"En retard, en retard, je suis très très en retard !" Mais le voilà enfin bouclé, ce fichu chapitre !

Bravo à la deuxième personne qui a résolu le défi Nate, et bonne année à tous :)


Chapitre 17 - À Serpentard, Serpentard et demi

« -... tu es mort de chez mort, vieux frère. Mort, re-mort, ressuscité et re-re-mort derrière ! Toutes mes condoléances ! »

Face à un Pip plutôt guilleret, Nate n'en menait pas large. La nouvelle du sauvetage de Drago Malefoy lors de la soirée blanche avait eu amplement le temps de se répandre et l'acteur était désormais un héros aux yeux de ses pairs et de la presse people, mais Pip n'était pas dupe. À son arrivée dans le restaurant japonais où Nate lui avait donné rendez-vous, il avait d'emblée annoncé la couleur.

« -Un vrai coup de bol, cet accident. Un coup de génie, même. Mais comment tu feras s'ils se rendent compte qu'il n'était peut-être pas si fortuit que ça, mmh ? Si ça se produit, tu es mort de chez mort, vieux frère...

-Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai... j'ai perdu la tête, balbutiait maintenant Nate, penaud devant son assiette de sushis à peine entamée. Je l'ai vu là, tout seul, sans personne à proximité... Je savais que si j'arrivais à mettre Drago de mon côté, une bonne partie du chemin serait déjà faite... Mais je peux te jurer que jamais je n'avais pensé m'y prendre de cette façon ! Je ne fais jamais ce genre de choses, je... je déteste faire du mal aux gens.

-Allons donc, il n'y a pas mort d'homme, tempéra Pip la bouche pleine, ne dramatisons pas. Ce n'est pas comme si tu l'avais laissé se noyer. Et puis tu ne pouvais pas deviner qu'il ne savait pas nager.

-Je ne me suis même pas posé la question, avoua Nate, j'ai juste... Je me suis juste avancé vers lui le plus discrètement possible, et... Et ensuite je me suis un peu éloigné en attendant les appels au secours...

-Pour une improvisation totale, ça m'a l'air plutôt réussi, le félicita Pip. Tu ne finis pas tes California rolls ? »

Avec une moue écœurée, Nate fit glisser son assiette vers le sorcier.

« -Je crois que le pire, c'est ce qui s'est passé après, reprit-il sombrement. Une fois que je l'ai sorti de l'eau. Il était complètement sous le choc, elle aussi d'ailleurs. Les gens tout autour me félicitaient, me remerciaient... Ça continue encore. Et moi, j'étais... – son regard se fit songeur. C'était comme si j'observais tout ça de loin. Je savais exactement comment me comporter, ce qu'il fallait dire... Comme un rôle que j'aurais appris par cœur. Mais je ne pensais pas un mot de ce que je disais.

-Mmh... »

Pip se concentrait sur son repas. Il attrapa habilement un maki à l'aide de ses baguettes, le trempa dans la sauce, l'enfourna et se mit à le mastiquer pensivement. Face à lui, Nate aussi était perdu dans ses pensées, des pensées bien moroses d'après son expression. Pip avala sa bouchée.

« -Tout cela est très intéressant, mais qu'est-ce que tu es en train de me dire, au fond ? Que tu regrettes ?

-Est-ce que je regrette d'avoir balancé ce gamin à l'eau ? C'est ça, ta question ? » réagit aussitôt Nate, incrédule.

Pip lui retourna un regard très sérieux, si sérieux que l'acteur prit le temps de réfléchir à la question.

« -Non, finit-il par répondre. C'est un gosse infect, et comme tu dis, il n'y a pas mort d'homme. Si c'était à refaire, je le referais sans remords. Je suis un enfoiré, conclut-il, atterré.

-Mais non, répliqua Pip avec bienveillance. Qui ne rêverait pas de jeter Drago Malefoy à la mer ? Crois-moi, il en a vu d'autres, et il en a fait bien d'autres lui aussi – et des pires.

-Ce n'est pas une raison ! s'obstina Nate. On ne fait pas ce genre de choses quand on est quelqu'un de correct, quelqu'un de bien. On ne le fait pas, quelle que soit la personne ! »

Pip eut un petit rire : qu'il était touchant, empêtré dans sa morale !

« -Si tu le dis, concéda le sorcier. Personnellement ça ne me gênerait pas, mais il est vrai que je n'ai jamais prétendu ni pensé être quelqu'un de bien. »

Croyant l'avoir vexé, Nate voulut nuancer son propos, mais Pip l'interrompit.

« -Il va falloir que tu comprennes une chose, mon garçon. Le fils, la mère, le père, moi : d'une façon ou d'une autre, nous sommes tous des escrocs. Tu ne vas pas me dire que cette histoire de cabaret ne te semble pas un peu suspecte, non ? »

Nate hésita. Bien sûr, tout allait bien trop vite et trop facilement pour être parfaitement légal, mais personne ne voyait où pouvait se situer la magouille, et il n'avait pas l'intention de chercher.

« -Nous ne sommes pas des gens bien, poursuivit Pip d'un ton cordial. Oh, je t'accorde que nous avons nos bons côtés – enfin, surtout moi. Mais au bout du compte, si tu veux frayer avec les Malefoy de façon prolongée, mieux vaut ne pas être quelqu'un de trop bien. Tu ne tiendrais pas la distance, tu comprends ? Alors arrête de vouloir te forcer à culpabiliser et réjouis-toi plutôt de n'avoir aucun scrupule, conclut-il en piochant un sushi dans l'assiette de Nate. Et surtout, profite de la vie tant que tu le peux, parce que quand ils comprendront ce que tu as fait, ils vont te tuer ! »

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Avril bourgeonnait sur le toit-jardin de la maison Faraday où une bouture d'Echinopsis pruritivus, cadeau de Ralph Montague, se paraît de fleurs jaunes. Corbac se prélassait dans son nid tout en guettant les premiers insectes. Quelques potions bouillonnaient dans les chaudrons du laboratoire en-dessous et un murmure de voix endormies se faisait entendre derrière la porte close du salon Faraday. Dans le couloir du premier étage, le portrait de Tommy était venu tenir compagnie à Georgina qui, de sous sa charmille, montait la garde devant la chambre d'Alifair. Alifair elle-même, douillettement bordée dans son lit, dormait si profondément qu'elle en bavait sur l'oreiller. Il était pourtant cinq heures de l'après-midi. Crickey n'avait pas servi le thé, signe que quelque chose d'anormal se tramait dans la maison Faraday.

La nouvelle télévision du salon diffusait un film et deux tasses de chocolat fumaient sur la table basse. À l'écran, un hiver des plus rigoureux s'abattait sur les États-Unis, entraînant dans son sillage une meute de loups particulièrement laids.

« -Ces animaux ont une apparence étrange, remarqua Crickey depuis le canapé.

-Ils sont faits en images de synthèse, sur ordinateur, expliqua Thierry Duclair qui avait apporté la cassette. Le résultat n'est pas toujours très réussi. »

L'elfe hocha la tête. Cela voulait sans doute dire qu'il ne s'agissait pas de vrais loups, ce qui était heureux pour eux : affligés d'une telle apparence, de véritables animaux n'auraient eu aucune chance de se reproduire.

« -Par contre, cet acteur est très séduisant, il plairait à Miss Alifair, observa encore Crickey.

-À qui ne plairait-il pas ? sourit Thierry. Vous voulez que je vous passe votre tasse, Miss Crickey ? »

Il se pencha, attrapa les deux tasses fumantes et en tendit une à l'elfe assise à côté de lui, trop petite pour atteindre elle-même la table basse. Thierry souffla sur son chocolat avant d'en boire une gorgée.

« -Alors ? » demanda-t-il à l'adresse de Crickey.

Elle prit le temps de goûter sa propre tasse avec prudence pour ne pas se brûler, fit rouler sur sa langue le liquide chaud et sucré puis se lécha les lèvres avant de rendre son verdict.

« -C'est très bon, Monsieur Thierry. Merci. »

L'imprimeur sourit avec fierté. Sa visite avait sauvé une après-midi qui, jusque-là, était fort mal engagée.

Crickey était rentrée assez tard d'un déjeuner avec plusieurs membres de la commission parlementaire sur la protection de l'enfance, pour trouver sa maîtresse apparemment plongée dans ses révisions. Elle-même très prise par les tâches ménagères puis la lecture des documents envoyés par Sparkey, qu'elle étudiait dans sa petite chambre attenante à la cuisine, l'elfe ne s'était doutée de rien jusqu'à ce qu'un vacarme de fin du monde ne la fasse se précipiter à toutes jambes vers le salon. Le guéridon supportant la machine à coudre s'était renversé, projetant bobines de fil et bouts de tissu en tous sens ; à plat ventre au milieu des épingles, la Moldue jurait mollement. Cette absence de verve éveilla les soupçons de Crickey ; les effluves qui entouraient sa maîtresse lorsqu'elle l'aida à se relever les confirmèrent, ainsi que la bouteille vide de whisky Pur Feu qu'elle découvrit au pied du canapé. À l'évidence, Miss Alifair avait passé la journée à s'enivrer sans que son elfe remarque quoi que ce soit.

Arrivé sans être attendu, Thierry les avait trouvées toutes les deux dans un état déplorable, chacune à sa façon : Alifair ivre morte sur le canapé, les joues rouges comme des tomates sur fond de teint crayeux et de cernes violet foncé, et sa « gouvernante » au désespoir, les yeux baignés de larmes, se tordant les oreilles de culpabilité.

« -Miss Alifair ne va pas bien, non, pas bien du tout, Monsieur, se désolait-elle. Elle ne dort plus, ne mange plus, ne va même plus à la boxe… Elle ne fait que fumer et boire en cachette, et elle a d'horribles cauchemars… Crickey ne sait plus quoi faire, Monsieur ! »

Comprenant que la « gouvernante » était au bout du rouleau, Thierry avait pris le relais avec douceur et fermeté. Faisant asseoir Crickey, il lui avait demandé le chemin de la chambre d'Alifair pour la porter lui-même jusqu'à son lit.

« -Je m'en étais pas pris une comme ça depuis des années, avait marmonné Alifair pendant qu'il la bordait. Au réveil, ça va être l'enfer sur Terre…

-Tu ne pourras pas dire que tu ne l'as pas cherché, avait-il répliqué gentiment. Tu ne devrais pas faire des choses pareilles. C'est mauvais pour toi et aussi pour Miss Crickey.

-Va te faire mettre, Jiminy Cricket, avait-elle grogné sans animosité. C'est mon anniversaire, aujourd'hui. Enfin, je crois. »

Ensuite, elle s'était endormie. Dans la salle de bains, Thierry avait déniché une cuvette qu'il plaça au pied du lit, juste au cas où, avant de redescendre. Entre temps, Crickey s'était suffisamment reprise pour mettre de l'ordre dans le salon et envoyer discrètement les portraits veiller sur sa maîtresse.

En la faisant parler, l'imprimeur comprit que son tableau du comportement autodestructeur de son amie était quelque peu exagéré : Alifair n'avait pas cessé de s'alimenter et ne passait pas ses journées à boire, et elle n'avait manqué que deux cours de boxe. Elle n'allait pas très bien ces temps-ci, il le savait, bien qu'elle ne lui ait jamais expliqué pourquoi. Apparemment, Miss Crickey non plus n'allait pas très bien : elle s'en voulait beaucoup que Thierry ait été témoin de la déchéance d'Alifair, et plus encore de ne pas avoir remarqué plus tôt la bouteille au pied du canapé. Elle ne pouvait le dire au Moldu qui ignorait tout de son rôle de députée, mais elle avait l'impression de négliger sa maîtresse à cause de ses nouvelles responsabilités. Tandis qu'elle sanglotait dans un mouchoir, Thierry lui tapotant la main, elle s'était demandé si elle n'allait pas démissionner de la Chambre verte.

Pour la réconforter, l'imprimeur lui avait proposé de regarder ensemble la vidéo qu'il était venu prêter à Alifair, devant un bon chocolat préparé par ses soins. D'abord réticente, l'elfe s'était laissée fléchir par ses yeux candides et la douceur de sa voix – elle était encore trop bouleversée pour avoir retrouvé l'entière maîtrise d'elle-même, si bien que Thierry avait réussi à la convaincre de prendre place sur le canapé.

« -Crickey n'aurait pas dû laisser Monsieur Thierry préparer lui-même ce chocolat, ce n'est pas son rôle, se grondait-elle à présent à mi-voix pour ne pas couvrir le son du film. C'est à Crickey de le servir, et non l'inverse.

-Vous avez bien le droit à ce qu'on prenne soin de vous, balaya le Moldu. Je crois que ça ne vous ferait pas de mal de prendre un peu de vacances. À Alifair aussi, d'ailleurs. »

L'idée de partir en congés fit naturellement froncer les sourcils à Crickey mais elle ne dit rien : Monsieur Thierry n'avait aucune conscience de l'énormité de sa suggestion. Du reste, en manquant ainsi à tous ses devoirs – se laisser servir par un invité, quelle honte ! – elle s'était engagée sur une mauvaise pente… Elle devait se reprendre, pour le bien de sa maîtresse.

« -Miss Alifair aurait besoin de vacances, en effet, soupira tristement la petite elfe. Tous ces cauchemars sont le signe que la pression devient trop forte pour elle. Peut-être aussi qu'il s'agit de choses de son passé qu'elle doit affronter pour pouvoir aller de l'avant.

-Sûrement, approuva Thierry sans détourner les yeux de l'écran où les personnages cherchaient désespérément un moyen de combattre le froid mortel. Elle m'a dit que c'était son anniversaire, aujourd'hui. C'est vrai ?

-Crickey ne sait pas, Monsieur. Miss Alifair n'en a précisé la date à personne de sa connaissance. Elle parle très peu de ses difficultés actuelles, et jamais de sa vie d'autrefois. Du moins, pas à Crickey, conclut-elle tristement.

-Parfois, c'est plus difficile de parler à ses proches qu'à des inconnus, dit l'imprimeur avec sagesse. Quand on ne connaît pas quelqu'un, on ne risque pas de le décevoir. »

Crickey médita ces paroles. Elle avait suffisamment fréquenté la presse féminine moldue pour savoir qu'il existait des gens dont le métier consistait précisément à recueillir les confidences des autres, bien qu'il lui soit difficile d'admettre qu'on les paie pour ça. Mais quelque chose lui disait que jamais sa maîtresse n'aurait recours à leurs services : confier ses secrets à de parfaits inconnus, ce n'était pas son genre.

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Quand Alifair émergea de son sommeil comateux, la première chose qu'elle fit fut de vomir dans la cuvette, à giclées acides et profonds spasmes qui lui secouèrent tout le corps et la laissèrent épuisée. La tête vide, elle s'accorda quelques minutes pour retrouver son souffle avant de se traîner jusqu'à la salle de bains pour y vider le contenu de la cuvette dans les toilettes. Encore vaseuse et frissonnante, elle s'aspergea le visage d'eau froide et but à grandes goulées, une implacable danseuse de flamenco martelant de ses talons pointus l'intérieur de son crâne. Le souvenir de cet après-midi se tenait sur le seuil de sa mémoire mais Alifair l'évita, tout comme elle refusa de croiser son reflet dans le miroir tant elle avait honte d'elle-même.

De retour dans la chambre, elle retira ses vêtements trempés de sueur et imprégnés de l'odeur du whisky. Elle aurait voulu prendre un bain pour se débarrasser aussi de la transpiration et de l'odeur sur sa peau, mais elle avait des choses à faire avant de le mériter. Ignorant la chair de poule qui hérissait ses membres nus, elle se dirigea vers la commode et ouvrit le tiroir à chaussettes où elle avait stratégiquement placé un flacon de potion contre la migraine. Elle en avala une gorgée, pas davantage, juste pour s'éclaircir l'esprit et réfléchir. Elle savait que le mal de crâne et la nausée la poursuivraient jusqu'au lendemain, mais elle avait mérité de souffrir. Faire une connerie et échapper à la punition d'un coup de potion magique, ç'aurait été trop facile.

Alifair reboucha le flacon, le posa sur la table de chevet et s'assit sur son lit. Comme elle se sentait vraiment misérable, elle s'autorisa à rabattre le couvre-lit sur ses épaules pour se réchauffer. Puis, estimant que le moment était venu, elle ouvrit grand la porte de sa mémoire et laissa le souvenir sortir en pleine lumière. Elle se repassa plusieurs fois les lampées de whisky à même le goulot, la bouteille rapidement planquée derrière le canapé au retour de Crickey, les gorgées plus prudentes pour ne pas faire de bruit, la bouffée de chaleur soudaine, sa marche incertaine vers la fenêtre et la chute sur le guéridon, les larmes de Crickey, Thierry qui la bordait et ses gentils reproches… Elle s'écœurait.

Le stress des ASPIC avait bon dos, son inquiétude pour Crickey également. Elle avait traversé une guerre, vu un ami mourir sous ses yeux, en avait enterré d'autres, sans que cela la fasse replonger. Perdre des proches de façon violente, c'était une chose qu'elle connaissait. Crickey lui avait dit une fois qu'elle devait à la présence de Rogue de ne pas avoir sombré après ces épreuves. L'elfe ne savait pas à quel point elle avait raison, Alifair s'en rendait compte à présent. Il avait fallu le temps, mais toutes les horreurs qu'elle avait refoulées tant bien que mal en multipliant les activités, et avant ça en se retirant à Saint-Barnaby, et encore avant en s'abrutissant dans l'alcool jusqu'à s'en confire le cerveau, tout ça sortait maintenant de terre, et ni les cigarettes fumées en douce ni les verres enfilés les uns après les autres ne renverraient ces zombies dans leur tombe.

« -Tu peux continuer à fuir en picolant à mort, ou régler tout de suite le problème en te jetant sous un train, dit-elle à voix basse, le couvre-lit rabattu sur sa tête. Dans un cas comme dans l'autre, tu auras détruit Crickey. »

L'elfe avait déjà surmonté la mort de deux maîtres : Tommy assassiné et Roger Dunbar dont la dépression avait sans doute hâté la fin. Avant cela, il y avait eu le décès, de causes naturelles, de la belle-mère de Monsieur Roger, puis la maladie incurable de son épouse moldue. Alifair n'avait pas réalisé jusqu'ici que Crickey avait eu son lot de blessures morales. La mort avait jalonné sa carrière presque autant que celle de sa maîtresse ; mais elle, au moins, n'avait encore ruiné la vie de personne. Elle, au contraire, elle prenait soin des autres.

Pour rien au monde, Alifair n'aurait voulu infliger la moindre peine à Crickey. Et, à la réflexion, elle n'avait aucune envie de se jeter sous un train. Elle voulait guérir. Pour ça, il n'y avait pas trente-six solutions : il fallait arrêter de se cacher et faire face.

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Elle les rejoignit pendant le générique. Crickey était descendue du canapé ; le nez collé à l'écran, elle déchiffrait avec fascination les centaines de noms qui défilaient sous ses yeux. Alifair jeta un coup d'œil au boîtier de la VHS.

« -Qu'est-ce qu'il est choupi, ce Nate van der Waals ! On en mangerait ! »

Thierry pouffa.

« -Je te laisse la cassette, tu la regarderas une autre fois. Je crois que Miss Crickey ne serait pas contre le revoir, n'est-ce pas ? ajouta-t-il, malicieux.

-Seulement si cela convient à Miss Alifair », répondit l'elfe.

Elle se détourna de l'écran pour examiner sa maîtresse. La Moldue faisait grise mine, les traits tirés par la migraine qui lui enserrait le crâne. Elle était en peignoir et pantoufles, et Crickey soupçonnait qu'elle ne portait rien d'autre en-dessous.

« -Désolée pour ce triste spectacle, dit-elle à Thierry. Ça t'apprendra à débarquer chez les gens sans prévenir. »

Elle vint s'accroupir devant la télévision, stoppa le défilement et lança le rembobinage. Crickey se tenait à côté d'elle, observant la manœuvre : ce n'était pas si différent de son petit baladeur.

« -Et désolée de m'être mise dans cet état, murmura Alifair. C'est la dernière fois, je te le promets. »

Crickey la considéra avec attention : une promesse solennelle, voilà qui n'était pas courant dans la bouche de Miss Alifair.

« -Crickey ne demande qu'à vous aider, Miss, déclara-t-elle sur le même ton. Dites-lui ce qu'elle peut faire, quoi que ce soit dont il s'agisse. »

Les yeux au même niveau que ceux de l'elfe, Alifair voyait des larmes troubler les paillettes d'or de ses prunelles. Elle savait ce que Crickey voulait dire : un mot, un geste, et elle laisserait tomber la Chambre, la commission sur les droits de l'enfant, ses recherches sur l'esclavage des elfes et tout ce qu'Alifair voudrait. Mais il n'était pas question de cela.

« -Tout ce que tu peux faire, tu le fais déjà, répondit la Moldue avec douceur. C'est à moi de régler mes problèmes. »

Elle eut un sourire torve.

« -J'ai des recherches à faire, moi aussi. Il est temps. »

Elle n'en dit pas plus malgré le regard interrogateur de Crickey, et se redressa avec un grognement douloureux.

« -Je vais balancer les quelques clopes qui me restent et prendre un bain, annonça-t-elle. Ensuite, il faudra que je me dégote une carte routière.

-Je l'avais bien dit, que tu avais besoin de vacances ! lança Thierry depuis le canapé. Où est-ce que tu pars ?

-Dans les tréfonds les plus obscurs de mon sombre passé, répliqua Alifair avec une grimace. Je n'appellerais pas tellement ça des vacances. »

Elle raccompagna Thierry à la porte pendant que Crickey, toujours prévenante, faisait couler son bain – et en profitait sans doute pour jeter elle-même les cigarettes abhorrées.

« -Est-ce que je dois te souhaiter un bon anniversaire ? » s'enquit l'imprimeur sur le seuil.

Alifair secoua la tête.

« -Je préfère pas. Ce n'est pas un jour spécialement heureux. Pas pour moi.

-Ok », accepta-t-il sans broncher.

Il posa ses deux mains sur les épaules d'Alifair et appuya son front contre le sien : un geste d'amitié des plus virils, pensa-t-elle fugitivement.

« -Fais bien attention à toi, murmura-t-il dans sa barbe blonde. Le passé peut faire mal parfois. »

Il se redressa et lui lança un sourire étincelant qui plissa ses yeux bleus.

« -Si jamais tu as besoin d'un câlin et d'un bon chocolat, appelle-moi ! »

Alifair éclata de rire. Elle agita la main pour le saluer tandis qu'il descendait les marches du perron et s'éloignait d'un pas souple.

« -Que Dieu protège la Reine et Thierry Duclair. J'en aurai peut-être besoin, en effet », soupira-t-elle en refermant la porte.

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« -Ce n'est pas de l'exhibitionnisme, c'est de l'art ! Vous n'y comprenez rien !

-Il faut croire que non, mais étant donné que c'est moi qui paye... »

Furieuse, la danseuse quitta la scène à grands pas et disparut dans les coulisses. En tant que vedette de la troupe d'effeuilleuses du Nightingale, elle avait cru pouvoir traverser sans dommage la restructuration : grave erreur. La nouvelle gérante avait décidé de rebattre les cartes en soumettant tous les artistes, anciens partenaires comme aspirants nouveaux, à une audition dans la salle du cabaret récemment redécorée. Son verdict était sans appel : les danseuses érotiques pouvaient aller se rhabiller.

« -Bon débarras, commenta Drago qui siégeait avec Narcissa à l'une des tables rondes recouvertes de nappes violettes auxquelles le public prendrait place un jour prochain. Ces Moldus n'ont aucune pudeur ! Se dénuder ainsi, comme dans le pire bouge de l'Allée des Embrumes... »

Sentant le regard de sa mère peser sur lui, il s'interrompit, rougissant. Les jeunes sorciers de bonne famille n'étaient pas censés savoir ce qui se passait dans les bouges de l'Allée des Embrumes. Debout derrière lui, Pip fut pris d'un gloussement qu'il déguisa en quinte de toux.

« -Est-il vraiment nécessaire qu'il soit constamment dans mon dos ? s'agaça Drago. Personne ne va s'attaquer à moi ici !

-Je ne veux prendre aucun risque, siffla Narcissa du bout des lèvres. Pas après ce qui s'est passé. »

D'un geste impérieux, elle invita l'artiste suivant à monter en scène. Il s'agissait de ce que les Moldus appelaient un magicien. Il passa les dix minutes suivantes à tirer du néant cartes à jouer, mouchoirs et colombes, à grand renfort de mimiques et de gestes outrés qui laissèrent les Malefoy perplexes.

« -C'est censé être amusant, peut-être ? hasarda Narcissa à voix basse tandis que le magicien faisait disparaître une montre à gousset avec force roulements d'yeux.

-Est-ce vraiment comme ça que les Moldus se représentent la magie ? fit Drago d'un air dégoûté.

-Oh, ils savent que ce n'est pas de la vraie magie, glissa Pip en se penchant vers eux. Tout ça repose sur l'habileté manuelle, les « trucs », comme ils disent... L'intérêt du numéro, c'est que personne ne sait exactement comment le magicien s'y prend. Il peut aussi y avoir des spectacles plus élaborés avec des jeux de miroirs, des machines...

-Vous semblez très bien renseigné, observa Narcissa. Vous savez tant de choses sur ce monde, Pyrrhus. Parfois, on en oublie que vous êtes un sorcier. »

Ce fut au tour de Drago de ricaner : dans la bouche de sa mère, cette remarque n'était pas un compliment. Sa prestation terminée, le magicien se retira sous de tièdes applaudissements.

« -Prenons-le, soupira Narcissa. Au moins, personne ne l'accusera de mettre en péril le Code International du Secret Magique. Et pour en revenir à ta sécurité... »

Elle se tourna vers Drago et baissa un peu plus la voix.

« -J'aimerais que tu arrêtes le poker pendant quelque temps. Tu fais beaucoup d'envieux à gagner sans arrêt, et on dit que certains de tes anciens adversaires ont mal vécu leur défaite. D'après Nathan van der Waals, ils étaient plusieurs à se trouver à bord du yacht ce soir-là, à rôder à moitié ivres sur le pont inférieur...

-Il dit aussi que nous devrions prévenir la police, répliqua Drago avec dédain. Et moi je dis qu'il ferait mieux de se mêler de ses affaires ! »

Narcissa lui lança un regard sévère.

« -S'il l'avait fait, tu ne serais peut-être plus là, rappela-t-elle froidement. Je n'aime pas plus que toi l'idée de mêler les autorités moldues à tout ceci, mais je pense qu'il a raison sur le fait que c'est certainement l'un des hommes que tu as battus aux cartes qui s'en est pris à toi. Tiens-toi à l'écart des cercles de jeu, c'est tout ce que je te demande. »

Drago croisa les bras avec une mine contrariée mais ne protesta pas : lui aussi avait adopté la théorie avancée par Nate. Le jeune acteur avait joué finement en conseillant aux Malefoy de déposer plainte tout en sachant bien qu'ils ne le feraient pas. Entre les déboires du père et leurs propres opérations suspectes autour du Nightingale, tout portait à croire que, moins ils avaient affaire à la police, mieux ils se portaient. Pip admirait la manœuvre, ainsi que la façon dont Nate avait habilement orienté leurs soupçons vers une piste crédible, les commères telles que la galeriste se faisant un plaisir d'abonder dans son sens. Du grand art, digne de la maison au serpent.

Et dire que, quelques jours plus tôt, il se désolait de ne pas être quelqu'un de bien !


Je sens que les recoins les plus obscurs du sombre passé d'Alifair en intriguent plus d'un, aussi faudra-t-il bien que nous allions y jeter un œil un de ces jours... mais sans doute pas la prochaine fois !