tristan. Et à cette idée, à cette simple vision de se retrouver seule dans les murs d'une autre maison, sans Tristan, sans même pouvoir espérer retrouver l'odeur de la pluie dans ses cheveux, elle manque d'air. Elle veut hurler, la gorge coupée par ce vide qu'elle ressent déjà. Les larmes lui montent aux yeux avec une vitesse phénoménale, et elle se recroqueville un peu, frappée par la lourdeur de l'avenir qui s'offre à elle.
— Je ne veux pas, chuchote Isaura. Je ne peux pas, Brangien.
— Ne dites pas cela.
Isaura veut pleurer. Quelque chose en elle lui fait mal, et c'est quelque chose qu'elle n'a pas. Elle n'a pas le choix, et en cet instant, cela frappe tellement qu'elle sent ses entrailles geler. Elle ne peut plus respirer, tout son corps lui fait mal, tout semble si lourd qu'elle a l'impression de mourir. L'air lui manque cruellement, et elle ne voit plus rien.
— Dame, allons, calmez-vous...
Mais Isaura sanglote et ne trouve plus son souffle. Ses mains se crispent et son corps se meure. Elle n'y voit plus et pourtant, tout autour d'elle l'aveugle. Elle s'effondre, elle s'éparpille sur le sol et elle gèle encore. Elle sent les mains de Brangien sur son visage qui essuient ses larmes et repoussent ses cheveux, et sa voix qui tente de lui chuchoter des mots rassurants à l'oreille en la berçant. Mais la voix de sa sœur de lait est trop lointaine. Isaura est trop loin, trop seule, trop apeurée. Elle est la statue de marbre dans l'atrium de la maison, isolée aux yeux de tous, offerte en pâture aux yeux dévoreurs et indiscrets, toujours immobile, toujours muette, et emprisonnée pour toujours dans des étoffes trop lourdes.
— Isaura, je vous en supplie, écoutez-moi. Tout ira bien.
Les minutes s'écoulent, trop longues, mais Isaura finit par se calmer. Son cœur est lourd, tout autour d'elle la pèse mais elle respire à nouveau.
— Je ne veux pas, répète Isaura.
Elle ne veut pas donner un enfant à Marcus. Elle ne veut pas porter une vie qui signifierait définitivement l'arrêt de la sienne. Elle le sait, porter cet enfant la tuerait. Elle mourrait de devoir renoncer à Tristan, à tout échappatoire. Cet enfant, ce fils la rendrait prisonnière de cette maison pour toujours. Elle ne pourrait plus jamais fuir sans regrets. Et comment pourrait-elle vouloir l'enfant d'un autre que Tristan, elle qui ne désire même pas encore être mère ? Elle veut Tristan, elle veut sortir de cette maison, elle veut enfin monter à cheval, et elle veut, chaque nuit, les bras de l'homme qu'elle désire, et c'est tout ce qu'elle veut. Peu lui importe qu'elle soit égoïste, que sa vie n'ait d'autre sens que de fuir celle que des milliers rêveraient sans doute d'avoir. Il faut qu'elle fuit ce lit, ces robes, ces fourrures, cette maison, et rien ne sera possible si elle devient mère. Mais Brangien a raison. Si Marcus la libère, son père ne tardera pas à la remarier. Elle ne peut se permettre d'être délaissée par Marcus avant la liberté de Tristan, ou là encore, elle le perdra pour toujours.
— Que vais-je faire, Brangien ? Tu as raison, on me remariera. Et même si Tristan est libre, jamais mon père n'acceptera que je m'enfuie avec lui. Nous serons toujours maudits.
Une noirceur étrange lui donne l'impression d'envahir son corps, et même sa vue lui semble s'assombrir. Sa gorge se serre encore alors qu'elle retient toute la rage qu'elle veut crier.
XXXX
— Tu es un homme trop bon face à un traître ingrat, Marcus, et j'ai bien peur que cela te perde.
De tous les hommes dont les pieds foulent le sol de cette maison, Andretus est bien celui qu'elle abhorre le plus. A peine revenu rendre visite à Marcus, il se plaît déjà à agir comme le serpent qu'il est, constamment penché vers l'oreille de son mari, du venin dans chacun de ses mots.
— Traite-moi de naïf si tu le veux, Andretus, mais qui suis-je pour ne pas accorder mon pardon à un homme qui m'a sauvé par deux fois la vie ?
— Un homme dont l'épouse a été honteusement convoitée.
Isaura boit une gorgée de vin, furieusement silencieuse. En face d'elle, Julia, la soeur de Marcus et l'épouse d'Andretus, hoche la tête à chaque mot de son époux. Elle rayonne, encore auréolée de la naissance du fils qu'elle lui a donné il y a quelques semaines. Andretus s'enorgueillit du nouveau-né, lui qui avait déjà quatre enfants d'un précédent mariage. Julia, elle, avait déjà eu deux fils avec son premier époux elle aussi. Les voilà pourtant à étaler leur joie et leur fierté auprès d'eux, et chacune de leur phrase est une attaque contre la stérilité d'Isaura, elle le sait.
— Tristan est un bon chevalier et un bon éclaireur, il est bien trop utile à Arthur et à moi pour que je me permette de cracher sur une loyauté qu'il s'acharne à me prouver au péril de sa vie.
— Je suis heureux qu'il t'ait sauvé, Marcus, mais je ne lui fais pas confiance. Et tu ne devrais faire confiance à aucun de ces hommes. Ils ont une sauvagerie au cœur qu'il ne fait pas bon de côtoyer.
— J'ose espérer qu'au moins, notre pauvre Isaura n'a pas à le croiser, s'effare Julia.
— Le chevalier Tristan n'a fait preuve d'aucun geste déplacé à mon égard depuis que Marcus lui à nouveau ouvert les portes de la maison, répond-t-elle en se contrôlant entre deux gorgées de vin. C'est un homme courtois, qui a le bon sens de m'éviter.
Isaura se sent particulièrement drôle, à dire que Tristan l'évite alors que deux nuits auparavant encore, Tristan était dans son lit.
— Je crois que si Marcus a choisi de pardonner et d'oublier cet incident, je dois en faire de même, insiste-t-elle.
Andretus sourit derrière sa coupe de vin, de la manière de ceux qui réfléchissent attentivement. Il la regarde longtemps avant de se tourner vers Marcus avec un rictus mielleux.
— Tu as bien de la chance, Marcus, d'avoir une épouse aussi sage et obéissante.
Isaura s'étrangle presque. Elle connaît les demi-mots de Andretus, ses paroles qui veulent en dire d'autres. Il sait, et elle aussi.
XXXX
Pourtant, malgré la présence de Andretus, Isaura ne se montre pas prudente. Tristan lui manque trop, elle est bien trop seule, et le vide en elle est trop insupportable pour qu'elle ne cherche pas à retrouver ses bras.
— Comment as-tu fait pour t'échapper de ta prison ? demande Tristan alors qu'il fait courir ses doigts sur sa peau.
— Brangien trouve toujours la solution, tu le sais.
— Même avec ta belle-sœur qui ne veut jamais te quitter ?
— Curieusement, elle ne tient pas à m'accompagner rendre visite à Vanora et ses enfants.
— Vanora est ton excuse ?
— Oui, et j'irais lui rendre visite pour de vrai, ensuite.
Tristan l'embrasse et elle se serre contre lui. L'odeur de la pluie, encore. Ils sont allongés sur le sol du vieil abri dans lequel ils trouvent refuge, parfois. Il y fait froid, mais Isaura s'en moque.
— Tu m'emmèneras loin d'ici, n'est-ce pas ? chuchote-t-elle en caressant sa joue.
— Je ne tiens pas à rester ici, peu m'importe, j'irais n'importe où.
— Je ne veux pas rester sur cette île. Je veux partir loin de mon père.
Tristan fronce les sourcils et hoche la tête. Elle se blottit plus encore contre lui, car tout paraît moins effrayant là, le visage enfoui contre son cou.
— Nous partirons loin d'ici, promet-il. Ne t'inquiète pas de cela.
Isaura sourit. Si souvent ces derniers temps, l'amertume de Tristan est venue gâcher leurs retrouvailles, il sait parfois, comme à cet instant, la réconforter simplement. Juste avec la bonne chaleur dans la voix et quelques mots qui paraissent si sûrs qu'on n'oserait même pas les ébranler.
— Tu as déjà pensé à où tu voudrais aller ? lui demande-t-il.
— Non, jamais vraiment. Et puis je ne sais pas exactement ce qui se trouve au-delà de la Bretagne, hormis Rome. Ma mère disait toujours que je ne savais rien du monde, et je suis obligée de reconnaître qu'elle a raison.
Tristan se redresse et la regarde attentivement. Elle lui sourit doucement, chassant les larmes qui menacent d'apparaître dans ses yeux alors qu'elle pense à sa mère. Elle la revoit, constamment seule à errer dans leur maison trop grande, à guetter la pluie près de la fontaine, à attendre près du feu une chaleur qui ne vient pas. Isaura voit l'ombre de sa mère se mêler à la sienne, et cela l'effraie.
— Je ne sais pas ce qu'elle dirait, en apprenant que la petite Yseult se fourvoie en trompant son mari avec le chevalier sarmate qui a tué son oncle, sourit nerveusement Isaura.
— Yseult ?
Jamais Isaura n'a entendu quelqu'un d'autres que sa mère l'appeler ainsi, et ce prénom, dans la bouche de Tristan, sonne curieusement. Comme un secret soudainement révélé alors qu'il n'attendait que cela.
— C'est le prénom que ma mère m'a donné. C'était trop breton pour mon père, alors seulement ma mère m'appelait ainsi, quand j'étais enfant. Elle a arrêté de le faire quand j'ai grandi.
Elle se souvient de comme sa mère a changé, quand elle est devenue femme, comme elle s'est éloignée encore un peu plus. Comme le dédain et la distance ont remplacé la tendresse qu'elle avait naïvement pensé voir pour toujours dans les yeux de sa mère.
— Ça me plaît, chuchote Tristan. Personne d'autres au monde ne t'appelle ainsi ?
— Non, personne, sourit Isaura.
Il ne la laisse pas ajouter quelque chose. Ils s'embrassent, d'abord doucement, puis à y perdre leur souffle, sans un mot. Comme à chaque fois, la peau d'Isaura s'enflamme, et ses doigts s'agrippent à la couverture sur le sol alors qu'elle croit s'envoler. Soudain, un bruit à l'extérieur de la cabane les fait sursauter. Quelque chose est tombé sur le sol, et une ombre s'éloigne. Quelqu'un les a vus.
XXXX
Cette nuit-là, Isaura ne dort pas. Elle ne fait que penser. On les a vus. On l'a sûrement reconnue. Les gens savent qui elle est, et surtout, de qui elle est l'épouse. On le rapportera à Marcus. Il tuera Tristan. Il la répudiera, l'emprisonnera, et peut-être même, la tuera aussi. Pourquoi se sont-ils montrés si imprudents ? Que vont-ils faire, désormais ? Que doit-elle faire ? Il faut qu'ils s'enfuient avant que Marcus ne soit au courant. Avant même qu'on pense à les traquer.
On les retrouvera trop vite. Non, ils ne peuvent pas s'enfuir, pas si vite. Pas alors que Tristan n'est pas libre. Il ne peut pas déserter, on le tuerait aussi. Il faudra qu'elle supplie Marcus, qu'elle se jette à ses pieds, qu'elle prie pour son pardon.
Elle est terrorisée. Mais peut-être qu'on ne les a pas reconnus ? Peut-être que rien ne se passera ? Peut-être que Tristan ne mourra pas, que rien ne leur arrivera, qu'elle ne le perdra pas ? Peut-être que tout ira bien, que cela leur servira de leçon, et qu'ils redeviendront plus prudents.
Isaura a envie de vomir, et de pleurer aussi. Pleurer ne servirait à rien, pourtant. Mais rien ne la rassure. Tristan ne l'a pas rassurée lui non plus. Il n'a presque rien dit, se contentant de rester sur ses gardes, que ce n'était sûrement rien, et qu'il ouvrirait l'œil. Elle a vu qu'il était inquiet.
Comme son lit lui paraît grand, et vide, maintenant, alors que rien ne la rassure. Ni la chaleur des fourrures, ni les draps propres du jour. Rien ne va, et comment quoique ce soit pourrait aller ? On les a vus.
Sa robe presque entièrement défaite, les mains de Tristan sur sa peau nue, sur ses seins, leurs bouches se capturant, tout cela, et plus encore, quelqu'un l'a vu. Quelqu'un l'a vue, elle, l'honorable épouse romaine, adultère dans les bras de son amant païen, et ils ne sont plus simplement maudits, plus simplement damnés, mais perdus pour cette vie aussi.
XXXX
Assise près de Marcus, Isaura s'interroge. Deux jours ont passé sans que personne ne leur reproche rien, sans que rien ne change. Les jours sont les mêmes, peut-être plus longs encore, maintenant qu'elle s'inquiète de voir quelque chose arriver. Pourtant, rien n'arrive, et Isaura est tentée de recommencer à respirer. Andretus et Julia seront bientôt repartis, elle ne sentira plus autant leurs yeux traîner sur elle, et leurs jugements traverser chaque mur de cette maison. Elle n'aura plus non plus à écouter les conseils de fertilité de sa belle-sœur, décidément inquiète de ne pas encore pouvoir tenir un neveu dans ses bras. Est-ce de sa faute, si la toute première femme de Marcus est morte sans lui donner d'enfant, et s'il a tant tardé à se remarier ensuite ? Pourquoi Isaura devrait-elle lui donner ce fils tant espéré maintenant ?
— Contre qui es-tu aussi en colère, chère épouse ? sourit Marcus.
Isaura se tourne vers son mari sans comprendre, saisie d'avoir été sortie ainsi de ses pensées.
— Tu as les sourcils froncés et les mâchoires serrées, explique-t-il en caressant son bras.
— Oh non, tout va bien, j'étais perdue dans mes pensées, se force-t-elle à sourire.
Elle aimerait ne pas sentir sa main. Elle aimerait aussi ne plus l'entendre et ne plus le voir du tout. Les bracelets à son poignet teintent alors que Marcus joue avec en faisant courir ses doigts sur sa peau.
— Je sais que la présence d'Andretus t'indispose, tu n'as pas besoin de faire semblant, ajoute-t-il.
Isaura ne dit rien. Si Marcus s'amuse parfois de son animosité envers Andretus, il ne tolérerait sans doute pas pour autant de l'entendre le critiquer à voix haute.
— Il s'inquiète pour mes affaires, sourit Marcus. Après tout, les siennes en dépendent. L'avantage, c'est qu'il ne peut m'en être que loyal. Parfois un peu trop peut-être, mais c'est un excès que je me charge d'arranger.
La voix de Marcus est devenue plus grave et quelque chose dérange Isaura. Elle sourit et hoche la tête, mais alors qu'elle songe à se lever du fauteuil sur lequel ils sont assis, la main de Marcus ne lâche pas son poignet. Tendrement, il caresse sa main, et Isaura reste assise, patiente.
— Andretus était persuadé que Tristan me trahirait à nouveau.
Marcus continue de jouer avec les bracelets d'Isaura, et ses doigts remontent le long de ses bras, dessinant des cercles sur la peau de son cou. Elle déteste cela et ne veut pas être là, sur ce fauteuil, à côté de lui.
— Je t'avoue que je me méfie de lui moi aussi, mais puisqu'il n'est plus jamais seul dans cette maison, et que j'ai demandé à ce qu'il soit surveillé lorsqu'il est ici, je ne crois pas vraiment avoir à m'inquiéter.
Marcus parle trop lentement, comme un acteur qui déclame son monologue. Isaura sait qu'il va quelque part, avec ses paroles lentes et ses doigts sur sa peau, et elle s'effraie de savoir où.
— Andretus est un homme plus méfiant que moi. Un défaut que je devrais peut-être cultiver, si tu veux mon avis.
Les doigts de Marcus, de retour sur son poignet, se sont légèrement resserrés autour de ses bracelets. De l'autre main, il tourne son visage vers le sien. Elle voudrait baisser les yeux.
— Sais-tu ce qu'il a fait ? Il a payé un jeune garçon pour surveiller Tristan, pour le suivre dans ses habitudes au Mur. Il ne lui faisait vraiment pas confiance, n'est-ce pas ?
Isaura voudrait baisser les yeux, mais elle ne peut pas même pas. Elle est terrorisée, si terrorisée qu'elle ne peut pas détourner le regard de Marcus, qui continue de tenir son menton, et qui n'a pas l'air de vouloir la laisser fuir du regard.
— Et ce jeune garçon est venu lui raconter quelque chose de très inattendu, ou peut-être que cela ne l'est pas tant que cela... À toi de me dire, dit Marcus sans plus vraiment sourire. Il a prétendu que Tristan avait retrouvé une femme dans une vieille cabane.
Isaura ne respire plus, elle en est certaine. Elle a oublié comment faire, et de toute manière, elle n'ose même plus. Elle ne peut même pas ciller, pas même bouger, rien du tout. Son corps tout entier est comme une corde prête à rompre.
— Qui pourrait avoir envie de retrouver un homme dans une cabane délabrée ? Tristan a bien une chambre au Mur, et tout le monde connaît la réputation des chevaliers...
Les doigts la serrent trop fort, comme pour l'empêcher de se dégager, mais Isaura n'essaie même pas, et elle n'essaiera pas. Il l'attire un lui dans un mouvement brusque, et son poignet se tord sous sa poigne, lui arrachant un gémissement douleur.
— De toutes les humiliations que tu pouvais me faire subir, il a fallu que ce soit celle-là ? Que tu deviennes la maîtresse d'un de ces sarmates ? Tu t'es bien jouée de moi...
Marcus se lève et l'entraîne avec lui au milieu de la pièce. Elle sent quelque chose craquer dans son poignet, et un léger cri lui échappe, qu'elle ne parvient pas à maîtriser malgré sa terreur.
— Comment as-tu osé ?
La gifle ne la surprend pas, pas plus que la deuxième.
— Coucher avec ce païen, ce... Comment as-tu pu te déshonorer autant ? Quand je pense à l'enfant terrorisée que tu étais en arrivant ici, à l'épouse chaste que tu t'attaches à jouer depuis des années...
Marcus la repousse sur le sol, et elle ne dit toujours rien. Que pourrait-elle dire ? Il ne veut pas qu'elle parle. Il veut la voir à genoux, à ses pieds, humiliée. Elle tient son poignet douloureux contre elle, ses larmes coulant sur ses joues.
— Comment as-tu osé ? répète Marcus. Comment as-tu pu me faire cela ?
Isaura ne peut pas répondre. Elle a peur d'ouvrir la bouche, de dire quelque chose qui fera éclater encore plus sa fureur, et qui la fera tuer. Et que pourrait-elle dire ? Elle a tort, mille fois tort, elle l'a trompé, elle l'a trahi, et maintenant, il le sait.
— N'ais-je pas été un bon mari ? N'as-tu pas toujours été bien traitée, soignée dans cette maison ? Je n'avais jamais levé la main sur toi jusqu'à aujourd'hui !
Quelque chose en Isaura continue de se fissurer, elle a peur, elle veut s'enfuir et sait qu'elle ne peut pas. Elle sent les sanglots l'envahir et la terrasser.
— Comment as-tu osé ! répète encore Marcus. Te comporter comme une vulgaire putain, me trahir ainsi.
Marcus l'attrape par le bras et la relève. Il la soulève facilement, si facilement qu'Isaura songe qu'il n'aurait aucun mal à la jeter par la fenêtre.
— Jamais je ne tolérerai d'être aussi humilié, lui crache-t-il presque au visage. Jamais je ne serais humilié comme ton père l'a été ! C'est la raison pour laquelle je me suis assuré que tout cela reste secret. Je ne veux pas d'un tel scandale et je ne peux pas me le permettre. Le garçon ne dira rien.
Isaura le fixe sans comprendre. Marcus ne veut-il pas réclamer vengeance ?
— Jamais mon épouse ne s'est fourvoyée avec un esclave, insiste Marcus. Tu vas demeurer ma femme, et tu ne me trahiras plus, crois-moi. Tu ne le verras plus jamais, bien sûr, et je ne prendrais plus le risque de te laisser sans surveillance.
Isaura baisse les yeux, elle sait. Elle sent la lourdeur de ce qui va s'abattre sur elle, et elle veut s'enfuir loin.
— Ta servante a été prisé à voler l'un de tes bijoux. Elle a été corrigée et renvoyée.
Après quelques secondes, Isaura comprend et prise d'une vague de panique, elle s'effondre aux pieds de Marcus. Elle s'agrippe aux drapés de sa toge et le supplie.
— Marcus, pas Brangien, je...
— Crois-tu vraiment que je vais laisser ta complice auprès de toi ? Je sais comme elle t'est fidèle, et comme elle t'a aidé... Tu as de la chance que je ne l'ai pas faite condamner.
Isaura pleure aux pieds de Marcus, elle ne peut plus faire que cela, elle est perdue. Sans Tristan, sans Brangien, elle n'a personne, elle n'a rien, et elle ne sait même pas quoi faire.
— Marcus, pitié, je t'en prie...
— Quant à Tristan, crois-moi, j'aurais ma vengeance.
Isaura essuie ses larmes et supplie encore. Elle ne voit plus rien à part Marcus et elle supplie. Elle le prie comme elle devrait prier Dieu, ses mains vers lui, à genoux. Mais Marcus a la raideur d'un roi et lorsqu'il la relève une dernière fois pour la traîner vers son lit, elle se tait et ne supplie plus. Elle subit sa fureur, cette vengeance courte mais interminable. Elle ne dit pas un mot, ne pousse pas un soupir ou un cri. À quoi bon ? Elle est perdue.
"Aut omnia, aut nihil" veut dire "Tout ou rien", vous devinerez aisément le choix de ce titre pour ce chapitre où Isaura et Tristan passent d'un quasi retour en grâce à la découverte de leur liaison, et aussi l'amour éperdu d'Isaura, face au peu qu'elle y gagne...
(*) "avec sa bouche ?" : le moment de légèreté du chapitre, car vous apprendrez que le monde romain avait une aversion profonde pour 1) le sexe féminin 2) le sexe oral. Alors les deux cumulés, n'en parlons même pas. Bref, vous comprendrez mieux la surprise de Brangien, qui en plus d'être très inexpérimentée dans le domaine, baigne elle aussi dans cette pudibonderie/rejet. Et puis au moins, vous saurez qu'Isaura s'est amusée un petit peu ;)
Dans la légende, Tristan et Iseult finissent par se faire prendre (à de nombreuses reprises, d'ailleurs), même si on voudrait qu'ils n'aient pas tous ces problèmes. Marcus, sous sa bonté apparente, est un homme ( trop) puissant et peu habitué à se voir trahi ou contredit. Sa réaction est insupportable (ais-je eu du mal à l'écrire ? Yep.)
Isaura est en proie à plusieurs moments de panique et est assez passive par rapprt à ce qui lui arrive : je sais que certaines personnes avaient pu le reprocher dans des chapitres précédents. C'est un choix que je fais, car la rébellion peut arriver de bien des façons, et je vous rappelle qu'il s'agit d'une jeune femme d'une vingtaine d'années qui n'a quasi jamais rien vu de sa vie, qui est effroyablement seule, et malheureusement déjà bien assez lucide comme ça pour son propre malheur. Isaura ne peut pas fuir (comment ferait-elle ?), n'a personne vers qui sérieusement chercher de l'aide, bref, elle est seule. Dans cette dernière scène, son cerveau joue la survie. Isaura n'est pas une héroïne qui prend arc, flèche et épée, capable de se défendre, mais elle ne manque pas de courage pour autant je crois.
Je vous retrouve très bientôt, j'espère ne pas autant tarder à publier le suivant ! N'hésitez pas à me laisser un petit mot, ça m'encourage !
