Chapitre 17
_ Hide! appela doucement Rumiko, en larmes et bouleversée.
_ Il est dans le cirage, lui dit gentiment Genzo, lui prenant le bras et la faisant se relever. Ne t'inquiète pas, il va bien. Il a pu bouger, et on a entendu sa voix pour la première fois depuis qu'on est entrés ici. Il va bien, Rumi.
Sa sœur se tourna dans ses bras et pleura d'émotion, sous le regard attendri de Natsumi. Celle-ci était immensément soulagée que son frère soit tiré d'affaire, mais elle avait la rage. Elle en avait assez de se plier au petit jeu mortel du patron du tigre d'argent, et à présent que la course contre la mort était terminée, ils pouvaient enfin passer à la contre-attaque.
Elle alla près de son frère, soutenue par Masao, et l'examina. Il respirait enfin normalement, et ne resterait pas inconscient très longtemps.
_ Bon, dit-elle en se redressant. Ça va, le problème est réglé. Il va revenir à lui dans quelques minutes. Où est-ce qu'on en est?
_ Il reste trois animaux, lui répondit Masao. Le tigre blanc, le deuxième tigre du Bengale et le deuxième grizzli. Même si on n'a plus besoin de les trouver, il faut qu'on reste vigilants si eux nous trouvent.
_ Et maintenant on va affronter le tigre d'argent, selon Iwagaki, dit Genzo.
_ Il faut s'attendre au pire, ajouta Rumiko en s'écartant de son frère et en essuyant ses joues.
_ Ce lâche ne se pointera pas lui-même, dit Masao d'un ton méprisant. Il enverra ses hommes au casse-pipe.
_ Bien vu, mon jeune ami! résonna la voix d'Iwagaki parout autour d'eux, réveillant Hideyuki en sursaut. Je vous félicite! Je dois avouer que je ne m'attendais vraiment pas à vous voir encore en vie à ce stade. Mais vous avez triché avec vos fléchettes et vos revolvers. L'incapable qui vous a fouillé avant le jeu a payé cette négligence de sa vie, bien évidemment. Et vous n'êtes pas au bout de vos surprises! Je vous ai concocté tout un merveilleux programme de divertissements en tous genres. Maintenant que les animaux ont échoué, la technologie prend le relais. Bonne chance!
La voix honnie s'éteignit, mais Natsumi entendit un bourdonnement dans l'air, et elle vit que les murs les entourant bougeaient. Hideyuki, encore à moitié dans les vapes, cria soudain:
_ À terre!
Elle ne discuta pas et se jeta au sol, se couvrant la tête de ses bras. Juste à temps. Une rafale d'arme automatique fendit l'air au-dessus d'elle, et elle entendit un déclic caractéristique, mais sous elle.
_ Une mine! hurla-t-elle.
_ Ne bouge pas! s'écria Masao. Gen!
Le géant rampa vers elle avec précaution, et écouta. Au bout de trois secondes il dit:
_ Tu l'as activée. Surtout ne fais pas un geste. Je vais la désamorcer.
_ Gen, tu... commença Hideyuki qui avait tourné la tête vers eux, très angoissé.
_ C'est mon domaine, Hide, le coupa le fils Ijuin. Fais-moi confiance.
Natsumi soupira et essaya de se détendre, s'en remettant à son cousin. Celui-ci dégagea doucement la terre sous son ventre, et put atteindre la mine. En quelques secondes il la neutralisa et la retira de sa gangue de boue. Natsumi respira un grand coup. Elle avait vraiment eu chaud.
_ Et voilà, dit Genzo, mettant la mine dans son sac après avoir retiré le détonateur. Une bonne chose de faite.
_ Merci Gen, le remercia-t-elle sincèrement. Quel pourri, ce Iwagaki! Comment on va faire, maintenant?
_ Vous rappelez-vous de ce qu'on s'est dit sous le cerisier? demanda sombrement Hideyuki qui s'était assis. On ne peut pas les laisser gagner.
Natsumi se rappelait, et son estomac fit un nœud désagréable. Ils devaient triompher, à n'importe quel prix. Mais elle ne voulait pas perdre un membre de sa famille. Autour d'elle les mines étaient graves, les traits creusés. Ils étaient au pied du mur.
_ Et que veux-tu qu'on fasse? rétorqua Masao d'un air agressif. On va tous mourir si on ne se tire pas vite d'ici.
_ Pas de ça, Masa, dit Hideyuki qui se leva et observa les alentours. On doit aller jusqu'au bout.
_ Et qui est-tu pour décider ça tout seul? répliqua le blond qui se leva à son tour et fit face à son cousin qui se rembrunit. Je n'ai pas envie de me faire tuer pour une histoire vieille de quatre ans et une vengeance débile. J'aime Natsumi et je tiens à vivre pour prendre soin d'elle.
Natsumi se sentit rougir d'un coup. Masao l'aimait. Ce n'était pas la déclaration la plus romantique qui soit, loin de là, mais cela lui donna tout de même un coup au cœur. Cependant en face de lui Hideyuki prit un air mauvais. Et elle savait que cela allait mal se finir.
_ Laisse Nat en dehors de ça, menaça son frère. Ce n'est pas à toi de prendre soin d'elle pour l'instant. Elle n'a que douze ans, et elle est trop jeune pour être avec toi.
Natsumi sentit la moutarde lui monter au nez. Il dépassait les bornes. Elle parla, devançant Masao:
_ Dis-donc, Hide, tu permets que je décide de ce qui est le mieux pour moi, ou est-ce trop te demander? Je fais ce que je veux! Si je veux être avec Masao, ça ne regarde que lui et moi! D'accord, je n'ai que douze ans, mais Rumiko aussi, je te signale! Alors tu devrais la fermer, grand frère!
_ Ne me parle pas comme ça! s'énerva son frère, perdant son calme. Je ne pense qu'à ton bien! Et Rumiko et moi, ce n'est pas pareil! J'attendrai qu'elle soit prête pour qu'on sorte ensemble. Je l'aime, mais je n'exigerai rien d'elle. Et je ne suis pas sûr que Masa attendra avec autant de patience.
_ Mais enfin, pour qui me prends-tu? rugit Masao, hors de lui. Je saurai l'attendre, moi aussi, qu'est-ce que tu crois?
_ C'est bas, Hide, gronda Natsumi, furieuse. Surtout pour toi qui parles comme Papa alors que tu n'es même pas fichu de faire mieux que lui! Tu es exactement pareil que lui! Alors balaie devant ta porte, grand frère! Je n'ai pas de leçon à recevoir de toi!
_ Je vous en prie, calmez-vous! intervint Rumiko, au bord des larmes et se plaçant à côté de Hideyuki qui lui prit la main, tremblant de fureur. Ça ne sert à rien de se disputer, on fait le jeu de l'ennemi. On doit rester soudés.
_ J'attends des excuses, exigea Masao, buté. Je ne permets à personne de douter de mes intentions.
_ Je ne fais qu'énoncer la vérité, Masa, asséna durement Hideyuki. Tu es l'inconstance et la frivolité personnifiées. Je ne te fais pas confiance pour ce qui est de ma sœur.
_ Tu vas trop loin, fils de pute! s'écria Masao, furieux.
_ Je t'interdis d'insulter ma mère! hurla Hideyuki qui se précipita sur son cousin et leva son poing pour le frapper.
Natsumi, en colère et effrayée, ne put réagir à temps pour retenir Masao qui voulait en découdre. Rumiko, aussi chamboulée qu'elle, n'avait pas pu retenir Hideyuki non plus. Les deux cousins allaient en venir aux mains lorsque Genzo s'interposa. Il les attrapa chacun par la peau du cou et les souleva de terre, réduisant à néant leurs vélléités batailleuses.
_ On se calme! tonna-t-il en les reposant à terre. Hide, tu es allé trop loin. Présente tes excuses immédiatement.
_ Jamais! rugit le fils de Ryo, vert de rage. Cet enfoiré n'est pas digne de ma sœur!
_ Je suis assez grande pour décider du cours de ma vie, Hide! ne put-elle s'empêcher de lui crier. Si tu es trop borné pour l'accepter, j'aurais peut-être mieux fait de te laisser à ton triste sort!
Elle se mordit aussitôt les lèvres et les larmes s'accumulèrent dans ses yeux. Cette fois, c'était elle qui avait dépassé les bornes. Et son frère l'avait bien compris. Très pâle, tremblant de fureur, il lui cracha amèrement:
_ Oui, on dirait bien que ça aurait été mieux pour tout le monde si j'étais mort. Mais je suis en vie. Merci pour ça, et bonne chance. Rumi, je m'en vais. Tu es la bienvenue si tu le souhaites.
Il tourna les talons après avoir jeté un dernier regard meurtrier à sa sœur, et Rumiko le suivit, sanglotant et se retournant fréquemment. Une fois qu'ils eurent tourné au coin du mur le plus proche, Natsumi laissa libre cours à son chagrin. Elle s'effondra à genoux au sol, sanglotant dans ses mains, et très rapidement elle sentit les bras musculeux de Masao l'entourer tendrement.
_ Oh, Masa, qu'est-ce que j'ai fait?
_ Tu as fait ce qu'il fallait, la rassura-t-il. Et moi aussi. Je n'en suis pas fier, mais il fallait mettre cartes sur table. Ton frère est têtu, mais il comprendra. Ils reviendront, ne t'inquiète pas.
_ Et s'ils meurent à cause de moi? pleura-t-elle sur son épaule, ouvrant grand les vannes au torrent de ses émotions trop longtemps contenues.
_ Ils ne vont pas mourir, lui murmura-t-il à l'oreille. Rappelle-toi du plan, Nat. Ils ne vont pas mourir.
_ J'ai été si horrible avec lui!
_ Tes mots ont dépassé ta pensée. Il te pardonnera.
_ Tu sais à quel point il est rancunier. Il ne me pardonnera jamais.
Elle pleura longtemps sur l'épaule de Masao qui ne se plaignit pas, mais la consolait et l'étreignait tendrement. À côté d'eux Genzo ne bougeait pas, perdu dans ses pensées, et surveillait les alentours à l'affût du moindre danger.
L'après-midi était bien avancé quand ils se mirent en route à leur tour, à l'opposé de Hideyuki et Rumiko. Natsumi ne pouvait s'empêcher d'avoir peur pour eux. Ils risquaient la mort à chaque instant, et maintenant qu'ils étaient séparés, le danger était encore plus grand si l'ennemi en profitait.
Natsumi se dit qu'ils avaient de la chance d'avoir Genzo avec eux. Il désamorçait les mines aussi facilement que s'il décapsulait des bières, et bientôt chacun en eut un bon stock dans son sac. Ils devaient aussi éviter les armes automatiques, les rayons laser qui déclenchaient des pièges élaborés, et les pièges normaux. Elle faillit se retrouver empalée par une herse en début de soirée, mais Masao la tira hors du traquenard à temps. Une autre fois, ce fut elle qui le sauva en le forçant à se coucher pour éviter une volée de carreaux d'arbalète. Et une autre fois encore, elle retint Genzo qui allait mettre le pied droit dans un piège à loup.
Le soleil était couché quand ils s'arrêtèrent pour la nuit. Ils trouvèrent un pan de mur contre lequel s'appuyer et qui les abritait du vent qui soufflait. Ils mangèrent leur part de viande et burent un peu d'eau, et s'installèrent du mieux qu'ils purent.
Genzo s'endormit tout de suite, et Masao resta en alerte pour le premier quart. Ils n'avaient pas échangé plus de quelques mots depuis la dispute. Natsumi savait qu'ils devaient parler, mettre les choses à plat, mais elle n'osait pas. Elle ne voulait pas gâcher leur proximité et leur amitié. Ce fut lui qui commença, ce dont elle lui sut gré:
_ Nat, je peux te parler?
_ Bien sûr, Masa, dit-elle en levant les yeux vers lui.
Elle était roulée en boule, se protégeant du froid du mieux qu'elle pouvait, et vit qu'il frissonnait. Sa veste avait été déchirée par la panthère, et son dos devait le faire souffrir, mais pas une plainte ne s'échappait de ses lèvres. Il était fort, aussi fort que son frère. Elle lui demanda:
_ Comment va ton dos?
_ Je ne m'appuie pas dessus, avoua-t-il avec un petit sourire. Mais ça va. Et toi?
_ J'ai froid, admit-elle.
Aussitôt il s'allongea près d'elle et, se collant dans son dos, la prit dans ses bras. Elle se sentit tout de suite beaucoup mieux. Il dégageait une chaleur bienvenue, et bientôt ses tremblements cessèrent. Elle dit:
_ J'ai chaud, maintenant. Merci, Masa.
_ Je t'en prie, Nat. Tu comptes tellement pour moi.
Elle se tendit un peu, et il le sentit. Il dit, clairement nerveux:
_ Nat, je sais que la manière dont j'ai annoncé que je t'aimais est loin d'avoir été la meilleure, et j'espère que tu me pardonneras. Mais c'est la vérité. Je t'aime de tout mon cœur et de tout mon être. Et je comprendrai si tu n'éprouves pas les mêmes sentiments que moi. Mais je ne pouvais plus me taire. Pardon.
Elle garda le silence quelques secondes, réfléchissant à sa réponse et analysant ses émotions. Elle éprouvait quelque chose pour lui. De l'amour peut-être, mais elle n'en était pas encore certaine. Et elle se devait d'être honnête avec lui. Alors elle pesa soigneusement ses mots:
_ Masa, j'éprouve un sentiment que je ne connais pas pour toi. C'est plus que de la tendresse ou de l'affection, et ça fait battre mon cœur quand je te vois. Mais ça ne fait qu'une journée. Avant ce jeu maudit tu étais simplement mon cousin et un ami très proche. Je ne sais pas où j'en suis. Je ne peux pas te dire que je partage tes sentiments, car je n'ai aucune idée de ce que je ressens. J'espère que tu voudras bien m'accorder du temps. Quand tout sera terminé, j'espère que j'y verrai plus clair. Alors c'est à moi de te demander pardon.
_ Jamais, la contra-t-il doucement. Prends tout le temps qu'il te faudra, Nat. Je sais être patient. J'attendrai ta décision, et je la respecterai.
_ Un vrai gentleman, sourit-elle, le faisant rire doucement. Merci, Masa.
_ De rien, ma belle.
Elle rougit. C'était la première fois qu'il l'appelait ainsi, et elle devait avouer qu'elle aimait bien. Il ressemblait à son père comme ça, charmeur et poli, mais avec cette retenue qu'il avait hérité de la douce Kazue. Et sans s'en rendre compte, elle s'endormit dans ses bras.
Elle rêva de Hideyuki et Rumiko, affolés et courant comme des dératés, poursuivis par le tigre blanc qui galopait après eux et les rattrapait. Dans son cauchemar, ils se jetèrent dans une crevasse providentielle juste au moment où le tigre bondissait pour les tuer, et disparurent sous terre. Le tigre, furieux, rugit et se mit à gratter frénétiquement la terre autour de l'entrée, déterrant tout un réseau de câbles électriques. Un coup de patte trop puissant et un arc électrique jaillit, l'électrocutant sur le coup, tandis qu'alentour des armes automatiques se déclenchèrent avant de se désactiver, des mines explosèrent, des pièges se déclenchèrent, et deux hurlements retentirent avant d'être étouffés par l'amas de terre qui s'affaissa sur l'entrée de la crevasse.
_ Hide! Rumi! hurla-t-elle en se redressant d'un bond, en nage et paniquée.
_ Nat! dit Masao dans son dos, l'entourant de ses bras réconfortants. Du calme, tu as fait un cauchemar. Ce n'est rien.
_ Non, ce n'est pas un cauchemar! s'exclama-t-elle, sautant sur ses pieds et ramassant son sac. C'est vraiment arrivé! Ils sont ensevelis sous la terre! Il faut qu'on les sorte de là!
_ Nat, dit calmement Genzo, assis contre le mur à trois mètres d'eux, apparemment en pleine garde. Tout va bien, il ne s'est rien passé. C'est le calme plat, je t'assure.
Juste à ce moment, tous les pièges et les mines autour d'eux se déclenchèrent, provoquant des explosions en chaîne dont le souffle les projeta au sol. Elle atterrit pile sur une pierre et se cogna brutalement la tête. Sa vue se brouilla, mais elle resta consciente. Elle avait juste l'impression qu'une volée de cloches s'était mise en branle dans sa boîte crânienne, et était complètement désorientée.
_ Nat! lui parvint la voix inquiète de Masao de très loin. Nat, tu m'entends? Nat!
_ Je... Je vais bien, articula-t-elle avec difficulté, attendant que la terre veuille bien cesser de tanguer. Masa... ils sont en danger.
_ Je te crois, dit-il tandis qu'elle arrivait enfin à fixer son attention sur son visage tourmenté. Il faut qu'on les retrouve. Mais d'abord, laisse-moi voir ta tête.
_ Qu'est-ce qu'elle a, ma tête? Aïe!
Il avait touché le côté droit, et elle ressentit une vive douleur. Il l'examina pendant quelques secondes, et Genzo arriva dans son champ de vision, l'air indemne mais troublé. Masao lui annonça:
_ Tu as une belle entaille qui saigne bien. Je ne sais pas faire des points, alors je vais juste te bander la tête. On verra ça avec Rumiko.
_ Hide aussi sait faire, grimaça-t-elle tandis qu'il lui appliquait une compresse sur sa blessure puis un bandage serré autour de sa tête. Ça va, Gen?
_ Oui, acquiesça ce dernier. Juste une bosse sur le crâne. Qu'as-tu vu?
_ Hide et Rumi fuyant le tigre blanc, se remémora-t-elle en frissonnant. Ils ont sauté dans une crevasse. Le tigre a creusé pour les suivre, il a touché des câbles électriques, et tout a explosé. Le terrain s'est affaissé sur eux. Il faut qu'on les trouve!
_ Ne t'inquiète pas, voulut l'apaiser Masao qui fixa son bandage avec un adhésif. On va les trouver. D'après ce que j'ai vu, les explosions ont débuté par là-bas.
Il désigna l'ouest de leur position, et Natsumi vit un nuage de poussière flotter au-dessus d'un bois épais à environ un kilomètre de distance.
_ On y va! s'écria-t-elle, oubliant toute douleur dans sa cheville et sa tête, focalisée sur le sauvetage de son frère et sa cousine. On court!
_ Nat, tenta de la raisonner Masao pendant qu'il la suivait, courant à un rythme soutenu. Tu as une entorse et une commotion cérébrale! Ne cours pas, tu vas aggraver tes blessures!
_ Le temps est compté, répliqua-t-elle d'un ton sec, accélérant l'allure et ignorant sa cheville qui protestait douloureusement.
Il se tut et se contenta de la suivre, et elle en profita pour regarder autour d'elle. Apparemment le tigre avait fait ce qu'eux voulaient faire: il avait réussi à désactiver tous les pièges de l'arène. Si en plus le système électrique avait complètement grillé, neutralisant les caméras et micros, alors ce serait la cerise sur le gâteau. Mais l'angoisse lui tordait les tripes. Elle ne voulait pas que ses dernières paroles pour son frère soient le souhait de sa mort. Elle ne pourrait pas vivre avec ça sur la conscience.
Au bout de quelques minutes, après une course d'obstacles au-dessus de branches, de pierres et de buissons, ils arrivèrent à la zone affaissée. Elle vit le cadavre du tigre blanc, noirci par l'électrocution, et distingua l'entrée de la crevasse.
_ Hide! hurla-t-elle. Rumi!
_ Par ici! entendit-elle Hideyuki crier. On est en bas! Rumi est blessée!
Elle commença à dégager l'accès de la terre et des rochers qui le recouvraient, et Masao et Genzo se joignirent à elle. Bientôt le passage fut assez large, et elle descendit dans la crevasse, agrippant la corde tenue fermement par les garçons. Elle avait pensé à la lampe de poche que Genzo avait gardée, et l'alluma en touchant terre.
_ Par ici, Nat!
Elle se tourna vers la voix de son frère et braqua sa lampe vers lui. Il était à genoux au sol, soutenant Rumiko qui était évanouie et avait tout le côté gauche de sa tête en sang.
_ Aide-moi, je t'en prie! la supplia Hideyuki, plus bouleversé qu'elle ne l'avait jamais vu. Elle n'a pas repris connaissance depuis qu'on a détruit le système électrique. Elle s'est pris un arc.
_ Est-ce qu'elle respire? lui demanda-t-elle, essayant de garder la tête froide et allant s'agenouiller aux côtés de la jeune fille, lui tâtant délicatement le torse.
_ Oui, mais faiblement.
_ Au moins, elle n'a pas fait d'arrêt cardiaque, le rassura-t-elle. Laisse-moi voir sa tête.
Elle dirigea le faisceau de la lampe vers la tempe de Rumiko et vit que les dégâts étaient plus impressionnants que sérieux.
_ Rien de grave, dit-elle avec soulagement. Il y a beaucoup de sang, mais elle va s'en remettre très vite. Par contre, dès qu'on sort d'ici elle file à la clinique. Si elle a été traversée par un arc électrique, il lui faudra subir une batterie de tests pour vérifier son état interne.
_ Et c'est grave? s'enquit son frère dont la voix tremblait dangereusement.
Elle ne voulait pas lui mentir, alors elle dit:
_ Ça peut l'être.
Elle le vit pâlir encore davantage, et ses yeux se fermèrent. Il avait l'air de souffrir terriblement, et elle-même se sentait très mal. Elle lui avait dit des horreurs, et là il était visiblement mort de peur pour celle qu'il aimait. Il murmura:
_ Je ne peux pas le pardonner.
