NUITS BLANCHES


L'averse dura presque une semaine, transformant le parc en un cloaque sinistre qui empêcha à Daphné toute sortie. Elle ne s'en plaignait pas vraiment, elle avait bien trop honte de la fièvre qui s'était emparée d'elle pour pouvoir regarder Nott dans les yeux. Elle ne regrettait pas non plus, elle se sentait étrangement moins stupide et plus confiante depuis, surtout quand elle discutait avec ses camarades de dortoir, mais elle n'était pas sûre d'être capable de tenir la moindre conversation avec le Serpentard. Elle n'avait pas d'excuses à présenter, pas de retours à faire, certainement pas d'avis à demander. Alors elle laissait l'eau couler sur les vitres comme sous les ponts et s'évertuait à faire comme si de rien n'était.

Et puis il y eut le vendredi 6 mars, ce vendredi 6 mars. Elle avait reçu une note moyenne en métamorphose, échoué à lancer le sortilège informulé que Flitwick tentait de leur enseigner, bref, rien ne destinait cette journée grise à différer de celles qui l'avaient précédées. Sauf que, comme tous les vendredis, ils la terminaient par deux heures d'Art de la magie noire et que, à l'approche de l'heure fatidique, le cœur de Daphné resta tranquille, ses paumes sèches, ses intestins en place.

Comme s'ils savaient. Comme s'ils avaient compris. Comme s'ils avaient confiance.

Une confiance malsaine qu'elle se mordrait un jour les doigts d'avoir honorée, mais sur le coup, pointer sa baguette sur Crabbe, murmurer la formule et le regarder s'étouffer ne lui avait rien procuré d'autre qu'un soulagement. Elle avait réussi. Enfin. Et elle était loin de se sentir aussi coupable qu'elle l'avait imaginé du temps où son impuissance servait de bouclier à sa morale.

Bien sûr, elle ne brilla pas par sa cruauté et s'empressa de mettre fin au sort dès qu'elle perçut l'éclair de satisfaction qui traversa les yeux de Carrow, mais elle se sentait presque fière alors qu'elle allait se rasseoir à côté de Pansy.

Crabbe toussait et elle s'en fichait.

Elle retint son souffle et le sourire qui menaçait d'étirer ses lèvres avec, et se dévissa le cou pour croiser le regard de Theodore. Il la fixait et, dans le fond de ses prunelles, elle vit, aussi clairement que dans le marc de café deux mois plus tôt, l'heure et le lieu de leur rendez-vous du soir.


— Quel effet ça te fait ?

Après avoir remonté la colline boueuse, ils avaient à nouveau trouvé refuge dans la volière délaissée des habitants de Pré-au-Lard. Daphné essayait de ne pas repenser à l'activité à laquelle ils s'étaient adonnés la dernière fois qu'ils s'y étaient réfugiés, mais c'était peine perdue. Elle entendait encore les soupirs et les froissements de la cape qui leur avait servi de matelas.

Elle ferma très fort les yeux pour se concentrer sur le silence du présent et murmura :

— Le Strangoleo que j'ai jeté à Vincent ?

Nott hocha la tête.

— Je ne sais pas trop. Je voulais à tout prix m'en foutre, mais je crois que j'ai pas besoin d'en arriver là pour pouvoir encore me regarder dans la glace. Je veux dire... C'est pas comme si je l'avais tué ou comme s'il était innocent. Ni même comme si, lui, il aurait hésité à me faire la même chose.

— Alors tu serais capable de me le jeter à moi aussi ?

Elle hoqueta.

— Pour... Pourquoi ?

— Moi non plus j'ai pas hésité à te lancer un Cottarix la dernière fois.

Elle fut surprise qu'il s'en souvienne. Elle, elle n'y pensait presque plus.

— Et tu le referais ?

Ils se regardèrent sans ciller, un peu trop longtemps. Puis Theodore tourna la tête et Daphné put enfin se remettre à respirer.

— Pas ici, déclara-t-il enfin.

Elle eut un petit rire.

— Pourquoi ? T'as peur d'indigner la mémoire de William ?

— William ?

Il paraissait perplexe et Daphné se souvint que, la dernière fois, lui dormait quand elle s'était adonné à l'examen méticuleux des lieux. Elle sourit et leva sa baguette pour éclairer le mur face à eux.

— Notre humble prédécesseur dans ces lieux, expliqua-t-elle.

— Tu crois vraiment que je me gênerais pour un vieux croûton qui a rien trouvé de mieux à faire que d'abîmer un couteau pour écrire des inepties auxquelles personnes ne s'intéressera jamais ?

— Je ne suis pas sûre que tu te sois jamais gêné pour qui que ce soit.

— À quoi bon ? Les gens se sont jamais gênés pour moi non plus.

— Même pas tes parents ?

Daphné savait qu'elle poussait sa chance. Elle était toujours partie du principe qu'elle en savait assez de par leur appartenance au même milieu pour ne pas avoir à aborder le sujet. Mais sa question était sortie sans qu'elle ne puisse l'arrêter.

Elle crut halluciner en l'entendant lui répondre.

— Mon père est un con qui m'a toujours regardé comme si je n'avais rien à faire dans sa vie. Il s'est occupé de moi parce qu'il pensait ne pas avoir le choix et tous nos rapports ne se résument qu'à ça.

— Je suis sûre que tu exagères.

Il la dévisagea mauvaisement.

— Qu'est-ce que t'en sais, Greengrass ? T'as peut-être un père qui sait bien faire semblant qu'il s'intéresse à ce que toi et ta sœur vous allez devenir, mais c'est pas mon cas. La dernière fois que je lui ai parlé, il venait de quitter Azkaban sur décision ministérielle et la seule chose qu'il a fait c'est m'offrir une putain de montre pour ma majorité. Alors viens pas me dire qu'il y a quelque chose d'autre que la tradition qui nous unit.

Lorsqu'il se tut, Daphné eut l'impression d'avoir fait quelque chose de terrible. Elle avait volontairement étranglé Vincent Crabbe quelques heures plus tôt, et pourtant c'était avoir forcé la porte des secrets de Nott qui la faisait culpabiliser. Si elle n'était pas aussi mal à l'aise, elle aurait pu en rire.

— Mais tu sais quoi ? T'as raison, Greengrass. J'exagère. Ma mère en avait quelque chose à carrer de moi. Et ça lui a bien réussi.

Daphné fronça les sourcils, mais il reprit la parole avant qu'elle ait pu l'enjoindre à le faire.

— J'aimais bien les histoires, quand j'étais petit. Et elle aussi. Sauf que mon père nous interdisait d'aller dans la bibliothèque quand il y était aussi et que c'était là qu'il préférait travailler. Alors on attendait qu'il dorme pour y aller et on passait des nuits blanches à lire ensemble. Et puis elle est tombée malade, on lui a prescrit du repos et, au lieu de respecter l'avis de ses médecins, elle a continué à m'accompagner à la bibliothèque la nuit. La fin de l'histoire, tu la connais.

Daphné sentit sa gorge se nouer et, l'espace d'un instant, l'image du petit garçon qu'elle avait cherché à faire sortir de son isolement chez les Malefoy se superposa à celle du jeune homme qui jouait les impassibles devant elle.

Elle posa la main sur son épaule et la serra doucement, sans savoir si c'était la chose à faire quand quelqu'un écaillait en quelques phrases la peinture cachant ses fissures. Elle devait suivre le mauvais protocole car Nott se dégagea en grognant qu'il ne voulait pas de sa pitié.

— C'était censé être du réconfort, se défendit-elle.

— Et il ne me semble pas en avoir jamais demandé de ta part.

Daphné se mordit la langue pour ne pas rétorquer que, si telle était son intention, il n'avait qu'à s'abstenir d'agiter ses traumatismes devant elle, et à la place se leva pour aller se planter à la porte de la volière et contempler la lune qui faisait luire les paquets de boue accrochés aux brins d'herbe de la plaine.

Elle soupira et s'adossa contre la pierre froide.

— Le problème, Nott, c'est que je ne suis pas sûre de savoir ce que tu veux de ma part.

— J'ai été clair, non ? De la distraction. C'est tout.

— Tu as été tout aussi clair quand il s'agissait de me montrer que, cette distraction, je ne te l'apportais pas. Alors pourquoi t'es là ?

— Et toi ?

Elle écarquilla les yeux. Se foutait-il d'elle ? Elle ne voyait pas d'autre alternative, il ne pouvait pas sérieusement se poser, lui poser, une telle question !

— Me regarde pas comme ça ! poursuivit-il sèchement. C'est vrai ! Qu'est-ce que tu cherches ? À t'en foutre, ça j'ai bien compris, mais à quoi c'est censé te servir ? À jeter un sort sans te sentir minable ? À fuir tes amis ? Ta vie ? Pourquoi t'es là ? Parce que tu t'es donné pour mission de savoir pourquoi j'ai jamais voulu faire partie de votre groupe à la noix ? Ou juste parce que tu veux te prouver à toi-même que t'es comme Parkinson et que tout ce qu'elle peut faire, enfreindre le règlement, mentir, écarter les cuisses pour un gars, t'es capable de le faire aussi ?

La gifle partit si vite que son écho parvint à Daphné avant qu'elle ne comprenne ce que faisait sa main. Quand elle la retira, toute picotante, de la joue désormais rouge de Nott, elle ne put s'empêcher de la regarder, hébétée, avant de la laisser retomber contre son corps.

— Je ne sais pas pourquoi je suis là, s'entendit-elle dire. Ou peut-être que si. Je suis là parce que j'ai nulle part à être ailleurs. Et toi t'es là parce que, même si tu te voiles la face, ça te fait du bien de passer des nuits blanches avec quelqu'un d'autre que le souvenir de ta mère.

Cette fois, c'est sa main à lui qui se leva mais elle l'intercepta avant qu'il n'ait eu le temps de faire quoi que ce soit et elle la garda prisonnière de la sienne, encore engourdie. Puis elle se pencha, Nott aussi, et ils laissèrent leurs lèvres les faire sortir de l'impasse dans laquelle leur discussion les acculait.