« Ce n'est point parce qu'il est difficile que nous n'osons pas c'est parce que nous n'osons pas, qu'il est difficile. »
La première chose qu'elle fit en se levant fut d'étendre la nappe. La mère de Karine se sentait encore mal à cause du repas d'hier. Le dîner avec Albin avait finalement eu lieu. Pour protéger le jeune homme de la curiosité étouffante de ses parents, Karine avait invité Mélanie à se joindre à eux.
Ce qui leur avait permis de comprendre que leur fils réussissait à interagir avec des personnes physiques de genre féminin. Ça ferait déjà un soucis en moins pour eux.
Et si on excluait le fait qu'elle ait beaucoup trop mangé, elle avait passé une très bonne soirée. Ces deux invités avaient été plus que charmants et ne l'avait pas une fois faite se sentir vieille ou à la ramasse – attitude dont ne s'embarrassaient pas ses propres enfants.
Elle avait eu tellement peur ces derniers temps. Tout changeait à une vitesse folle. Son fils prenait enfin soin de lui et de sa chambre. Il avait même des velléités de cuisinier à l'occasion ce qui lui permettait d'avoir qu'à mettre les pieds sous la table. Très satisfaisant.
Quant à sa fille... Et bien, elle ne la voyait plus beaucoup. Elle paraissait toujours courir de ses cours vers ses répétitions, ses réunions artistiques ou marketing. Elle lui donnait tout bonnement le tournis. Même si tout cela allait s'arrêter bientôt, elle n'en était nullement apaisée. Elle avait encore envie de la couver un peu.
C'était difficile de se dire qu'aujourd'hui c'était le dernier jour.
Heureusement, son mari apparut à ce moment-là. Et ils purent se vautrer dans la nostalgie ensemble.
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— J'espère qu'elle va venir.
— Évidemment ! répliqua a voix agacée de Vicky perdant patience à force de voir Jenny douter.
— Mais elle était tellement fatiguée hier, fit remarquer la belle rousse.
Vicky préféra ne rien répondre. Elle n'était pas certaine de garder son calme. Une part d'elle éprouvait la même inquiétude que Jenny. Peut-être que Karine était trop occupée pour venir les rejoindre, trop fatiguée pour avoir envie de passer du temps avec elles.
— Désoléééeee, hurla quelqu'un au loin en courant maladroitement dans le sable.
C'était Karine. Elle était sublime ainsi : soignée et rayonnante. Elles s'enlacèrent puis Karine put prendre place à côté d'elles sur la serviette rêche. C'était un peu étrange de se retrouver ici au début de l'hiver mais finalement – pour une idée de Jenny – c'était pas si mal. Le froid était sec et l'air marin agréable. Elles restèrent un bon moment ensemble, pressées les unes contre les autres, goûtant au soleil perçant de décembre.
— Tu vas me manquer, souffla Jenny d'une petite voix.
— Ah non ! s'agaça Vicky. Pas le coup du Roi Lion !
Jenny grimaça et papillonna des yeux pour chasser ses larmes. Tout ça à cause d'un excès de confiance d'une Jenny de quatorze ans qui avait pleuré devant ce film pour enfant... au moment où les héros devaient se nourrir d'insectes.
— Très bien madame Sans Cœur, grommela Jenny en repoussant la main de la belle métisse.
— À ce que je vois vous êtes de vraies sœurs maintenant, les taquina la chanteuse.
Jenny eut l'air effaré que Karine ne comprit que lorsque Vicky se lança sur une diatribe enflammée sur la vie en communauté.
Les deux amies habitaient toujours ensemble mais cette fois la cohabitation se passait bien mieux. Pour commencer, chacun et chacune avait sa chambre. Jennifer était partie vivre sa vie de mannequin mais elle se faisait appréciée en leur offrant souvent des bijoux et des vêtements. Benji avait profité de l'éloignement de son ancienne compagne pour emménager avec eux. Les deux papas s'entendaient à merveille et leurs offraient un lieu de vie paisible et joyeux.
Malgré la présence de Rebecca.
En effet l'étudiante s'était lassé de sa vie de squatteuse et – même si elle ne souhaitait pas en faire part – la vie familiale lui manquait. Kate avait sûrement été très satisfaite d'apprendre le départ de sa rivale et depuis elle acceptait – comme sa rivale – de les aider financièrement. Elle poussait la générosité jusqu'à leur envoyer des passes familiaux pour des activités, ou des tickets de concert ou de cinéma qu'elle récupérait via son travail.
Finalement, même si les deux mamans avaient été vexées de constater qu'elles n'étaient pas indispensable, elles découvraient aujourd'hui qu'elles appréciaient cette nouvelle liberté, ce calme serein et même cette absence de responsabilité non-culpabilisante.
Et elle devait avouer quelque chose de simple et d'extrêmement logique : moins elles voyaient leurs gosses, moins elles se disputaient avec.
Mais Vicky en bonne adolescente n'allait pas se retenir de dénoncer et exagérer tous les petits inconvénients qu'elle avait subi cette dernière semaine – tout en reconnaissant que c'était tout de même mieux qu'avant.
Décidant qu'il était tant de détendre Vicky, la nouvelle star lâcha d'une voix innocente :
— Et comment ça se passe avec Mégane ?
Vicky s'étouffa presque tout en a fusillant du regard.
— Ça va, bredouilla-t-elle tout de même, elle est toujours aussi à l'aise.
Un souvenir la fit sourire et elle poursuivit :
— La dernière fois, on était dans ma chambre quand mon père a débarqué en mode « Pas de porte fermée pour les jeunes couples. Et vous savez pourquoi. », alors Mégane a répondu : « Ouais, parce que les parents aiment l'idée qu'on découvre la sexualité dans des lieux crades histoire qu'on choppe le plus d'IST possibles. » Vous auriez vu la tête de mon père, il avait viré au gris et son cerveau était cassé. Du coup il est parti et a fermé la porte derrière lui !
Ses amies éclatèrent de rire devant cette inconsistance parentale.
— Et toi Jenny, tu as un amoureux en ce moment ?
Vicky laissa s'échapper un éclat de rire sarcastique. Imperméable, la lycéenne répondit avec enthousiasme :
— Ah non j'ai vraiment pas le temps ! Je suis en plein stage « super performance » de remise en forme. La prof de math a dit que j'avais fait un bon de 200% au niveau des notes, du « jamais vu » ! Pas le temps pour un briseur de cœur, conclut-elle avec sagesse.
Wouha, Jenny sans amoureux. Rien que ça permettait à Karine d'avoir un bon espoir de construire une carrière. Après tout, ça voulait bien dire que tout est possible.
— T'es vachement motivée, fit remarquer Karine.
Il était rare que Jenny soit autant passionnée par quoi que ce soit. Même pour Accessoire elle ne trépignait pas autant.
— Si j'ai un peu plus de la moyenne, mon père va m'offrir un kit professionnel de sculpture et on ira tous à Disneyand ! Je sais même pas qu'est-ce qui me fait le plus envie. Et du coup tout le monde m'aide. Will avec l'anglais et l'économie, Rebecca avec l'histoire et le français, Jenna avec les math, mon père la physique et Vicky la biologie.
Malgré elle, Vicky souriait devant cette Jenny exubérante et ambitieuse qui n'avait jamais été si volontaire. Leurs parents avaient eu une bonne idée avec ce défi qui les avait soudés.
Assez pour qu'ils puissent sans se battre plus d'une heure, regarder un film ou une émission. Se prêter du maquillage sans que les intérêts ne soient trop élevés. Voir, prestige suprême, réussir à mettre Rebecca en assez bonne disposition pour qu'elle accepte qu'on utilise un de ses nombreux parfums ou pot de vernis à ongles.
— Nos pères ont des idées sacrément tordues, fit remarquer Vicky qui s'était rappelé d'une autre de ses contrariétés. Ils ont indexés mon argent de poche sur mon activité bénévole ! C'est comme s'il venait de tuer l'économie nationale.
— Et t'as choisi quoi comme association ?
— L'hôpital, marmonna la lycéenne. C'est horrible, tout blanc. Alors je leur trouve quelques fringues et je les maquille s'ils ont envie, ça met un peu de couleur.
Est-ce que c'était de la retenue qui pointait chez Vicky ? Elles n'allaient plus se reconnaître entre elles si ça continuait.
— Et toi qu'as-tu de prévu ?
— Demain on prend le bus et on va faire la première partie d'un groupe de rock. Et pendant toute la période on doit préparer la sortie de notre album.
— J'ai hâte de te voir sur une affiche ! s'enthousiasma Jenny. Et encore plus de te voir sur scène !
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Mélanie avait été faire les courses spécialement pour aujourd'hui. Elle avait mis des plombes à trouver la nuance de blanc qui lui seyait au teint. Elle se rendit en transports en commun au bar-bistro et y retrouva Vicky et Jenny qui buvaient discrètement de l'alcool.
Elles avaient toutes hâte que ça commence. La salle se remplit rapidement. Quelques familles mais surtout une majorité de adolescents et de jeunes adultes. Puis le groupe arriva sur la scène, chacun prenant place derrière son instrument ou son micro.
Depuis la scène, le groupe se préparait à bien s'amuser. Le public était déjà conquis, le défi viendrait la semaine prochaine quand ils partiraient en tournée. Ils étaient en terrain ami ce soir. Pour preuve, Karine, Mégane et Albin virent perdus dans la foule leur famille, habillés tout en blanc.
Les parents de Mégane et ceux de Karine s'étaient retrouvés et essayaient comiquement de bouger en rythme. James s'était fait assaillir par des jeunes femmes, il leur avait semblé un peu trop appétissant ainsi habillé en lui restait dans son coin avec une pancarte « Go Albinos » complètement décalée.
Vicky, Jenny et Mélanie passèrent tout le concert à danser près du bar parfois accompagnées de Willy et Jenna. L'ambiance était presque familiale et leur public super réactif. Karine devait reconnaître que c'était la première fois qu'elle livrait une performance devant sa famille et elle se fit un devoir de tendre autant que possible vers la perfection. Elle espérait qu'ils comprennent que cette tournée était moins un moyen de s'éloigner d'eux qu'une porte ouverte pour elle, une façon de construire sa vie. Elle aussi était malheureuse de s'éloigner.
Heureusement que Mégane avait trouvé comment rassurer ses parents au sujet des études. Ils semblaient tellement persuadés qu'elle allait finir toxico et mourir à vingt-sept ans si elle arrêtait ses études. Toujours aussi réalistes ses parents...
Le concert ne s'éternisa pas étant donné que le répertoire n'était pas encore énorme même s'ils avaient accepté de produire quelques reprises. Une chaleureuse vague d'applaudissement conclut leur performance et ils purent descendre rejoindre leur famille et amis après les rangements nécessaires.
Les réjouissances durèrent longtemps ponctuées par les moments de danse et les moments où tous se rejoignaient autour de la table. Toutes les excuses étaient bonnes pour rallonger le repas, conscients qu'après cette nuit, rien ne serait encore pareil.
Malgré les bouleversements à venir, ils en avaient vécu d'autres. Ils s'étaient blessés de toutes les façons imaginables, insultés avec beaucoup de créativité, réconciliés trois milliards de fois.
Et pourtant les trois lycéennes avaient autant envie de se terrer dans la quiétude réconfortante de l'habitude que de s'élancer vers l'inconnu dangereux et insaisissable.
Quelque chose leur disait qu'elles allaient en prendre plein la gueule.
Alors ce serait une bonne excuse pour revenir se plaindre à ses copines.
Bonjour, voici le chapitre final, sa citation est de Sénèque. J'espère que cette longue aventure vous a plu. S'il y a encore des lecteur·ices de 2017, quel courage ! Je vous souhaite une bonne journée et merci énormément de votre soutient. A bientôt peut-être, Maneeya.
