Bonne année ! :)
Selon des critères qui lui étaient propres, Tonks considérait cette journée comme excellente. Déjà, il faisait froid ; pas assez pour qu'il neige mais suffisamment pour sentir, à peine un pied posé dehors, ses doigts s'engourdir, son bout de nez rougir et le besoin de marcher d'un bon pas pour ne plus sentir le vent lui picoter les jambes. Cette course contre la montre avec la température hivernale augmentait le plaisir qu'elle avait toujours eu à bouger et la faisait renouer avec les défis sans fin qu'elle se lançait quand elle était petite. Ensuite, la certitude de retrouver, le soir venu, la chaleur confortable qu'elle avait quittée au petit matin en fermant la porte de son appartement, transformait pendant quelques semaines les fins de journées en récompenses bien méritées. Enfin, et c'était peut-être le plus important, tout ceci signifiait que les fêtes de fin d'année se rapprochaient à grands pas. Or elle adorait cette période. Chaque année, elle se sentait prête à déplacer des montagnes.
Peu importait donc le fait qu'elle ait dû collaborer avec Severus Rogue pour son enquête, et les remarques sans fin qu'elle avait dû subir pendant les heures interminables passées avec lui à Poudlard. Le fait que Sirius semble maintenant à deux doigts de lancer un sort impardonnable au professeur de potions, à chaque fois qu'ils se croisaient, n'avait pas non plus d'importance : dans quelques semaines à peine elle serait chez ses parents à manger de bonnes choses et, certaine de ne pas être appelée ni par le ministère ni par l'Ordre pendant quelques jours, elle pourrait se détendre.
C'était tout ceci que Tonks gardait en tête, tandis qu'autour d'elle, le brouhaha dont le volume était déjà conséquent monta encore d'un cran. A coup sûr, un stade de Quidditch plein à craquer passerait, en comparaison de la cuisine du square Grimmaurd, comme le lieu parfait pour s'accorder une sieste réparatrice… Juste pour voir, elle fit l'expérience de se boucher les oreilles en faisant mine d'appuyer sa tête dans ses mains ; conclusion, elle entendait encore les voix distinctement même si elle en comprenait plus difficilement le sens.
Elle ne dut pas être très discrète car Kingsley la dévisagea brièvement tandis qu'il se tournait vers elle pour avoir son assentiment. Elle toussota, il reprit sa démonstration mais baissa d'un ton. A présent, rares étaient les réunions où il n'y avait pas au moins deux personnes pour s'écharper pendant que les autres se répartissaient les rôles suivants : celles qui cherchaient à parler plus fort, celles voulant calmer les esprits et, à défaut, entamaient un autre sujet avec leur voisin de table quitte à ce que celui-ci les ignore complètement pour se lancer dans la mêlée, celles enfin qui attendaient que l'orage passe. Tonks était de cette dernière catégorie ce jour-là.
De l'autre côté de la table, Molly et Sirius venaient de quitter le sujet qui les préoccupait jusqu'alors pour batailler sur le lieu où Harry devrait passer Noël. Alors que Tonks se demandait si une trêve serait possible entre ces deux-là, l'usage des mots « vraie famille », « environnement chaleureux » et « adultes responsables » par Mrs Weasley en fit chuter la probabilité en deçà de zéro. Prête à faire ce qu'elle s'était promis de ne pas faire aujourd'hui, à savoir se mêler de ce qui ne la regardait pas, Tonks commença à ouvrir la bouche. A ce moment, Maugrey attira son attention par un geste bourru :
-Regarde donc par ici, lui recommanda-t-il. Une chance que tu ne sois pas sur un champ de bataille, ce genre d'inattention te couterait à minima un bras ou une jambe. Vigilance…
-Constante, je sais…, coupa Tonks.
Elle pensa lui répondre que rien dans les circonstances présentes ne pouvait se rapprocher d'une quelconque manière d'un champ de bataille, mais l'expérience la convainquit de l'inutilité d'argumenter. Dans la direction que Maugrey lui indiquait d'un geste imperceptible du pouce, Dumbledore venait de s'assoir. Près de lui Minerva MacGonagall regardait l'agitation d'un air pincé. Personne ne les avait remarqué.
Le directeur de Poudlard paraissait si serein dans ce boucan que cela en devenait fascinant. Tonks en oublia le reste, et attendit de voir ce qu'il allait bien pouvoir faire pour annoncer sa venue.
Ce genre de patience, Maugrey ne l'avait jamais eu ; il abattit son poing sur la table. Réveillé en sursaut par les vibrations dans le bois, Mondingus protesta vivement, et, peu habituée à l'entendre parler en réunion, l'assemblée se tourna les uns après les autres vers lui. Le silence se fit. Constatant à peu près au même moment la présence de Dumbledore et du professeur MacGonagall, chacun se recomposa une posture plus propice aux circonstances ; Molly se rassit et tâcha de faire passer le rouge qui lui était monté aux joues, Sirius se mit à étudier les rainures du bois de la table, Arthur lâcha le bras de son épouse pour jouer nerveusement avec son alliance. Seul Rogue, qui fidèle à lui-même s'était délecté d'appuyer par quelques mots assassins la position de Mrs Weasley au sujet d'Harry, ne semblait pas le moins du monde embarrassé.
Le directeur de Poudlard les regarda tous et eut encore une longue hésitation avant de délaisser les biscuits au gingembre pour ceux à l'anis, qu'il trempa avec plaisir dans son thé. Ceci étant fait, il les salua.
-Je n'oserais pas dire que je suis rassuré de vous voir tous si vivants et énergiques malgré cette sombre époque, mais vous comprendrez, j'en suis sûr, le fond de ma pensée.
S'ensuivirent quelques banalités d'usage durant lesquelles Tonks sentit son esprit s'éparpiller. Quand soudain :
- Vous me pardonnerez Nymphadora, reprit Dumbledore qui – elle l'aurait juré - appuya à peine sur son prénom pour la faire revenir à la réalité. Je n'ai pas eu l'occasion de vous parler en privé de ce que je m'apprête à vous annoncer. Cela vient juste de me parvenir.
Une douzaine de paires d'yeux se tournèrent vers elle, puis revinrent sur Dumbledore. A l'issue d'une explication bien plus longue que ce que ses nerfs pouvaient supporter, Tonks fut contente d'être assise. La maison de Sturgis avait été vandalisée plusieurs fois avant que son père ne se décide à venir trouver de l'aide à Poudlard. Udaline, sa femme, craignait pour sa part que cela n'aggrave la situation. Craignant que le ministère n'ait eu vent des recherches que l'Ordre menait au sujet de l'incarcération de Sturgis, elle avait refusé de s'entretenir avec Dumbledore.
-En clair, elle nous demande à demi-mot de tout arrêter, c'est bien ça ? demanda Sirius.
Le regard navré de Dumbledore lui tint lieu de réponse.
-Donc rien de ce que nous avons pu faire n'a été en mesure d'aider Sturgis...
-Il est impossible en de telles circonstances de tirer pareille conclusion, Sirius, intervint MacGonagall. C'est un travail remarquable que vous avez tous accompli. Cependant, il nous semble en effet plus raisonnable de ne pas mettre les proches de M. Podmore plus en danger qu'ils ne le sont déjà.
-Vous pensez donc vous aussi, Minerva, que tout ceci pourrait venir du ministère ? intervint Mrs Weasley.
-Il ne serait tout de même pas tombé si bas ! s'exclama son époux.
Face à ce cri du cœur, Sirius ricana, cynique.
Ce fut finalement Tonks qui répondit :
-Je ne pense pas qu'il s'agisse du ministère. Nous vous avons fait part de nos soupçons monsieur, fit-elle en se tournant vers Dumbledore.
-Très exactement, fit celui-ci. Et je vous en remercie. Je redoutais également que Voldemort soit arrivé à percer notre surveillance du département des Mystères, mais cela ouvre des perspectives si peu enviables que j'aurais préféré que l'apport de Severus vous éloigne de cette hypothèse plutôt que de la confirmer. Malheureusement, mes espérances n'ont que peu d'importance et leur influence sur le cours des choses est nulle… A présent, le point qu'il nous faut étudier à la lumière de ce que nous demande Udaline Podmore est le suivant : s'il s'agit bien de l'œuvre de Mangemorts, M. Podmore ne serait-il pas provisoirement plus en sécurité à Azkaban qu'au-dehors ? J'ai bien entendu conscience de ce que ceci a de paradoxale au vu des conditions dans lesquelles il se trouve enfermé.
-Nous pourrions nous organiser pour surveiller sa maison ! s'exclama Mr Weasley. Je me porte volontaire pour autant de temps qu'il le faudra.
-Et ceci vous honore, Arthur.
-Pour autant, tempéra le professeur MacGonagall, nous sommes contraints de faire appel à notre esprit pratique plus qu'à nos sentiments, aussi nobles soient-ils. Notre nombre restreint ne nous permet pas de nous éparpiller davantage.
Le temps que prit chacun pour digérer la nouvelle fut variable, mais personne ne trouva à redire à cette constatation. La théière fit un nouveau tour de table, les cuillères tournèrent un peu plus longtemps que la dissolution du sucre ne le nécessitait. Penché sur sa tasse, c'est finalement Mondingus qui parla :
-Il y a une piste que nous n'avons pas soulevé, déclara-t-il. Est-ce que vous n'avez jamais pensé que Sturgis pourrait nous avoir… disons doublé ? Peut-être que ces intimidations duraient depuis plus longtemps que sa femme ne le dit…
-Je connais Udaline, c'est indigne de la soupçonner de mensonges ! Et Sturgis est notre camarade, notre ami pour certains d'entre nous, qu'est-ce qui te permet de dire ça ?
-Je sais bien, Kingsley, ne te met pas en colère. Mais… il pourrait ne pas avoir eu tout à fait le choix. Qui ne ferait folies pour protéger sa famille ?
-Nos familles savent dans quoi nous sommes engagés Mondingus, asséna Mrs Weasley peu convaincue par la question rhétorique et le ton grandiloquent que celui-ci venait d'employer. Et je te souhaite qu'Udaline n'apprenne jamais ce que tu viens de sous-entendre. Ce serait toi qui aurais besoin de chercher protection.
S'ensuivit une nouvelle cacophonie qui ne prit fin que lorsque Dumbledore rappela d'une voix forte que rien ne pouvait laisser penser que la confiance qu'ils avaient tous accordée en la famille Podmore soit mal placée. Cette position, confirmée par un rapide tour de table, permit de statuer sur la suite des opérations. De l'avis général, il fut convenu que l'urgence soit d'aider Udaline et les parents de Sturgis à trouver un autre logement, de préférence hors de Londres. Une redistribution des tâches fut également décidée, car la nécessité de densifier la surveillance du département des Mystères fut votée à l'unanimité. A cette occasion, et non sans mal, Minerva MacGonagall dut annoncer la décision compliquée de suspendre provisoirement les patrouilles de Maugrey.
-L'attention que continue de vous porter le ministère ne joue pas en la faveur de l'Ordre, ajouta Dumbledore. Ce n'est pas de gaité de cœur, mais cette mesure me semble également la seule qui soit raisonnable dans les circonstances présentes. Vous resterez bien sûr impliqué dans les autres actions de l'Ordre.
-Sans compter que l'usage de sorts divers et variés envers les agents du ministère n'est pas exactement connu pour être le moyen le plus efficace de se faire oublier par les dits agents, Alastor, conclut la professeure de Métamorphoses face aux protestations énergiques de l'intéressé.
Malgré un ton qui aurait fait frémir jusqu'au plus téméraire des septième année, la remontrance ne suscita qu'un geste d'agacement de la part de Maugrey, qui se recala dans sa chaise et ne décrocha plus un mot de la séance.
-Conséquemment de ceci, poursuivit MacGonagall, nous avons demandé à Remus de revenir parmi nous avant la fin du mois. Au vu de tout ce que nous avons dit et de ce qu'il a pu nous rapporter, ses compétences semblent plus utiles ici. Nous le laisserons vous faire un retour plus complet lui-même, mais pour faire bref, les contacts qu'il a pu tisser dans la région où nous l'avons envoyé ne rendent plus nécessaire sa présence soutenue là-bas. Je suis ravie de vous dire qu'il a su tirer profit des bonnes relations qu'il a avec quelques membres de la communauté lycanthrope ; ceux-ci peuvent maintenant être comptés comme des observateurs vigilants et critiques des manœuvres de séduction de Voldemort. Par ailleurs, et si tout se passe bien, l'Ordre pourra compter prochainement sur un nouvel appui en la personne de Xilda Hobs ; il s'agit, vous vous en souvenez de l'une des mères de la fillette attaquée – sans conséquence heureusement – au cours de l'été passé.
La réunion finie, Tonks échangea deux ou trois mots avec Dumbledore puis traina sa carcasse d'une pièce à l'autre, la tête baissée, les mains dans les poches. En soi, savoir que Lupin avait connu plus de succès qu'elle et son équipe, était rassurant sur la capacité de l'Ordre à mener à bien ce pour quoi il avait été créé. Mais dire que le dynamisme et l'optimisme qu'elle ressentait depuis le matin avait été mis à terre, piétiné et laissé pour mort n'était pas exagéré.
C'est dans cet état d'esprit qu'elle finit par tomber sur Sirius dans le cellier.
Accroupi devant la vieille chaudière, sa baguette dans une main, un tournevis dans l'autre, il n'avait vraisemblablement aucune idée sur ce qu'il convenait de faire. Mondingus, debout à ses côtés, ne cessait de parler. De l'avis de Tonks pourtant, le degré d'assurance qu'il performait n'était pas bon signe sur la qualité de ses conseils. Trop morose pour rabattre le caquet de quiconque, ou même pour en avoir quelque chose à faire, elle ne dit rien.
Sans se retourner Sirius lui annonça :
-Cette saloperie ne marche plus depuis ce matin. Avec le feu, il fait assez chaud dans la cuisine, mais dans ma chambre, c'est infernal.
Ce que Sirius omit de dire, c'est que les signes de fatigues de la machine s'étaient multipliés depuis des jours sans qu'il ne fasse autre chose que de pester et lui flanquer un coup de pied bien senti dans les tuyaux, quand les gargouillis et autres couinements se faisaient trop puissants. Ceci dit, l'historique intéressait peu Tonks. Moitié par sollicitude, moitié pour s'occuper l'esprit, elle prit sa propre baguette, fourragea dans la caisse à outils pour en sortir les moins rouillés et se glissa sous la chaudière.
Décrasser des mécanismes, huiler des pièces et purger des tuyaux ne lui fit jamais autant de bien que ce jour-là. Ses idées lui parurent plus claires à mesure que le travail avançait et il lui parut évident que si elle ne faisait pas une coupure maintenant, elle était bonne pour faire ses valises et partir à l'autre bout du monde avant la fin de l'année, en ne laissant qu'un mot derrière elle signifiant peu ou prou « Après moi, le déluge », mais en plus grossier.
Aussi elle se résolut à deux choses : tout d'abord, pour les prochaines quarante-huit heures, elle ne voulait pas entendre parler de l'Ordre. Elle était en week-end et avait été remplacée sur une patrouille, cela tombait très bien. Surcharger son appartement de décorations, bougies et flocons de neige enchantés n'avait jamais paru plus urgent.
Secondo, elle allait de ce pas inviter Bénédicte à la première sortie romantique qui lui viendrait en tête.
Après le bide qu'avait été leur premier rendez-vous, elle aurait juré ne pas souhaiter autre chose qu'une amitié avec elle. Seulement, et aussi gênant que ce soit à avouer - car, bon sang, elle n'avait plus quinze ans !- son corps ne paraissait pas de cet avis. Il fallait bien être lucide, la simple bise dont sa collègue l'avait gratifié la veille en partant du travail, lui avait fait autant d'effet que le clin d'œil d'une Veela.
Il fallait dire aussi que cette attention venait mettre un pansement sur son ego malmené par les tentatives qu'elle avait faites, depuis cet été, auprès de cet homme charmant mais inconscient de l'être qu'était Remus. Par deux fois elle y avait vraiment cru, mais ses approches s'étaient ensuite heurtées à une succession de sourires polis, phrases banales et poignées de main si neutres qu'elles en étaient presque vexantes. D'accord Molly le qualifiait parfois de « vieux garçon », mais quand même, Tonks croyait difficilement qu'il puisse être solitaire au point de ne pas comprendre les sous-entendus peu subtils qu'elle lui avait fait...
Son père le lui aurait bien dit si elle avait pu se confier à lui à ce sujet : à force de faire tourner sa vie autour de missions plus épuisantes et frustrantes les unes que les autres, à force de ne voir quasiment plus personne en dehors de l'Ordre du Phénix et sa famille, elle, si indépendante, finissait par ramper devant un peu d'affection.
Mais voilà, son père ne savait rien de Bénédicte, ni de sa vie sociale. Et comme elle n'était pas d'humeur à peser le pour et le contre, elle se décida : une table pour deux au Troll Gourmet. Ce serait parfait. Puisque tout le Chemin de Traverse en parlait, l'endroit devait valoir sa réputation.
Sur ces résolutions, Tonks ralluma la chaudière, lança les outils dans leur caisse et, sans même prendre la peine de se laver les mains, bondit hors de la pièce. Peu à peu, on entendit l'eau couler à nouveau dans les radiateurs. Lorsqu'elle repassa dans la cuisine, son cousin leva un pouce vers elle, puis reprit sa discussion avec un Mondingus déjà bien éméché compte tenu du temps qu'avait duré la réparation. La sorcière ne fit qu'un geste de la main pour leur dire au revoir, mais personne ne s'en offusqua. Sirius n'était, pour tout dire, pas plus prêt qu'elle à reparler du fait que leur mission soit tombée si misérablement à l'eau. Et avec elle, ses espoirs de se sentir utile à l'Ordre.
