14 - Julien Clerc

La voiture s'arrêta devant la façade de Baker Street, et Rosie leva les yeux instinctivement vers les fenêtres. À cause du contre-jour, on ne pouvait rien voir, mais elle devinait qu'on devait l'attendre impatiemment, là-haut.

- Voilà, arrivée ! commenta sa mère en mettant les warnings.

Rosie savait parfaitement que ce geste voulait dire qu'elle avait intérêt à descendre fissa de la voiture après avoir embrassée sa mère, et que celle-ci repartait immédiatement. Pour autant, comme toujours, elle tenta sa chance.

- Tu ne veux pas monter ? Deux minutes, prendre un café ? Papa et Sherlock seraient sans doute contents de te voir.

Mary secoua la tête, comme toujours.

- Pas une bonne idée, chérie. Passe de bonnes vacances avec eux d'accord. Ne va pas enquêter si c'est dangereux.

Rosie ne répondit rien, fit la moue. À côté d'eux, les voitures passaient en râlant. La jeune fille aurait déjà dû quitter l'habitacle pour permettre à sa mère de redémarrer.

- Ça ne va pas Rosie ? Tu n'es pas contente de passer tes vacances chez ton père ?

- Si si... Tout va bien M'man. À dans deux semaines. Je file, bisous !

Une embrassade plus tard, Rosamund avait récupéré son sac dans le coffre, et s'avançait vers la porte. Mary n'attendit même pas qu'elle ait atteint la première marche pour redémarrer sans le moindre geste de la main, ni regard dans le rétroviseur. Rosie en avait l'habitude, bien sûr, mais cela ne faisait pas moins mal. Mary l'aimait, bien sûr, mais ça ne faisait pas moins mal. Sherlock et/ou John veillait sur la jeune fille du haut des fenêtres, et surveillait qu'il ne lui arrive rien entre la voiture et la maison, mais ça ne faisait pas moins mal.

La chance de s'aimer pour la vie, ça n'était pas donné à tout le monde. John et Mary n'avaient pas réussi. Et la seule personne à qui cela faisait du mal, désormais, c'était une ado de quinze ans ballotée entre ses deux maisons, qui avait l'impression d'avoir connu ça toute sa vie.

- Rosie ! Ma jolie, tu as encore grandi ! Tu es de plus en plus magnifique, ma belle !

Certaines choses, heureusement, ne changeait pas. Le regard doux, maternel, les compliments de Mrs Hudson, par exemple, étaient les mêmes depuis toujours. Ils n'en étaient pas moins sincères, et la jeune fille sourit à celle qu'elle considérait comme une grand-mère, à défaut de famille.

- Bonjours Mrs Hudson, vous allez bien ?

- Oh comme d'habitude ! Ni mieux ni pire ! Mais tu sais, il ne fait pas bon de vieillir ! Tu peux leur monter le courrier ? J'irais bien, mais avec ma hanche...

Si l'esprit et la parole de la vieille dame étaient toujours aussi vifs, cela n'allait pas de pair avec son corps, et les étreintes qu'elle offrait à la jeune fille semblaient moins appuyées à chaque fois, comme si elle avait de moins en moins de force, et le cœur de Rosie se serra. Elle ne voulait pas perdre ce qui lui restait des repères de son enfance.

- Bien sûr ! répondit-il vaillamment avec un sourire, en prenant les enveloppes.

Sa valise à la main, elle entama l'ascension de l'escalier brinquebalant. Personne ne vint l'aider. Uniquement Sherlock à l'appartement, donc. Son père serait déjà descendu depuis longtemps pour la serrer dans ses bras et lui prendre sa valise des mains. Sherlock, lui, aurait surveillé avec anxiété son arrivée, et depuis qu'elle avait franchi la porte, e prélasserait dans le canapé comme s'il était là depuis des heures, plongé dans une réflexion très profonde, à faire semblant de rien. Sherlock avait été un professeur exigeant et Rosie une bonne élève. Elle savait déduire. Elle n'était pas major de promo pour rien. Selon Sherlock, elle aurait déjà dû être à la fac. Selon ses parents, passées les engueulades longues et douloureuses, suivre une scolarité classique avec des gens de son âge lui était plus profitable.

- Salut, Sherlock ! Papa est de garde jusqu'à quelle heure ?

Assis derrière son microscope, finalement. Le grand détective avait les cheveux qui se striait lentement de traits blancs, et l'air très affairé de celui qui était dérangé en pleine expérience. Rosie eut le tact de ne pas lui faire remarquer qu'il n'y avait aucune lamelle à examiner sous l'œil du microscope.

- Bonjour Morveuse. Il a dit quelque chose du genre tard et commandez-vous à manger.

Rosie laissa sa valise en plein milieu du salon, jeta le courrier sur la table basse, et se laissa tomber sur le tabouret du piano avec un manque total de grâce. Elle n'avait jamais vécu de manière prolongée à Baker Street. Son père avait réintégré l'appartement lors de sa séparation avec Mary, mais il n'avait pas la garde alternée. Rosie n'y passait que la moitié des vacances scolaires. Pour autant, John avait toujours voulu qu'elle s'y sente bien. La chambre du haut était la sienne, et il lui avait acheté un piano pour qu'elle fasse ses gammes, petite. Sherlock, avec son sens de la démesure quand il s'agissait de la musique, avait refusé moins qu'un piano à queue. Ainsi donc, il trônait dans la pièce, prenait toute la place, et personne ne l'utilisait onze mois de l'année sur douze.

Distraitement, la jeune fille effleura quelques touches, en apprécia le son.

- Merci, Sherlock.

- Pour quoi ? demanda le détective, qui avait fini de faire semblant de faire de la chimie et avait rejoint Rosie au salon pour s'avachir dans le canapé le plus proche.

- De penser de faire accorder mon piano à chaque fois.

Sherlock ne répondit rien. Rosie savait qu'elle avait raison. Ce n'était pas John qui pouvait y penser, il était loin d'être assez mélomane pour ça.

Rosamund fit craquer ses doigts, redressa son dos, et entama aussitôt un morceau. Jouer lui faisait oublier tout le reste. Elle improvisait la musique, inconsciemment, et se perdit dans ses souvenirs.

Elle n'avait que peu d'images de leur vie à tous les trois, dans leur jolie maison de banlieue. Elle avait quatre ans quand ses parents s'étaient séparés. Mary avait quitté Londres, avec sa fille. Elle avait passé la moitié des vacances à Baker Street, où John s'était installé après la rupture. Voyager dans ses souvenirs lointains était comme nager en eaux troubles. Désagréable, flippant, inquiétant. Double vie, double silence. Pendant des années, en silence, son cœur avait balancé entre ses deux existences. Elle avait dix ans quand elle avait compris le passé de sa mère. Elle en avait onze quand Sherlock l'avait emmenée sur une enquête dangereuse. Les deux existences qu'elle vivait, l'une après l'autre, avaient leurs avantages et leurs inconvénients. Longtemps, elle avait cru devoir choisir, avoir une préférence, et elle en était incapable.

- Rosie ?

La voix de Sherlock la ramena à la réalité. Elle cessa brutalement de jouer. Les notes tirées de l'instrument avaient des tons mélancoliques presque déprimants à entendre.

- Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda le détective, qui la scannait désormais de la tête aux pieds.

Elle s'avachit sur les touches du piano, la tête entre les mains, dans un grand bruit dissonant qui les fit grimacer tous les deux. John n'aurait pas sourcillé, mais eux avaient de l'oreille.

- Déduis, répliqua-t-elle avec un bâillement.

C'était plus un moyen de gagner du temps qu'un véritable défi. Sherlock ne mit qu'une minute à répondre.

- Tes parents. Quand ton regard se trouble ainsi, c'est toujours que l'enfance te revient.

- Bingo.

- Tu veux en parler ?

- Je ne sais pas. Dix ans, dix mois, dix secondes. Qu'est-ce qui fait qu'un couple dure plus ou moins longtemps ? Pourquoi tes parents sont toujours ensemble et pas les miens ?

Sherlock grimaça. Il détestait ce genre de conversation, et avait lancé le sujet par dépit plus qu'autre chose. Il connaissait Rosie depuis toujours, était son parrain, et n'avait jamais pu supporter de la voir triste. La tête dans les bras, les cheveux cachant presque son visage, contre le piano, elle paraissait nettement plus petite et vulnérable que son âge réel. Sherlock se souvenait d'elle, huit ans à peine, concentrée pour souffler les bougies de son gâteau d'anniversaire... presque quatre mois après son véritable anniversaire.

- Deux gâteaux d'anniversaire, c'est quand même cool ! Le divorce, c'est cool ! avait-elle déclaré avec toute la naïveté du monde.

Déjà à l'époque, elle n'en pensait pas un mot. Elle essayait juste de s'en convaincre, pour ne pas en souffrir. Aujourd'hui, elle paraissait aussi fragile que ce jour lointain.

- Parce que tes parents ne s'aiment plus ? hasarda Sherlock en guise de réponse.

Rosie se redressa - nouveau grand bruit de cordes frappées, nouvelles grimaces - et lui jeta un regard exaspéré.

- Ne dis pas de bêtises ! Maman avait trouvé la seule personne capable de l'accepter, elle et son passé ! Et de lui pardonner de lui avoir menti ! Il n'y a eu plus personne, depuis le divorce ! Aucun beau-père à l'horizon ! Et Papa ! Papa avait trouvé en Maman ton alter ego féminin, ce dont il avait besoin pour exister. Ils étaient faits pour être ensembles ! Je sais qu'ils s'aiment encore !

Sherlock ne répondit rien, durant un temps. Puis lentement, reprit la parole.

- Oui. Ils étaient faits pour être ensembles. Ils ont été très heureux ensembles. Mais être faits pour être ensemble de manière théorique, en validant une liste de critères, ne créé pas des sentiments. Ce serait trop simple. Peut-être qu'ils s'aiment encore, je ne sais pas. John aime Mary, je peux te le garantir. Il l'aimera toujours, consciemment ou non. Pour ta mère, je n'en sais rien. Je ne la vois plus, je ne peux pas le déduire. De plus...

Il marqua une pause, hésita. Rosie l'obligea à continuer d'un coup d'œil sévère.

- De plus, reprit Sherlock, ils étaient faits pour être ensemble. Mais ils n'étaient peut-être pas faits pour être ensemble avec un bébé.

La réponse doucha totalement la jeune fille qui pâlit brusquement. Elle savait que, quand elle voulait de l'honnêteté brute sur un sujet, demander à Sherlock était toujours la meilleure solution. Elle oubliait que parfois, elle n'était pas forcément prête à l'entendre.

- C'est de ma faute s'ils se sont séparés ?

- Non, cingla Sherlock sans une once d'hésitation. Personne n'aurait pu prédire ce qui leur serait arrivé si tu n'étais pas née. Mais leurs problèmes, leur incapacité à être ensemble, viennent de leurs défaillances personnelles : le passé de ta mère, le goût immodéré de ton père à se mettre dans des situations dangereuses à mes côtés. Mary reprochait à John de conserver son ancienne arme de service, non enregistrée, de l'emmener quand il partait enquêter avec moi. John lui reprochait de mieux savoir tirer que lui, que ce passé risquait de leur revenir à la figure un jour. Ils avaient tous les deux peur pour toi, et t'utilisaient comme excuse.

- Je me souviens des disputes, oui. Je ne dormais pas toujours.

- Est-ce qu'ils se seraient engueulés sur ces sujets-là, si ta sécurité n'avait pas été en jeu ? Si tu n'avais pas existé ? Aucune idée. Aucun moyen de le prédire.

Rosie médita un instant les mots de Sherlock.

- Ce n'est pas ma faute. Mais c'est à cause de moi. Parce qu'ils s'aimaient trop et m'aimaient encore plus, ils se sont séparés.

- C'est une façon de le voir, oui.

- Et ce sera le seul sentiment qui durera toute ma vie de manière certaine. Le chagrin de cette rupture, où je n'ai jamais rompu.

Sherlock ne répondit pas, se contentant de sourire tristement à la jeune fille.

- Maman aime encore Papa, je crois. Je pense que c'est pour ça qu'elle ne veut plus jamais lui parler, le croiser. Même si elle dit qu'elle ne veut juste pas se disputer, que les SMS c'est très bien, que si elle le voit, ils vont crier, je pense que c'est parce qu'elle l'aime.

- C'est possible. Je déduis John, c'est assez facile. Déduire Mary est ton job. Je t'ai tout appris.

Rosamund lui fit un clin d'œil. Elle avait été une très bonne élève, Sherlock avait toujours été fier d'elle. Plus que ses propres parents, du moins sur des thématiques nettement moins conventionnelles.

- Tu sais... je pense que c'est ta faute, aussi.

- Développe.

- Papa, il t'aime. Et tu l'aimes. Pas tout à fait comme tout le monde, mais vous vous aimez. Maman, elle le sait. Elle l'a toujours su. À sa manière, elle t'aime aussi. Mais du coup, ça faisait trop, entre eux, de te rajouter dans l'équation. Toi, et toute la place que tu prenais. Dans nos vies. Celle de Papa, de Maman, de la mienne. Mais tu ne pouvais juste pas laisser Papa. Tu avais besoin de lui. Tu AS besoin de lui. C'était trop... trop dur à supporter pour tout le monde.

Sherlock sourit franchement à la jeune fille, fier d'elle.

- D'après mes analyses, tu as entièrement raison. Mais John et Mary sont incapables de le réaliser. J'ai entièrement conscience que me rayer de l'équation aurait dû améliorer les choses entre tes parents, mais ça ne changerait pas tout pour autant, et je n'ai jamais pu m'y résoudre.

- Que je ne naisse pas aurait pu sans doute améliorer les choses aussi, mais bizarrement, je n'ai pas pu m'y résoudre non plus !

Sherlock se mit à rire, et Rosie quitta le tabouret du piano pour venir se lover contre son parrain, sur le canapé. Il tolérait la présence physique de la jeune fille, et ses attentions tactiles en faisant mine de ne pas le supporter.

Et l'un contre l'autre, ils se mirent à rire. À rire pour ne pas pleurer, pleurer sur la séparation de deux êtres qui s'aimaient, deux êtres qu'ils aimaient plus que tout, pleurer sur la double enfance de Rosie, pleurer sur leur responsabilité inconsciente de cette violente injustice.

Quand John rentrerait de sa garde, ils mangeraient des nouilles chinoises et auraient arrêtés de se morfondre. En attendant, l'un contre l'autre, à partager cette responsabilité, ensemble, ils riaient.


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