Chapitre 13 :
Ceux qui restent
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Le « Capitaine Lullaby » ? D'où est-ce que ça sort ?
Hé, ne l'abîme pas ! c'est ton premier avis de recherche, je veux le garder !
Ivory m'enlève doucement le parchemin des mains et le roule dans sa poche.
- Qu'est-ce qui s'est passé sur Ablydan, j'ai l'impression que tu ramènes la moitié de l'île.
- Il va falloir que je te parle. La main posée sur mon épaule, le ton d'Ivory est grave.
J'hoche la tête tout en essayant de comprendre ce qui a bien pu se passer sur l'île tandis que les matelots amorcent la manœuvre d'amarrage. La flotte toute entière, plus de 10 navires, fait de même et ils se rapprochent du petit port de l'île. Il n'y a pas de place pour tout le monde, certains lèvent l'ancre plus loin et usent des canots pour rejoindre la côte.
Je débarque avec Ivory et Marco nous attend déjà à quai. Dès qu'elle pose un pied à terre, Ivory remarque les drapeaux qui flottent sur le toit haut de la maison.
- Tu es donc devenue le seigneur de cette île ?
- Oui, en quelque sorte.
Après avoir entendu ma réponse, Ivory pose un genou à terre et s'incline devant moi.
- Je demande une audience avec le maître de cette île, j'ai une requête au nom de mon peuple.
- Qu'est-ce que qui te prend ?
Marco me glisse à l'oreille.
- Va falloir t'y faire.
Je soupire en invitant tout le monde dans la grande maison. Ils ont travaillé sans relâche et le Hall ressemble déjà plus à quelque chose. Le carrelage au sol laisse découvrir de jolies mosaïques aux motifs de sphinx. Les murs ont été repeints et du nouveau mobilier a laissé place aux tables de la beuverie de la veille. Contre le mur du fond, un gigantesque fauteuil a pu renaitre de la poussière et s'impose maintenant, à la vue de ses dimensions je peux affirmer sans trop me tromper qu'il devant appartenir à mon grand-père.
Rien de clinquant comme il était coutume au palais, tout est simple mais une chaleur et une certaine autorité se dégage de la pièce. Je décolle mes pieds du sol et me hisse sur le fauteuil. Évidement mes pieds ne touchent pas le sol et je me sens un peu perdu dans tout cet espace vide.
A côté de moi, Marco et Milo font face à Ivory. Tous les gens d'Ablydan débarquent peu à peu et se placent à l'extérieur de la maison. Je remarque alors que beaucoup d'autres pirates ont rejoint le Hall notamment le cuistot d'hier adossé au mur et accompagné d'une jeune femme aux yeux jaunes tout comme lui.
Digne, Ivory s'avance et s'adresse directement à moi.
- Je m'appelle Ivory LOCKWOOD, ancienne seconde de l'équipage de Nina WINDMILL, elle-même fille de Edward NEWGATE.
Elle déclare ça d'une voix forte qui ne laisse personne douter de sa détermination, c'est d'ailleurs la première fois que je l'entends dire qu'elle était la seconde de ma mère.
- J'ai été pendant des années au service de Lord ABLYDAN, Dragon Céleste et maître de l'île d'Ablydan.
A la simple mention de ce nom, je vois tous les habitant d'Ablydan frémir et leur expression changer.
- Je m'y suis rendue pour sauver ce qui pouvait l'être, mais ce que j'y ai trouvé été pire encore …
Ivory glisse un œil vers toutes ces familles dehors et je commence à avoir un mauvais pressentiment concernant les raisons qui l'ont poussé à se conduire de manière aussi formelle.
- Lord … Lord a décidé de détruire l'île d'Ablydan.
Mon poing se crispe et la voix d'Ivory sonne comme une détonation. Un murmure se soulève des deux côtés de l'assistance et je commence à comprendre.
- J'ai fait ce que j'ai pu pour évacuer ceux que je pouvais mais il ne m'a laissé que peu de temps pour quitter l'île avant de commencer à décimer les populations encore présentes…
Le poing fermé sur le cœur, Ivory ne tremble pas d'un centimètre.
- Nous avons traversé les mers pour te demander l'asile, je t'en conjure, tous ces gens ont trop souffert, ils n'ont plus de maison, plus aucun endroit où aller.
- Eh puis quoi encore !? ici c'est notre île, pas un refuge universel !
La jeune femme aux yeux jaunes se fit entendre du fond du hall.
- Quel est ton nom ? Lui demandai-je.
- Hein ? Tsss. Je m'appelle Dhébé.
Elle croise ses bras et détourne la tête pour ne pas croiser mon regard.
- Sais-tu construire une route Dhébé ? Un pont ?
- Quoi ? tu te moques de moi ?
- Y a-t-il parmi vous des personnes capables de construire une route ?
Du haut de mon perchoir je guette le remous de ceux d'Ablydan, plusieurs personnes viennent rejoindre Ivory au centre de la pièce. A leurs tenues en guenilles je peux comprendre qu'ils sont des anciens ouvriers de l'île, c'est à eux qu'elle devait sa splendeur. Ils se défont un à un de leur casquette ou chapeau et ne savent pas comment s'adresser à moi. Intérieurement je rirais presque à l'idée que ces gens m'ont déjà croisée, qu'ils m'ont sans doute déjà insulté au moins mentalement à me voir faire le larbin pour la famille de dragon célestes.
D'ailleurs.
- Où sont Mademoiselle et Madame ?
Je vois Ivory fermer les yeux et soupirer.
- Madame est restée sur Ablydan.
Ivory siffle entre ses dents tandis qu'un sourire se dessine sur mon visage.
- Et Mademoiselle ?
La foule d'Ablydan se sépare et me laisse découvrir une silhouette toujours aussi enrobée mais moins engoncée puisqu'elle ne porte plus son habit blanc mais une simple robe de lin beige. Ses cheveux ne sont plus hissés dans un chignon répugnant, ils retombent sur ses épaules en une simple tresse ébène. Ses yeux sont vides, comme si elle avait vu la mort en face…
- Toujours en vie.
Dis-je à l'intention de la personne qui m'a torturé pendant tant d'année.
- Qui est-ce ?
A côté de moi Izou et Joz semblent perdus.
- C'est vrai, laissez-moi vous raconter une petite histoire.
- Lilly, tu n'es pas obligée de …
- Silence Ivory !
Je tonne et le silence se fait, je sens de petits éclairs crépiter autour de moi. La colère encore.
- Ablydan est une île du nouveau monde, gouvernée par un homme de légende dont le simple nom pouvait ôter la vie.
Mademoiselle tremble de tout son corps et avant même que je n'aille plus loin elle s'effondre et tombe à genoux.
- Ça suffit ! arrête !
Les mains sur ses oreilles elle hurle un torrent de mots trempés de bave qu'elle crache dans ma direction.
- « Arrête » ? C'est à moi que tu demandes d'arrêter ?
Je me lève et m'envole vers elle.
- T'étais-tu arrêté toi ? la fois où tu m'as fait fouettée juste pour vérifier combien de coups il fallait avant qu'un fouet ne lâche ? Tu étais d'ailleurs tellement déçue qu'il se brise rapidement contre la cotte de maille, sans te douter qu'à chaque coup ma cotte se collait plus fort contre ma peau. Je t'ai hurlé d'arrêter, je t'ai imploré jusqu'à ce que ma gorge soit noyée dans mon propre sang !
J'attrape son poignet pour dégager son oreille, je veux qu'elle m'entende.
- Combien de fois t'ai-je crié « arrête » ? Hein ?!
Mes yeux vissés dans les siens ne lui laissent aucune échappatoire. Elle me regarde et puis elle cherche Ivory et lui crie.
- Tu vois ! je t'avais bien dit qu'ils se ressemblaient !
Ivory soupire et s'approche de moi. Mademoiselle continue.
- Vous êtes pareils ! Toi et Lord vous êtes pareils !
Sa phrase me coupe nette, Ivory pose une main sur mon épaule.
- Pourtant, la dernière fois toi tu m'avais dit que je ne craignais rien ! et tu m'as quand même laissé toute seule avec ce monstre !
Mademoiselle arrache son bras de mes mains et n'en finit pas de pleurer. Je regarde autour de moi et j'ai soudainement l'impression que l'ambiance a changé. Pourquoi est-ce moi qu'on regarde comme un monstre à présent ? Je me redresse et soutient un à un les regards des pirates et des gens d'Ablydan. Mon corps bouillonne et pourtant j'ai envie de me briser sous la remarque de Mademoiselle. Je serre mon poing et retourne en haut du fauteuil tout en repensant à la phrase de mon père dans le souvenir qui m'avait empêché de commettre l'irréparable.
Au sol, Ivory aide Mademoiselle à se redresser. Elle lui tend la main.
Et je comprends.
Tous ces regards réprobateurs. Je réalise seulement que Mademoiselle était à terre. Je tape ma tête contre le dossier en cuir et me gifle mentalement. Pour moi elle avait toujours été supérieur, intouchable et détestable, en dehors de toute humanité. Je n'avais pas réalisé qu'elle, en cet instant, n'était plus qu'une fille de mon âge, sans famille et terrifiée. Tout comme moi.
Tout comme ces gens.
Je ne dois pas refaire les mêmes erreurs et je chercher, au plus profond de moi la force de pardonner. J'essaie de me concentrer et d'oublier ces visages qui m'ont frappé, craché dessus ou simplement fermé la porte au nez toutes les fois où j'ai tenté de m'enfuir du Palais ou de l'île.
Je serre les dents et respire.
Je veux m'affranchir de ce monde pourri.
- Pourquoi êtes-vous là ?
Ma question soulève un murmure dans l'assemblée et Ivory se tourne vers moi.
- Nous sommes …
- Non, ce n'est pas toi que je veux entendre, je veux connaitre leur réponse. C'est toi qui les a conduits ici mais ils n'ont fait que te suivre, maintenant je veux savoir ce qu'ils veulent.
Un murmure se soulève dans l'assemblée et les pirates ne perdent pas une miette de ce qui se trame sous leurs yeux.
- Que voulez-vous ?
Je tonne mais sitôt que les mots sortent de ma bouche je sens que je suis une fois encore dans l'erreur. Ils ont tous peur de moi et je m'enfonce encore plus dans ce rôle de tyran.
- J'veux aller à l'école.
Une voix d'enfant traverse la foule et vient me percer les oreilles. Je lève les yeux et j'aperçois la petite silhouette. Le seul assez courageux pour venir s'avancer vers moi, les poings serrés et le crâne rasé, la lueur dans ses yeux contraste avec la misère de ses guenilles. Derrière, celle qui doit être sa grande sœur accoure et l'entoure de ses bras fins. Elle me regarde, entre ses mèches de cheveux et je vois là-aussi, une étincelle. Elle serait prête à se battre si je m'approchais de lui.
- C'est ton frère ?
La jeune fille n'en démord pas et se contente de hocher la tête.
J'attends quelques secondes et je ne vois aucun adulte s'avancer pour les récupérer, je me dis alors qu'ils devaient être orphelins, qu'ils n'avaient plus que l'un et l'autre comme dernier rempart dans ce monde.
Sont-ce mes nerfs qui lâchent ?
J'explose de rire et une douleur intense gagne tout mon corps. Mes muscles se contractent, mes tendons me font souffrir et je sens ma température corporelle augmenter.
Ablydan n'en finira donc jamais de me hanter ?
Je continue de rire et décolle en direction des enfants.
Mon poing s'enflamme de lui-même et je l'abats en direction du petit garçon. Comme prévu sa sœur fait barrage et tend son dos avant de chercher à m'atteindre. Nos deux poings sont à même hauteur et ses mâchoires sont crispées. Elle ne me lâche pas des yeux et même si je vois ses bras trembler, elle est prête à encaisser. Son regard pourtant brûlant parvient à apaiser le feu en moins et c'est à la place un torrent de larmes que je dois refreiner.
Ma combustion s'arrête et je dépose ma main refroidie sur le sommet du crâne frêle de la petite fille. Elle sursaute, sans doute pas habituée à autre chose qu'à la violence, elle me contraint à faire face à celle que j'étais il y a peu : résignée à mourir, pas sans m'être battue au préalable. Des larmes s'écoulent de mes yeux et mes genoux touchent le sol froid de la grande maison. Je crie en les prenant dans mes bras, tous les deux. Au travers du tissu fin qui recouvre leur peau je sens les blessures infligées à leurs corps d'enfants et les larmes n'en finissent plus de couler.
Je sens leurs petites mains s'agripper à mon habit de capitaine, de toutes leurs forces ils s'accrochent à moi, et moi à eux. Nous restons ainsi encore un peu, coupés du reste du monde et indifférents aux regards extérieurs. Ils reniflent et je me relève.
- Tu iras à l'école, vous irez tous les deux.
Des sourires virent illuminer leurs visages et je vis leurs mains se serrer l'une dans l'autre.
- Cette île n'a que peu de choses, mais ceux qui n'ont rien peuvent rester. Je n'ai rien à vous promettre si ce n'est la liberté, pour vous-même, et pour vos familles. Cette île n'a qu'une route, un port minuscule et peu de vivres, mais je suis certaines que si on le lui permet, elle nous offrira une vie heureuse.
Un brouhaha résonne dans l'assemblée.
- Que ceux qui veulent partir partent, la flotte d'Ablydan est à votre disposition, je ne veux pas de ces navires, prenez-les, qu'ils vous permettent de rejoindre ceux qui vous sont chers. Pour les autres, vous pouvez rester ici, le travail sera rude, mais je ne laisserai personne sur la touche.
J'entends des réactions monter de tous les côtés, pirates comme ouvrier, femme comme homme, jeune comme vieux.
- Mais ma décision est prise.
J'attrape les enfants par la taille et décolle en direction de mon fauteuil. Ils s'accrochent à moi et poussent de petits cris amusés. Je les dépose sur le cuir et redescends sur le marbre froid.
- Paula, Dhébé, Marco et Ivory, suivez-moi.
Je quitte le hall en direction de mon bureau sous une cohue de cris et de remarques. A peine ai-je poussé la porte qu'une nausée sévère vient me percuter la tête. Je chancelle et parviens à m'asseoir. Les autres sont bien là, je les détaille et invite Ivory à fermer la porte derrière elle.
- C'est quoi cette histoire ?! Tu débarque d'on ne sait où et tu te permets de prendre des décisions pareilles !?
Conformément à ce que j'ai pu voir, Dhébé ne me porte pas dans son cœur, mais ceci m'indiffère, j'ai d'autres plans pour elle.
- Faudra t'y faire. Mais tu as raison, je viens de débarquer et je ne connais pas encore l'île, personne ne m'attendais.
- Ouais, tout juste, alors ne t'avise pas vouloir régner en maître ici.
- Ce n'est pas mon intention. Tu connais bien cette île toi ?
Piquée au vif Dhébé change de visage et un sourire vient dévoiler ses dents pointues.
- Ouais, chaque recoin et chaque caillou.
- Alors je t'en confie la protection.
Pour le coup c'est une envolée de point d'interrogation qui viennent consteller les mines de Marco, Ivory et Paula. Quant à Dhébé, elle ne cache pas non plus sa surprise.
- Quoi ?
Ses bras se décroisent et elle vient poser ses mains sur ses larges hanches.
- De ce que j'ai vu, cette île ne peux pas se défende elle-même, elle est trop vulnérable. Aucun rempart, un port trop petit, des côtes complètement à la merci des navires… rien ne va. Mais je ne serai pas là toujours pour la protéger, alors je te demande si tu accepterais de t'en charger pour moi. De renforcer ses défenses. Si tu sais naviguer alors prends un bateau, forme un équipage ou tout ce que tu voudras pour que personne ne puisse à nouveau débarquer et semer le chaos.
Je prends quelques secondes de pause. Et j'ajoute.
- Parce que je sais qu'ils reviendront.
- Mon avis de recherche, le fait que la Marine a assisté à mon combat contre Weeble et la menace constante de Teach me laisse à penser que cette île aura à se défendre à nouveau. Qu'en dis-tu ?
Je vois ses jolis yeux jaunes détailler mon visage comme si elle s'attendais à ce que je lui ai fait une blague. Mais je lui renvoie un regard qui ne laisse planer aucun doute sur mon sérieux.
- Je… je veux bien essayer.
La voix de Dhébé est descendue d'une tonalité.
- Bien, tu pourras utiliser tous les moyens et ressources dont tu auras besoin et tu t'adresseras à Paula en mon absence.
Cette fois c'est Paula qui tressaille.
- Moi ?
Le visage si doux de Paula rougit et ses doigts se crispent.
- Je t'ai vu hier, tu sais très bien t'occuper des autres et ta douceur mettrai n'importe qui à l'aise. Tu as été la première sur cette île à me démontrer de la bienveillance et j'aimerai que tu puisses traiter les autres avec autant d'égard, ceux qui ont tout perdu, que nous puissions leur tendre la main.
- Mais Lilly, voyons je ne peux pas accepter une telle chose.
- Si, j'ai la conviction que tu en es capable. La protection de l'île et de ses habitants, tu peux le faire. Bien évidemment lorsque je suis là nous le ferons ensemble, mais je veux que même en mon absence, ou s'il devait m'arriver quelque chose, je refuse de devoir mourir en sachant que vous êtes tous à la merci de qui que ce soit. Votre sécurité et votre défense vous appartiennent aussi et je veux que vous puissiez tous être libres de vous protéger, même après moi. Que tout cela survivre, cet héritage est pour chacun d'entre nous et c'est à nous, nous tous, de le préserver.
Je sens ma voix faiblir et des sueurs froides couler dans mon dos, mais je reprends mon souffle et me redresse.
Les deux jeunes femmes se regardent et je sens leur motivation augmenter.
- C'est d'accord, je ferai de mon mieux. Me dis Paula.
- Nous le ferons tous.
Puis je décale mon visage vers Marco.
- Toujours prêt à me suivre ?
- Sans hésiter une seule seconde, Marco sourie et opine du chef.
- Il faut que tu saches que j'ai reçu des nouvelles de Gü : ton navire est prêt, il ne reste plus qu'à embarquer d'ici, avec les reste du Moby Dick et d'aller sur l'île de Funa Daiku pour le récupérer.
- Alors je vais immédiatement désigner mon équipage, Ivory, je sais que tu reviens d'un long voyage mais je voudrais que tu fasses préparer un navire pour que nous partions au plus vite.
- Ça veut dire que tu m'embarque ? Me dit-elle en souriant.
- Si tu veux bien de moi.
- Attention à toi, ta mère avait mis la barre haute !
- Je ferai de mon mieux.
Ivory dépose son sac sur mon bureau et me prend dans ses bras, nous sortons tous de mon bureau. Dans le couloir, Dhébé me tapote l'épaule.
- Tu vas déjà partir ?
Sa remarque me fait sourire.
- Pourquoi ? je commençais à te plaire ?
Elle éclate de rire.
- Tu vas embarquer qui alors ?
- J'ai déjà une petite idée, j'espère qu'ils accepteront.
- T'as intérêt à ce qu'ils sachent cuisiner, la bouffe en mer c'est méga important.
- Ah ?
Derrière moi, j'entends Marco rire, il a dû se douter que je n'avais absolument pas réfléchi à la question alimentaire puisque je n'ai, techniquement, pas besoin de manger.
- Vu ta tête je crains qu'on ne meure de faim avant d'avoir vu ton navire.
- T'es pas sérieuse ?
Dhébé tape la paume de sa main contre son front et soupire.
- Si t'as de la place embarque mon frangin, c'est un sacré bon cuistot.
Son frère !? Oh ! mais oui ! le garçon aux yeux jaunes que j'ai croisé hier dans la cuisine !
- Il s'appelle comment ? Lui demandai-je ?
- Loukhass héhé, un vrai bon à rien, sauf pour la bouffe !
Charmant…
- Mais bon, on dira que c'est validé.
Nous arrivons tous en bas des escaliers et je prends place sur mon fauteuil, les enfants se sont endormis, lovés l'un contre l'autre sur le cuir.
- Gens d'Ablydan et vous tous, en mon absence se seront Paula et Dhébé qui se chargeront de la gestion et de la protection de l'île.
- Tu vas partir ?
La petite fille s'est finalement réveillée et me tire par le manteau.
- Oui, mais je reviendrai, ne t'en fais pas.
- Et qui comptes-tu embarquer ?
Izou me considère de ses yeux aiguisés.
- J'y viens ne t'en fais pas, je ne t'oublie pas. Lui répondis-je sur le même ton. Nous avons tous prêté serment hier et je vais demander à certains d'entre vous de me suivre en mer et de former avec moi un nouvel équipage.
Le silence règne dans le hall.
- J'en serai Capitaine et Marco sera mon second.
Celui-ci hoche de la tête et sourit à mon intention.
- Milo, Izou, Ivory et Loukhass, acceptez-vous de me suivre en mer ?
- T'es vraiment une emmerdeuse. Lâche Milo sans pour autant cesser de sourire.
- Fufu… tu risques de ne plus pouvoir te passer de moi. Plaisante Izou.
- Yay ! c'est reparti pour de nouvelles aventures ! Chantonne Ivory.
Seul Loukhass ne semble pas bien comprendre.
- Aller, vas'y j'te le vend même.
Dhébé s'est emparé du bras de son frère et l'agite contre son gré dans ma direction, j'imagine que c'est un oui.
- Euh d'accord. Bien, nous prendrons la mer aussitôt que je navire sera chargé. A tout ceux qui restent, je vous confie l'île, nous sommes tous du même équipage alors je compte sur vous !
- Oui Capitaine !
L'assemblée me répond d'une seule voix et je tremble intérieurement.
- Et nous ?
Les deux petits sont à quatre pattes à côté de moi.
- Petits mousses, votre mission à vous c'est de ne jamais vous séparer et d'apprendre plein de choses. D'accord ?
Ils me gratifient d'un « oui » en cœur. De retour dans mon bureau, je sens mes forces me quitter.
Qu'est-ce qu'il se passe ?
La tête collée contre la fenêtre ronde, je soupire et tente de comprendre. Puis, des lèvres virent se déposer contre la peau de mon coup. Je sens sa respiration chaude faire trembler le tissu épais de mon col. A l'abandon, je laisse tomber ma tête en arrière, contre son torse dont je connais maintenant les moindres détails. Je passe mon bras dans mon dos et vient agripper sa main et la coller contre mon cœur.
Il se laisse faire et vient parsemer d'autres baisers sur ma peau.
- J'ai mal, est-ce que tu le sens ?
Mon cœur se serre à chaque respiration, chaque mouvement de ma poitrine est douloureux, comme si j'allais exploser à tout instant. Je serre les dents et des larmes se mettent à couler de mes yeux pourtant fermés. Marco serre ses doigts contre mon corps et en profite pour me hisser contre lui. Il part s'asseoir sur la chaise en face du bureau et me place sur ses genoux. J'ai roulé ma tête pour la blottir contre lui et enfonce encore un peu plus sa main dans ma poitrine. Il dégage mon visage baigné de larmes et me saisit le menton pour porter mes yeux à la hauteur des siens. Je sens juste ton cœur qui bat.
- Pourtant j'ai si mal.
De nouvelles larmes virent couler et se jeter contre les doigts de Marco qui caresse mon visage. Je sens mes torrents intérieurs entrer en ébullition et c'est comme si ma combustion allait se déclencher à tout instant et m'emporter avec elle. J'avais déjà eu cette sensation pendant mon entrainement avec Milo, que quelque chose se tramait à l'intérieur de moi, en lien avec l'utilisation du « Atom Smash ». Mais cette fois c'est un peu différent, ce ne sont pas les remous de mon pouvoir qui m'assaillent, mais davantage ceux de mes souvenirs, de mon passé.
- Tu as vu tous ces gens Marco, ils n'ont plus rien…
- Ils t'ont toi maintenant.
Avec la plus grande des douceur, Marco éponge chacune de mes larmes et me recoiffe.
- Qu'est-ce que je vais pouvoir faire pour eux ? Mademoiselle l'a bien dit, je lui ressemble…
- C'est normal non ?
J'écarquille les yeux et dévisage Marco. Il le savait n'est-ce pas ? Depuis le début.
- C'est normal de ressembler à ses parents, tu ne dois pas t'en vouloir pour ça. Cherche ce que toi, tu peux faire, c'est ça l'important.
Il dépose un baiser sur ma joue.
- Et dis-toi que, peu importe ce que tu choisiras, je serai là.
Puis il vient m'embrasser. Ses lèvres si douces viennent comme déposer un baume sur ma plaie en feu et je me sens rassurée. Je sais que je ne devrais pas, mais je réponds et son baiser et me laisser aller aux caresses. Je ne devrais pas profiter si égoïstement de ses sentiments et d'user de son réconfort, je le sais, mais rien en moi ne désire refuser son étreinte. J'ai tant besoin de lui. Alors je plonge, toute entière contre lui et commence à défaire sa chemise tandis qu'il parcourt mon corps de ses mains. Nos lèvres ne se quittent pas, c'est mon dernier rempart à la vie. Je m'y cramponne et pourtant je n'y crois pas. Je détache ma bouche de celle de Marco et me mord les lèvres de culpabilité. Ce n'est pas à lui de me soigner de quoique ce soit. Comment pourrai-je être Capitaine, mener et rassembler les autres si je me comporte de la sorte ?
Je remonte mes mains autour de son coup. La bouche ouverte, les mots ne parviennent pas à en sortir.
Je voudrais lui dire à quel point c'est une torture de devoir aider ces gens que je m'étais promis d'écraser. Petite, je m'étais juré de me venger et de faire payer à tous ceux qui m'avaient humilié, frappé ou que sais-je. Accepter de tendre la main de Mademoiselle me parait bien au-delà de mes forces, à chaque fois que je la regarde, mon corps se met en ébullition et je peine à me refreiner.
Je voudrais lui dire à quel point j'ai peur.
Mais je n'y parviens pas. A la place, je détourne les yeux et me défais de son étreinte.
J'ai froid maintenant sans lui.
Debout, dos à lui, je tente de retrouver de la constance.
- Est-ce que tu peux aller aider Ivory à préparer le navire ?
- Bien, Capitaine.
Puis il s'en va, me laissant seule. Ma solitude ne dure que peu de temps, un escargot-phone se met à chanter dans le sac d'Ivory déposé sur mon bureau.
Je ne sais pas si c'est la curiosité ou l'état de faiblesse dans lequel je suis qui me pousse à aller saisir le petit escargot-phone et de dire :
- Gotcha ?
Petit à petit, les trait de l'appareil se modifient et ils empruntent un visage que je reconnais. Mes mains tremblantes s'arrêtent.
- Ivory ? Je ne sais pas si tu m'entends mais peu importe combien de personnes sont encore présentes sur l'île, elle sera déserte ce soir.
Depuis quand s'est-il remis à parler ? La voix de cet homme me faire me remémorer ce souvenir heureux que je chéri, elle est bien identique à celle de mon père.
- C'est bien toi.
Ce sont les seuls mots que je parviens à formuler.
Un long silence prend place entre nous.
Puis il y met fin.
- Oui Lilly, c'est moi.
Tout mon être explosa, il réussit à me tuer en une phrase.
Je lâche l'escargot-phone et tombe à terre avec lui. Ivory débarque en trombe dans la pièce, son sourire disparait aussitôt qu'elle aperçoit l'escargot-phone. Elle se précipite vers moi et me saisit.
- C'était lui ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Mes lèvres sont comme engluées l'une à l'autre et parler m'est douloureux.
- Il … m'a appelé « Lilly », il le savait ! Il savait que j'existais !
- Les choses ne sont pas aussi simples Lilly.
Ivory me blotti contre elle.
- Avec lui, les choses ne sont jamais toutes noires ou toutes blanches, il est infiniment plus complexe que ça … tu peux me croire.
Devant mon air perdu, elle allait poursuivre mais Mademoiselle l'arrêta.
- Il est effrayant …
Debout, devant la fenêtre Mademoiselle s'avance et s'abaisse en direction de l'escargot-phone. Ses doigts se crispent.
- Terrifiant même, mais toi ...
Elle sert un peu plus fort l'escargot-phone et vient s'asseoir en face de moi. Toutes les deux à la même hauteur nous nous regardons. Cette journée n'aura donc pas de fin ?!
Tous les stigmates de mon passé sont venus me percuter de plein fouet et je ne suis pas certaine de pouvoir tout encaisser.
- Vous n'avez jamais su vous coiffer.
- Non, je ne sais rien faire.
Ivory se détache de moi et s'en va, nous laissant face à face, comme les deux revers d'une même médaille.
- Vous n'avez pas de nom ?
- Si, Elyss. Mais il n'y avait que Lord qui m'appelait par mon prénom. Même Mère ne s'en donnait pas la peine.
- Pourquoi avez-vous quitté Ablydan ?
- Parce que je suis faible et que je ne voulais pas mourir. Même si je suis une incapable et que maintenant personne ne va s'occuper de moi.
- Vous voulez retrouver votre mère ?
- Je crois qu'à l'heure qu'il est, Mère ne fait plus partie de ce monde.
Tout mon corps se crispe. Qu'est-ce qu'elle vient de dire ?
- Mais peu importe, de toute manière ça devait arriver. Depuis qu'elle a tué Père, Mère était en sursis.
Mademoiselle, Elyss parle d'un ton monotone sans montrer la moindre émotion.
- J'étais petite mais je me souviens que Mère m'avait dit que nous allions avoir une nouvelle vie, que c'était une chance. Elle avait tué un Dragon Céleste mais ne pouvait pour autant être punie, alors Lord lui avait proposé un arrangement : on devait prendre la place de sa famille.
Chacun des mots qui sortent de sa bouche me plonge un peu plus dans un état second.
- Il cherchait visiblement une femme et sa fille, d'à peu près mon âge pour prendre le rôle de sa famille à Ablydan. C'était notre dernière option avant de devoir passer devant le conseil des Doyens.
Elle sourit.
- T'as été mon larbin, mais je crois qu'en fait c'est surtout moi qui ait été ta doublure en fin de compte.
Elle poursuit.
- Mais tout ça n'a plus d'importance aujourd'hui, Mère a dû recevoir le châtiment pour ses crimes. J'adorais mon père tu sais… mais j'ai toujours eu peur que ma mère achève son tableau en me supprimant, je crois que quelque part elle y a toujours pensé. Elle est tombée éperdument amoureuse de lui, quitte à en perdre toute raison et même, intenter à la vie de Lord en l'empoisonnant. Elle espérait avoir un enfant avec Lord, avoir de l'emprise sur lui et ainsi me rayer de la liste.
Elle accompagne sa phrase d'un geste de la main.
- C'est pour ça que je faisais tout comme elle, j'ai jamais eu la force de me défaire de son emprise, j'avais trop peur. Compte pas sur moi pour m'excuser, ça non plus je ne sais pas le faire, mais je peux peut-être te dire que…
Elyss glissa ses yeux vers moi.
- Un jour, t'avais dû essayer de t'enfuir, on devait avoir dans les huit ans. J'étais dans ma chambre et j'ai vu Lord passer dans le couloir, il te tenait dans ses bras. Je pense que tu dormais mais en tout cas, il t'a conduit dans sa chambre et comme j'étais curieuse je l'ai suivi. Lord t'as couché dans son lit et t'a nettoyé le visage. Il s'est assis par terre et te lâchait pas des yeux. C'était la première fois que je l'ai trouvé beau, à te regarder dormir en souriant.
Pour la énième fois de la journée des larmes ont dévalé mes joues.
J'ai saisi la main d'Elyss et la blotti dans la mienne.
