15 - Eddy de Pretto
Richard Watson était si fier d'avoir un fils. Il était très heureux que sa femme lui ait donné une fille aînée, et il l'aimait comme une princesse. Mais un fils, c'était presque mieux encore. Il n'aimait pas moins sa fille que son fils, et Harriet avait eu l'amour inconditionnel de son papa gâteau, mais un fils, c'était un mini-lui. Un petit mec. Un petit homme. A faire courir derrière un ballon. À lui apprendre comment être viril.
Il n'aimait pas sa fille moins que son fils. Mais il les aimait différemment. Il les élevait différemment. Depuis toujours, Harriet était une princesse. Une fille. Il demandait à sa femme de lui acheter des vêtements roses, dans des teintes pastel. Des robes à volants, des rubans à mettre dans ses cheveux. Des chaussures vernies.
Depuis toujours, John était un mini-lui. Un homme en puissance. Cheveux courts, du sport à la télé, en vrai, des jeux de garçon.
John se souviendrait toujours du jour où il avait compris que quoi qu'il fasse, il décevrait son père. Il avait sept ans. Et Lola, neuf ans, la plus belle fille de la cour de récré, dont il était fou amoureux, avait refusé les avances maladroites de l'enfant dans la cour de l'école, en se moquant de lui. Il était ressorti de l'école avec son premier chagrin d'amour, et des larmes plein le visage. Son père l'attendait à la sortie de l'école, comme toujours quand il n'était pas de garde.
- Papaaaaaa ! Lola, elle m'a...
- Arrête de pleurer comme ça !
Il n'avait pas eu le temps de finir sa phrase que déjà, son père l'avait taclé en regardant, presque dégoûté, le visage baigné d'eau salée de son enfant.
- Mais papa...
- John, tu es un garçon ! Y'a que les filles qui pleurent ! Je ne veux voir aucune larme glisser sur cette gueule héroïque ! Parce que c'est comme ça, un mec, un vrai !
John n'avait rien répondu, hébété. Il était monté dans la voiture, et ils étaient rentrés à la maison, avec Harriet qui venait de les rejoindre à la sortie de l'école, elle aussi. Harriet, qui lui avait chuchoté en cachette qu'elle était désolée, que Lola était une bêtasse, et que puisqu'elle avait fait du mal à John, ben elle était plus la copine de Harriet, parce que hé, on fait pas pleurer son petit frère comme ça !
John avait eu chaud au cœur du soutien de sa grande sœur. Mais les entrailles glacées par la froideur de son père. Ce jour-là, son incompréhension était totale. Il était triste. On pleurait quand on était triste. Mais il n'avait pas le droit de pleurer ? Quand il pleurerait, son père le regarderait toujours avec cette expression dégoûtée sur le visage, comme s'il avait honte de lui ? Ça faisait mal, pour un petit garçon de sept ans.
Alors bien qu'au fond de lui, son inconscient sache que jamais il ne contenterait pleinement son père, l'enfant prit la décision de ne plus pleurer. De ne plus décevoir son père. De lui obéir en tous points.
« Tu seras un homme, mon fils. Tu seras viril, mon fils ». C'était les credos de Richard Watson. Le petit John était prêt à tout pour les suivre.
Le pilier fondamental de l'homme, selon son père, c'était le sport. Le corps tout sculpté pour atteindre des sommets fantastiques, la force brute, pure, la virilité voyante. Mais pas n'importe quel sport. La gym et la danse sculptaient les corps de manière phénoménale, mais si John avait vu (et adoré) Billy Elliot, son père n'avait pas du tout été sensible au message. La danse, c'était pour les pédés. Et les femmes, bien sûr.
Les hommes pouvaient faire du foot, de la boxe. Ou, le saint Graal pour tout anglais qui se respecte, du rugby. C'était ce que John avait choisi.
- Mais... chéri, tu n'as même pas dix ans ! Le rugby, c'est violent et...
Sa mère n'était pas d'accord. Elle était surtout inquiète de la violence du sport. Il n'était pas assez jeune pour que ça soit un jeu juste un peu brute, mais trop jeune pour endurer les plaquages et les mêlées, à son humble avis.
- Mais arrête ! la coupa son époux. Ne lui donne pas des airs féminins ! Tu veux pas le castrer, non plus ! Il a enfin tout compris, il va faire du rugby ! Ça c'est mon fils !
John sourit bravement à sa mère, qui ne répondait rien, sans se départir de son regard tendre et anxieux posé sur son enfant. John était certes petit, mais il n'était pas spécialement fin ou faible, et le rugby était une option comme une autre. Ce n'était juste pas celle qu'elle aurait souhaité qu'il emprunte.
- Si ça ne te plaît pas, tu pourras toujours arrêter quand tu voudras, d'accord ? avait-elle cédé.
John avait hoché la tête. Mais à voir la tête de son père, derrière sa mère, il avait bien compris que jamais il ne devrait arrêter.
Fondamentalement, le rugby ne lui avait pas déplu plus que ça. Ses coéquipiers, cependant, furent parfois de vraies têtes de cons, têtus comme pas permis et presque aussi bornés que son père, et bien des fois, John eut envie de pleurer. Alors il serrait les dents et endurait en silence les moqueries et les « taquineries viriles de vestiaire », comme disait son père.
- Ben si ça te plaît pas, ce qu'ils disent, t'as qu'à leur faire comprendre ! T'as des poings, non ? Alors apprends à t'en servir !
- Ils vont me tabasser ! Papa, ils ont quatre ans de plus que moi, pour certains ! Ils sont bientôt à la fac !
- Et alors ? Tu ne mourras pas pour quelques coups ! Tu crois que l'école de police, c'était une partie de plaisir, peut-être ? Je veux voir ton teint pâle se noircir de bagarres, ça forgera ton mental, tiens ! C'est comme ça qu'on apprend la vie !
John ne répondit rien. À quatorze ans, il avait appris que répondre ne servait à rien. Il n'était pas chétif, mais il avait hérité de la petite taille de sa mère, au lieu de la haute stature de son père. D'ici peu, cela le desservirait d'ailleurs totalement pour le rugby, mais il préférait ne pas évoquer cette option auprès de son père pour l'instant. Il devinait que sa petite taille était, jusqu'alors, la seule chose qui le sauvait justement des bleus et des bosses que son père affectionnait et trouvait si virils.
Ce n'était pas de la violence, selon Richard Watson. C'était de l'éducation. Un fils, ça devait apprendre à encaisser les coups. Pour qu'il soit viril, pour qu'il mérite l'héritage iconique d'Apollon, la puissance masculine poussée à son paroxysme.
Il avait continué le rugby. Il était rentré, plus d'une fois, plein de bleus. Et une fois, avec un nez cassé. Son père avait exulté, fier de lui. Que cela soit au cours d'une bagarre ou dans un match, il était fier de son fils. John s'était promis de ne jamais lui dire qu'il avait glissé sur une plaque d'égout verglacée en sortant de l'entraînement, et qu'il s'était pris un lampadaire dans une chute. Il n'avait pas besoin de le savoir.
- Il faut que tu partes d'ici, petit frère.
Harriet s'était glissée dans la chambre de son cadet, une fois la nuit tombée et la maison silencieuse. Elle avait constaté le nez scotché, l'œil au beurre noir, la pommette rougissante. Il n'avait pas spécialement mal, mais il commençait à être amoché.
- Tu as dix-sept ans, John. Tu vas continuer encore longtemps à écouter les préceptes de Papa ? Briller par ta force physique, ton allure dominante, ta posture de caïd. Aucune once d'intelligence ou de réflexion, ah ça non, c'est réservé aux femmes ! Ces femmes si pitoyables qui pourraient t'emmener vers les roses contrées de la faiblesse, effacer toute ta virilité, si on n'y prenait garde !
- Partir comment ? répondit John, d'un ton amer.
Dans l'obscurité de sa chambre, il avait froid et son nez lui faisait mal. La présence de sa sœur lui faisait plus de bien qu'il ne l'avouerait jamais, conditionné par les discours de son père, entraîné à ne pas montrer trop de sentiments dégoulinants et mièvres. Sa grande sœur avait toujours été là pour lui, depuis toujours, et il lui en était immensément reconnaissant. Sans elle, il n'était pas sûr qu'il aurait survécu à tout cela.
- T'as dix-sept ans, John, répéta Harry comme si elle ne l'avait pas entendu. Tu sais ce que ça va être, la prochaine étape ?
John le devinait. Il avait l'âge de sa première fois, il avait déjà embrassé des filles sans vraiment oser aller plus loin, et son père lui parlait bien souvent du moment où il « deviendrait un homme ». Ce moment où son sexe triompherait du sexe faible, que son chibre dominerait la femme.
- Ouais. Je sais.
- Faut que tu partes, John.
- Je partirai quand toi, tu lui diras la vérité, Harry.
Dans la noirceur de la chambre, éclairée seulement par la lune, le frère et la sœur, assis l'un en face de l'autre sur le lit d'enfant de John, échangèrent un regard empreint de gravité et d'amour fraternel. Entre leurs prunelles rivées les unes dans les autres, ils communiquaient sans un mot sur ce grand secret que cachait Harriet.
La petite princesse à son papa avait disparu depuis longtemps. Elle avait refusé de jouer le jeu auquel John s'était plié. Sale caractère bien trempé, elle avait découvert à l'âge de douze ans qu'être amoureuse d'une femme n'était pas une simple passade, mais une véritable orientation sexuelle, et depuis, taisait ce secret à son père. C'était déjà assez compliqué d'être surnommée Harry depuis la toute petite enfance, ce qu'il n'avait jamais pu supporter. Seul John savait que sa sœur était amoureuse d'une femme.
Malgré toute la déception que Harriet était pour son père, avec ses pantalons et ses cheveux coupés trop courts pour ses critères, jamais il ne l'avait frappée pour autant.
« On ne frappe pas les femmes, John. Jamais. Un homme, un vrai, ne frappe pas les femmes. Sauf ces connasses des lesbiennes bien sûr, mais c'est pas des vraies femmes ça, c'est comme un homme ». John n'avait jamais rapporté les propos de son père à Harry, mais depuis, il craignait la violence dont pourrait faire preuve Richard s'il apprenait la vérité.
- Tu lui dis, et on part ensemble, proposa John. Loin. On part à Londres, et on se met en coloc.
Harriet sourit tristement. Ils savaient tous les deux que le projet était irréalisable. Harriet allait à l'université du coin. John devait finir le lycée. Et puis, il y avait leur mère, qu'ils ne pouvaient pas tous les deux abandonner.
- Faut que tu partes, John. Toi, on peut encore te sauver. Y'a un moyen de tout concilier, tu sais ? Partir, rendre Papa fier, et devenir médecin comme tu en as envie.
Médecine n'était pas une branche tolérable pour Richard Watson. Oui, les médecins étaient brillants, certes. Mais trop d'études et de théorie, pas assez de valorisation physique de l'homme. Pour l'instant, il était contre l'idée que John avait osé, timidement, aborder un soir. Et puis, cela coûtait beaucoup plus cher que tout ce que les parents Watson pouvaient mettre dans l'éducation de leur cadet.
- Je ne vois vraiment pas lequel, répliqua-t-il à sa sœur.
- Tiens. Regarde et lis attentivement. Et réfléchis-y. Nourri, blanchi, logé. Tes études de médecine payées. Et loin d'ici. Tu n'y reviendrais jamais. Réfléchis-y vraiment, petit frère. On peut encore te sauver.
Et dans ses mains, elle lui colla la brochure des programmes de formation de l'armée, pour les jeunes après le lycée.
Étrangement, ce fut l'implication de John dans le rugby durant des années qui fit pencher la balance en sa faveur lors de l'entretien de motivation avec l'armée. Ironique, quand on songeait que le rugby n'avait eu que pour but de plaire à son père, et que s'engager sous les drapeaux avait pour seule vraie raison de le fuir. Il laissa derrière lui, à son plus grand regret, sa sœur et sa mère, partit sans se retourner, et ne revint jamais.
Quand il fut de retour à Londres, des années plus tard, médecin confirmé, une jambe blessée et un syndrome de stress post-traumatique en bonus, son père était mort en mission. Harry était alcoolique, sa mère dépressive, et John n'avait désormais plus vraiment de famille, et blâmait son père et son éducation pour ce résultat désastreux.
Errant, désespéré, boiteux, il était désormais persuadé que plus rien ne pourrait le sauver, et qu'il serait condamné à cette existence.
Bientôt, une tempête nommée Sherlock Holmes entrerait pour tout balayer dans sa vie, emmenant dans son sillage, bien plus tard, Mary Morstan, et Rosamund Watson.
Et quand John, à l'hôpital, prendrait dans ses bras sa fille pour la première fois, petite chose si minuscule et fragile, qui pourtant était désormais le centre de son univers, il sut avec certitude que son père avait tort depuis le début.
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
