Démons, 3e opus

La Prophétie

« La connaissance est le début de l'ignorance.

La connaissance amène la certitude. La certitude

est un piège pour celui qui s'en pare. Il oublie

alors que l'on ne doit être certain de rien, sous

peine de devenir aveugle. La certitude interdit

celui qui s'en habille de se tromper et de prendre

conscience de son erreur pour en faire un apprentissage

nouveau. Il n'est pas plus ignorant que celui qui ne

voit pas ses erreurs. La connaissance est le début

de l'ignorance. »

Entretiens avec un Maître Chat

Chapitre 17 : Dans les souvenirs dorment les morts

Finalement, il n'y avait pas que des plaines caillouteuses à l'infini, sur cette planète. Vues de haut, ces ruines ressemblaient surtout à un amas de roches indisciplinées, mais à y regarder de plus près, elles semblaient former un édifice antique, un palais quelconque ou un bâtiment religieux. Lentement, Végéta descendit vers le sol.

Les révélations faites par Navitz l'avaient chamboulé. Depuis, il avait dû affronter de nombreuses résurgences de sa première vie. Du temps d'avant la destruction de la planète et la disparition de son peuple. Du moins, le peuple qu'il croyait disparu. Après coup, il s'était souvenu, comme de vagues bribes apparaissant à travers des nappes de brume, de ces rumeurs sur la branche princière exilée. Une foule d'informations lui étaient parvenues en peu de temps, et toutes les intégrer s'avérait difficile. D'autant que chaque souvenir qui revenait en entraînait un autre, par des associations qui se perdaient dans les méandres de son esprit. Des images, des flashes parfois incompréhensibles l'assaillaient sans cesse, de jour comme de nuit.

Aussi avait-il préféré s'éloigner de la base pour ne pas assister à l'arrivée de ce soi-disant prince de pacotille. Et il s'était aperçu qu'il n'avait pas été le seul à prendre cette décision. Ce vieux savant trouillard s'était lui aussi aventuré à travers le désert de rocailles, ce qui avait attisé la curiosité de Végéta. L'étrange Tiyatz lui cachait des choses, il pouvait en mettre sa main à couper. Au vu de son âge et des affirmations de certains des Saiyens présents ici, il avait connu et même côtoyé le Roi son père. Et la manière dont il fuyait systématiquement Végéta ne faisait que le renforcer dans cette idée.

Il l'avait donc suivi jusqu'à cet amas de ruines perdu en plein désert, que Végéta n'avait pas remarqué jusque-là malgré ses explorations régulières. Ses pieds touchèrent le sol, soulevant un nuage de poussière. Tiyatz était entré depuis de longues minutes dans ce qui ressemblait à une ancienne entrée masquée, des marches menant à un passage souterrain. Végéta s'apprêtait à s'engouffrer à son tour dans la cavité obscure lorsqu'il aperçut des gravures sur les pans de murs et les colonnes encore debout. Il s'approcha, frotta la pierre pour en retirer la couche de poussière qui atténuait les rainures.

Des silhouettes étaient représentées. Une sorte de frise, qui devait raconter une histoire dont le sens était oublié depuis des siècles. Quelque chose pourtant avait frappé Végéta. Les personnages étaient certes grossièrement dessinés, mais quelques détails ne trompaient pas. Des chevelures massives, des statures colossales… Cela ressemblait à d'antiques gravures saiyennes. Ce qui voulait dire que son peuple avait visité cette planète des centaines, voire des milliers d'années auparavant, pour ce qu'il se rappelait de ses leçons d'histoire.

Intrigué par la présence d'un antique temple saiyen sur cette planète poussiéreuse et insignifiante, Végéta s'aventura dans le souterrain. À mesure qu'il avançait, de faibles lumières s'allumaient, clignotaient, tremblotaient. Elles parvenaient d'une rampe qui longeaient les angles, au plafond. Une technologie ancestrale, à base d'un mélange entre électronique et flux végétaux. Les prémisses des avancées scientifiques de son peuple. Étonnant…

Après plusieurs centaines de mètres, Végéta déboucha dans une grande pièce ronde. Cinq portes s'offraient à lui. Des encadrements de pierre entouraient des sas pneumatiques. Sur les murs, à nouveau, étaient représentées diverses scènes figurant des Saiyens, certains transformés en singes géants. L'un des sas était ouvert. Végéta s'en approcha, et s'immobilisa sur le seuil.

À l'intérieur, Tiyatz s'affairait autour d'une vieille console de transmission. Un ancien relais. Ils tapotaient nerveusement sur un vieux clavier qui comportait plusieurs touches brisées. De longues minutes passèrent, durant lesquelles Végéta l'observa avec intérêt. Il parut en avoir terminé, envoya la transmission. L'imposant appareil émit une série de sons métalliques, et Tiyatz se leva.

Arrivé à quelques pas de Végéta, il se figea. Cette même lueur qu'il affichait chaque fois qu'il croisait le prince traversa son regard. Une peur sourde et incontrôlable.

« Mon Prince… » parvint-il à articuler.

« Tu me sembles bien cachotier, vieil homme » dit simplement Végéta.

Tiyatz hésita, cherchant du regard une issue, comme s'il craignait que Végéta ne se jette sur lui pour le mettre en pièces. Celui-ci reprit, sur un ton neutre.

« Navitz m'a éclairé sur les origines du Front des Saiyens Libres. Mais il y a quelque chose que je ne m'explique pas… Comment un scientifique comme toi a pu échapper au génocide ? Tu n'appartenais pas aux commandos, tu es trop vieux pour avoir été envoyé sur une planète à faible potentiel… Ne reste que l'exil… Pourquoi exiler un scientifique ? »

Le vieil homme le regarda, méfiant, puis parut se détendre. Il passa une main dans ses cheveux clairsemés.

« Alors c'est bien vrai… Vous ne vous souvenez pas… » finit-il par dire.

« De toi ? Je devrais ? » Pour la première fois, Végéta le vit esquisser un sourire, qui souleva ses longues moustaches grises.

« Je n'étais pas un simple scientifique, mon Prince. J'étais chef de projet pour votre Père. Je vous ai vu grandir. »

« Ce qui ne m'explique pas comment tu as survécu à la destruction de la planète… » répliqua Végéta.

« J'ai fui la colère de votre Père, plusieurs semaines avant l'attaque de Freezer. Le Roi m'a cru mort, puis le Tyran a lancé le génocide. J'ai été oublié, pour le bien de tous.»

« Pourquoi avoir fui mon père ? »

« Parce qu'il a découvert que je n'avais pas obéi à… tous ses ordres, répondit Tiyatz, évasif. Et parce que je me suis rendu compte du danger encouru à mener certaines expériences. »

« Tes mystères m'agacent. Avec qui communiquais-tu à l'instant ? » Tiyatz esquissa un nouveau sourire. Ses épaules, voutées par les ans, se relevèrent imperceptiblement.

« Vous ressemblez à votre père… Il faut que vous sachiez que mes… mystères le sont aussi aux yeux de la majorité des membres du Front. Le Prince Durian, également, ignore beaucoup de choses sur mon compte, et il est vital qu'il continue de les ignorer. » Végéta plissa les yeux.

« Serais-tu en train de me donner des ordres, vieil homme ? » Une nouvelle lueur de peur passa fugitivement dans le regard de Tiyatz.

« Non, mon Prince. C'est juste que Durian est dangereux. Et que si certaines informations tombaient entre ses mains… »

« Quelles informations, vieil homme ? Pour la dernière fois, avec qui communiquais-tu ? »

« Avec quelqu'un dont Durian ignore l'existence. Quelqu'un que votre Père m'avait ordonné d'exécuter. »

« Tu joues avec ma patience, s'agaça Végéta. Je te conseille de me répondre sans plus de détours… »

« Je transmettais l'information de l'arrivée de Durian parmi nous. À la Princesse Anantha. » Végéta eut un haut-le-cœur incontrôlable. Comme si un violent coup de poignard, sorti du fond de ses tripes, venait de lui perforer les poumons. Ce nom… À nouveau, plusieurs images resurgirent, s'entremêlèrent, le submergèrent, sans qu'un sens clair puisse se dessiner. À l'exception d'une certitude, revenue du fond de ses souvenirs, enfouie jusque-là dans l'oubli, seul moyen trouvé alors pour encaisser le traumatisme de la destruction des siens…

« A… Anantha ? » Le vieux Tiyatz hocha la tête.

« La Princesse Anantha, fille du Roi Végéta. Votre sœur aînée. »


Les jours avaient passé. Lauralys n'en avait pas repris le compte, elle avait perdu cette habitude lors de l'ascension et n'avait pas trouvé utile de la reprendre. Elle s'était faite à l'étrangeté du lieu et de la situation, et s'était concentrée sur l'épreuve que Karin lui infligeait, et qu'il semblait trouver ô combien amusante. Elle appréciait l'ermite. Il possédait un savoir qui paraissait n'avoir aucune limite, et malgré ses questions, elle n'avait pas réussi à connaître son âge. Il devait être très vieux, comme certains des personnages légendaires dont elle avait croisé la destinée lors de ses recherches. Mutaïto, Piccolo, Mutenroshi…

Pourtant, Maître Karin ne manquait pas de surprises. Il avait un humour très fin, et prenait un plaisir non dissimulé à rire de ses tentatives désespérées pour acquérir l'Eau Sainte, cette eau magique dont l'ermite lui avait appris qu'elle était censée décupler les forces de qui la buvait, et qui était la condition pour qu'il accepte d'écouter ses questions. Elle avait tout essayé, la vitesse, la force, la ruse, la séduction, mais Maître Karin était bien trop vif et bien trop malin. Au vrai, elle n'avait pas tout essayé. L'ermite l'avait surprise un matin.

« Je suis étonné, jeune enfant. Tu es la première à venir ici que la pensée de tricher n'a jamais effleuré. Même le plus naïf qui a grimpé jusqu'à moi y a songé, bien qu'il se soit refusé à mettre l'idée en pratique. D'autres ont eu moins de scrupules…»

« Combien avant moi sont venus jusqu'ici ? » demanda-t-elle.

« Oh, je n'ai jamais tenu un compte précis. Je dirais environ une quarantaine. »

Et à son tour, elle l'avait surpris.

« Une quarantaine… D'après mes recherches, les derniers à être venus sont arrivés jusqu'à vous il y a une quarantaine d'années environ. J'imagine que l'escalade à plusieurs est rarissime… Si l'on fait un rapide calcul… une quarantaine… avec environ quarante ans entre chaque escalade… Ce qui nous donne un chiffre de mille six cents, auquel on peut appliquer un coefficient diviseur de deux qui prend en compte les fluctuations : escalade à plusieurs sur un court terme, longue période de disette, différence dans le temps d'escalade, votre propre formation avant de devenir Maître... Ce n'est qu'une moyenne, bien sûr… mais ça veut dire que vous avez quelque chose comme… huit cents ans… C'est difficile à croire, et pourtant, je ne suis plus à ça près… »

Il avait eu ce sourire énigmatique, mais elle avait senti chez lui un très léger trouble, qui avait semblé le réjouir.

Elle avait, au cours des jours écoulés, découvert bien d'autres choses plus surprenantes les unes que les autres. Les senzus, par exemple… Ces tout petits haricots qui nourrissaient mieux qu'un repas gargantuesque.

Ce matin-là, après avoir longuement mûri son idée durant les trois précédentes journées, elle avait décidé de proposer à Karin un défi. Elle y avait beaucoup réfléchi. Leurs longues conversations l'avaient aiguillée. Maître Karin ne laissait presque aucun indice, mais l'idée lui était venue d'instinct, et elle aimait suivre son instinct. Plus elle y songeait, plus cela lui paraissait malin et profondément riche d'enseignements.

« Maître, je suis désormais certaine de moi. Je sais qu'aujourd'hui sera le dernier jour. Je vais boire l'Eau Sainte. »

Karin la regarda, amusé. Une nouvelle ruse, à n'en point douter. Cette jeune fille était surprenante et ne manquait pas de ressources. Elle avait considérablement ouvert son esprit depuis qu'elle s'était plongée à corps perdu dans sa quête. Elle s'était défaite de nombre d'idées préconçues et de certitudes sur le monde. Elle avait commencé une longue mue qui n'allait pas tarder à connaître son terme. Il avait su, en suivant le début de son parcours, qu'elle avait un potentiel des plus intéressants et qu'elle portait en elle cette graine qu'il attendait depuis longtemps et qui n'attendait que de germer. Un signe de plus. Mais rien n'était encore sûr. Il fallait qu'elle lui démontre qu'elle était digne de ce qu'il attendait d'elle, et pour cela, boire l'Eau Sainte était un passage obligé.

Il devait avouer, toutefois, qu'il serait profondément déçu qu'elle échoue. Il avait beaucoup apprécié leurs longues conversations sur le monde, sur les humains, sur le destin, qui avaient émaillé les journées précédentes. Un soir, elle lui avait demandé comment il savait que les questions qu'elle lui posait n'était pas celles qui nécessitaient de boire l'Eau Sainte auparavant.

« Parce que sans quoi, tu ne me les poserais pas », avait-il répondu.

« Mais tous ceux qui viennent ici n'ont pas forcément de questions à poser… »

« Si, bien sûr. Mais contrairement à toi, ils ignorent qu'ils en ont. Certains ne le découvrent que bien longtemps après avoir bu l'Eau Sainte, certains le découvrent alors qu'ils sont ici. Mais ceux qui échouent à boire l'Eau ne le découvrent la plupart du temps jamais. Et sans doute est-ce pour cela qu'ils ne parviennent pas à la boire. »

« Alors chaque question aurait une réponse, mais il faut d'abord, en quelque sorte, découvrir les questions que l'on ignore porter en soi ? » avait demandé Lauralys.

« Il y a de ça. Mais ça ne signifie pas que chaque question a une réponse. Simplement, le début de la sagesse est de savoir quelles réponses valent d'être connues, et quelles interrogations gagnent à rester d'éternelles questions. »

« Et l'on trouve souvent, dans le cheminement que l'on fait pour répondre à une question première, des réponses que l'on n'attendaient pas et qui sont plus riches d'enseignement que la réponse que l'on cherchait au départ… » avait-elle ajouté.

Il avait hoché la tête et s'était paré de son sourire énigmatique, mais il avait été fort impressionné. Elle comptait un nombre d'années ridicule, en comparaison à son grand âge, mais elle possédait déjà une sagesse qu'il n'avait atteint que bien plus tard, et que bien d'autres poursuivaient encore et n'atteindraient sans doute jamais.

Il était donc très intrigué par la certitude de ses propos. Il ne s'agissait pas d'une simple fanfaronnade, ni d'une de ces certitudes péremptoires qui ne mènent souvent qu'à des chemins faciles et creux. Elle avait une idée derrière la tête.

« Et comment peux-tu en être aussi certaine ? » l'interrogea-t-il, perplexe.

« Je vais vous lancer un défi que je suis certaine de réussir », affirma-t-elle.

« Et qu'est-ce qui te fait dire que je vais t'accorder ce défi ? » Ce fut à son tour de sourire.

« La curiosité vous poussera à l'accepter… » répondit-il.

« Tu commences à bien me connaître… Mais méfie-toi, la connaissance est le début de l'ignorance. Dis m'en plus... »

« Vous allez remplir deux bols, expliqua-t-elle. Dans l'un d'eux, vous verserez l'Eau Sainte. À moi de choisir le bon bol. »

« Et tu es certaine de le trouver ? » Elle hocha la tête, sans se départir de son sourire. De plus en plus intrigué, Karin alla chercher deux bols, versa un peu d'Eau Sainte dans l'un, prit une gourde d'eau normale et remplit le second. Tournant le dos à Lauralys, il interchangea les bols à plusieurs reprises, puis lui apporta sur un petit plateau.

Elle les observa un long moment, faisant mine de se concentrer. En vérité, Karin lisait en elle qu'elle savait déjà pertinemment ce qu'elle allait faire. Mais il ne parvenait toujours pas à deviner ce qu'elle avait en tête. Au bout de quelques minutes de silence et d'immobilité, elle prit un des deux bols et le but. Elle le reposa, et sourit à Karin. Elle avait bu le bon bol, et pourtant, l'ermite savait bien que ce n'était là qu'un coup de chance.

« Alors dis-moi, comment peux-tu être sûre d'avoir bu l'eau qui vient de la Sainte Fiole ? »

« Je n'en sais rien. » Elle souriait toujours.

« Tu m'as pourtant dit que tu étais certaine de boire l'Eau Sainte… »

« Et je l'ai fait. » Intrigué, il garda le silence. « Je ne sais pas si j'ai bu l'eau qui provient de la Sainte Fiole. Mais je suis certaine d'avoir bu l'Eau Sainte. »

Elle s'éclaircit la gorge. Un de ces tics que les humains avaient quand il s'apprêtait à exposer un raisonnement.

« J'ai acquis la quasi certitude que l'eau qui est dans la Sainte Fiole est une eau ordinaire. Par conséquent, si l'eau qui est dans la Fiole est considérée comme Sainte, c'est que toute eau ordinaire est sainte. Ce n'est pas l'eau en elle-même qui apporte force ou sagesse, c'est le chemin qu'on fait pour parvenir à la boire. Ainsi, quelle que soit l'eau que j'ai bue, qu'elle vienne du bol où vous avez versé un peu du contenu de la Sainte Fiole, ou de celui que vous avez rempli d'eau provenant de la gourde, je sais que j'ai bu de l'Eau Sainte. »

Le sourire de Karin changea. D'énigmatique, il devint un sourire de profonde satisfaction.

« Tu es très impressionnante, jeune enfant. Et tu es bel et bien digne de me poser les questions que tu voudras. Mais je vais t'en épargner quelques-unes. »

Doucement, il approcha sa main du front de Lauralys. Elle sentit une étrange chaleur l'envahir, gagner ses tempes et se propager dans tout son corps. Alors, le vide obscur qui était tapi quelque part dans son esprit, celui qu'elle avait cherché par tous les moyens à combler, disparut.

Elle se souvenait.

Elle se souvenait l'irruption de deux hommes accompagnés d'une jeune fille dans le laboratoire. Elle se souvenait de l'incendie, de l'explosion, elle se souvenait de l'étrange petit être, découvert sur le lieu d'un accident de la route, qu'elle étudiait avec son collègue. De ses particularités, de sa probable capacité à se rendre invisible. Elle se souvenait s'être réveillée dans un endroit étrange, entourée de plusieurs personnes. Elle se souvenait de sa panique, elle se souvenait qu'un des deux hommes l'avait saisie au cou, qu'elle s'était évanouie. Puis réveillée à nouveau. Qu'elle avait expliqué ce qu'ils avaient découvert sur l'étrange petit être, sans trop savoir pourquoi, comme poussée par la sérénité qui se dégageait du lieu.

Elle se souvenait de celui qui dégageait davantage de sérénité encore, de cet aura charismatique et profondément bienveillante, malgré sa peau verte et ses antennes. Elle se souvenait qu'une autre des personnes présentes arboraient les mêmes caractéristiques physiques. Le démon Piccolo…

Elle se souvenait tout, mais ces réminiscences apportaient de nouvelles questions. Pourtant, elle ne les posa pas à Maître Karin. Celui-ci lui sourit.

« Tu vas découvrir encore bien des choses, dans les années à venir » lui dit-il.

« Les années ? » répéta-t-elle, surprise.

« Oui. Je n'ai pas suivi ton chemin avec autant d'attention par hasard, et rusée comme tu l'es, tu dois t'en douter. Tu n'as pas gagné seulement le droit d'avoir des réponses en buvant l'Eau Sainte. »

Karin resta silencieux quelques secondes, regardant le ciel à travers une des ouvertures de sa demeure.

« J'ai plus de huit cents ans, reprit-il. Une longue vie, n'est-ce pas ? Il est grand temps que je forme mon successeur. Si tu l'acceptes… »

Lauralys en resta éberluée. Elle ne parvint qu'à bafouiller quelques mots.

« Je… je… »

« Ne t'inquiète pas. Je ne te demande pas de prendre une décision tout de suite. Les décisions hâtives mènent souvent aux pires erreurs. La première étape qui te guidera sur le chemin de cette réponse est l'apprentissage de la solitude. Tu vas rester trois jours seule ici. Tu connais la maison, désormais… »

« Mais… mais… et vous ? Où allez-vous ? » Nouveau sourire énigmatique.

« Il y a longtemps que je ne suis pas allé me dégourdir les pattes en bas. Et j'ai quelques petites réponses à trouver, moi aussi… »


La terrasse du Palais Céleste était silencieuse. La demeure divine avait été des plus animées, cette année. Le retour de Piccolo, les drames causés par les Fazerhs, la réalisation de la Prophétie. Tous ces évènements liés les uns aux autres, qui s'imbriquaient d'une manière à la fois étrange et intuitivement évidente.

Dendé goûtait ce calme revenu. Ses amis étaient venus déposer la jarre dans laquelle ils avaient accompli l'exploit d'enfermer cette sphère incroyable créée par le combat colossal et primitif des quatre seigneurs élémentaux. Dendé avait placé la jarre dans une pièce du Palais et avait tissé un rempart magique autour d'elle, qui l'avertirait s'il y avait le moindre problème. Même si l'objet semblait stable pour le moment, il ne pouvait s'empêcher de penser que c'était une véritable bombe à retardement qu'il avait entre les mains.

Maron n'avait pas trouvé grand-chose de plus que lui dans les milliers de livres, manuscrits et parchemins que comptait la bibliothèque divine. Rien sur les seigneurs, et quelques occurrences à Abarthagel qui l'avait intriguée. Elle était encore très marquée par sa captivité chez le démon.

Démon.

Voilà sans nul doute où se situait la clé de toute l'histoire. Elle n'était pas terminée, Dendé en avait la certitude, même si aucun danger immédiat ne semblait plus peser sur la Terre. Il y avait encore tant à expliquer. Et le jeune Dieu restait persuadé qu'un élément primordial lui échappait, le fil ténu qui reliait tous ces évènements. Il avait la sensation que l'explication était là, toute proche, le lien qui nouait toute l'histoire, et qu'elle lui filait entre les doigts comme s'il tentait de se saisir du courant d'une rivière.

Pour la centième fois depuis le départ de ses amis, Dendé essaya de remettre tous les éléments en place. La Prophétie. Il avait appris, grâce à Enma et à l'un de ses assistants expert en astronomie, que la conjonction des planètes créait une force qui, au lieu de se perdre dans l'espace, s'était concentrée sur la Terre. Et, nouveau phénomène mystérieux, cette force accumulée sur la Terre était devenue démoniaque. De là, elle s'était réfléchie, lors de sa longue accumulation, jusqu'aux Enfers, où elle avait permis à Piccolo et Abarthagel d'atteindre le palais du Prince des Enfers dans un premier temps, et de s'en échapper pour de bon dans un second temps. Puis, une fois que la conjonction avait atteint son alignement parfait, les forces accumulées avaient libéré toutes les entités démoniaques endormies sur la Terre.

La majorité de ces manifestations démoniaques avaient soit été vaincues par les défenseurs de la Terre, soit s'étaient estompées jusqu'à disparaître avec la fin de la conjonction, à deux notables exceptions près. La nouvelle compagne de Tortue Géniale et les Seigneurs. Pour la première, le maléfice ayant été rompu par le vieux maître - et Dendé préférait ignorer de quelle manière il l'avait fait -, la démone n'avait pas été renvoyée à son sommeil. Pour les seconds, c'était probablement leur nature qui leur avait permis de subsister malgré la fin de la conjonction.

Leur nature… C'était bien là le troisième grand mystère encore irrésolu. Qu'étaient-ils, ces Seigneurs intimement liés aux éléments, qui se définissaient eux-mêmes comme une blessure ? D'où venaient-ils ? Et pourquoi avaient-ils réagi à la possession temporaire de Piccolo et Oob ?

Nouvelle énigme… Dendé s'expliquait les résurgences du Namek et du Terrien. Oob était la réincarnation de Boo et Piccolo restait profondément lié au monde des démons. Ils avaient tous deux été sensibles aux forces dégagées par la conjonction. À ce point qu'ils avaient développé, soumis à la colère, cette même puissance terrifiante, malsaine, que Piccolo l'Ancien avait utilisé lors de sa colossale attaque.

Nouveau lien difficile à expliquer. Si l'on pouvait comprendre que Piccolo le Jeune ait été envahi par cette même force, pourquoi avait-ce également été le cas d'Oob ? Et pourquoi les Seigneurs y avaient-ils réagi ?

Il avait interrogé Ten Shin Han et Krilin, à ce propos. Les souvenirs de Piccolo et Oob étaient flous, mais les deux hommes se rappelaient bien de ce qui s'était passé.

« Ils ont soudainement interrompu leur combat en voyant Oob et Piccolo s'affronter. Puis ils se sont jetés sur eux. Ils se sont comme… divisés, deux d'entre eux face à Sangoku et Oob, les deux autres face à Piccolo. C'était… insensé…»

Dendé avait réfléchi quelques secondes aux paroles de Ten Shin Han.

« Comment se sont-ils répartis ? Tu te souviens ? »

« Eh bien… Je crois que… les Seigneurs du Vent et des Eaux ont affronté Oob et Sangoku. Et ceux du Feu et de la Terre ont combattu Piccolo. Tu crois qu'il y a un sens à tout ça ? »

« Peut-être… si l'on réfléchi à l'inverse… En se demandant non pas qui ils ont affronté, mais qui ils ont aidé… » Krilin avait paru intrigué, puis avait traduit le raisonnement en mots.

« Le Feu et la Terre du côté d'Oob. Le Vent et les Eaux du côté de Piccolo… » Dendé avait hoché la tête et poursuivi.

« Le vent et l'eau sont les éléments les plus importants dans la tradition namek. Oob est né dans le grand désert, où le sable et le soleil règle la vie et les traditions. La terre et le feu… »

« Tu veux dire qu'ils ont… instinctivement pris la défense de celui dont-ils se sentaient le plus proche ? »

« Quelque chose comme ça, oui… » avait conclu le jeune Dieu.

Alors que cette conversation lui revenait en tête, Dendé cherchait toujours le lien de cette répartition avec l'apparition simultanée, chez Piccolo et Oob, de cette force malsaine. Et il ne parvenait toujours pas à le trouver.

Et pour couronner cette cascade d'éléments inexplicables, comme un mystère planant toujours à l'arrière-plan, il y avait cette étrange présence, dont Dendé ne pouvait se résoudre à la considérer comme ennemie, sans pour autant se départir de sa méfiance à son égard. Elle se matérialisait par cet étrange lutin qui avait poussé Kyo à retrouver son père, après avoir été, au cours de l'année écoulée, rendre pareille visite au jeune frère de Kyo, à Ten Shin Han et à Krilin. Qui se cachait derrière ce Jok qu'il était incapable de localiser ? Et quelles ficelles tirait cette présence diffuse dans l'histoire qui les concernait ?

Trop de questions… Même pour Dieu, manquer à ce point de réponse était éreintant. À regret, Dendé rejoignit l'une des salles du Palais pour aller se reposer. En se promettant de réfléchir à tout cela à nouveau, jusqu'à découvrir le fin mot de cette histoire.

Le lien qui lui échappait.


« Quelqu'un approche, Maître… Il a pénétré le cercle de sécurité. »

Les traits du lutin trahissaient son inquiétude. Son maître, allongé sur l'autel de pierre, ne bougea pas. Sa voix chevrotante et caverneuse monta dans l'air moite de la jungle.

« Ne t'en fais pas, Jok. S'il a passé le cercle, c'est qu'il ne s'agit pas de quelqu'un d'ordinaire. »

« Ce pourrait être un ennemi, contra le lutin. Je vais aller à sa rencontre. »

« Non, Jok, laisse le venir. Laisse une petite place à l'imprévu. »

Le lutin s'exécuta, restant immobile, les muscles tendus, les sens en alerte. L'intrus approchait. Qui qu'il fut, il n'aurait pas le temps de lever la main sur son maître que le lutin l'anéantirait. Nul ne pouvait s'en prendre à son maître. Lorsque l'intrus apparut, poussant de la main un rideau de lianes, Jok resta interdit. Il s'agissait d'un chat. Un chat blanc, qui se tenait debout et s'appuyait sur un bâton. Ne sachant que faire, Jok se tourna vers son maître.

« Maître. L'intrus est là. »

Karin observa le lutin, puis son maître. Ce dernier ne bougeait pas. Allongé sur l'autel de pierre que la végétation envahissait, il semblait être là depuis si longtemps que la jungle avait poussé autour de lui. Karin s'approcha doucement, un sourire naissant sur ses lèvres. Ainsi, il ne s'était pas trompé. Arrivé à quelques pas de l'autel de pierre, il s'arrêta. La silhouette était frêle, presque chétive, comme l'une de ces antiques momies que les hommes exposaient dans leurs musées. Le maître de Jok semblait trop faible pour même lever un doigt. Ses mains étaient comme de vieux parchemins froissés par les années. Sa peau, parsemée de tâches brunes et de rides profondes, menaçait de s'effriter si l'on prenait le risque de la toucher. Les traits de son visage creux pendaient, comme si le temps, dans sa course, avait voulu les attirer avec lui. Sa voix s'éleva. Elle était profonde et caverneuse, mais pourtant ténue comme un fil de soie. Elle était si tremblante qu'elle donnait l'impression qu'elle allait se briser au moindre souffle de vent.

« Jok. Décris-moi notre invité, veux-tu. »

« C'est un chat, Maître, répondit le lutin. Il est tout blanc, et il sourit. Il s'appuie sur son bâton. »

« Toujours ce même vieux bâton… » se moqua le vieil homme.

« Tu n'avais pas besoin que ton protégé me décrive, tu savais bien que j'arrivais », déclara Karin. Le vieil homme allongé sur l'autel tourna lentement la tête vers lui. C'était comme s'il la retenait d'aller trop vite pour qu'elle ne tombe pas et ne se détache pas de son cou. Des yeux d'un blanc opaque, à travers lesquels apparaissaient d'antiques traces de bleu, se posèrent sur Karin, semblant regarder au-delà, loin au-delà.

« Tu as toujours été très perspicace, Karin. »

« Il m'a fallu beaucoup marcher dans cette jungle pour te trouver. Tu es bien protégé, ici » affirma le Maître Chat.

« Par les temps qui courent, Karin, c'est plus prudent. Et nous nous y connaissons, toi comme moi, sur les questions de temps. »

« Je te croyais mort. » Le vieil homme secoua les épaules, et Karin craignit une seconde que ses bras ne se détachent de ses épaules décharnées.

« Oh, la vie, la mort, ce ne sont que des passages. Des va-et-vient. On met un pied de l'autre côté, puis on préfère le temps qu'il fait de ce côté-ci. Et j'avais encore des choses à réparer. »

« Des choses qui te prennent autant de siècles ? » demanda Karin.

« Les remords ne s'éteignent jamais, Karin. Et il faut du temps pour réparer certaines erreurs. »

Le Maître Chat sourit. Il avait eu des doutes sur l'identité de ce mystérieux acteur dont Dendé lui avait parlé depuis un moment déjà. Cela confirmait le sentiment du jeune Dieu sur l'aspect obscurément bienveillant de cette force. Il restait encore à découvrir le pourquoi… Karin s'assit au pied du lit de pierre, et dit simplement au vieil homme allongé là :

« Tu es décidément très surprenant, Gallach… »