Chapitre 14 :

Direction l'île des Charpentiers

Mademoiselle est morte.

Elyss aura la vie sauve.

Qu'elle décide elle-même de ce qu'elle veut, à l'exception d'Ivory et Marco, personne d'autre n'a connaissance du fait qu'elle soit un Dragon Céleste. J'ai fait le choix de taire cette information et par là-même, de taire toutes ces rancœurs qui me rendaient malade. On m'a prévenu que le navire était finalement prêt, tout a été très vite je ne pensais pas avoir à quitter l'île si tôt.

Est-ce que je serai capable de les guider ?

Rassembler mes affaires ne m'a pris que peu de temps, je n'ai pas grand-chose et je pense que Barbara se chargera de prévoir mon vestiaire. Il me reste quelques minutes avant de lever l'ancre, je décide de les passer en tête à tête avec les tombes. Milo a bien remis l'arme de mon grand-père à sa place, et des anonymes les ont fleuris. Face à la mer elles sont si belles. Je dépose une bouteille de saké devant les tombes et mes doigts les effleurent comme des baisers.

Je ne pensais pas que les quitter me ferait tant de peine. Où est-ce cette journée qui va m'achever définitivement. Je soupire et décolle pour rejoindre le petit port de l'île. Le soleil commence à se coucher. Un seul navire a pu accoster, je devine que ce sera celui qui nous conduira vers de nouveaux jours. Sur le quai, Paula et Dhébé discutent avec Ivory, je me joins à elles.

- Nous vous avons mis le nécessaire, mais il faudra sans doute que vous achetiez des vivres.

- J'ai tracé l'itinéraire, dit Ivory, j'ai prévu au moins deux escales, c'est pas la porte à côté.

En nommant mon équipage il m'était évident qu'Ivory serait ma navigatrice, je sais que je peux me reposer sur elle pour ça. Le cuisinier fait son entrée et je le vois embarquer des cagettes de vivres à bord.

- Hé ! Loukhass vient un peu !

Dhébé fait signe à son frère qui ne sait pas quoi faire de ce qu'il a dans les mains. Visiblement la réflexion n'est pas son fort… Il prend la décision de déposer au sol sa cagette et de venir nous retrouver.

- T'as dit bonjour au moins ?

Le garçon aux yeux jaunes me regarde et s'incline poliment.

- Bonjour.

Je détail son visage et je me rends compte qu'il a un piercing dans le nez, un anneau joint ses narines. Un morceau de tissu coloré ceint son front, laissant ses cheveux bleus bouclés en bataille.

- Bonjour Loukhass, merci de te joindre à nous !

- De quoi ?

Une fois encore Dhébé éclate de rire et je commence à perdre tout espoir. Loukhass nous quitte et retourne sur le bateau, en se cognant au passage contre la cagette qu'il avait lui-même déposé.

- Je te l'avais dit : un vrai bon à rien.

- Ça promet !

Ivory plaisante encore un peu en riant. Mais Milo nous sort de nos discussions.

- On va embarquer !

Je donne des dernières consignes à Paula et Dhébé, nous convenons d'un moyen de communication puis nous nous souhaitons mutuellement bon courage. C'est à elles que reviendra de gérer l'île, notre héritage, pendant mon absence. Au moment de gravir les marches qui me séparent du navire, je me retourne et contemple les contours de mon île, je ne pensais pas les apprendre par cœur mais ces reliefs font aujourd'hui partie de moi.

Le premier pas lancé, je monte à bord du navire.

Sur le pont je suis surprise par son envergure : tout est neuf et de bonne facture, les deux mats se dressent fièrement mais le vide m'angoisse un peu. Je retire mes chaussures et rejoins Milo.

- Je te fais visiter ?

J'opine du chef et suis mon archer.

- Cuisine, réserve, artillerie, chambres …. Tout y est, tout est neuf. Ablydan était si riche qu'elle pouvait posséder une flotte sans même l'utiliser.

Ivory et Loukhass partagent leurs quartiers, tandis que Milo, Izou et Marco tentent de faire de même.

Pour ma part, je dispose d'une cabine sur le pont alors que les autres sont en cale. Je prends possession de mon nouvel espace de vie et dépose mes chaussures sur le sol en bois. Comme prévu mon vestiaire a augmenté, je ne sais vraiment pas comme Barbara peut faire pour confectionner ces vêtements et accessoires aussi vite. Je dispose d'un lit, d'une petite bibliothèque et d'un bureau en plus d'une armoire. Tout le confort qu'il faut, et évidemment tout est strictement neuf.

Je regagne le pont et retrouve l'intégralité de mon équipage, Ivory est à la barre, Marco et Milo font gonfler les voiles.

Nous partons.

Loukhass termine de ranger l'ancre et Izou s'affaire aux nœuds. Je monte les marches qui séparent le pont du gouvernail et rejoins Ivory.

- Héhé ! ça me rappelle tellement de souvenirs ! Je pète le feu !

Un léger sourire se dessine sur mon visage mais je ne trouve rien à dire.

- Toi par contre …

- La journée a été éprouvante … Pourtant elle avait bien commencé.

- Comment ça ?

Je sursaute mentalement en repensant à la nuit partagée avec Marco. Le navire quitte le rivage de mon île et je me sens partir vers l'inconnu.

- Marco et moi avons …

Il a fallu plusieurs secondes à Ivory pour comprendre le sens de ma phrase. Dès qu'elle percute son visage change de couleur.

- KOUAAAAA ? !

Derrière ses lunettes ses yeux bleus me fusillent.

- Tu veux dire que pendant que je me fadais ton père à moitié timbré toi t'étais en train de convoler avec … avec … ce maaaaale ?!

C'est la première fois que je la vois sortir de ses gonds comme ça, je ne peux m'empêcher de rire devant son air affolé.

- Pas pendant…. A la fin …

- C'est pas vrai ça …

Un long silence s'installe entre nous, puis elle revient à la charge.

- Bah, alors, raconte …

- Shishishiiiii

Elle m'avait vraiment manqué. Pour toute réponse je dépose ma tête sur son épaule et lui caresse le bras.

- C'était bien, très bien même. Éphémère et doux.

- Éphémère ? ça veut dire que vous ne comptez pas poursuivre ?

- Non…

Ivory sourit et j'ai l'impression que des souvenirs défilent sous ses paupières.

- Les relations au sein d'un équipage ce n'est pas facile.

- T'en as déjà vécu ?

Les yeux d'Ivory se mettent à scintiller et ses joues rosirent.

- Ouais hihi, la plus belle histoire !

Son sourire vient me percuter de plein fouet et je me dis que j'aimerai à l'avenir, pourvoir penser à Marco de cette manière.

- Je te raconterai un jour, autour d'un verre !

- Il s'appelait comment ?

Ivory me fait un clin d'œil et me tire la langue.

- Ce n'était pas « il ».

Je lâche un petit « Oh ! » de surprise avant de me rapprocher d'elle encore plus en espérant obtenir d'autres informations ! Mais elle résiste et m'envoie sur les roses. Bredouilles je dirige mon attention vers la carte déposée à côté d'elle. Deux escales sont prévues, l'île des charpentiers n'est vraiment pas tout prêt.

- J'ai prévenu Gü que nous prenions le large aujourd'hui.

Marco vient d'arriver en face de moi, Ivory me glisse un petit regard sournois avant de détourner la tête.

- C'est lui qui veille sur mon navire ? Dis-je en repensant aux jolies moustaches de l'homme à la tête d'ours.

- Oui, il s'entends très bien avec les charpentiers de cet île, des anciens de Water Seven, comme ça ils ont pu travailler dans la plus grande discrétion possible.

Je tique sur sa dernière remarque, il poursuit.

- Quand la Marine apprend qu'un chantier naval va mettre à l'eau le navire d'un pirate, tu te doutes de ce qu'ils envisagent.

- Le détruire.

- Précisément, c'est pour cela que les charpentiers ne travaillent qu'avec ceux qu'ils connaissent, sinon ça peut vite être dangereux pour eux. En plus, ceux-là ne bénéficient pas de la protection de Water Seven.

Je comprends effectivement. Nous faisons donc route vers Candy Lingo, la première île sur notre itinéraire. De ce que je vois, il nous faudra moins d'une semaine pour la gagner.

Je quitte Ivory et Marco pour aller rejoindre Loukhass en cuisine et voir avec lui si les provisions suffiront. Mais avant de partir, Ivory m'attrape par le bras.

- J'ai glissé dans ta cabine des souvenirs d'Ablydan, cadeaux de ton père.

Je la fusille du regard mais elle ne semble pas décidée à m'en dire plus. Dans la cuisine, Loukhass s'affaire à mettre de l'ordre dans tout ce qu'il a apporté.

- Tu prends tes marques ?

Pour toute réponse je l'entends se cogner contre un meuble. Le jeune homme se masse le crâne et vient se poser devant moi. Sans dire un mot juste à hocher la tête.

- Nous en aurons pour moins d'une semaine en mer.

- Oui, Ivory m'a dit.

Je lui souris, il y a quelque chose de drôle dans son comportement.

- Comment ça se fait que tu voles ?

Oh ! première phrase complète !

- J'ai mangé un fruit qui me permet de le faire.

- Le mien non, je ne peux pas voler. En même temps un homme poisson qui vole ce serait étrange non ?

Euh … un homme poisson ?

- Ma sœur et moi nous sommes des humains koïs.

- Mais du coup, tu ne peux plus aller dans l'eau ?

Ma remarque fait tomber un voile sur son visage et il me tourne le dos, retournant à ses affaires. J'ai dû mettre les pieds dans le plat. Je quitte la cuisine et regagne le pont. Dehors, la nuit est déjà tombée, l'air du soir rafraichi l'atmosphère et je croise Izou.

- Je peux prendre la garde de nuit si tu veux.

- Non non, allez dormir, moi je n'en ai pas besoin.

Izou rit et part en me souhaitant « presqu'une bonne nuit ». Je retrouve Ivory et nous nous asseyons à la poupe du bateau.

- T'en fais pas j'ai bloqué le gouvernail héhé !

Elle me tend deux verres et une bouteille et prend place à côté de moi.

- On a plein de choses à fêter !

Je remplis nos verres et nous trinquons à nos retrouvailles.

- C'est quoi son nom alors ?!

Ivory sourit.

- Je ne sais pas comment elle se fait appeler aujourd'hui mais en tout cas, avant elle se faisait appeler « Wani », on avait tous des surnoms à l'époque on trouvait ça marrant.

- C'était quoi toi ?

- Je suis beaucoup trop sobre pour t'en parler !

Nous rions toutes les deux et elle commence à me raconter.

Cette fille elle l'a rencontré par hasard dans un bar, Ivory était déjà l'amie de ma mère et elles projetaient de former un équipage. « Wani » et ma mère s'entendaient plutôt bien malgré certaines divergences de point de vue, notamment quant aux méthodes à employer. Mais c'était un véritable coup de foudre entre Wani et Ivory, un coup du sort qui allait changer leurs destins.

- Je la connaissais par cœur, je te jure je pouvais prévoir la moindre de ses réactions c'était drôle. C'est pour ça que je savais que les choses allaient se finir ainsi.

- Comment ça ?

- Elle voulait « plus grand », les choix de Nina ne lui convenaient plus et je sais qu'au fond d'elle, Wani n'a jamais pardonné à ta mère d'être la fille de Barbe Blanche.

- Pourquoi ? Je m'insurge.

- Parce que Wani rêvait de rejoindre l'équipage de « l'homme le plus fort du monde » et elle pensait que Nina était lâche de ne pas dévoiler son identité, alors Wani a finit pas la quitter et partir seule à la recherche d'un moyen de parvenir à réaliser son rêve.

- Et elle t'a laissé sur le carreau.

- Elle m'a demandé de la suivre, mais il n'était pas question pour moi que trahir ta mère. Wani le savait parfaitement. De là, on ne s'est plus jamais revu, ça fait bien vingt-cinq ans maintenant.

Je soupire en terminant mon verre, le vent marin bat mes cheveux et mes joues.

- Tu as fait beaucoup de sacrifices pour ma mère …

- C'est normal, j'ai une sacrée ardoise auprès d'elle ! Ta mère s'est – entre autres - quand même faite chopée pour que nous puissions nous en sortir.

Devant mon étonnement, Ivory nous ressert un verre et poursuit son histoire.

Visiblement la Marine en avait après ma mère, sans même savoir qui elle était vraiment (« à croire que les problèmes identitaires c'est de famille hein » …). Elles avaient trouvé refuge sur une petite île inhabitée mais la Marine allait bientôt les encercler. Très peu d'options disponibles, Nina a donc décidé d'un plan. De nuit elle avait caché le canot de sauvetage du navire dans une grotte de l'autre côté de l'île (« ta mère était une géante et très forte physiquement, y'avait qu'elle pour pouvoir faire ça ! »). Le lendemain elle avait ordonné à son équipage de s'y rendre, sans plus de détails. Les filles se sont exécutées.

- Mais au moment où on allait mettre le canot à l'eau on a entendu une énorme détonation et là, on a véritablement compris le plan de ta mère.

Nina avait chargé le navire principal de toute la charge explosive dont elles disposaient et avait tout allumé pour aller précipiter le navire contre la flotte de la Marine qui venait de se rassembler.

- Ça sautait de partout, une vraie pluie de bris de bois et de cris humains. Dans la panique et grâce à l'effet de surprise, la Marine ne nous a pas poursuivis.

Ivory m'explique qu'elles ont toutes embarqué en larmes et à contre cœur, persuadées que leur Capitaine venait de trouver la mort en les sauvant.

- Mais ta mère a survécu. Elle m'a expliqué ça plus tard mais le fait est qu'elle a erré jusqu'à attérir dans un marché aux esclaves au lieu d'aller en prison (« pour une raison inconnue »). Et c'est là qu'elle a rencontré ton père.

Après avoir dit cela, Ivory se lève et se place au bord du navire.

- NAN MAIS FRANCHEMENT ! DE TOUS LES TYPES DE LA CREATION FALLAIT QUE TU CHOISISSES CET AGITE DU BOCAL !?

Elle reprend sa respiration tandis que je ris à m'en décrocher la mâchoire.

- Nan mais franchement … il est pas vrai ce gars-là …

Je respire l'air frais et commence à me détendre.

- J'ai rêvé d'eux, d'un souvenir avec eux deux.

- Pendant ta nuit avec Marco ?

- MAIS !

Nous rions toutes les deux et vidant nos verres.

- Dans mon souvenir, Nina et Lord se regardaient avec tant d'amour et de confiance … c'est à n'y rien comprendre.

Assise à côté de moi, Ivory soupire et balance sa tête en arrière.

- Tu sais, enfin tu t'en rendras compte par toi-même mais, l'amour c'est une sacrée surprise, elle prend une forme que tu n'attendais pas et elle te fait faire des choses dont tu te pensais incapable. Tu ne peux rien prévoir ni maîtriser, tout ce que tu peux faire c'est la vivre, parce qu'elle se terminera sans que tu ne puisses rien y faire.

- C'est une invitation à aller dormir avec Marco ?

Ivory s'étouffe et postillonne sur l'Océan, ses lunettes glissent sur son nez.

- Jeune fille !

- Shishishi …

Je m'allonge sur le pont, les yeux perdus en contemplation des étoiles, hé dire que nous partageons le même cœur, elles et moi.

- Profiter de l'instant hein ? C'est bien quelque chose que je ne sais pas faire.

- Bon, je vais te laisser, le voyage m'a quand même bien crevé.

Ivory ramasse son verre et rempli le mien en me faisant un clin d'œil. Me voici à présent seule, face à l'Océan qui remue tranquillement. Je m'allonge complètement sur le pont de mon navire et je commence à dessiner dans ma tête les contours de celui qui m'attend, sagement, dans le port d'une île. Les distances me semblent si inutiles, à quoi bon attendre ? J'ai une envie folle d'aventure, d'explorer, tout est si nouveau et si exaltant pour moi.

Mon horizon se résumais à un placard, aux grilles d'un Palais maudit, ce soir, malgré la pénombre mais yeux se posent sur l'infinie ligne qui trace le contour de l'Océan.

J'ai si hâte de vivre.

Je crois que j'ai cassé Loukhass…

La notion de « non merci, je n'ai pas besoin de manger », je crois que c'est trop pour lui. Ça va bientôt faire 20 minutes qu'il reste immobile à contempler les viennoiseries que je viens de refuser. En vérité, je les aurais bien mangés, mais je ne sais pas si nous auront effectivement assez de vivres, alors autant économiser ce qu'on peut. Surtout que c'est vrai, je n'ai pas besoin de manger.

- Nous atteindrons la première petite île sous peu, t'as pu faire un tour dans ta cabine ?

Ivory nettoie ses lunettes et je me souviens qu'elle m'avait parlé d'un « cadeau » de mon père planqué quelque part, évidemment que je n'ai pas cherché. Je soupire et noue mes cheveux dans un chignons volumineux et me dirige vers ma cabine.

Derrière les oreillers je trouve …

Nouveau soupire.

Heureusement que je n'ai pas dormi, la nuit aurait été vraiment pas confortable. A quel moment Ivory s'est dit que ce serait une bonne idée de planquer autant de lingots d'or derrière mon oreiller !? Les mains sur les hanches, je ravale ma fierté et doit admettre la réalité : je vais en avoir besoin pour nourrir tout ce beau monde. L'or d'Ablydan … quelle horreur. Je déplace un à un les lingots pour les glisser derrière les livres de ma bibliothèque. Je promène mes yeux au passage sur les tranches, certains ont l'air intéressants.

Les premiers contours de l'île, notre première escale, se dessinent. Une certaine émotion m'envahie alors que je vois un paysage inconnu apparaitre sous mes yeux. Ivory m'a dit qu'il s'agissait d'une petite île peu riche, mais dans laquelle nous pourrions trouver ce qu'il nous faut pour poursuivre le voyage.

C'est rigolo, elle a la forme d'un nœud papillon et ses montagnes rougeâtres doivent être recouvertes d'érables ! Je la trouve déjà magnifique et l'envie me picore partout d'aller l'explorer.

- Tu devrais retirer ça …

Marco abaisse le col de mon manteau de capitaine.

- Pourquoi ?

- La Marine a des espions partout, s'ils nous repèrent ici, j'ai peur qu'ils comprennent où nous allons. Tant que tu n'as pas ton navire, je suis d'avis de faire profil bas.

J'avoue que même si elle ne me plait pas, cette idée est parfaitement raisonnable.

Je soupire en déposant sur le lit de ma cabine ce beau manteau blanc confectionné par Barbara. Je lui ai promis d'en prendre soin, ce qui l'avait largement fait rire.

« tu ne sais donc pas ce que c'est que d'être un pirate, petite ! »

Impossible de dire le contraire.

Je change donc de tenue et enfile un short coloré couvert de broderies et un t-shirt blanc orné d'une libellule dans le dos. Je chausse également des sandales en cuir et réajuste mon chignon. Comme ça, j'ai vraiment l'air d'une gamine. Personne ne pourrait concevoir que je puisse représenter une menace en quoi que ce soit. Je n'ai plus la dignité de Capitaine que m'apporte mon manteau.

Sur le pont, tout le monde s'affaire à la manœuvre d'amarrage puisqu'Ivory a reçu l'autorisation des sémaphores. J'ai lancé les cordes et nous participons tous à accoster. Une fois à quais, une petite foule nous attend, des commerçants nous crient des réductions, des produits. Je comprends alors que je commerce ne doit pas être florissant.

J'ai pris soin de confier un lingot à Marco qui va se charger de faire le change de manière la plus discrète possible. Milo et Izou sont restés à bord, histoire d'accueillir ceux qui tenteraient de piller notre navire.

Même s'il est petit, le port est plus important que celui de mon île. Toute la rive est parsemée d'échoppes odorantes et dont l'on entend des voix s'échauder. Il y a pas mas de passage et l'une des brouettes a failli me roule sur les pieds. Les gens de cette île sont simplement vêtus, la plupart ont les jambes nues pour faciliter leur travail et je remarque le symbole de la feuille d'érable rouge qui flotte sur tous les drapeaux et fanions.

Ivory accompagne Loukhass sur le marché qui trône un peu plus haut sur une petite place, pour qu'il ne se fasse « pas avoir ». Marco ayant pu procéder au change, nous restons discrets quant à la quantité d'or qui remplit nos poches. Mieux vaut ne pas attirer l'attention.

J'en profite pour aller me promener dans les petites rues du centre. Les pavés ne sont pas réguliers et des gouttières tiennent lieu de trottoir. Le pauvre type devant moi s'est pris un sceau vidé du troisième étage sur la tête, je ne veux même pas savoir ce qu'il contenait…

J'accélère le pas et très vite, une petite mélodie raisonne dans les rues agitées.

Je tends l'oreille pour la suivre et je me retrouve assez vite devant le pignon d'un bar tout en bois.

Derrière la vitre, la noirceur ambiante m'empêche de distinguer clairement ce qu'il se passe à l'intérieur, je décide donc de pousser la porte pour rentrer.

J'ai terriblement envie d'entendre encore plus fort cette mélodie si agréable.

Mes doigts se posent sur la porte et je pousse pour l'ouvrir.

- Oye.

La main de Marco me bloque, il se tient derrière moi et m'attrape par la taille.

- Qu'est-ce que tu fais !? je veux rentrer !

- C'est pas ce que tu crois, regarde bien, oye.

Il décale mon menton de son autre main et claque des doigts près de mon oreille. Le bruit sonne comme une détonation qui me tire de ma trance alors même que je n'avais pas conscience d'être hypnotisée ! Je distingue alors clairement la réalité.

Il n'y a pas de bar, pas de vitre, juste un type assis en tailleur avec un nez très long et perforé. A chacune de ses respirations il expulse des sons de son nez-flûte. Ses yeux affutés, autant que ses dents, me fixent avec envie. Je ne sais pas ce qu'il m'aurait fait, mais là encore, je ne veux pas le savoir.

Marco m'attrape par le bras pour m'attirer plus loin, là où je n'entends plus cette musique.

- T'es encore trop naïve. Me dit-il.

- Et jeune, et inexpérimentée, ça va je connais la liste.

J'ai vraiment la sensation de m'être faite bernée ! Je viens à peine de débarquer de mon premier voyage et voilà que je tombe dans le panneau… Mes poings se serrent, je suis furieuse.

- Y'a « susceptible » aussi sur la fameuse liste, oye ?

Je soupire et mes épaules s'affaissent. J'attrape le bras de Marco et le tire en marmonnant entre mes dents.

- Pardon ? j'ai pas bien entendu, oye.

- Merci …

Le phénix éclate de rire tandis que je nous ramène vers le port, sans m'arrêter de râler. Mon orgueil en a pris un coup.

- Ohé ! on se fait une p'tit bouffe ? J'ai vu des trucs qui ont l'air pas mal !

Ivory est adossée contre un des piliers de pierres qui encercle les arcades du port, Loukhass est avec elle.

- On a déposé des provisions sur le bateau comme ça Izou et Milo ne mourront pas de faim ! ça vous dit ?

Elle me pointe du doigt la devanture d'une taverne « Le Crocheteur », j'hoche la tête et nous nous y dirigeons tous les quatre. A l'intérieur, des tonneaux servent de chaise et les tables n'ont pas vu l'ombre d'une éponge depuis des lustres, mais il règne une bonne odeur de ragouts. Nous prenons place et Ivory s'empresse de commander de l'alcool local.

Loukhass reste un peu prostré, il ne me regarde pas, je crois qu'il n'a toujours pas digéré le fait que je n'ai pas mangé le petit déjeuné qu'il avait préparé. La serveuse (une grosse madame-poisson avec des mains palmés et collantes) se contente de nous déposer une gigantesque bouteille au centre de la table.

Les verres sont donc en option…

- Mouhahah ! ces rustres ! aaah ça m'avait manqué !

Ivory arrache le bouchon de la bouteille avec ses dents et commence à boire le liquide (je crois qu'il y a des morceaux dans la fond … je crois).

- POUAH ! ça débouche mais c'est bon !

Elle repose bruyamment la grosse bouteille sur la table avant de se vautrer encore un peu plus sur son tonneau-siège.

- Eh là ! le compte est pas bon ! t'as essayé de me voler !?

On entend alors un (gros/grand/pas beau) type derrière le comptoir du bar râler. Je me retourne et m'aperçois que ce gros-grand-vilain a attrapé le col d'un autre type et s'apprête à l'envoyer voler.

- Lui manque combien ?

Je m'accoude au comptoir et fixe le patron.

- Qu'est-ce qu'il t'arrive minette ? tu veux payer à sa place ?

- Ça dépend, combien il lui manque ?

- 150 soul.

L'équivalent de 1,5 Berry, il allait frapper un type, pour 1,5 Berry. Je m'en vais chercher une pièce de 5 Berry auprès d'Ivory et la pose le comptoir. Le patron s'empresse de l'attraper et libère ainsi au passage le type à capuche, avant de retourner dans l'arrière-boutique. Du coin de l'œil j'aperçois la seule « table » où traine un verre, surement celle du type à capuche, il n'a pas mangé.

- Viens.

Je lui attrape le pan de sa cape et le tire jusqu'à notre table.

- Héhé ! t'as dû avoir une sacrée frousse !?

Ivory lui tend la grosse bouteille et il rabat sa capuche. Nous découvrons alors qu'il porte une espèce de turban qui le recouvre le visage et des lunettes étranges.

- Tu viens d'où ? S'interroge Marco.

- D'une île plus au sud, mon peuple vit dans le désert.

- Oh, c'est pour ça que tu portes ces turbans ? Demande Ivory.

- Oui.

La voix de l'inconnu est douce, un peu aiguë, sans doute est-il jeune, et inexpérimenté, comme moi. La grosse madame dépose sur notre table un assortiment de plats divers, ils sentent bons !

- Régalez-vous !

Je place mon assiette devant l'inconnu et commence à le servir. Soudain, j'entends la fourchette de Loukhass cogner contre son assiette.

- Pourquoi tu manges pas !?

Des larmes commencent à perler de ses yeux et je suis assez décontenancée.

- IL FAUT MANGER !

Les yeux jaunes du cuisinier me lancent des éclairs.

- Pardon Loukhass, c'est juste que je n'en ai pas besoin c'est tout…

Il me pointe avec le dos de sa cuillère.

- C'est pas qu'une question de besoin ! c'est aussi du plaisir !

Je soupire et range mes bras sous la table, entre mes cuisses.

- Manger c'était pas vraiment un plaisir, avant. Quand je vivais à Ablydan, en tant que domestique, je … enfin … personne ne me donnait à manger. Donc j'ai arrêté. C'est tout.

Ivory soupire et me regarde pleine de tendresse.

- C'est vrai que Madame t'avait changé de chambre délibérément, pour t'exclure de la communauté. Tu n'avais plus accès ni à la nourriture, ni aux salles de bains…

Je respire profondément pour ne pas me laisser submerger par la colère et je tente d'afficher un sourire. Je ne veux plus être l'esclave de ce passé. Puis, une fourchette fumante entra soudainement dans mon champ de vision. L'inconnu tremblote en me tendant une fournée odorante.

- Tu dois manger.

Sa voix chevrote comme s'il était en train de pleurer mais le tissu qui cache son visage m'empêche d'apercevoir ses yeux. Comme un réflex, ma bouche s'ouvre doucement et il y place la nourriture avec une délicatesse que je ne lui aurais pas soupçonnée. Avec une habilitée certaine, il va chercher une autre cuillérée et me nourrir à nouveau.

Les mains coincées sous la table entre mes cuisses, je me laisser faire docilement par cet inconnu.

Suis-je encore hypnotisée ? Aucune idée, mais en revanche, le ragoût est très bon !

Tous ensemble de retour sur le port de l'île, Ivory s'adresse au type à capuche.

- Tu te dois te rendre où ?

- Bien à l'ouest.

Il désigne sa petite embarcation de fortune (une barque avec une toute petite voile) et je me demande alors comment il a fait pour parvenir à naviguer jusqu'ici.

- Nous pouvons te déposer un peu plus loin, avec de bifurquer vers un archipel, ça te va ?

L'inconnu prend le temps de réfléchir puis les verres noirs de ses grosses lunettes en métal semblent me considérer.

- D'accord.

C'est ainsi que l'inconnu, Marco et Loukhass chargent la barque sur notre navire. Milo l'énervé refusant catégoriquement d'aider « puisque vous avez mangé un vrai repas, VOUS ! ». Puis nous reprenons la mer vers une nouvelle destination.