Le bleu de ses yeux.

John

Deux yeux bleu acier, un cri, des larmes. L'ancien docteur se réveilla en sursaut perdu dans un énième cauchemar.

Il en était à ce point, qu'il se levait chaque matin en sueur et reprenant ses vieilles habitudes. Il vivait en quelque sorte, prenait son petit déjeuner, se lavait et, seule chose nouvelle, il allumait ensuite sa première cigarette. Il lisait le journal et consultait son blog presque comme si de rien était. Presque.

Elle était là, sa douleur, et quand, ce matin là, il vit l'article sur le démantèlement de son groupe, il sentit son cœur se serrer un peu plus encore.

Il avait finalement tout perdu. Absolument tout. De ta faute connard, c'est de ta faute!

Il savait que s'apitoyer ne servirait à rien. Il le sentait au plus profond de son cœur, il n'y avait plus rien pour lui.

Ils étaient assis à Baker Street, il regardait les cernes s'étendre sous les yeux de Sherlock. Plus amaigri que jamais, plus pâle, maladif .

Il sentit les larmes lui piquer les yeux mais les ignora, ce n'était pas à lui de pleurer, il n'avait pas le droit.

Aucun des deux n'osait briser le silence inconfortable qui planait sachant que la suite risquait d'être encore pire.

Mais John se devait de dire quelque chose, n'importe quoi qui fasse parler l'homme en face de lui.

«-Ce que je.. j'ai fait ce jour-là, ce qu'il s'est passé… Je… je ne pourrais pas… je ne pourrais jamais…

Sa voix se brisa sans qu'il ne puisse finir. Il ne savait pas comment dire les choses, rien ne serait assez fort pour exprimer ses regrets, sa honte et son dégoût de lui-même.

«-Pourquoi?»

Le mot retentit dans la pièce comme une claque. La voix de Sherlock était si faible et éraillée qu'elle avait perdu de sa rondeur et de sa profondeur. Sa gorge se serra, que pouvait-il répondre à ça? La vérité, c'est bien ça la vérité, connard!

« -Pourquoi… Je pourrais dire que je suis un monstre mais ça serait presque trop facile. Je ne l'étais pas et ne le serai plus jamais. La vérité c'est ça que je te dois mais je ne suis pas sûr de la comprendre moi-même et j'aurais l'impression de te donner des excuses,alors que rien jamais ne pourra excuser ce que j'ai fait. »

Il s'arrêta un moment, il n'avait pas bégayé de tout son monologue. Il ne l'avait pas regardé un seul instant. Le voir lui ferai perdre pied, il le savait. Ce fut donc à contre cœur qu'il releva la tête.

Une étincelle venait de s'allumer dans les yeux du génie. Il la connaissait, le Jeu, celui de la déduction. Si faible pourtant. Il était si faible.

«- La vérité me semble en effet être le bon choix. Laisses-moi ensuite être juge de tes paroles.»

Il n'avait plus le choix, la vérité pure simple et nue. Lui-même à cet instant précis n'était pas sûr de ce qui allait sortir de sa bouche. Il inspira longuement, tenta vainement d'essuyer la moiteur de ses mains et d'en arrêter le tremblement. Il commença à parler laissant tout ce qu'il pensait se déverser sans pouvoir s'interrompre:

«- Elle m'a abîmé, cette guerre—il toucha son épaule- pas seulement physiquement, ni en me donnant ce foutu PTSD-il passa sa main sur sa jambe qui avait récemment recommencé à lui faire mal-. Mais plus profondément encore que je ne pouvais imaginer. Je t'ai parlé d'Elham mais je pense, foncièrement que ce n'est que la face cachée de l'iceberg. Les morts, amis ou ennemis, les blessures, la réalité du monde. Elle m'avait déjà retiré la moitié de ce que j'étais. Mais ça ne serait qu'excuses.»

Il inspira de nouveau sachant qu'il allait évoquer la partie qu'il n'assumait pas encore.

«- Puis quelque chose a changé. Toi. Tu as tout changé. Tu as bousculé mon monde et a fait de moi l'homme que je voulais être. J'étais vivant, libre et ce qu'on faisait était bien et juste. Tu m'a tiré vers le haut alors que tout le monde pensait que c'était moi qui te rendais meilleur. Tu es devenu mon monde. Ça fait tard pour le dire. Pour te le dire. Mais c'était ça. Toi et moi. Toi. Je ne pourrais compter le nombre de fois où j'ai nié pour nous. Le nombre de conquêtes foirées que j'ai eu à l'époque. Car après tout qu'elle importance avaient-elles alors que j'avais le génial Sherlock Holmes qui m'avait choisi, moi, pour le suivre dans ses enquêtes? C'était tout mon monde, tout ce qui avait de la valeur.

Puis tu es mort. Et le monde s'est écroulé. Bam! Juste comme ça d'une minute à l'autre tu étais là puis plus rien. Je suis militaire, j'en ai connu. Pleins. Je n'aurais pas du mettre si longtemps à m'en remettre et, soyons honnête si il n'y avait pas eu Mary, ça aurait mit encore plus de temps. J'ai été cassé ce jour là. Mais ça aussi c'est des excuses. Ça n'enlève rien…»

Il osa enfin regarder Sherlock et ce qu'il vit le terrifia presque autant que si celui-ci avait un couteau dans le cœur. Le plus jeune semblait dévasté. Des larmes, jumelles à celles que John avait retenues jusque là, coulaient sur ses joues. Il lui indiqua de ce signe de tête que John connaissait par cœur, qu'il pouvait continuer.

«- Et la réalité des choses c'est que tu était vivant. J'avais ce que je voulais. Toi, de retour. Mais au prix d'un mensonge, d'une souffrance que je n'aurais pas du éprouver. Je ne t'ai jamais pardonné. J'avais été cassé. Encore et toujours. Mais cela n'excusera rien. Jamais.»

Il arrivait à parler autant et ne savait pas comment. Il était face à lui et lui déballait tout. Sans hésitation, sans bredouiller un seul instant. Il avait même l'impression de lui faire des reproches. Tout ceci n'avait aucun sens, mais il continua.

«-Et enfin Moriarty, le 5 novembre et Mastre. Toutes ses souffrances absurdes, de ce monde absurde. Mais cet Homme a été trop loin. Il t'a fait changé, toi. Il m'a abîmé encore plus dans le même coup. Mais ce qu'il t'a fait à toi! Te faire dire que tu m'aimais à cet instant précis était intelligent mais si terrible. Je ne pouvais pas te le rendre, pas là, pas comme ça. Il le savait. Il devait savoir que j'étais en colère contre toi, en nous espionnant. Et je ne sais pas pourquoi, et c'est la question qui tourne en boucle dans ma tête depuis lors, tu as soudainement craqué. Pourquoi tu t'es effondré soudainement. Pourquoi tu n'es pas resté froid et distant. Pourquoi tu n'es pas resté le génie, sociopathe hautement fonctionnel, que tu as toujours été. J'ai eu peur du toi désespéré et… amoureux. Je ne pouvais plus te le rendre. Pourquoi…»

Sa voix se brisa encore une fois. Il s'entendait reprocher quasiment les sentiments que Sherlock avait pour lui. Il ne savait pas comment s'excuser. Il ne savait pas quoi faire.

«-Parce que je ne sais pas faire. Parce que ce n'est pas mon domaine. Parce que ce n'est pas raisonnable ou scientifique. Parce que je n'y comprend rien.»

La voix de Sherlock tremblait malgré qu'il essayait de se donner un air froid et détaché.

«- Pardon. Pardonnes-moi. Je t'en supplie. Je ne le mérite pas mais pardonnes moi. Je ne peux avancer sans ça.

-Jamais.»

Le retour à la réalité fut rude. Il n'avait jamais plongé aussi longtemps dans sa propre tête, certains enseignements de Sherlock avaient du servir.

La lumière des révélations qu'il avait eu et la finalité que son cerveau avait inventé ne lui laissèrent plus aucun doute. Sherlock ne devait pas lui pardonner, il ne le méritait pas et tout l'amour qu'il avait pour luj ne servait plus à rien.

Il allait se rendre. Mais pas n'importe comment.

Sherlock

Les yeux bleus profonds de l'Homme qu'il aimait se dessinaient dans son esprit. La surprise de s'être croisé à cet endroit dans le regard.

La tristesse avait comprimé sa poitrine. Que faisait-il là? Sherlock le savait très bien mais ça lui avait fait mal. Et le voir fuir devant lui… C'était normal mais pas plus facile à vivre.

Détestes-le! Il t'a détruit et tu l'aimes encore?

C'était définitif Sherlock haïssait maintenant le concept d'amour là où il n'y avait que de l'indifférence auparavant. Comment pouvait-on choisir de se détruire sciemment comme ça? Car il savait aimer, au fond. Il aimait Mrs. Hudson, Lestrade, Molly, ses parents et même Mycroft plus ou moins. Mais ça avait toujours été plus simple, ce qu'il ressentait pour John était tout sauf simple.

Il voulait revenir à avant, comme si rien n'avait eu lieu mais c'était impossible.

Son seul réconfort consistait en une seule certitude: il s'en voulait. Déjà sa présence en ce lieu et les multiples blessures qu'il présentait faisaient montre d'une tentative d'autodestruction de sa part. Puis il y eut la lueur sans ses yeux: culpabilité. Mordante et profonde. Si Sherlock n'arrivait pas à lui en vouloir, John se flagellait très bien lui-même.

Et ça aurait du être tout. Rien de plus. Du soulagement au mieux. Mais il avait cette boule de tristesse au ventre et lorsqu'il fermait les yeux, il s'agissait d'images de lui enlaçant son ami qui lui permettait de dormir.

Il aurait pu rester un millénaire, enfermé dans le confort et la sécurité de la chambre de son ancien colocataire. Il n'avait qu'à se lever pour les besoins les plus basique. Il ne sortit plus des jours durant. Ne résolu aucune enquête et ne réagit qu'à peine le jour où Greg passa.

Il n'avait plus envie. Plus d'intérêt pour la suite. La drogue, le Travail, rien de tout cela n'avait de sens. Il remettait en question sa vie entière ne se souvenant pas comment il était devenu ainsi.

Il aurait pu tout arrêter mais, dans un reste de conscience, il pensa à Mastre et à l'appel du procès. Le mettre derrière les barreaux serait probablement la dernière chose qu'il ferait, mais aussi la plus importante à ses yeux.

Mrs Hudson

Elle savait où il se cachait. Elle savait exactement dans quel état il était mais elle ne savait pas pourquoi si ce n'est que cela impliquait l'absence définitive de John.

Mais il l'inquiétait vraiment. Beaucoup. Et elle l'avait vu dans pleins de situations, pire les unes que les autres.

La décision qu'elle prit fut risquée mais elle était claire sur ce qu'elle avait toujours pensé. Sherlock avait besoin de John et John avait besoin de Sherlock.

Leur logeuse essaya donc de contacter le médecin. Pendant plusieurs jours, elle tenta de le joindre sans succès.

Et ce fut un cri que poussa Sherlock pendant son sommeil qui la poussa à appeler la dernière personne qu'elle aurait aimé voir ici.

«-Allô? Ici MarthaHudson a l'appareil. J'aimerais parler à Mycroft Holmes.

-Il n'est pas disponible actuellement-répondit une voix féminine-. Dois-je lui faire passer un message?

-C'est Sherlock. Mycroft doit venir rapidement. Et il n'a pas le choix! Je ne lui laisserai pas!

-Très bien Mrs Hudson. Je lui dirai.»

Il ne restait plus à Martha que d'attendre le frère de Sherlock en espérant que Mycroft sache quoi faire.

Mais il n'arriva que bien plus tard et les exclamations de voix qu'elle entendit lui firent penser que la situation ne s'était pas améliorée, bien au contraire.

Martha Hudson aimait Sherlock Holmes et John Watson comme si ils étaient ses propre petits enfants. Mais il étaient souvent à des années lumières d'elle et elle s'en retrouvait une fois de plus totalement dépassée, espérant seulement que la vie leur laisserait enfin la paix qu'ils méritaient.