Bonswar !
Il est un peu méta ce chapitre... En voyant le titre vous imaginez sans doute pourquoi.
Bonne lecture !
Cliché n° 15 : les téléfilms
« J'sais pas c'qu'ils ont les elfes... soi-disant ils sont fatigués donc ils vont dormir tôt.
-À force de courir dans tous les sens... » maugréa Isa.
Faute d'autre occupation, il fixait avec attention une figurine de Père Noël planplan, avec des joues roses et des petites lunettes rondes. Il ne ressemblait pas du tout au chauffeur de bus qui l'avait amené dans ce patelin.
Il comprenait pourquoi Lea racontait ce bobard, cela dit. Quelle étaient les chances qu'il vive dans un trou perdu nommé Chrismas Town et que son père soit un vieux barbu obèse ? D'accord, c'était cocasse. Pas drôle, non, n'exagérons pas, mais cocasse.
« Mouais mais d'habitude en décembre ils sont tous enthousiastes pour regarder des films de Noël, ou faire des jeux de société devant la cheminée en mangeant des cookies, 'fin... Bref. Tu vas pas dormir maintenant toi, hein ?
-Je repousse le moment où je vais devoir monter à l'étage glacial parce qu'un certain aubergiste n'a pas fait son boulot.
-Oh tu sais, j'ai pas vraiment mon diplôme d'aubergiste hein, c'est plus pour dépanner.
-Pour dépanner ? Dépanne mon radiateur alors.
-Je suis à deux doigts de préférer la période où tu faisais la gueule, parce que franchement, tes jeux de mots... »
Ça ne le vexait même pas, parce que ça ne semblait pas agressif ou diminuant. C'était ça, ce qu'on appelait des boutades amicales ? Wow, il aurait crû que ce serait désagréable, mais pas tant que ça. Ç'avait été comme ça toute la journée. Comme une étrange parenthèse dans son existence bien réglée, une impression d'irréalité.
Il essayait de ne pas trop y penser.
« L'hôpital, la charité, tout ça...
-Ah, touché. Tu veux une bière de Noël ?
-Écoute, je ne savais même pas que ça existait.
-Ah bah mon gars, c'est super, tu vas pouvoir découvrir ça ! J'en ai une brune aux marshmallows, elle tue.
-Aux marshmallows ? Ça a l'air dégueulasse. »
Les gens se vexaient souvent lorsqu'il exprimait une telle opinion radicale, mais Lea se contenta de rire.
« Ouais, hein ? Mais t'inquiètes, tu vas voir. Par contre c'est du dix degrés, ça tape.
-Si tu le dis. »
En matière d'alcool, Isa était du genre à se calquer sur l'avis de la personne la plus calée de la pièce. Il aimait bien ça mais pas au point de chercher à retenir les marques ou quoi que ce soit.
Lea disparut dans la cuisine et, faute d'occupation, Isa se laissa tomber sur le canapé. Ils se trouvaient dans la salle de télé, pour changer. Combien de pièces à vivre existait-il dans ce bâtiment, au juste ? Suffisamment, sans doute, pour la ribambelle d'elfes sensés vivre ici. Il avait entendu parler de cette fameuse « équipe A » sans jamais en voir l'ombre. Les elfes dormaient dans une autre maison non loin de là de ce qu'il avait compris. Et ils avaient sans doute le chauffage dans leurs chambre, eux.
« Et voilà ! s'exclama Lea en revenant avec deux verres à bière et deux bouteilles. J'aurais bien sorti celle à la cannelle mais j'crois que mon père avait prévu de se la réserver à la fin de sa tournée des cadeaux.
-Non. Tu ne vas pas me faire croire que le Père Noël boit de l'alcool. »
Les verres tintèrent sur la petite table basse. Lea ramena la télécommande à lui.
« Ben pourquoi pas ? C'est un humain comme les autres. Bon, à part l'immortalité et les pouvoirs magiques, évidemment, mais hein... Tu crois qu'il vient d'où son gros bidon ? Et la longue barbe de métalleux ? Il est grave cool mon papa.
-Mais le Père Noël est fait pour les enfants, il ne peut pas boire d'alcool. »
Lea lui lança le regard qu'il faisait toujours avant de le taquiner.
« Oh ? Aurais-je souillé ton enfance en te révélant cette information, hm ?
-N'importe quoi, rétorqua sèchement Isa en levant les yeux au ciel. D'ailleurs, mes parents ne m'ont jamais fait croire au Père Noël.
-Oh... Non, c'est triste, ça.
-C'est triste de ne pas vouloir me mentir ? »
La seule et unique chose qu'il avait mal vécu dans cette histoire avait été d'endosser le rôle de méchant à l'école. Maintenant adulte, il ne s'expliquait pas la hargne qu'il mettait autrefois à prouver à ses petits camarades que le Père Noël n'existait pas. Ça ne le faisait même pas rire de les voir pleurer, juste... Déjà à l'époque, il se sentait tellement en colère, et il ne savait même pas pourquoi.
« Oh, Isa... Même si ç'avait été un mensonge, ça aide à créer un imaginaire chez les enfants. On a tous besoin de rêver, non ?
-Les rêves, ça ne paie pas le loyer. »
Pendant un moment, Lea eut l'air de vouloir ajouter quelque chose. Isa sentit monter sa tension. Il n'avait pas envie d'entrer dans ce genre de débat, surtout pas ce soir. Heureusement, l'autre se construisit un sourire et retrouva sa jovialité.
« Allez, goûte ça, tu vas voir ! »
Ravi de se focaliser sur autre chose, Isa saisit prudemment le verre, qui sentait la bière, oui, mais aussi le sucre. Il fronça le nez, envoya un regard méfiant à Lea, puis goûta du bout des lèvres. On sentait le goût de marshmallow, mais pas comme si on en avait trempé un dans la bière. C'était plus... subtil. Et étrange.
« T'aime bien ?
-Je ne sais pas. Je ne déteste pas. C'est très inhabituel.
-Ouais c'est la plus atypique qu'on ait ici. Une fois, j'en ai goûté une au cactus et au concombre, mais elle a vite été en rupture de stock et puis bon, je vais pas souvent me réapprovisionner en ville. Euh, pourquoi tu me fixes ? »
Ça, Isa n'en savait rien. Pendant un moment il l'avait juste... écouté sans avoir envie de penser à autre chose. C'était pourtant inintéressant au possible, maintenant qu'il y réfléchissait.
« J'essaie encore de trouver la logique dans ton histoire. J'y crois pas que tu aies osé inventé que le Père Noël buvait de l'alcool.
-Vraiment, Isa ? Bon, ok, les elfes l'ont mal pris aussi quand on a décidé qu'on l'ajoutait au rang des traditions. C'est toujours mon père qui a le dernier mot, mais il a fallu les rassurer pour ne pas qu'ils fassent des crises cardiaques. Un elfe, c'est un peu comme un hamster, c'est fragile à ce niveau-là. Il a été décidé qu'on n'accepterait dans le village que les bières spéciales Noël. Dès qu'on introduit un truc nouveau, ils sont mal à l'aise... Mais comme les humains n'arrêtent pas d'inventer de nouvelles coutumes, ben... Hum. Je me doute que tu te moques de moi, mais c'est quand même super agréable de te voir rire. »
Ah, merde, pourquoi est-ce qu'il disait des choses pareilles ? Il commençait à flirter ou quoi ? Mais non, quel intérêt ? Il se faisait des idées.
« C'est juste... Tu as très bien travaillé ta petite histoire, hein ? Tu as une réponse à tout, et elle est toujours déstabilisante.
-À cause de la différence entre le mythe et la réalité ?
-Je dois quand même demander... hésita Isa. Honnêtement. Si tu laisses un peu tomber ces fables... C'est quoi, ici, au juste ? Une sorte de secte ? »
Le rire de Lea ne parut pas forcé. Soit il jouait bien la comédie, soit il n'était pas vexé de la question. Un véritable leader de secte se serait emporté devant ces accusations, non ?
« Ah ! De ton point de vue, ça doit y ressembler. Je t'aurais bien fait visiter l'usine, si tu ne partais pas demain.
-Je dois vraiment retourner travailler.
-Ah, le capitalisme... Mais non. Pas une secte. Tout est vrai.
-Il y a cette usine, insista Isa. Qu'est-ce que vous y fabriquez ?
-Des jouets ! C'est l'usine du Père Noël. T'as rien suivi, hein ?
-Et le Père Noël est ton père... Pourquoi on ne le voit jamais ?
-Là, on est en décembre, il a pas beaucoup le temps de se reposer. Il est occupé à superviser les elfes le jour. Le soir, il aime bien relire les lettres des enfants. Des fois je l'aide à les trier, y en a de vraiment mignonnes ! »
Isa grimaça. Il n'aimait pas spécialement les enfants. Il ne les détestait réellement que lorsqu'ils hurlaient, cela dit. Est-ce que c'était comme avec les animaux, juste une faible connaissance du sujet ? Bah.
Il se demanda si les rennes avaient froid, dans leurs petits enclos. Sans doute pas. Ne venaient-ils pas justement de régions froides ? Ils avaient trop chaud, alors ? Et pendant les canicules ? Grands dieux, voilà qu'il se faisait du souci pour eux. Beaucoup de souci.
Il reprit une gorgée de bière et sentit l'effet commencer à se manifester. D'ordinaire, il supportait pourtant bien.
« La vache, c'est vrai qu'elle tape.
-Ouais, hein ? On regarde un film ? Y a au moins trois trucs de Noël ce soir. »
Ce disant, il se pencha pour saisir un magazine télé qui confirma ses dires. Qui avait encore des magazines télé chez soi ? Il ne pouvait pas regarder sur internet ? Bon sang. Ridicule. Un peu mignon mais ridicule.
« Lea. Je t'ai déjà dit que je détestais tout ce qui touchait à Noël ? J'ai cru comprendre que tu en avais un peu marre aussi. »
Sourire de con.
« Disons que c'est ta punition parce que tu ne veux pas rester. Hé, peut-être si tu étais là demain, ce serait à ton tour de choisir le film...
-Lea. »
Il lui faisait quoi, là, sans blague ? Isa ressentit l'envie de remuer nerveusement mais n'en fit rien. Trop de self-control pour ça. Heureusement. C'était rassurant de pouvoir se retenir d'exprimer ce qu'il ressentait.
« D'accord, d'accord, j'arrête avec ça. Plus sérieusement, tu verras, ça peut être marrant de commenter les choses ridicules dans certains. On va regarder la six, je l'ai déjà vu celui-là. Ça parle d'une gérante de restaurant qui travaille trop et blablabla. Sinon y a une histoire de prince sur la douze mais j'en ai tellement marre des histoires de prince ! Demyx adore ça alors on les regarde chaque fois qu'il y en a.
-J'ai mon mot à dire ?
-Nan ! »
Muet d'indignation, Isa se mura dans son silence pendant que Lea allumait la télé et que les dernières pubs défilaient, toutes plus ahurissantes de bêtises les unes que les autres. En plus, les guirlandes lumineuses disséminées partout dans la pièce le déconcentraient.
Quand le film démarra cela dit, il ne parvint pas à continuer de bouder bien longtemps. L'autre faisait des blagues toujours au bon moment, et, bon, forcément, une fois sur dix environ, ça faisait mouche.
« Non mais regarde ce type avec son sourire ridicule ! s'exclamait Lea. Il est pas séduisant du tout, on dirait un robot ! Un robot qui ne sait que sourire avec son air niais et ses dents blanches. Pourquoi tout le monde le kiffe ? Y a rien qui va dans ce film. »
Isa haussa les épaules. Il ne s'était jamais posé la question. Pas son genre de mec non plus, mais bon, pas désagréable à regarder pour autant.
« Bah, c'est un choix commercial. Les grands bruns avec un peu de barbe, c'est une valeur sûre.
-Sans doute. Je les trouve très lisses. Genre, ils arrêtent pas de faire style qu'ils ont un passé torturé et blablabla, mais ça transparaît pas dans leur tronche. Bon après, ce genre de films est pas connu pour leur jeu d'acteur.
-Hum.
-C'est bien quand même.
-Tu trouves ? »
Isa trouvait ça un peu télescopé et mal écrit. Pourtant, il se sentait un peu frustré lors des coupures pubs, s'il devait se l'avouer. Sans doute l'alcool qui lui montait un peu à la tête.
Lea fit une drôle de moue, puis commença à expliquer.
« Ok, c'est pas très intellectuel, mais les messages de ce genre de trucs ne sont pas mauvais. Rien de mal n'arrive, ou alors ça ne dure pas. C'est pas éprouvant à regarder et ça finit toujours bien. C'est un peu... Rassurant ? On a besoin de ce genre d'espoir, surtout par les temps qui courent. Tu trouves pas ? Ça fait pas de mal d'y croire. »
Isa décida de ne pas répondre. Il voyait déjà où le scénario se dirigeait : la personnage principale, une jeune femme d'affaire, allait quitter son job stressant et aliénant pour être avec le beau mec insipide. Pouvoir de l'amour, tout ça tout ça. Il n'était pas très sûr d'aimer cette morale. Ce que ça faisait résonner chez lui. Ça le mettait mal à l'aise.
Mais non. Ils n'était pas dans un film, il aimait son travail et il repartait demain. Et Lea n'était pas insipide. Merde, quoi ? Elle tapait vraiment fort, cette bière. L'autre ne parut rien remarquer et continua à déblatérer joyeusement. À un moment, il s'esclaffa sans raison.
« Ça me rappelle... Y a Zexion l'autre jour qui m'a demandé pourquoi on ne voyait jamais de couples homosexuels dans les films. Le pauvre, j'ai pas eu le cœur à lui expliquer l'homophobie. »
Isa fronça les sourcils. Dans quel monde vivait-il au juste pour ignorer ce genre de choses ? Lea intercepta son air perplexe et son expression se fit un peu plus douce.
« Les elfes ne sont pas conçus pour comprendre la cruauté, expliqua-t-il. Et c'est tant mieux. Si on pouvait tous être aussi ignorants... Et puis, il est intelligent Zexion, mais il réfléchit trop. Je voulais pas le décourager, je pense qu'il en pince pour Demyx. Grave chou.
-Je pensais que les elfes étaient conçus juste pour travailler ?
-Oh, nan, heureusement que non. Ce ne sont pas des robots. Ils peuvent développer des sentiments amoureux. Y a Sora et Kairi dans l'équipe A par exemple. Parfois ça arrive après des siècles de coexistence. J'crois qu'ils sont juste très timides pour la plupart ? Ou un peu naïfs. Franchement j'espère que Demyx va comprendre vite, sinon ils sont pas rendus. Mais après... Y a beaucoup d'humains normaux qui sont longs à la détente aussi, tu ne crois pas ? »
Ni l'un ni l'autre ne suivait vraiment le film à présent.
Est-ce qu'il s'agissait d'un sous-entendu ? Qu'est-ce qu'il cherchait ? Non, Lea était trop bête pour s'encombrer de ce genre de subtilités. Ou pas. Il paraissait bête, mais...
« Peut-être que beaucoup d'humains normaux ont trop de choses en tête pour s'encombrer d'une nouvelle source de problèmes, répondit prudemment Isa.
-Ils finissent toujours par ouvrir les yeux, non ? S'ils se laissent le temps.
-Il faut que je me lève tôt demain si je veux rentrer chez moi avant la nuit. Je crois que je vais aller dormir. »
Doucement, Lea hocha la tête, son expression indéchiffrable.
« Ok. Je serais là pour dire au revoir. Tu pars pas en traître, hein ? »
Il y a deux jours, il l'aurait sans doute fait. Ça restait tentant, mais plus pour les même raisons.
« Non, ne t'inquiètes pas. »
Il était tard lorsque Ventus et Zexion revinrent dans la maison réservée à l'équipe B. Xion et Demyx les attendaient, aux aguets, presque les oreilles dressées.
« Alors ? Il a dit quoi ?
-Le patron autorise le plan d'urgence.
-Quand est-ce qu'on commence ? »
Ce fut Ventus qui se fendit d'un sourire machiavélique.
« Les cibles ont déjà été éliminées. »
