Bienvenue pour un nouveau chapitre !

Tout d'abord, je tenais à présenter mes excuses pour la longue attente. Je sais d'expérience à quel point ce n'est pas évident de suivre une histoire lorsque les dates de post entre les chapitres sont très espacées.

A ceux qui, en dépit de cela, continuent de suivre cette histoire, je dit un grand MERCI ! Merci également aux lecteurs qui m'ont laissé des reviews au chapitre précédent. Ces retours sur mon histoire sont très précieux pour moi, au-delà de tout.

Concernant ce chapitre, je sais qu'il est très long. Je sais aussi qu'il va être très riche en action et en émotions. Il va également être très sombre, à la limite de l'horreur par moments. Ce chapitre, je l'ai écrit essentiellement la nuit. J'ai fait d'innombrables nuits blanches en l'écrivant, je me suis "tué" à la tâche alors que j'ai tellement d'autres choses à gérer en dehors de la fanfiction. Mais cette histoire, c'est mon trésor à moi. Je lui consacrerais tout le temps dont elle a besoin. Je lui consacrerais ma vie.

Me priver de sommeil, cesser de manger durant de heures entières tandis que j'écrivais ce chapitre, cela m'a mis dans un état second. Voilà pourquoi ce chapitre vous paraîtra sans doute halluciné et dément. C'est LE chapitre des ténèbres. A tel point qu'à certains moments, j'étais effrayé par ce que j'écrivais moi-même. En fait, je pense que mon état second m'a mis proche de l'état dans lequel se trouvent les personnages, qui, vous le verrez, seront soumis à de terribles épreuves.

A présent, je vous laisse savourer comme il se doit ce (très long) chapitre. Prenez tout le temps qu'il faut pour lire, je ne voudrais pour rien au monde que vous passiez à côté de la moindre information. Et, si vous m'offrez à la fin de votre lecture un petit commentaire, même très court, ce serait adorable ! J'attends vos retours avec impatience ; )

Oh, oui au fait ! Bonne année 2020 ! Que le bonheur vous guide tout au long de cette nouvelle décennie qui vient de débuter !

Bonne Lecture !

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Chapitre 45 : Le Royaume de Gorre

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L'hiver abattait ses dernières cartes. Chacune d'entre elles semblait pire que la précédente. Ainsi, l'on se satisfaisait d'avoir essuyé une tempête de neige, mais peu de temps après l'on était submergé par un déluge de grêle. Dans la profonde vallée où reposait le village de Little Hangleton, il n'y avait heureusement plus une seule âme qui vivait pour subir les terribles attaques hivernales. Mort, le village l'était plus que jamais. Abandonnées aux quatre vents, les maisons n'avaient plus ni portes ni fenêtres. La neige s'y engouffrait avec voracité, ensevelissant petit-à-petit les habitations dans un tombeau blanc et glacial.

Plus haut sur la colline, l'imposant manoir des Jedusor qui surplombait la vallée était plus sinistre que jamais, véritable pierre noire isolée dans un océan blanc impénétrable. Lui aussi semblait abandonné, mais cela n'était qu'une apparence trompeuse. Le profond silence des lieux fut soudainement interrompu par un craquement brusque. Une silhouette encapuchonnée venait de transplaner dans le cimetière de Little Hangleton. Dès qu'elle apparût, des corbeaux s'envolèrent d'un arbre mort en poussant des croassements rauques. La silhouette avait une imposante carrure, et portait une très grande hache à sa ceinture. Se mouvant telle une ombre, elle sortit du cimetière et marcha jusqu'à la porte d'entrée du manoir. Elle frappa trois coups secs, prononça quelques mots lorsque la porte s'entrouvrit, puis rentra à l'intérieur de la bâtisse. La porte se referma d'un coup sec derrière elle.

- Bonsoir Walden, déclara une voix grinçante.

- Mon Maître, s'inclina le mangemort en mettant un genou à terre. Je suis venu conformément à vos ordres. Je n'ai pas hésité à braver le mauvais temps pour venir jusqu'ici.

- Tu es brave. C'est ce que j'aime chez toi. Tu sais pourquoi je t'ai fait venir ici Walden ? J'ai une mission pour toi.

Walden Mac Nair se redressa, l'oreille attentive. Lord Voldemort lui tournait à moitié le dos. Il était assis dans un imposant fauteuil près de la cheminée du grand salon du manoir. D'inquiétantes et magnétiques flammes vertes brûlaient dans l'âtre, seules lumières dans la pièce obscure.

- Approche Bella, cette mission te concerne aussi.

Bellatrix Lestrange s'avança aux côtés du bourreau Mac Nair. Jusqu'à présent elle était restée à l'entrée du salon, attendant d'être interpellée. C'était bien évidemment elle qui était allée ouvrir la porte à Mac Nair. Elle était la seule parmi les fidèles du Lord à être demeurée au manoir pour veiller sur son Maître. Les autres avaient tous été envoyés en mission.

- Tous les deux, vous allez partir dès aujourd'hui pour le Royaume de Gorre. Je veux que vous y fassiez un marché avec Gellert Grindelwald. Dites-lui que vous savez où se cache l'Ordre du Phénix. Dites-lui que vous exigez d'être à la tête des opérations lorsqu'il mènera son attaque. Il ne pourra pas vous refuser cet honneur. L'Ordre du Phénix n'intéresse pas Grindelwald, mais le lieu où celui-ci se cache est pour lui d'une importance capitale. Vos renseignements vont lui être très utiles. Mais juste avant d'aller voir Grindelwald, je veux que vous rassembliez mes fidèles serviteurs encore disséminés dans les montagnes. Il doit y en avoir une bonne trentaine là-bas. Ce ne sera pas beaucoup par rapport aux centaines de soldats de la Horde Noire, mais vous serez dans le même camp, et cela seul est important. Gellert et moi avons eu des différends ces derniers temps, cependant nous n'en sommes pas moins toujours alliés.

- Si vous me le permettez Maître…comment savez-vous où se cache l'Ordre du Phénix ?

- A ton avis Walden ? Je n'ai plus qu'un seul horcruxe désormais, le seul que j'ai créé par erreur, contre ma volonté, mais aussi le seul qui soit humain. C'est pratique vois-tu Walden de voir à travers l'esprit d'un autre sans avoir à user de magie complexe pour y parvenir. C'est souvent douloureux, mais le jeu en vaut bien la chandelle.

Le bourreau hocha la tête, ayant compris où le Lord Noir voulait en venir.

- Bella t'expliquera où se cache l'Ordre du Phénix. Je lui ai déjà exposé mes visions, ajouta le Lord. Dorénavant Walden, toi comme Bella, vous êtes en mission, alors surtout ne vous avisez pas de traîner en chemin.

- Et qui donc s'occupera de vous lorsque je serais absente ? murmura Bellatrix.

- Tu es une bonne fille Bella, mais je suis capable de m'occuper de moi tout seul.

Bellatrix haussa un sourcil, puis elle s'avança et se plaça devant Lord Voldemort, lui bouchant la vue du feu dans la cheminée. Elle s'accroupit ensuite devant lui et le scruta intensément de ses grands yeux bruns, ses sourcils charbonneux froncés, et ses lèvres pincées. Elle lui prit la main, l'étudia, le caressa doucement. Le mage noir eu un léger frémissement, presque imperceptible. Bellatrix était très inquiète. Elle voyait bien que le Lord avait perdu beaucoup de poids depuis deux mois. Ses vêtements, qu'elle avait elle-même cousus à ses heures perdues, lui avaient été confectionnés sur-mesure. Aujourd'hui, il flottait dedans. Sa cape était plus devenue une couverture qu'autre chose. Bellatrix remarqua également que la peau du Lord pelait, à l'image d'un serpent en train de muer.

- Vous ne mangez plus que les bouillons que je vous prépare, vous refusez de consommer quoi que ce soit d'autre. Je vous en prie, permettez-moi de rester pour veiller sur vous, l'implora-t-elle.

- Ça suffit Bella ! s'écria le Lord Noir d'une voix qui retrouva, l'espace de cette réplique, un peu de sa prestance d'antan. Tu vas partir dès aujourd'hui. Mais avant, je veux que tu me m'offre une petite distraction. Fait cela pour moi, si tu veux me faire plaisir.

Lord Voldemort pointa le plafond de son long doigt à la couleur de l'albâtre, et Bellatrix compris immédiatement. Elle se redressa et quitta la pièce sous l'œil interrogateur de Mac Nair. Mais le bourreau compris tout lorsque Bellatrix revient en traînant derrière elle une captive.

- Walden, voici Pamela Zabini. Bellatrix s'occupe d'elle depuis quelques semaines ici-même. Tu te souviens d'elle n'est-ce pas ? après avoir été torturée au Département des Mystères par mon fidèle associé Graham Montague, elle est devenue folle. Tu as voulu qu'on te l'envoie à Azkaban pour que tu l'achèves toi-même, cependant j'ai jugé préférable de la laisser en vie. Elle est devenue un jouet idéal pour Bella. Il y a si peu de distractions par ici. Vas-y Bella, amuse-toi. Nous regardons.

Bellatrix força sa victime à se mettre à quatre pattes, puis elle lui lança un Doloris qui la frappa en plein milieu du dos. Pamela Zabini avait eu la langue tranchée, elle ne pouvait donc émettre le moindre son en dépit de la douleur. Voldemort, qui goûtait de plus en plus le calme, s'en trouva très satisfait. Bellatrix s'acharna sur la captive, testant des sorts tous plus horribles les uns que les autres. Du sang tâchait abondamment le sol du salon, mais le Lord n'en avait cure. Ce qu'il cherchait c'était de capter le regard de la victime, et que la victime le fixe en retour, puis lui implore silencieusement la mort. Certaines personnes s'évertuent à donner la vie, pensa sarcastiquement le Lord Noir depuis le fauteuil qu'il ne quittait plus depuis des semaines.

Cependant, donner la mort est encore plus beau lorsque cela se fait dans les règles de l'art. Au bout d'un certain moment, il vit le regard qu'il souhaitait voir. Il ordonna aussitôt à Bellatrix d'arrêter de jouer, et se pencha en avant. Sa baguette tourna lentement entre ses doigts. La créature étendue à ses pieds sur le parquet avait été une femme, mais n'en était plus une depuis longtemps. Ce qu'il s'apprêtait à faire n'était qu'un acte de charité. Il songea que cette femme aurait pu lui apporter Drago Malefoy vivant. Elle l'avait caché chez elle après tout. Mais elle avait échoué, et elle l'avait contrarié. Qu'elle soit une Sang-Pur n'y changeait rien. Si elle avait été capable de cacher une fois un de ses ennemis, elle pouvait recommencer mille fois.

Voldemort fit planer l'attente durant un long moment. Lorsqu'il formula enfin le sort fatidique, l'air de la pièce sembla plus purifié. Un être de moins polluait son oxygène. D'un geste impérieux, il demanda que l'on enlève le corps de la pièce, puis il se remit à contempler les flammes vertes qui brûlaient dans l'âtre. Il prit alors pleinement conscience que même lui qui méprisait la vie, avait engendré un être vivant. Un être vivant qui lui-même en avait engendré un autre. Et aujourd'hui, le fruit de sa propre chair, de son propre sang, était devenu son pire venin. Tant que Drago Malefoy serait en vie, il resterait une menace, plus grande encore que n'importe qu'elle autre. Et cela car tout ce qui lui appartenait pourrait légitimement lui revenir. En revanche, ce que le jeune Malefoy possédait, il ne pourrait l'obtenir que par la force.

Lord Voldemort songea à sa fille défunte, la seule fille qui avait toujours comptée à ses yeux, sa chère et tendre Nagini, qui avait été si atrocement tuée. Ce soir il s'était vengé en rendant la pareille à la génitrice de celui qui avait commis ce crime. La vengeance était un mets qui se savourait également dans les règles de l'art. Plus le crime était grand, et plus il fallait être patient en besogne. L'essentiel, c'était de faire savoir dès le départ que la vengeance serait terrible, et surtout, inéluctable.

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Le soleil ne s'était pas levé depuis bien longtemps. Cependant, les rues du hameau étaient déjà fortement animées. Il fallait dire qu'en ce samedi matin c'était jour de marché aux Havres Bleus. Déambulant parmi les étalages, Tracey et Pansy faisaient quelques emplettes avant de rentrer au chalet où elles et leurs amis logeaient. Tracey avait dans l'idée de réveiller Ron en lui apportant un petit-déjeuner au lit, et Pansy avait copié son idée, souhaitant agir de même avec Harry.

- Il fait si froid, grelotta Tracey tout en achetant du jus de citrouille à un marchand tyrolien. Comment peut-il y avoir autant de gens motivés à faire leurs courses dès le matin ?

- Ce sont des montagnards, ils sont nés ici, décréta Pansy en soupirant. Ils ont l'habitude des frimas. A part cela, que veux-tu faire de ta journée ?

- Honnêtement je ne sais pas du tout. Cela fait une semaine que nous sommes ici, mais j'ai l'impression qu'il reste encore tant à faire. Récapitulons : on a déjà visité le sanctuaire de Merlin, on a fait le tour du Lac de Toma, on est allé sur la Place des Faucons, on a goûté l'eau de source à la fontaine d'argent, on a fait un tour aux écuries du hameau…

- Tu oublies notre excursion au col de l'Oberalp. La vue sur la vallée était superbe. Tu te rappelles quand Dean a glissé à trois reprises et s'est étalé dans la neige ? j'étais pliée en deux par le rire. Lui qui disait qu'il avait le pied montagnard et qu'il était meilleur grimpeur que nous tous…on a vu son talent pour se vautrer, ça oui.

Les deux jeunes femmes gloussèrent durant un long moment tout en continuant à acheter de la nourriture. Lorsqu'elles estimèrent que le compte était bon, elles rentrèrent au chalet. La chaleur qui les accueillit lorsqu'elles pénétrèrent dans le hall d'entrée les revigora aussitôt. Avant de monter à l'étage, elles préparèrent le petit-déjeuner dans la cuisine et le posèrent sur deux plateaux en bois. Tracey se chargea du premier et monta les escaliers d'abord, suivie de près par Pansy.

- A tout à l'heure ma belle, lui dit la reine des Serpentard avec un clin d'œil. Profite bien du petit-déjeuner avec ton homme.

Tracey lui fit un sourire malicieux en retour, puis elle s'éloigna de son amie et alla devant la porte de sa chambre, qu'elle partageait avec Ronald désormais. Elle frappa un seul coup, et en entendant Ron grogner, elle sut qu'il était en train de se réveiller.

- Coucou toi ! murmura Tracey en entrant dans la chambre douillette où elle passait ses nuits depuis une semaine.

La grande carcasse de Ron était étendue au milieu du lit. Il était tellement grand que ses pieds dépassaient du bord du matelas, et Tracey ne résista pas à la tentation de les chatouiller avec ses mains.

- Qu'est-ce que tu fous, là ? grogna Ron en repliant ses jambes contre son corps.

- Arrête de faire le grincheux, je t'ai fait une surprise.

- Ah bon ? c'est quoi ? fit Ron en daignant ouvrir un œil. Non…ne me dit pas que…mais pourquoi t'as fait ça ? où t'as trouvé toute cette nourriture ? dit-il en se réveillant pour de bon, soudain alléché par l'odeur qui se dégageait du plateau en bois apporté par sa compagne.

- C'est jour de marché aux Havres Bleus aujourd'hui. Je le sais car Nymphadora Tonks m'en a parlé hier. J'y suis allé de bonne heure pour que tous les deux on puisse partager un bon repas avec des produits frais des environs. C'est une bonne idée ?

- Une bonne idée ? fit Ron en saisissant Tracey par la taille pour l'allonger sur le lit. Si c'était Dean, Neville ou Harry qui avait fait ça, j'aurais dit à chacun d'eux d'aller se faire voir, parce que pour moi un petit-déjeuner ça se mange à table et pas au lit. Mais comme c'est toi…je vais mettre mes principes de côté.

- Tu m'étonnes. Je pensais que tu adorais manger au lit.

- Jamais de la vie. Ma mère m'a éduqué en conséquence. Et quand elle a commencé à être plus indulgente de ce point de vue, ma petite sœur a pris le relais.

- Pauvre Ronald, martyrisé par les femmes de sa maison. Ne le prend pas mal, mes parents étaient pareils. Et encore, l'interdiction de manger au lit était la moins pire de leurs règles. Mais maintenant c'est du passé, nous sommes des adultes, alors faisons ce qu'il nous plaît quand nous le désirons.

- Bien dit, approuva Ron.

Et sur ces mots, tous deux entamèrent le succulent petit-déjeuner préparer par Tracey. Après avoir bien mangé, ils allèrent prendre une douche à deux. Tracey savait que Ron adorait la caresser sous l'eau chaude, et elle aussi de son côté appréciait fortement le fait de toucher le corps chaud et humide du jeune homme. Il n'y avait rien de mieux pour entamer une nouvelle journée.

- Aujourd'hui je pense que ce serait sympa de se faire une balade jusqu'à la crypte, déclara Ron tout en enfilant un caleçon après être sorti de la douche.

- Quelle crypte ? l'interrogea Tracey en se séchant les cheveux.

- Celle dont a parlé l'intendant Niklaus le premier jour de notre arrivée. Il a dit qu'elle était construite sur un versant du col de l'Oberalp. Tous les seigneurs des Havres Bleus y sont enterrés apparemment.

- Allons en discuter avec les autres. Ce serait agréable d'y aller à cinq.

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Une heure plus tard, Harry, Pansy et Dean avaient été prévenus de l'excursion au programme ce jour-là, et étaient prêts à accompagner Tracey et Ron au-dehors. Aucun d'entre eux ne savaient combien de temps cela allait leur prendre pour parvenir jusqu'à la crypte construite à flanc de montagne. Tout ce dont ils bénéficiaient était une carte rudimentaire des alentours fournie par le propriétaire du chalet où ils logeaient. Aussi, pour parer à toute éventualité, Tracey et Pansy décidèrent qu'il était préférable de prendre des provisions pour pouvoir manger sur place le moment venu. Avant de partir, tous passèrent saluer Neville. Celui-ci était allongé dans son lit et était occupé à lire le journal local, prénommé Die Blauen Häfen Zeitung.

- On va te laisser Neville, déclara Ron sur un ton enjoué. Tu as bonne mine aujourd'hui.

- Oui, je me sens bien, confirma-t-il en offrant un sourire rassurant à Ron et aux autres. Où allez-vous ?

- A la crypte où sont enterrés les seigneurs des Havres Bleus, lui répondit Tracey.

- J'aurais adoré venir avec vous, soupira Neville en contemplant durant quelques instants le plafond de sa chambre. Racontez-moi votre excursion quand vous reviendrez.

- Compte sur nous mon gars ! fit Dean et tapotant l'épaule de Neville dans un geste réconfortant.

Quelques instants plus tard, tous les cinq sortirent de la chambre. En quittant le chalet, ils furent brusquement assaillis par le froid mordant du dehors. Cependant, il en fallait bien plus pour briser l'ardeur de la joyeuse bande des jeunes sorciers, et c'est avec un enthousiasme intact que celle-ci pris la direction du col de l'Oberalp. Déjà, le marché touchait à sa fin aux Havres Bleus. En pénétrant sur l'une des deux grandes places du village, la Place du Gronian Gris, au centre de laquelle se tenait l'essentiel des stands, Ron et ses amis virent que de nombreux marchands commençaient à ranger leurs étalages. La plupart avaient une mine satisfaite car ils avaient réussi à vendre toutes leurs marchandises.

- Cela fait vraiment chaud au cœur de revoir des gens souriants, déclara Pansy. J'ai bien cru que nous allions tous mourir avant de parvenir dans ce hameau. Je pensais ne plus jamais revoir la civilisation.

- Mais nous nous en sommes sortis, lui répondit Harry en lui passant un bras autour des épaules. Nous sommes en sécurité maintenant.

Leurs mains profondément enfoncées dans les poches de leurs manteaux, les cinq jeunes sorciers continuèrent leur marche en silence, admirant les vieilles bâtisses en bois des Havres Bleus. Des guirlandes de fleurs et des grelots étaient accrochés aux fenêtres des maisons, et cela leur remémora leur passage au village d'Andorre-La-Jeune. Après être passés par la Place du Gronian Gris, ils marchèrent dans l'artère principale du hameau, et arrivèrent en quelques minutes à la deuxième esplanade d'envergure des Havres Bleus, la Place des Faucons. Cela faisait une semaine que Ron et ses amis étaient arrivés dans cette vallée, et ils avaient déjà traversés de nombreuses fois cette place. Cependant ce matin-là, la Place des Faucons leur apparut tout aussi belle que la première fois qu'ils l'avaient vue.

Le sol de la Place des Faucons était recouvert par de magnifiques pavés d'un bleu profond taillés dans de l'ardoise qui provenait des montagnes alentours. Mais ce qu'il y avait de plus fascinant en ce lieu, c'était la fontaine d'argent qui se situait au centre de la place. Monsieur Hans Widerrist, le propriétaire qui les avaient si chaleureusement accueillis dans son chalet, leur avait raconté quelques histoires à propos des Havres Bleus, notamment une qui expliquait comment un tunnel souterrain reliait le lac de Toma à la fontaine d'argent. Hans Widerrist leur avait raconté que d'après la légende, c'est Guillaume Gotthelf, le premier seigneur des lieux, qui avait en personne construit la fontaine d'argent et le canal souterrain permettant de la relier au lac, apportant ainsi à toute la population une source d'eau fraîche à proximité immédiate des habitations. Monsieur Widerrist avait néanmoins ajouté qu'il était plutôt probable que Guillaume Gotthelf avait réalisé cet ouvrage avec l'aide d'autres sorciers. En effet il était peu vraisemblable qu'il ait réalisé cela tout seul, car la fontaine d'argent était monumentale : elle mesurait sept mètres de hauteur, et elle pesait une dizaine de tonnes.

La fontaine avait été ciselée dans de l'argent véritable, et elle étincelait aussi bien à la lueur du jour que dans la pénombre nocturne. Un immense bassin enserrait la fontaine à sa base. C'est là que les habitants des Havres Bleus venaient s'approvisionner quotidiennement en eau pour divers usages. Il était plus commode en effet de venir ici plutôt que d'aller puiser de l'eau dans le lac de Toma, qui se trouvait à une certaine distance du hameau. Il y avait également un deuxième bassin, bien plus petit, qui se trouvait quant à lui en hauteur, à environ cinq mètres du sol. C'est là que des faucons venaient pour se désaltérer à toute heure de la journée, et c'est pourquoi l'esplanade portait le nom de Place des Faucons.

Les deux bassins, celui des hommes, et celui des rapaces, étaient alimentés en permanence par des jets d'eau qui jaillissaient de la bouche de trois statues placées au sommet de la fontaine et sculptées dans de l'ivoire. Il s'agissait de trois équidés ailés. La première fois qu'ils étaient venus sur cette magnifique place, Ron et ses amis avaient tout d'abord envisagés qu'il s'agissait de trois Abraxans, mais Hans Widerrist leur avait également appris quelque chose sur ce point-là. Il s'agissait en réalité de trois espèces distinctes de chevaux ailés : il y avait en effet un Abraxan, et c'était la plus grande des trois espèces. Mais il y avait aussi un Gronian Gris, ainsi qu'un Ethonan Brun. Par la suite, Ron et ses amis avaient pu vérifier les dires de monsieur Widerrist en allant visiter les écuries du hameau, et en y découvrant avec effarement des spécimens vivants de ces deux espèces de chevaux ailés. En discutant avec quelques palefreniers qui s'occupaient des écuries des Havres Bleus, ils avaient également appris que dans le Pays des Grisons les habitants des montagnes adoraient les Gronians Gris et les Ethonans Bruns, bien plus que les Abraxans Palominos, considérés trop fougueux, et moins faciles à domestiquer. En définitive, comme Ron et ses amis eurent l'occasion de le constater durant leur première semaine aux Havres Bleus, les Ethonans Bruns, du fait de leur petite taille, étaient des montures parfaites pour les jeunes enfants et les adolescents désirant commencer à monter un cheval ailé. Les Gronians Gris pour leur part étaient réputés pour leur endurance et leur capacité à porter des charges très lourdes tout en volant à de hautes altitudes. Ainsi, de nombreux marchands, des tyroliens la plupart du temps, venaient aux Havres Bleus les jours de marché avec leur propre Gronian Gris domestiqué. Depuis des siècles, chaque samedi, jour traditionnel de marché, des dizaines de Gronians se retrouvaient sur la deuxième place la plus importante du hameau. Voilà pourquoi on lui avait donné le nom de Place du Gronian Gris.

Ron, Harry, Pansy, Tracey et Dean traversèrent la Place des Faucons et passèrent à côté de la fontaine d'argent. De près, celle-ci était encore plus belle que de loin, car on pouvait admirer à loisir les splendides motifs ornementaux ciselés dans le métal précieux. Tracey passa sa main dans l'eau de la fontaine à la clarté du cristal, et un mince sourire étira ses traits lorsqu'elle vit les centaines de pièces d'or qui tapissaient le fond du bassin. Comme elle et ses amis l'avaient vite appris, chaque famille des Havres Bleus mettait une pièce dans la fontaine chaque premier samedi du mois. Cela portait chance à ce qu'il paraissait.

C'est à regret que Tracey s'éloigna de la fontaine d'argent, puis quitta la Place des Faucons à la suite de ses amis. Cela faisait une semaine à peine qu'elle était arrivée dans ce hameau, et cependant elle avait déjà appris de nombreuses choses sur les us et coutumes propres à la région dans laquelle elle se trouvait. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que tout ici l'émerveillait. Mais ce qu'elle aimait par-dessus tout, c'était la mentalité des montagnards. Ils avaient une apparence rustre, voire peu avenante, mais il s'agissait de personnes au grand cœur, débrouillardes et solidaires. Ils vivaient dans de simples maisons de bois, certes superbes par leur ancienneté et leur authenticité, mais peu luxueuses. Plutôt que de penser à s'enrichir personnellement, ils consacraient beaucoup d'argent au bien-être de leurs animaux, surtout les nombreux équidés qui vivaient dans les écuries du hameau.

Les cinq jeunes sorciers arrivèrent justement en vue des écuries une fois qu'ils furent sortis du village. Les écuries se trouvaient non loin de la vaste demeure des seigneurs des Havres Bleus, très près du lac de Toma.

- Pourrait-on aller faire un tour aux écuries ? demanda Tracey sur un ton enjoué.

- Si tu veux, déclarèrent en chœur les quatre autres.

Les charmes invisibles à l'œil nu qui protégeaient la vallée préservaient celle-ci des chutes de neige. Ainsi, de l'herbe verte et grasse était présente à profusion toute l'année. C'était un véritable jardin d'Eden pour les chevaux ailés qui étaient pensionnaires ici. En approchant des écuries, Tracey et ses amis virent de nombreux Gronians Gris occupés à s'abreuver dans le lac. Les Gronians étaient de taille intermédiaire entre les petits Ethonans et les grands Abraxans. Néanmoins, les cinq jeunes sorciers évitèrent de trop s'en approcher par prudence. Ils pénétrèrent dans les écuries par deux grandes portes à battants d'un bleu vif, et se dirigèrent immédiatement vers les boxes où se trouvaient les neuf Sombrals de l'Ordre du Phénix et les cinq Abraxans prêtés par Olympe Maxime qui avaient survécu jusqu'ici.

Les écuries des Havres Bleus étaient impeccablement entretenues. De plus, elles étaient spacieuses, et les animaux n'étaient pas confinés dans leurs boxes. Un système ingénieux de portails communicants qui s'ouvraient d'une simple poussée permettaient aux équidés de se rendre visite les uns aux autres et de se regrouper à deux, trois, quatre ou cinq par box s'ils en avaient l'envie. Les portes permettant de sortir à l'extérieur fonctionnaient sur le même système, permettant aux animaux de prendre l'air quand bon leur semblait.

- Buck s'est fait des amis on dirait, remarqua Ron avec amusement en désignant le grand hippogriffe, qui était occupé à simuler une bagarre avec deux autres membres de son espèce.

- Voilà qui est bien, ajouta Harry. Je le trouvais trop seul à l'Académie de Beauxbâtons. Les autres hippogriffes qui se trouvaient avec lui à Poudlard lui manquaient.

Soudain, une voix se fit entendre dans les écuries, couvrant le bruit que faisaient les animaux.

- Nous avons beau nous entourer de tous les amis du monde, à la fin, nous mourons seuls.

Toute trace de joie disparut du visage de Tracey, comme de celui de Ron, Harry, Pansy et Dean. Qui avait bien pu proférer de telles paroles ?

Cette question trouva sa réponse lorsqu'ils examinèrent le box adjacent à celui dans lequel se trouvait Buck et ses deux copains de jeu. Ils y virent une femme richement vêtue dont la tête était couverte par un capuchon en fourrure. Celle-ci était occupée à brosser très doucement un superbe Gronian Gris à l'allure sauvage.

- Qui êtes-vous ? la héla Ronald.

La femme se tourna vers eux, suspendant son occupation, et retira le capuchon de sa tête, révélant le visage de la Dame Wilhelmina, seigneur des Havres Bleus. C'était la première fois qu'ils la revoyaient depuis le jour de leur arrivée.

- Oh pardon…vraiment désolé madame, se confondit le grand rouquin en rougissant.

- Ne vous excusez pas, vous ne m'avez pas offensée, ni même dérangée à vrai dire. Entrez si vous le désirez, je ne suis pas un animal farouche.

- La phrase que vous avez dite…, débuta Pansy.

- Est sans importance, balaya Wilhelmina Gotthelf. Je suis une vieille femme vous savez. J'ai des préoccupations qui ne sont pas les vôtres. Je me parlais plus à moi-même qu'autre chose.

- C'est votre monture ? voulu savoir Tracey.

- En effet. C'est un mâle. Il n'a pas de nom. On ne donne jamais de noms aux chevaux ailés dans le Pays des Grisons. Cela évite que l'on s'attache trop à eux.

Un long silence suivit ses paroles. Chacun admira le Gronian sans pour autant oser entrer dans le box. La Dame Wilhelmina se remit à le brosser avec une infinie douceur.

- Vous vous occupez vous-même de votre monture ? s'informa Pansy.

- Oui, et je n'autorise personne à le faire à ma place. Que croyez-vous ? je n'ai de Dame que le titre. Je suis une montagnarde avant tout. Au fond de moi je suis aussi sauvage que ce Gronian. Je satisfais mes besoins et ceux de mes bêtes moi-même, et n'ait nulle utilité de serviteurs pour le faire.

- Et vous n'utilisez pas la magie pour brosser cet animal ? demanda Dean.

- Oh non malheureux ! où allez-vous chercher des idées pareilles ? ignorez-vous donc que les Gronians détestent que l'on utilise la magie sur eux ? Ils prennent bien plus de plaisir à ce que les sorciers prennent soin d'eux physiquement, comme je le fais en ce moment.

- Je l'ignorais madame, avoua-t-il.

- Nous nous rendons à la crypte du col de l'Oberalp, embraya Harry. Désirez-vous nous accompagner ? vous pourriez nous guider.

Les yeux à l'étonnante couleur de l'ambre de la Dame toisèrent fixement le sorcier à lunettes durant plusieurs secondes, et il sembla à celui-ci qu'elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Il en conçut un malaise profond.

- Je vais vous y accompagner. Mais il ne s'agit pas de mon désir personnel. Il faut que je le fasse. Il existe des vérités qu'il vous faut comprendre. Et pour cela, il faut que je vous mène à l'endroit où reposent tant de mes aïeux.

La Dame Wilhelmina termina de s'occuper de sa monture, puis elle sortit des écuries, suivie par les cinq jeunes sorciers.

- Vous saviez que nous venions ? lui demanda Harry. Vous saviez que j'allais vous demander de nous mener à cet endroit ?

- Non je ne le savais pas jeune homme. Je ne suis pas devin. Je l'ai vu dans vos yeux.

- Qu'est-ce que vous avez vu ? insista-t-il sur un ton plus agressif qu'il ne l'aurait voulu.

- J'ai vu que vous cherchiez des réponses, et j'ai décidé de vous apporter quelques éléments pour éclaircir vos questions, répliqua la Dame sans relever le ton de son interlocuteur.

Harry était complètement déboussolé. Il n'avait jamais rencontré de personne aussi étrange que celle-ci. Et il sentit aussitôt qu'une intelligence redoutable se cachait derrière le visage indéchiffrable de cette Dame de haut rang à l'âme sauvage et vagabonde.

- J'ai appris d'où vous veniez et ce qu'il vous était arrivé, déclara la Dame Wilhelmina au bout de longues minutes de marche. Votre histoire est fascinante. Ainsi donc, tous les cinq vous êtes membres de l'Ordre du Phénix. Je connais depuis longtemps de réputation cette organisation, mais n'en avait jamais vu ni connu un seul de ses membres, à l'exception d'un seul.

- Qui était ? l'interrogea Harry.

- Albus Dumbledore.

Et voilà, nous en revenons de nouveau à lui, songea le brun à lunettes avec un frisson. Je pensais qu'en lisant son testament j'avais découvert ses derniers secrets. Il n'en est rien. Il reste des zones d'ombre à éclaircir.

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Deux heures de marche furent nécessaires pour atteindre la crypte où étaient enterrés les seigneurs des Havres Bleus. La Dame Wilhelmina avait tenu à ne pas utiliser de moyen de transport magique pour s'y rendre car elle considérait que la marche avait d'excellentes vertus. Ron et ses amis, qui étaient rompus à la marche depuis des mois, et qui de plus étaient requinqués après une semaine de repos, ne rechignèrent pas à faire cet effort physique. La Dame Wilhelmina leur avait dit qu'elle était une vieille femme, et néanmoins elle avait conservé une silhouette svelte et une démarche énergique.

- Quel âge avez-vous au juste ? lui demanda Harry devant l'entrée de la crypte.

- Je suis en train de vivre mon soixante-quinzième hiver.

- Pardonnez-moi de vois questionner là-dessus, mais…comment avez-vous fait pour conserver une aussi bonne santé ?

- C'est le résultat d'une vie passée essentiellement en plein air. Il n'y a pas de secrets là-dessus. Bien manger, faire du sport, ne pas rester oisif. Voilà ce que je me répète en permanence.

La Dame Wilhelmina sortit sa baguette magique d'une des poches de son manteau de fourrure, puis elle se dirigea vers la porte d'entrée de la crypte. Celle-ci avait été creusée dans le granit sur un versant escarpé du col de l'Oberalp, en un endroit difficilement accessible que seuls les sorciers de la région pouvaient connaître.

- Alohomora ! formula la Dame des Havres Bleus dans un murmure.

- Aucun charme ne protège cette porte ? demanda Ron, interloqué.

- Aucun, confirma la Dame Wilhelmina. Nous autres seigneurs des Havres Bleus, dans la vie comme dans la mort nous ne nous considérons pas comme des rois, encore moins comme des Dieux. Tout un chacun peut s'il le souhaite venir dans cette crypte. Cependant ce lieu n'est pas dénué de magie, bien au contraire. Vous allez vite vous en apercevoir.

Et sur ces mots, elle pénétra à l'intérieur de la crypte construite dans la montagne, invitant ses jeunes compagnons de marche à la suivre.

En pénétrant à l'intérieur de la crypte, Ron et ses amis eurent le sentiment de quitter le monde des vivants et d'entrer dans un autre univers, où le temps et l'espace étaient déformés. Cependant, ils n'eurent pas l'impression de pénétrer dans le monde des morts à proprement parler, mais plutôt dans un entre-deux, dans une antichambre de la mort.

La crypte était illuminée par des torches fixées aux murs, comme celles qui éclairaient l'escalier du Diable sous le col du Saint-Gothard. Mais ici, dans ce sanctuaire multiséculaire hors de portée des maux communs aux vivants, un parfum entêtant embaumait l'atmosphère. Pansy reconnu là l'odeur de l'encens. La jeune femme fronça le nez pour tenter de déterminer d'où venait l'odeur, et finalement c'est en levant les yeux qu'elle trouva ce qu'elle cherchait. Des volutes de fumée d'encens flottaient dans l'air à environ trois mètres du sol, voilant à son regard le plafond de la crypte, qui demeurait invisible. Impossible donc de savoir si ce caveau était vaste comme une cathédrale où, à contrario, aussi bas de plafond que la crypte qui se trouvait tout en haut de l'escalier du Diable, sous le col du Saint-Gothard.

Les tombeaux où étaient inhumés les seigneurs des Havres Bleus se situaient de part et d'autre de la crypte, le long des murs de granit, formant deux rangées séparées par un large chemin rectiligne. C'est sur ce chemin que Ron et ses amis marchaient dans un religieux silence, suivant la Dame Wilhelmina tout en admirant la beauté des tombeaux. Ceux-ci avaient été sculptés dans du marbre blanc, et à la lueur vacillante des torches, la blancheur de l'albâtre scintillait d'une manière féérique dans la semi-pénombre de la crypte.

- Les sépultures que vous voyez sont celles des plus anciens seigneurs du Pays des Grisons, déclara Wilhelmina Gotthelf. Cependant, les tombes que je veux vous montrer sont les plus récentes, elles se trouvent donc tout au fond de la crypte. Au fil des siècles, ce caveau s'est agrandi, les seigneurs successifs creusant toujours plus profond dans la montagne pour pouvoir avoir la place d'y être enterrés lorsque sonnerait leur dernière heure.

Ils ont creusé leur propre tombeau, songea Harry avec un frisson en écoutant ces paroles.

- Cet endroit est…remarquablement bien conservé, nota-t-il tout de même.

- C'est à l'unique Intendant de notre maison que revient le devoir d'entretenir avec le plus grand soin ce lieu. Il s'y emploie corps et âme, répondit la Dame des Havres Bleus.

- Et où est donc enterré celui qui a fondé les Havres Bleus, Guillaume Gotthelf ? l'interrogea Tracey. Votre Intendant, Niklaus, nous avait pourtant dit qu'il était enterré en ce lieu. Cependant, je n'ai pas vu sa tombe en entrant ici.

- Très bonne question, la félicita la Dame Wilhelmina de sa voix douce. Justement, j'allais y venir. Guillaume Gotthelf, mon ancêtre, était un excellent nageur. L'eau état l'élément où il se sentait le plus fort et le plus libre. Cependant, à son époque, comme aujourd'hui, la tradition voulait qu'il soit enterré dans la roche. Mais Guillaume Gotthelf était un être têtu. L'idée d'être enterré pour l'éternité dans une crypte souterraine l'insupportait. A la place, comme dernière volonté, il a demandé que son corps repose au fond du Lac de Toma. Et son vœu fut exaucé. A sa mort, son corps a été placé dans un sarcophage en pierre, puis des rameurs l'ont transporté dans une barque jusqu'au milieu du lac. Là, ils ont mis le cercueil dans l'eau. C'est au fond du Lac de Toma que repose donc le corps de Guillaume Gotthelf. En réalité, c'est son fils, Arnfried Gotthelf, qui a été le premier seigneur des Havres Bleus à être enterré ici, sous le col de l'Oberalp.

- Quelle histoire…, murmura Pansy, fascinée.

- Et pourquoi donc l'Intendant Niklaus ne nous as pas dit cela ? demanda Ron.

- Niklaus est un enfant du Pays des Grisons. Il adore les montagnes, mais beaucoup moins les lacs. Il ne sait pas nager si vous voulez tout savoir. Voilà pourquoi il vous a dit cela. La dernière volonté de mon aïeul le dérange. Moi je comprends Guillaume Gotthelf. Le Lac de Toma est à la source de tout. Sans lui, jamais il n'y aurait eu de Havres Bleus, car jamais cette vallée n'aurait été verdoyante. Sans le Lac de Toma, cette vallée n'aurait été qu'un désert de roches.

Harry médita ces paroles durant le reste de la marche entre les tombeaux de marbre. Et il comprit alors pleinement pourquoi Guillaume Gotthelf avait donné au hameau que lui et ses compagnons avaient bâtis le nom de Havres Bleus. Pour le premier seigneur des lieux, le véritable havre ne se trouvait pas sur la terre ferme. Il ne se trouvait pas non plus aux cieux. Il se trouvait sous la surface d'un lac. Mais, avant d'y parvenir à sa mort, il avait choisi de demeurer au plus près de ce havre, sur les rives du lac. Durant quelques secondes, Harry se vit à la place de ce Guillaume Gotthelf qui était mort sept siècles auparavant. Il vit deux rameurs se saisir de son corps dans une barque et le déposer doucement sur les ondes immobiles du Lac de Toma. Il se vit sombrer lentement dans l'eau bleutée, et il pensa : cela doit être une mort douce. Voilà comment je souhaiterais mourir.

- Nous voici enfin arrivés au bout, déclara la Dame Wilhelmina au bout d'un certain temps.

L'odeur de l'encens était moins prégnante ici. La lumière projetée par les torches était en revanche plus vive en cet endroit que dans toute autre partie de la crypte. La Dame des Havres Bleus s'avança lentement devant le dernier des tombeaux de marbre blanc, les mains jointes en signe de recueillement. Dans ses yeux se reflétait la flamme perpétuelle des flambeaux alignés le long des parois de granit.

- Voici la tombe du dernier seigneur des Havres Bleus à avoir trouvé le repos éternel. Il s'agit de celle de mon époux, Elfried Gotthelf.

Un silence pesant suivit ses paroles. Harry et ses amis affichèrent tous une mine profondément peinée, compatissant en silence à la douleur intérieure de la Dame des Havres Bleus.

- Voilà sept ans maintenant qu'il m'a quittée, poursuivit-elle d'une voix qui tremblait légèrement. Mais il a eu une belle et longue vie, et il m'a donné deux beaux enfants.

La Dame Wilhelmina se détourna à regret du tombeau de son mari, et elle désigna deux autres tombes de marbre qui se situaient face à face.

- Ici, ce sont les tombes de mes parents, Siegfried et Théodora Gotthelf. J'étais leur fille unique. Mon mari, Elfried, était un maréchal-ferrant aux écuries des Havres Bleus. Cependant, mes parents n'ont pas désapprouvé mon choix de l'épouser. Ici, dans le Pays des Grisons, nous sommes faits de la même écorce. Les mariages se font par amour, non par contrainte. Le sang des Gotthelf n'est pas plus pur qu'un autre. C'est un sang rude.

La Dame Wilhelmina désigna deux autres tombeaux qui se trouvaient plus en avant.

- Et voici les tombes de mes grands-parents paternels, Sigmund et Sieglinde Gotthelf.

Une expression de profond désarroi peignit soudainement les traits de la Dame des Havres Bleus. Même dans la semi-pénombre de la crypte, Harry vit clairement qu'elle ne se sentait pas bien. Brusquement, la Dame s'affaissa contre l'un des tombeaux, la main sur le cœur. Pansy et Tracey se précipitèrent pour lui porter assistance, craignant une attaque cardiaque.

- Merci…ce n'est rien, les rassura-t-elle. Une défaillance due à l'âge, rien de plus.

- Que leur est-il arrivé ? demanda Harry en désignant les tombes de ses grands-parents.

- Je vous en parlerais…une autre fois. Je suis épuisée. J'ai besoin d'un peu de repos.

Et c'est ainsi qu'ils retournèrent vers l'entrée de la crypte sans un mot de plus. Une fois qu'ils furent revenus au-dehors, la Dame Wilhelmina sortit d'une de ses poches une petite tabatière en argent, qu'elle transforma en un tour de main en portauloin. Tous se saisirent de l'objet ensorcelé, et ils quittèrent dans un tourbillon les crêtes déchiquetées du col de l'Oberalp.

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Neville écouta d'une oreille attentive le récit de leur excursion dans la crypte souterraine. Lui, comme ses amis auparavant, demeura frustré lorsque lui fut rapporté la dernière phrase prononcée par la Dame des Havres Bleus.

- Elle nous a offert une invitation, acheva cependant Ronald. Toi aussi Neville tu es invité, tout comme nous, à te rendre à la demeure des seigneurs des Havres Bleus. Le rendez-vous est prévu pour dans quatre jours.

- Elle nous invite à dîner à sa table, précisa Pansy.

- Et comment voulez-vous que je me déplace ? soupira Neville. Vous n'allez tout de même pas me faire léviter sur un brancard dans tout le hameau ?

- A ce propos, monsieur Hans Widerrist à une surprise pour toi, affirma Dean avec un air malicieux. Je vais le chercher, comme ça il va pouvoir te montrer ce dont il s'agit.

Le grand noir s'éclipsa de la chambre. Il revient quelques minutes plus tard, le propriétaire du chalet sur ses talons. Hans Widerrist était un homme d'une soixantaine d'années, et il était bien plus petit que Dean. Cependant, il était aussi noueux qu'un vieil arbre ayant résisté à mille orages. Ses traits rudes semblaient avoir été taillés à coups de serpe, et ses larges mains calleuses portaient les traces du maniement d'outils multiples.

En cet instant cependant, c'est sa baguette que monsieur Widerrist tenait à la main. Il faisait léviter un objet qui se trouvait derrière lui, et que Neville ne voyait quasiment pas, la haute taille de Dean lui bouchant la vue.

- Voici ce que j'ai fabriqué pour toi mon garçon, déclara le propriétaire du chalet de sa voix rauque. J'espère que cela te conviendra.

Dean s'écarta du champ de vision de Neville, qui, assis sur son lit, découvrit alors avec stupeur un fauteuil roulant qui flottait dans les airs dans l'embrasure de sa chambre.

- Purée…, souffla Neville avec stupéfaction, un large sourire étirant ses traits. C'est absolument génial ! merci infiniment ! en combien de temps l'avez-vous fait ?

- J'ai eu l'idée de vous le fabriquer lorsque je vous ai vu vous installer ici il y a tout juste une semaine. Ça n'a pas été bien difficile, nul besoin de me remercier. J'ai fabriqué beaucoup de fauteuils roulants dans ma vie, pour les montagnards qui s'étaient brisé les jambes en faisant une chute du dos d'un Gronian ou d'un Abraxan. Si vous regardez bien, il y a un certain nombre de paralysés dans ce hameau, bien plus qu'ailleurs. Cela ne les empêche cependant pas de continuer à pratiquer la magie. Moi, je contribue à pouvoir leur redonner le sourire en se déplaçant.

- Merci encore, fit Neville en lui serrant la main. J'en ferais bon usage, comptez sur moi.

Hans Widerrist fit un geste de la main pour signifier que ce n'était pas grand-chose, puis il sortit de la chambre, laissant les six jeunes sorciers entre eux. Dean fit cesser le sort de lévitation, et il fit rouler le fauteuil jusqu'au pied du lit de Neville.

- Tu vas t'éclater là-dedans mon pote, dit-il en donnant une accolade à son ami. Tu verras, monsieur Widerrist a ajouté plein d'options au fauteuil. Bon d'accord, dit comme ça ce n'est pas aussi bien que l'Eclair de Foudre de Harry, mais je suis certain que tu vas t'y plaire.

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Durant les deux journées qui suivirent, Neville s'évertua à tester le fauteuil roulant qui lui avait été offert. Il s'y attacha vite, à tel point qu'au bout du deuxième jour passé dans le fauteuil roulant, il décida qu'il y passerait la nuit tellement celui-ci était confortable. Dean, qui dormait dans la même chambre que Neville, dû le forcer à s'allonger sur son lit.

- Ce n'est pas parce que tu es paralysé des deux jambes que toute ta colonne vertébrale a été touchée, déclara Dean en allongeant son ami sur le matelas du lit. Tout le haut de ton corps est encore fonctionnel. Préserve donc toute la partie de ta colonne vertébrale encore intacte. Et crois-moi, ce n'est pas en passant tes nuits dans ce fauteuil que tu vas la préserver.

- Merci du conseil, soupira Neville d'une voix lasse. Tu as raison, au fond je ne devrais pas avoir ce genre d'idées. Je suis déjà assez diminué comme ça, pas la peine d'en rajouter.

- Ne t'en fait pas mon gars. Je comprends très bien que tu tiennes à ce fauteuil.

Les conseils de Dean portèrent leurs fruits, tant et si bien que le lendemain matin, Neville se sentait suffisamment fort pour pouvoir sortir de sa chambre dans son fauteuil roulant. Neville quitta la pièce douillette sitôt qu'il fût réveillé, fit léviter au-dessus des escaliers du chalet le fauteuil dans lequel il était installé, puis pénétra dans la salle commune qui servait à la fois de salon et de cuisine, et où lui et ses amis avaient pris l'habitude de se retrouver pour les repas.

- Alors comme ça toi et ton fauteuil vous êtes déjà inséparables ? s'esclaffa Ron.

- Ne répond pas à ce gros benêt, rétorqua aussitôt Pansy en dégageant de la place pour que Neville vienne s'attabler avec eux.

- D'abord je ne suis pas gros, se défendit Ronald Weasley. Je suis de constitution robuste, ce qui n'est pas la même chose…

- Les débats sont déjà animés dis donc, bâilla Dean en pénétrant à son tour dans la salle commune du chalet.

- Moi j'ai un véritable débat à vous proposer, suggéra Harry. Que voulez-vous faire aujourd'hui ? Je vous rappelle à tous que le rendez-vous que nous avons pris avec la Dame des Havres Bleus se tiendra demain soir à l'heure du dîner.

- J'ai bien envie de faire une balade, lui répondit Neville tout en buvant un verre de lait frais.

- Une balade autour du Lac de Toma, voilà ce que je propose ! déclara Tracey.

Tous approuvèrent, puis la discussion s'orienta vers le hameau dans lequel ils se trouvaient. Il y avait tant à dire sur les Havres Bleus, alors qu'ils ne s'y trouvaient guère que depuis une dizaine de jours, que même après avoir terminé leur petit-déjeuner et s'être équipés pour sortir au-dehors, ils bavardaient encore à propos des lieux enchanteurs de cet endroit. Cependant, pour Neville plus que pour les autres, la sortie du chalet fut un authentique moment d'émerveillement. Confiné à l'intérieur de la demeure de monsieur Widerrist depuis des jours, le jeune homme pu enfin observer à loisir les rues bigarrées où se mêlaient les mille couleurs des grelots, des guirlandes et des fanions qui décoraient balcons, fenêtres, portes, et façades des maisons.

Un fait que Neville remarqua bien vite, et qu'aucun de ses amis n'avait pourtant relevé avant lui, était que de nombreux étendards identiques se situaient un peu partout dans le hameau. Il en fit la remarque une fois que tous furent sortis du village pour emprunter un petit chemin pierreux qui longeait les rives du Lac de Toma.

- J'ai vu de nombreuses bannières identiques le long de plusieurs façades, déclara-t-il en préambule. Sur chacune d'elles figurait la même représentation : un faucon d'argent sur fond bleu saphir. Mais que cela peut-il bien signifier ?

- Maintenant que tu le dis…, commenta Tracey. C'est vrai, tu as raison. Je pense savoir ce dont il s'agit : c'est le blason de la maison Gotthelf.

- Réservons cette question pour demain soir, leur conseilla Harry. La Dame Wilhelmina se fera un plaisir de nous répondre.

La bande des jeunes sorciers poursuivit sa marche en silence, admirant sans détours la beauté magnétique du Lac de Toma, dont les ondes immobiles renvoyaient les pâles rayons du soleil hivernal. Le Lac de Toma était très étendu, quoique bien moins que le Lac Noir qui se trouvait à Poudlard. Cependant, ici le lac remplissait plus de la moitié de la vallée. Aucun des jeunes sorciers qui arpentaient en cet instant ses rives n'avait une idée de sa profondeur.

- Ainsi donc, c'est au fond de ces eaux que repose le corps de Guillaume Gotthelf, déclara Pansy. Quelle bizarrerie tout de même…imaginez un peu : cela reviendrait à ce que le cadavre d'Albus Dumbledore ait été plongé dans l'eau du Lac Noir.

- Mais d'ailleurs…personne ne l'a vu son cadavre n'est-ce pas ? embraya Dean. Il y avait eu une cérémonie pour son enterrement en même temps que celui de Hagrid au mois de juillet dernier à Poudlard. Je n'étais pas là, mais on m'a raconté que de corps du directeur il n'y en avait pas.

- Malefoy saurait répondre à cette interrogation, répondit Harry en regardant sombrement droit devant lui. Je suis prêt à parier qu'il sait ce qu'il a pu advenir du corps du directeur.

- Malefoy…, soupira profondément Neville. Cela fait tellement de temps que nous nous tuons à le retrouver que j'ai peine à me rappeler de l'époque où nous étions tous réunis au Terrier avec les parents de Ronald, avant que ne débute cette quête insensée.

- Tout cela avait un sens pourtant…avant que nous perdions Hermione, répliqua Harry, dont le visage s'assombrissait de minutes en minutes.

Craignant une crise de colère, Pansy s'empara fermement de la main de son amant. L'expression faciale d'Harry se mit à s'adoucir quelque peu, mais le brun à lunettes demeura maussade.

- Cet endroit est superbe…mais nous ne pouvons pas y rester, enchaîna-t-il tout en poursuivant sa marche. C'est probablement ce que la Dame Wilhelmina voudra nous dire demain soir, en y mettant les formes évidemment. Nous sommes une menace pour elle et son peuple. Je suis une menace.

- Harry ! tu ne vas pas recommencer à psychoter ! s'exclama Tracey avec véhémence. Souviens-toi de ce qu'Hermione te disait : ferme ton esprit. Fait ça, et tout ira bien. Cet endroit est incartable, comme le domaine de Beauxbâtons. Il faudrait des trésors de patience et d'abnégation pour parvenir à localiser les Havres Bleus.

- Il n'empêche, tu as raison dans le fond Harry, acquiesça Ron. Nous ne pouvons pas nous attarder ici. Il y a une quête qu'il nous faut mener à son terme. Hors de question de revenir en Angleterre les mains vides.

Un silence morose s'installa entre les six sorciers. Que restait-il de toutes les espérances qui les habitaient encore à la fin de l'été ? Qu'elle était la jauge d'espoir qui demeurait enfouie au plus profond de leurs cœurs ? Des questions auxquelles aucun n'aurait su répondre.

En atteignant la rive opposée du Lac de Toma, ils purent observer les Havres Bleus qui se dressaient à quelques miles de distance, ainsi que le col de l'Oberalp que l'on distinguait dans le lointain, et dont les crêtes déchiquetées recouvertes de granit sombre tranchaient avec la vallée verdoyante en contrebas. Hermione aurait adoré ce lieu, pensa Ron avec le vestige d'un sourire au coin des lèvres. Si elle a survécu, et si moi-même je survis à cette quête, alors je lui parlerais des Havres Bleus lorsque nous nous retrouverons. Et j'espère qu'elle pourra les voir de ses propres yeux un jour.

Après avoir fait le tour du lac par l'autre côté, les jeunes sorciers arrivèrent près des écuries des Havres Bleus. Cet endroit était décidément pour eux un lieu de rencontres fortuites, car ils y virent Nymphadora Tonks occupée à nourrir un Abraxan palomino appartenant à l'expédition.

- Comment allez-vous ? les apostropha-t-elle avec un sourire sincère. Neville, tu te sens mieux ?

- De mieux en mieux en effet, déclara-t-il en serrant la main de l'Auror confirmée. Et vous ? vous vous plaisez dans votre chalet ?

- Oh oui...les gens sont charmants ici. Les sorciers des Grisons me considèrent sans doute plus comme l'une des leurs qu'un Langue de Plomb du Département des Mystères.

- Vous avez des nouvelles de votre fils ? Teddy ? demanda Ron à tout hasard.

- De temps en temps des lettres me parviennent, oui, acquiesça Tonks sans laisser transparaître le fait qu'elle était attristée de la séparation avec son enfant. Teddy est bien à l'abri avec sa grand-mère, Andromeda. Ils sont dans le village de Terre-en-Lande, dans le Yorkshire.

- Terre-en-Lande ? s'inquiéta Tracey. Lorsque Severus Rogue nous a retrouvés dans la forêt de Swinley l'automne dernier, il nous a appris qu'il y avait eu une révolte là-bas contre les mangemorts et le Ministère d'Ombrage. Des gens ont été arrêtés et envoyés à Azkaban.

- Je sais tout cela. Mais ma mère loge avec mon fils en sécurité depuis de longs mois dans l'ancienne maison de la famille Dumbledore. C'est le directeur lui-même qui m'a conseillé de les cacher là. C'est un lieu très discret, presque invisible. La maison est entièrement recouverte par du lierre sauvage. Et elle est protégée par le sortilège de Fidelitas. Moi et Albus, nous étions les deux gardiens du secret. Je suis la seule désormais.

- Dumbledore a vécu à Terre-en-Lande ? questionna Harry avec curiosité.

- Oui, il y a fort longtemps.

Nymphadora Tonks contempla de ses yeux perçants le Lac de Toma. Elle ramassa sur la berge un galet aplati et le lança sur l'eau selon un angle particulier. Le galet ricocha cinq fois sur les ondes, puis coula à pic.

- Joli lancer, commenta Pansy en faisant tournoyer sa baguette entre ses doigts.

- Moins joli que ton minois ma douce, susurra Tonks en s'approchant de la reine des Serpentard, puis en caressant ses cheveux sombres qui tombaient en cascade sur ses épaules.

Harry haussa un sourcil, un peu surpris par cette scène, mais Pansy lui fit comprendre d'un regard qu'il n'y avait aucune ambiguïté.

- Plusieurs réunions des membres de l'Ordre se sont tenues ces derniers jours, les informa Tonks en s'éloignant de Pansy pour aller brosser son Abraxan. Alastor Maugrey, qui comme vous le savez est désormais le commandant de l'expédition, souhaite que nous partions d'ici dans les plus brefs délais. Il attend simplement que les derniers blessés légers soient entièrement rétablis.

- Et où veut-il que nous allions ? demanda Dean. Nous n'avons plus le phénix avec nous.

- Maugrey ne m'a pas tout dit. Tout ce qu'il souhaite, c'est que nous quittions cet endroit. La majorité des membres de l'expédition est d'accord avec lui.

- Vous en faites partie ? la questionna Harry.

- Je partage son point de vue, dit-elle en fixant le brun à lunettes droit dans les yeux, le défiant de la contredire. Les habitants de ce hameau ont beau être accueillants, notre présence prolongée les dérange de plus en plus. Même sans connaître leur langue, j'ai compris à demi-mots certains villageois disant que nous étions des oiseaux de mauvais augure.

Harry avait rarement vu Tonks aussi sérieuse et aussi…ténébreuse. Il comprit alors que derrière le masque de l'Auror dévouée à sa mission se cachait le visage de la veuve prématurée encore endeuillée par la mort de son époux.

- Je vous préviendrais si j'ai du nouveau, déclara Tonks en s'éloignant d'eux pour rentrer dans les écuries avec l'Abraxan. Rentrez et mettez- vous au chaud les jeunes. Et quoi qu'il arrive, restez vigilants.

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La nuit était tombée depuis un certain temps déjà sur les Havres Bleus. Harry venait de prendre une douche brûlante dans la salle de bains adjacente à la chambre qu'il partageait avec Pansy. En sortant de la salle de bains, vêtu d'un simple caleçon, il découvrit sa dulcinée étendue sur leur lit commun, enroulée dans une couverture en fourrure qui devait être délicieusement chaude. Pansy le fixa avec ce regard de braise qui signifiait toute l'étendue de son désir. Tandis qu'Harry se rapprochait du lit, elle entrouvrit la couverture, dévoilant à son regard un soutien-gorge et un shorty de la couleur de l'ébène, bordé de dentelle vert émeraude. Harry s'allongea aux côtés de sa compagne, puis lui caressa doucement les cheveux.

- J'ai envie que tu me réchauffe, susurra Pansy tout en posant une main sur le ventre du brun à lunettes. Réchauffe-moi Harry…

Il toisa fixement la femme qu'il avait sous les yeux. Dans ses prunelles brillaient des éclats d'une sombre magnificence. En un éclair, il fut sur elle, parsemant sa chair tendre de baisers fougueux et de caresses foudroyantes. Pansy poussa des soupirs de plaisir, s'offrant à lui, se languissant pour lui. Dans les secondes qui suivirent, ils se débarrassèrent de leurs sous-vêtements, qui tombèrent mollement sur le sol. Tous deux poussèrent un gémissement lorsque leurs deux corps fusionnèrent pour ne faire plus qu'un. Elle était chaude, moite et humide à l'intérieur. Cela le fit délirer. Et il profita du fait qu'elle était totalement à lui pour la posséder avec toute la force dont il était capable. Mais, au moment où il atteignait l'extase, quelque chose se détraqua en lui. Jaillies des profondeurs, des visions qui avaient été enfermées dans une boîte noire et englouties quelque part dans les abysses de sa mémoire remontèrent à la surface. Dans l'obscurité de la chambre, des visions atroces défilèrent devant ses yeux comme des éclairs aveuglants dans le ciel un soir d'orage. D'un coup, sa cicatrice le brûla, et il se mit à souffrir le martyr. Des sueurs froides parsemèrent tout son corps, et sa tête devient une vaste caisse de résonance qui amplifiait le moindre des sons. Les cris de plaisir de Pansy se mirent instantanément à lui vriller les tympans. Mais ce qu'il y avait d'horrible, par-dessus tout, c'est qu'il avait l'impression d'être à l'intérieur des visions, de les vivre physiquement, plutôt que de les contempler.

Une voix glaciale, dénuée de la moindre émotion, résonna alors dans son esprit. Tue-la ! ordonna-t-elle d'un ton qui n'admettait aucune réplique. Et c'est alors qu'une ultime vision, la plus hideuse de toutes, s'abattit comme la foudre : le trépas de Sirius Black dans la Salle de la Mort. Il revit la scène de ses propres yeux le jour où il y avait assisté. Il revit l'éclair de lumière verte précipiter son parrain derrière l'arcade, de l'autre côté du voile. Tue-la ! ordonna de nouveau la voix glaciale. Et il la vit elle, le visage éclairé par la terrifiante lueur verdâtre de son sortilège : la sorcière noire, la fiancée des ténèbres, l'épouse de la mort. Bellatrix Lestrange.

Sans savoir comment, sans doute mû par une volonté et une force qui n'était pas la sienne, Harry s'empara de l'arme qui reposait au pied de son lit et qu'il regrettait de n'avoir pas eu la chance de posséder ce jour-là : l'épée de Gryffondor. TUE-LA ! hurla la voix sur un ton guttural qui n'avait plus rien d'humain. Au visage de Pansy se juxtaposa celui de Bellatrix. Rendu fou par la rage, Harry brandit l'épée aux rubis au-dessus de sa tête, s'apprêtant à exécuter la femme qui se trouvait étendue sous lui.

- HARRY ! Ne fait pas ça je t'en supplie ! Ferme ton esprit ! FERME-LE !

Pansy ne s'était rendu compte que trop tard que son amant était en proie à une crise de démence. Elle savait quel mal le rongeait. Mais là, étendue sous lui en tenue d'Eve, ses cuisses prisonnières des siennes, elle n'avait aucune possibilité de se mouvoir pour échapper à sa fureur aveugle. Dans un geste de désespoir dérisoire, elle s'empara de la montre à gousset d'Harry qui se trouvait sur la commode près du lit. Elle la brandit au-dessus d'elle pour se protéger, juste au moment où son amant abattait l'épée de Gryffondor. Par miracle, la lame percuta la montre de plein fouet, puis la montre frappa la poitrine de Pansy. La pointe de la lame de l'épée se ficha dans la montre sous la force de l'impact, à quelques centimètres de son cœur. Celui-ci rata cinq battements, et elle se sentit perdre connaissance.

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De nombreuses heures s'étaient écoulées depuis le terrible incident nocturne qui avait failli coûter la vie à Pansy Parkinson. Celle-ci se trouvait dans l'hospice des Havres Bleus, un vaste bâtiment qui donnait sur la Place des Faucons. La jeune femme était sous la garde des deux médicomages de l'expédition, Miriam Strout et Augustus Pye. Lorsque Pansy s'éveilla, elle constata tout d'abord que les médicomages se trouvaient dans un coin de la chambre de l'hospice où elle avait passé le reste de sa nuit. Ils examinaient attentivement à la lueur d'une lampe l'épée de Godric Gryffondor, ainsi que la montre à gousset appartenant à Harry. Pansy se redressa sur son séant, se prenant la tête dans les mains en se remémorant les événements de la nuit passée. Elle ferma les yeux très forts pour ne pas rendre son chagrin visible, agrippant des deux mains les draps de son lit. Elle ouvrit cependant les paupières lorsque des doigts chauds se posèrent sur son bras. Les yeux embués de larmes, la jeune femme vit alors Miriam Strout à son chevet, une mine rassurante sur le visage.

- Tout va pour le mieux ma chérie. Monsieur Potter nous a confessé ce qu'il a failli vous faire. C'est lui qui nous a alertés. Il nous a dit que vos cris de détresse lui avaient rendu la raison à l'instant même où il a abattu cette épée sur vous. Malheureusement, nous a-t-il dit, il avait déjà entamé son geste à la seconde où il est sorti de sa crise.

- Cette simple montre vous a sauvé la vie, ajouta Augustus Pye en s'approchant d'elle à son tour, avec l'objet en question dans les mains. Vous avez eu le réflexe qu'il fallait. Mais vous avez eu aussi une chance inouïe. Quelques centimètres plus à gauche ou à droite, et la lame tranchante de cette épée vous transperçait.

- Oh Merlin…, frissonna Pansy. Tout me revient…tout était parfait pourtant…et d'un seul coup je suis passée du paradis à l'enfer, du rêve au cauchemar…

- Monsieur Potter a été examiné, tout comme vous. Lui, comme vous, s'en est sorti indemne. Mais je crains que le…phénomène psychique qui l'affecte ne lui laisse des séquelles mentales, ajouta Augustus Pye. Sans vouloir être indiscret, depuis que vous avez entamé une relation de couple tous les deux, combien de fois a-t-il fait ce genre de crise ?

- Je ne sais pas, soupira Pansy en regardant par une des fenêtres de l'hospice la lumière rose et mordorée du ciel qui annonçait le lever de l'aurore. Moins d'une dizaine de fois je pense, ajouta-elle. Mais cette crise…c'était la plus violente de toutes…jamais il n'avait déliré au point de ne plus me reconnaître et de porter la main sur moi.

- C'est bien ce que je me disais Miriam, déclara Augustus Pye en regardant gravement sa consœur. L'état de monsieur Potter empire. Lentement, mais sûrement. Il va falloir trouver un antidote pour remédier au mal qui l'atteint.

- Non ! s'exclama Pansy d'une voix forte et rauque. Laissez-moi faire, reprit-elle sur un ton plus calme. Il m'écoute quand je lui parle, même dans ces moments-là. Tout ce que je veux, c'est que vous gardiez l'épée de Gryffondor. Je ne veux plus qu'il l'ait en sa possession.

Les deux médicomages hochèrent la tête, montrant ainsi qu'ils respectaient sa volonté. Pansy fut autorisée à quitter l'hospice peu après cet entretien, emportant avec elle la montre à gousset qui lui avait épargnée la mort.

Lorsqu'elle pénétra dans sa chambre de chalet, elle découvrit Harry profondément endormi. Elle ne lui en voulait pas. Elle savait que cela n'était pas de son fait, qu'il était manipulé par la voie de l'esprit. Elle était en revanche très inquiète à son égard. Ce genre de crise d'une violence féroce devait l'épuiser. Elle ne lui ferait aucun reproche cependant. Dans la situation précaire dans laquelle tous deux se trouvaient, la meilleure des choses à faire était de pardonner et de conserver l'union sacrée.

Pansy s'allongea aux côtés de son compagnon, passant doucement ses doigts dans les cheveux de jais du sorcier à la cicatrice en forme d'éclair. De son autre main, elle ouvrit le couvercle de la montre à gousset pour consulter l'heure. Et c'est alors qu'elle vit quelque chose qui la sidéra : de l'autre côté du couvercle se trouvait une photographie mouvante. Celle-ci figeait pour l'éternité sur le papier glacé le visage bienveillant du regretté Sirius Black.

- Mais oui bien sûr…, murmura-t-elle. La montre en or…l'un des bijoux de famille ancestraux de la famille Black…je sentais bien que ce n'était pas un objet comme les autres.

Les doigts de la jeune femme se mirent à trembler légèrement lorsqu'elle constata que la montre était redevenue intacte en dépit du choc violent avec l'épée de Gryffondor. Cet objet était protégé par de puissants sortilèges.

- Je n'ai jamais eu la chance de te connaître, déclara-t-elle au portrait du dernier des Black. Mais merci, ajouta-elle en embrassant le cliché. Que Merlin te garde.

Et sur ces mots, elle referma le couvercle de la montre.

.

- Et donc, récapitula Ronald, c'est à ce moment-là que tu as eu ta dernière vision, celle qui te montrait…

- La mort de mon parrain, oui, confirma Harry.

Les deux amis se trouvaient sur le palier du chalet où ils logeaient. Ils attendaient que leurs compagnes respectives, Tracey et Pansy, terminent de s'équiper, avant de se rendre avec eux à la demeure des seigneurs des Havres Bleus pour le dîner prévu avec la Dame Wilhelmina. Dean quant à lui était en train d'équiper Neville et de le placer dans son fauteuil.

- Et la voix qui résonnait dans ta tête et te donnait des ordres…

- C'était celle de Lord Voldemort. Comme toujours. La seule voix qui a toujours perturbé ma conscience, c'est bien la sienne.

- Pourtant il y a quelque chose que je ne comprends pas…comment le Lord Noir as-t-il pu t'ordonner de tuer Bellatrix ?

- C'est Pansy qu'il m'a ordonné de tuer. Le visage de Lestrange n'était qu'un mirage, un leurre. Il sait que je la hais, d'une haine sans bornes, au plus profond de moi. Il a catalysé cette haine pour la diriger contre Pansy. Et son plan a failli marcher. Comme il l'espérait, j'ai confondu une vision avec la réalité. Heureusement, la voix de Pansy m'a ramené à moi, et ma montre a pris à sa place le coup d'épée, que, dans ma folie, je lui destinais.

- La magie noire peut vraiment faire d'abominables choses, commenta le rouquin. Ce sort horrible dont parlait Dumbledore dans son testament…L'Anima Tua Fractus…n'y as-t-il donc aucun moyen de l'annuler ?

- Bien sûr que si. C'est même très simple. Il faut me jeter le sortilège de la mort. Il faut me tuer Ronald. J'ai essayé à plusieurs reprises de le faire moi-même tu vois. Mais c'est impossible. Chaque fois que j'ai essayé, ma baguette a refusé de m'obéir et elle s'est pointée sur tout, sauf sur moi. C'est quelqu'un d'extérieur qui doit le faire à ma place.

- Tu sais bien qu'aucun d'entre nous n'oserait faire cela. Même le Lord Noir et tous ses sbires n'oseraient pas, car d'après ce que j'ai compris, ça le tuerait lui aussi.

- Tu as résumé tout le problème, fit Harry en poussant un rire sans joie. Je suis dans une impasse. Même si je le demandais à un montagnard de ce hameau complètement neutre vis-à-vis de la guerre qui se joue, il refuserait de me tuer, car le sortilège de la mort est impardonnable. Ça ne m'étonnerait pas qu'ici, comme dans beaucoup d'endroits, son utilisation soit punie de la peine capitale, à savoir le Baiser du Détraqueur. Personne ne prendrait le risque de s'exposer à une telle punition.

Ron secoua la tête, puis posa sa main gauche, celle qui était encore faite de chair, sur l'épaule de son meilleur ami.

- Enlève-toi tes idées de mort de la tête. On trouvera une autre solution pour que tu puisses vivre en paix.

A cet instant, Tracey et Pansy apparurent sous leurs yeux, suivies par Dean et Neville.

- Tout le monde est prêt ? demanda celui-ci depuis son fauteuil roulant. Alors allons-y ! ajouta-t-il après avoir reçu une approbation générale.

Ils sortirent du chalet pour plonger au cœur du hameau, saluant au passage le propriétaire du logis, Hans Widerrist, qui dînait seul dans la salle commune. Leurs pas les menèrent en moins d'une heure à la demeure des seigneurs des Havres Bleus, devant le Lac de Toma. Ils montèrent l'escalier en bois, puis frappèrent à la grande porte de pierre qui marquait l'entrée de cette demeure ancestrale. Ils durent alors attendre près de trois minutes dans le froid avant que l'Intendant Niklaus daigne leur ouvrir la porte.

- Ah bah enfin c'est pas trop tôt ! j'ai failli attendre ! lança Ron à la volée.

- Ma Dame est prête à vous recevoir, grinça l'Intendant dans un anglais parfait, tout en fixant le grand rouquin avec froideur et dédain. Cependant, j'ai ordre de collecter vos baguettes. Et on ne discute pas, gronda-t-il tout en jetant à nouveau un regard appuyé à Ron, qu'il avait visiblement identifié comme étant le rebelle du groupe.

- Encore le protocole je suppose, soupira le grand rouquin, tout en mettant sa baguette dans le coffre que l'Intendant désignait.

- Sachez jeune homme que je n'apprécie pas du tout votre ton quelque peu narquois.

- Oh là là quel grincheux ! Faut vous détendre mon brave ! Un peu de moquerie n'a jamais tué qui que ce soit. Bon le chapitre est clos ! conduisez-nous à la salle à manger, j'ai faim !

- Rien n'est clos entre nous, gronda derechef l'Intendant. Je vous aurais à l'œil durant tout le repas. Et je ne suis pas à vos ordres. Adressez-vous à moi avec respect.

Niklaus les fit entrer dans la vaste demeure, puis les conduisit vers la salle à manger.

- Excusez-moi d'avoir offensé votre auguste personne, le parodia Ron sur un timbre de voix tellement pompeux que cela fit pouffer de rire Tracey, Pansy et Dean.

L'Intendant ne releva pas, déployant sans doute des trésors de volonté pour garder son calme. Finalement, il les conduisit à la vaste salle à manger, comme lors du jour de leur venue dans le hameau. Wilhelmina Gotthelf était cependant seule cette fois-ci. Elle se leva à leur entrée, et les pria de venir s'asseoir à table. Niklaus referma la porte et resta dans un coin de la pièce, droit comme un piquet.

- Vous pouvez disposer Niklaus ! le héla soudainement la Dame des Havres Bleus.

- Mais Ma Dame…

- Ce sera tout Niklaus, déclara-t-elle d'une voix douce mais ferme. Nous risquons de terminer ce dîner fort tardivement. Je ne voudrais pas vous imposer la torture de rester debout durant tout le temps du repas.

- Bien Ma Dame, obtempéra à contrecœur l'Intendant en s'inclinant, puis en quittant la pièce.

Wilhelmina Gotthelf pris place, et les six jeunes sorciers qu'elle avait si chaleureusement invités en firent de même. Dans la vaste cheminée qui trônait derrière le fauteuil de la Dame crépitait un feu ardent qui répandait une confortable chaleur dans la salle. Mais ce qu'il y avait de surprenant, c'est que ce feu était la seule source de lumière en ce lieu. Pourtant, à lui seul il parvenait à éclairer la table sur laquelle était disposée de succulents mets et de délicieuses boissons.

- Servez-vous, déclara la Dame. Il y a de tout ici : du vin de sureau, de la viande des Grisons, du ragoût de chevreuil, de la soupe au potiron, du pain perdu, de la sauce aux airelles, de la tarte aux myrtilles, des gaufres au sucre et à la marmelade…

Définitivement mis en appétit, les six jeunes sorciers s'empressèrent de piocher dans les nombreux plats étalés devant eux. Wilhelmina Gotthelf ne se servit quant à elle qu'une coupe de vin de sureau ainsi que quelques tranches de viande des Grisons, une salaison de bœuf coupée en lamelles. Soudain, elle poussa un sifflement aigu qui résonna longuement dans le silence de la vaste salle. Aussitôt, un battement d'ailes se fit entendre, et de l'autre bout de la pièce jaillit un magnifique faucon. Celui-ci trouva un perchoir idéal en se posant sur le haut du dossier de la chaise de la Dame des Havres Bleus. Wilhelmina Gotthelf prit une tranche de viande des Grisons dans son assiette et la tendit au rapace, qui la happa dans son bec avec voracité.

- Je vous présente Siegfried, mon faucon pèlerin. Il est le plus grand et le plus rapide des rapaces de la volière des Havres Bleus. Le faucon est l'emblème de la maison Gotthelf. C'est l'oiseau le plus rapide du monde quand il descend en piqué pour fondre sur sa proie. Depuis des siècles, les habitants du Pays des Grisons utilisent des faucons dressés et affaités pour la fauconnerie. La fauconnerie est un art, l'art de la chasse au gibier. En vous baladant dans le hameau vous avez dû passer plusieurs fois par la Place des Faucons. C'est sur cette place, au sommet de la fontaine d'argent, que les faucons se retrouvent pour boire, mais aussi pour parader lors de la saison des amours.

Fascinés et effrayés en même temps par l'aspect du rapace, Harry et ses amis le regardèrent dévorer deux autres tranches de viande dans la main de sa maîtresse. Celle-ci le caressa doucement au niveau de la tête, puis elle se détourna de lui pour faire à nouveau face à ses invités.

- Il y a une chose que vous devez cependant savoir : n'oubliez jamais que les faucons ne sont pas des animaux domestiques. Siegfried est vieux, c'est pour cela que je l'autorise à dormir quelquefois ici en intérieur, dans cette demeure. Mais tous les autres faucons dorment dans la volière. Celle-ci est interdite d'accès, y compris pour moi. Niklaus est le seul qui peut y rentrer sans risque de se faire déchiqueter vivant. Et cela car il est éleveur de faucons. Tous les Intendants de cette demeure ont la charge d'être les éleveurs des faucons de ce hameau. Ils dressent les rapaces dès la naissance de ceux-ci, mais uniquement pour la chasse, pour l'art de la fauconnerie.

Harry et ses amis hochèrent la tête, écoutant les paroles de la Dame avec un profond respect. Siegfried le faucon fixa les six invités à tour de rôle de ses grands yeux noirs et inquiétants. Il semblait être en train de déterminer lequel d'entre eux pourrait constituer une proie.

- Il ne va pas fondre sur nous ? demanda Tracey avec appréhension.

- Pas si je ne lui en donne l'ordre.

- Ainsi donc vous donnez des noms aux faucons ? ajouta Ron.

- Non. Tout comme les équidés ailés, les rapaces ne reçoivent pas de noms au Pays des Grisons. Seuls les faucons pèlerins ont cet honneur, et cela car ce sont l'emblème des Havres Bleus. Il y a plusieurs espèces ici : le faucon crécerelle, le faucon gerfaut, le faucon hobereau, le faucon lanier, le faucon noir. Le faucon pèlerin se trouve en nombre bien plus réduit que les autres. Les Intendants ont la charge d'apprendre aux héritiers de la maison Gotthelf à dresser un faucon pèlerin de la volière. Ce faucon pèlerin, puis sa progéniture, deviendra ensuite un compagnon pour la vie. C'est le grand-père de Niklaus, un homme du nom de Fritz, qui était Intendant du temps où j'étais enfant, qui m'a appris à dresser mon premier faucon pèlerin. Siegfried est son descendant, et c'est le septième que j'ai dressé. C'est aussi le septième à porter ce nom-là. Il est en effet d'usage ici de donner le nom de son père à tout faucon pèlerin mâle que l'on possède.

- Et personne d'autre dans ce hameau n'a le droit de posséder un faucon pèlerin, hormis vous et votre famille ? demanda Neville.

- Personne d'autre, confirma Wilhelmina en le regardant de ses yeux de la couleur de l'ambre. N'est-ce pas un beau privilège ? regardez comme il est superbe. Même un aigle royal ne ferait pas le poids face à Siegfried. Un jour, il a repéré un jeune chamois à sept miles de distance et il a été sur lui en à peine plus de deux minutes. Mon mari Elfried, qui était encore vivant à cette époque, m'a dit que c'était le plus bel exploit qu'il avait vu de toute sa vie.

Harry et ses amis continuèrent à manger leur repas tout en observant toujours du coin de l'œil le rapace perché sur le dossier de la chaise. Si les mets et les breuvages étaient délicieux, chacun d'entre eux ressentait cependant un léger malaise, à cause de la présence du faucon.

- N'ayez crainte, il ne vous fera aucun mal, déclara Wilhelmina comme si elle avait lu dans leurs pensées. Il m'obéit au doigt et à l'œil, et n'attaque que lorsque je siffle d'une façon bien particulière. Pour des raisons évidentes, je ne vous en ferais pas la démonstration ici.

La Dame bu une longue gorgée de vin de sureau, puis reposa son verre sur la table et joignit les mains dans une attitude solennelle. Son buste, encastré dans une somptueuse robe de velours bleu, était très droit, et ses cheveux gris étaient impeccablement coiffés en un chignon tenu par une broche en argent. Dans cette posture, avec les flammes de la cheminée en arrière-fond derrière sa silhouette, ainsi que le faucon perché à ses côtés, elle dégageait véritablement une aura magnétique. Dans ses yeux ambrés brillait une lueur indéfinissable, et cela renforçait l'allure noble de ses traits.

- Mais assez parler de rapaces, déclara-t-elle. Bien que ce sujet soit fort passionnant, je suis certaine qu'il y a un autre thème qui vous intéresse plus encore : l'histoire de ma famille.

La Dame marqua un temps d'arrêt, scrutant de ses prunelles mordorées les expressions du visage de ses invités. Chacun d'eux avait littéralement cessé de manger et était pendu à ses lèvres.

- Je vous en prie, continuez à vous servir, les pria-t-elle.

Ils se resservirent en boisson comme en nourriture, mais ne la quittèrent pas un instant des yeux.

- Les Havres Bleus furent fondés au cœur de l'été en l'an de grâce 1291, par Guillaume Gotthelf, un sorcier puissant qui vivait auparavant avec sa famille dans le village de Sarnen, dans la vallée d'Unterwald, débuta-t-elle. Ils ont fui lorsque fut fondée la Confédération des trois Cantons par les hommes libres des vallées d'Uri, de Schwytz et d'Unterwald. Les hommes libres, ou moldus, se sont jurés durant l'été 1291 un pacte d'alliance juridique et défensive éternelle, duquel les sorciers étaient exclus. Pourchassés, ceux-ci ont trouvé dans Guillaume Gotthelf un guide naturel. Et ils ne se sont pas trompés, car il a brillamment évité des massacres en rassemblant en un temps record la plupart des sorciers qui vivaient dans les trois vallées. Il les a conduits dans les montagnes, dans un endroit reculé au bord d'un lac, et protégé par d'imposants glaciers. C'est ici que les fuyards s'installèrent définitivement et fondèrent le refuge des Havres Bleus, qui par la suite ne cesserait de s'agrandir. Les moldus qui étaient à leur poursuite perdirent leur trace et ne les retrouvèrent jamais. Guillaume Gotthelf est devenu seigneur après une élection de l'ensemble des sorciers qui l'avaient suivi, lui conférant à lui et ses descendants ce titre de noblesse. Comme je vous l'ai déjà dit, Guillaume Gotthelf fut inhumé au fond du Lac de Toma. Son règne fut très long, près de trente ans d'après les sources dont nous disposons. Après lui, son fils Arnfried pris la relève et devint à son tour Seigneur des Havres Bleus. Ainsi, pendant six siècles, ma maison prospéra comme nulle autre. Les Havres Bleus se développèrent dans une complète harmonie. Oh bien sûr, les Havres Bleus essuyèrent des attaques, et furent plus d'une fois à deux doigts d'être pris et détruits. Mais ce cataclysme n'arriva jamais, grâce à la bravoure des différents seigneurs et de tous les habitants du hameau. La dernière attaque de grande ampleur a eu lieu à la fin du siècle dernier si vous voulez tout savoir.

La Dame cessa de parler pour reprendre une coupe de vin de sureau. Après avoir bu, elle reprit :

- C'était par un épouvantable hiver de l'an 1871. Mon grand-père, Sigmund Gotthelf, était le Seigneur des Havres Bleus à cette époque. Jamais le hameau n'avait eu à essuyer un hiver aussi glacial. Tous les charmes qui protégeaient la vallée n'y pouvaient rien. Tout le monde souffrait du froid. Le nombre de morts, à la fois chez les sorciers et les animaux, était tel que quasiment chaque jour des lamentations s'élevaient du sanctuaire de Merlin, le lieu où avaient et où ont encore lieu tous les enterrements aux Havres Bleus. Il y avait en ce temps-là un obscur mage noir qui régnait en maître plus à l'ouest. Sa demeure se trouvait dans un ténébreux Royaume sous une montagne, le Silberhorn, le plus haut sommet des Alpes bernoises. Le mage noir qui habitait cette vaste demeure souterraine se prénommait Bodegamus. A cette époque, le col du Saint-Gothard était en sa possession. C'est le mage Bodegamus qui a fait construire l'escalier du Diable par lequel vous êtes passés pour venir jusqu'ici. Il a aussi fait bâtir la tour de garde dans laquelle veillent aujourd'hui mes fidèles gardiens Othmar et Lothar. Bodegamus pouvait de cette position observer le col de l'Oberalp.

Il y avait déjà eu de nombreuses batailles de faible ampleur entre les armées du mage noir et celles mon grand-père au cours des années précédentes. Cependant, cet hiver-là, Bodegamus sentit que le moment était venu pour tenter une attaque de grande envergure contre les Havres Bleus, qu'il savait affaiblis par l'hiver. Lui, tout comme ses fidèles, vivait bien à l'abri sous le Silberhorn, dans ce vaste espace souterrain et obscur que Bodegamus nommait lui-même le Royaume de Gorre. Le mage noir avait sous ses ordres une armée de nombreux sorciers qui venaient pour la plupart de la vallée glaciaire de Lauterbrunnen, au cœur de laquelle se trouve le Silberhorn. Mais des sorciers venant du Val d'Aoste l'avaient aussi rallié en masse. De plus, il contrôlait des Détraqueurs, des Trolls des montagnes, des Grapcornes, des aigles royaux, ainsi que des Harpies, le nec plus ultra de ses bataillons. Par une nuit sans lune, Bodegamus prit personnellement la tête de ses armées et fondit comme un rapace sur le col de l'Oberalp à partir de sa base avancée, le col du Saint-Gothard. Il se heurta fort heureusement à la barrière invisible des sortilèges de défense, qui entouraient la vallée et la protègent encore aujourd'hui. Il lui fallut une grande partie de la nuit pour détruire les sortilèges de défense. Ce laps de temps précieux permis aux habitants des Havres Bleus, qui avaient été avertis de l'attaque par les faucons de la volière, de s'organiser pour la riposte. L'aube commençait à se lever lorsque Sigmund Gotthelf lança une contre-attaque avant que les derniers sorts de défense ne soient détruits. Aux créatures de cauchemar sous les ordres de Bodegamus, mon grand-père n'avait à opposer que des équidés ailés, ainsi que des faucons. De plus, il disposait de bien moins d'hommes que son adversaire. Mais, en fin stratège, il misa sur une tactique qui allait lui assurer la victoire : la vitesse d'exécution.

Sigmund Gotthelf attira une partie de l'armée de Bodegamus dans les profondes gorges qui se trouvent autour du col de l'Oberalp. Au fond d'une de ces gorges se trouve le pont du Diable, qui enjambe une rivière au courant rapide. De nombreuses créatures, notamment les stupides Trolls, mais aussi des sorciers du Val d'Aoste, tombèrent dans le piège. Dans l'obscurité, une partie se noya dans les gorges. Sigmund Gotthelf et ses compagnons, montés sur leurs fidèles Gronians Gris au pied et à l'allure sûre, et aidés dans la pénombre par la vue perçante de leurs faucons, n'eurent que des pertes minimes à déplorer. La seconde phase de la bataille eu ensuite lieu contre le reste des troupes de Bodegamus, qui elles n'étaient pas tombées dans le piège. Les adversaires les plus redoutables furent bien entendu les Harpies, qui infligèrent des pertes terribles aussi bien chez les sorciers des Havres Bleus que chez les Gronians Gris. Même certains faucons, en dépit de leur rapidité inégalable, tombèrent entre les serres destructrices de ces oiseaux de la mort à l'envergure gigantesque. Cependant, ceux qui assurèrent la victoire à mon grand-père furent des bêtes qui jusque-là n'avaient joué qu'un rôle mineur : les Ethonans Bruns. Plus petits que les Gronians, ces équidés ailés qui ici sont adorés des enfants, surgirent depuis l'est, montés par des tyroliens amis de Sigmund Gotthelf, et que celui-ci avait appelés en renfort. Les tyroliens sont de rudes montagnards, mais surtout ce sont des maîtres dans l'art de l'embuscade. Ce jour-là, ils ont surgi sur les arrières de l'armée du mage noir qui avait eu l'affront d'assiéger les Havres Bleus. Bientôt, les rangs de Bodegamus se disloquèrent. La plupart des créatures qu'il pensait contrôler se retournèrent contre lui et ses fidèles, tandis qu'une partie prenait tout simplement la fuite et se dispersait dans les montagnes alentours.

La Dame Wilhelmina cessa de parler durant une longue minute pour manger un peu de ragout de chevreuil, et boire une nouvelle coupe de vin de sureau. Elle reprit ensuite :

- Ce qu'il faut que vous reteniez néanmoins, c'est que Bodegamus n'est pas mort ce jour-là. Il a réussi à s'échapper et à regagner sa demeure, le Royaume de Gorre. Cependant, mon grand-père l'humilia en le provoquant, puis en le battant en combat singulier à la toute fin de la bataille. Il lui infligea une profonde cicatrice sur tout la longueur de son horrible visage, mais Bodegamus parvint à s'échapper avant d'être tué. Mon grand-père profita de sa victoire pour s'emparer du col du Saint-Gothard et en chasser les fidèles du mage noir qui y vivaient. En agrandissant le Pays des Grisons de cette façon, Sigmund Gotthelf désirait prémunir définitivement les Havres Bleus contre un nouveau siège. Et son idée révéla tout son génie tactique, puisque depuis lors, plus personne ne se risqua à assiéger les Havres Bleus. A compter de cet hiver de l'an 1871, le col du Saint-Gothard se dressa entre le Royaume de Gorre et les Havres Bleus, créant pour ceux-ci un bouclier protecteur. Bodegamus continua de semer la terreur dans le val d'Aoste et la vallée de Lauterbrunnen, mais plus jamais il ne fut une menace sérieuse pour les Havres Bleus. Les quelques attaques qu'il tenta contre le col du Saint-Gothard furent toutes repoussées impitoyablement.

Wilhelmina Gotthelf poussa un profond soupir.

- Sigmund Gotthelf se maria quelques années plus tard avec une jeune femme de douze ans de moins que lui. Elle se nommait Sieglinde et c'était une charmante tyrolienne d'un village semi-sorcier connu sous le nom d'Aldernest, autrement dit, le Nid d'Aigle. En l'an 1880 naquit leur premier enfant, un fils qu'ils prénommèrent Siegfried. C'était mon père. L'année suivante, au cœur de l'automne, Sigmund et Sieglinde eurent un second garçon. Celui-ci, ils l'appelèrent Gellert.

Un silence de mort tomba d'un seul coup sur la vaste salle à manger. Harry, Pansy, Tracey, Ron, Neville, Dean, tous ils eurent un temps d'arrêt. Chacun d'entre eux fixa Wilhelmina Gotthelf avec effroi, n'osant pas croire une seule seconde ce qu'elle venait de sous-entendre par la simple évocation de ce prénom marqué du sceau de la damnation.

- Avant de m'interrompre, j'aimerais que vous me laissiez finir. Ensuite, je vous donnerais la parole, déclara Wilhelmina Gotthelf d'une voix douce, mais très ferme.

La Dame marqua une pause, le temps de recueillir l'approbation de chacun, puis elle reprit :

- Siegfried et Gellert Gotthelf étaient les deux enfants des Seigneurs des Havres Bleus. Ils naquirent ici, dans cette demeure, et y vécurent une enfance de rêve. Ils étaient tous deux très intelligents, passant dès leur plus jeune âge des heures entières dans les bibliothèques de cette maison, à apprendre à lire avec leur mère Sieglinde, et à écouter les exploits de leur père Sigmund de la bouche même de ce dernier. Comme tous les membres de la maison Gotthelf, ils étaient destinés à faire leurs études à l'Académie de Beauxbâtons. Mon père Siegfried y fut admis à l'âge de onze ans. Gellert était tout heureux à l'idée de rejoindre son frère aîné là-bas. Cependant, un drame eu lieu, et cela ne se fit jamais.

Wilhelmina Gotthelf marqua une longue pause, se passant la langue sur les lèvres comme si elle cherchait les mots adéquats à prononcer. Finalement, elle poursuivit :

- J'avais promis de vous dire comment sont morts mes grands-parents. Eh bien ma foi, je vais vous le raconter. Ce véritable drame eu lieu au cœur de l'été de l'an 1892. Siegfried venait d'achever sa première année d'études à Beauxbâtons, et il était revenu avec ravissement aux Havres Bleus, qui lui avaient beaucoup manqués. Gellert, son frère cadet, devait le rejoindre au mois de septembre suivant. Mes grands-parents étaient occupés à remplir les formulaires d'inscription. Cependant, avant d'avoir terminé cela, ils décidèrent d'emmener leurs deux fils prendre des vacances dans les Alpes bernoises. A cette époque, il existait un village semi-sorcier charmant du nom de Grindelwald, aux portes de la vallée de Lauterbrunnen. La vallée, autrefois domaine du mage noir Bodegamus, était redevenue sûre depuis quelques temps. En effet, Bodegamus s'était éteint plusieurs années auparavant. C'est du moins ce que l'on croyait à l'époque. Toujours est-il que la famille Gotthelf s'en alla pour un séjour en villégiature et quitta les Havres Bleus au cœur d'un été radieux. Sigmund et Sieglinde avaient prévus de rester une semaine dans un petit chalet confortable à l'orée du village de Grindelwald. Les premiers jours se passèrent bien. Personne n'aurait pu prévoir le drame qui allait survenir. Le dernier jour, la veille du retour aux Havres Bleus, l'Intendant de l'époque, un homme du nom de Walter, emmena Gellert et Siegfried faire un tour dans la vallée de Lauterbrunnen, sur l'insistance des deux garçons, pour aller admirer de loin des troupeaux de Gronians et d'Abraxans sauvages. Sigmund et Sieglinde, leurs parents, restèrent au chalet car ils étaient fatigués ce jour-là. Ils avaient en effet passés les journées précédentes à suivre leurs deux garçons dans leurs crapahutages dans les montagnes alentours.

Les confiant sous la garde de Walter l'Intendant, ils restèrent au chalet. En fin d'après-midi, après une bonne sieste, ils sortirent se balader dans le village. Au détour d'une ruelle peu fréquentée, ils tombèrent soudain sur de jeunes moldus d'une quinzaine d'années qui avaient acculés deux jeunes garçons, moldus eux aussi, mais plus jeunes de quatre ou cinq ans. Les deux plus jeunes se faisaient rouer de coups, et mes grands-parents, indignés, décidèrent d'agir. Ils se rapprochèrent du lieu de l'agression, et pendant plusieurs secondes, il leur sembla que c'était leurs deux garçons à eux, Siegfried et Gellert, qui se faisaient frapper de la sorte. Ce n'était pas le cas, et ce fut la grave erreur de mes grands-parents. Persuadés que leurs deux fils se faisaient agressés, ils décidèrent de faire ce qu'ils n'auraient fait dans aucune autre situation en présence de moldus : sortir leurs baguettes. Ils menacèrent les jeunes adolescents, pensant leur faire peur et les pousser à prendre la fuite. Grave erreur : ces jeunes-là n'avaient peur de rien. Pire encore, le fait qu'on les menace les mit en furie. Ils étaient près d'une dizaine, et bien que mes grands-parents parvinssent à en stupéfixer la moitié, l'autre partie fondit sur eux comme des rapaces, armés de poignards de surcroît. Ils étaient trop nombreux et trop vifs. Sigmund et Sieglinde Gotthelf étaient vieillissants et n'avaient plus leur vigueur d'autrefois. S'ils avaient été des moldus, ils se seraient simplement faits détroussés. Mais les jeunes adolescents qui les agressèrent ce jour-là furent si effrayés de voir leurs baguettes, et donc de constater qu'ils avaient affaire à des sorciers, qu'ils les tuèrent violemment en leur donnant des coups de poignard dans le cœur. Ils prirent ensuite la fuite, après avoir dérobé les précieux bijoux qui se trouvaient sur les corps des deux sorciers. Les deux jeunes garçons qu'ils avaient acculés avaient assisté à la scène du double meurtre. Ils s'empressèrent d'aller répandre la nouvelle dans tout le village de Grindelwald, afin que l'on retrouve les coupables. Lorsque l'Intendant Walter fut mis au courant, il venait de rentrer au village avec Siegfried et Gellert. Il s'était écoulé à peine une demi-heure depuis le double meurtre, lorsqu'il arriva en catastrophe sur les lieux du crime. Il voulut empêcher les deux garçons de voir leurs parents morts, mais n'en eut finalement pas la force, étant lui-même écrasé par le chagrin.

Wilhelmina Gotthelf caressa doucement la tête de Siegfried le faucon, le fixant avec mélancolie.

- Mon père Siegfried, ainsi que son jeune frère Gellert, imprimèrent pour toujours dans leur esprit cette scène atroce, celle de leurs parents chéris baignant dans leur propre sang, leurs regards aveugles tournés vers le ciel. Ils en tirèrent tous les deux des leçons diamétralement opposées : Gellert ne pensa plus dès lors qu'à la vengeance, tandis que Siegfried pensa avant tout, une fois fait son deuil, à poursuivre l'œuvre de son père. Peu après le drame, tout le village de Grindelwald fut mis au courant, et avant même la tombée de la nuit, les coupables furent retrouvés et incarcérés. Ils furent envoyés à perpétuité dans une obscure prison dans le Val d'Aoste. Gellert Gotthelf trouva toujours que cette punition était minime et intolérable. Pendant des années, il rumina sa vengeance. Après la mort de ses parents, il annula de son propre chef les démarches d'admission à Beauxbâtons, et s'inscrivit lui-même à l'école de sorcellerie de Durmstrang. Il y passa six ans et demi, avant d'être renvoyé au beau milieu de sa dernière année à cause des incidents qu'il avait provoqué dans son école, et qui avaient conduits à la mort d'un étudiant.

A Durmstrang, Gellert Gotthelf s'enferma dans une passion qui devint au fil du temps une obsession dévorante : les sciences occultes et les arts du duel. Autrement dit : la Magie Noire. Après son renvoi de Durmstrang, il retourna aux Havres Bleus, dont son frère aîné Siegfried était désormais le Seigneur. Il annonça à son frère son plan de massacrer les moldus responsables de la mort de leurs parents. Offusqué par cette conduite indigne de leur maison, Siegfried interdit à Gellert de faire cela, sous peine d'être banni des Havres Bleus. Sachant que de toute manière il ne serait jamais le Seigneur du lieu qui l'avait vu naître, Gellert Gotthelf, l'éternel second qui se voyait au sommet, exécuta la vengeance qu'il avait ruminé durant tant d'années. Il infiltra la prison du Val d'Aoste et y massacra atrocement les dix individus qui avaient provoqués la mort de ses parents. Personne ne sait exactement ce qu'il fit d'eux, mais les gardiens de la prison ne retrouvèrent après son départ que des restes humains découpés en morceaux formant des monticules de plus d'un mètre de hauteur. Un spectacle abominable, je vous l'accorde. Sans que le monde le sache, un nouveau Mage Noir venait de naître. Et il allait acquérir de plus en plus de pouvoir au fil des ans, se nourrissant de la haine infinie qu'il éprouvait à l'égard des moldus. Après avoir appris les meurtres commis par son frère, Siegfried le banni des Havres Bleus. C'est alors que Gellert, fou de rage, se sentant trahi par sa famille, fit quelque chose qui était indigne de son rang : il renia son propre nom, et par une sombre volonté sadique, il prit le nom du village maudit, celui de Grindelwald, où étaient morts les êtres qu'il aimait le plus au monde, et les seuls qu'il aimerait de toute son existence. Vous le savez désormais mes chers invités : je suis la nièce du plus terrifiant Mage Noir qui ait vu le jour depuis des lustres dans le monde sorcier. Je suis la nièce de Gellert Grindelwald.

La révélation déclencha une véritable onde de choc, que Harry, Ron, Tracey, Pansy, Dean et Neville mirent plusieurs instants à encaisser. Une expression d'effroi profond se peignit sur leurs traits lorsqu'ils prirent conscience qu'ils se trouvaient dans le hameau, et dans la demeure même qui avait vu naître un monstre. Et en face d'eux se trouvait une parente de ce monstre, liée directement à lui par les liens du sang. Wilhelmina Gotthelf leur apparut soudain comme terriblement menaçante, voire même terrifiante. Harry palpa ses poches machinalement, à la recherche de sa baguette, mais constata avec du recul qu'il l'avait déposée, comme tous ses amis, dans le coffre à l'entrée de la demeure. Aucun moyen de se défendre si elle les attaquait. Le faucon qui se trouvait perché aux côtés de la Dame des Grisons acquit brusquement lui aussi une dimension effrayante. Littéralement tétanisés, les six jeunes sorciers observèrent sous un nouveau jour la Dame qui se trouvait face à eux. Un sombre sourire étira les traits nobles de Wilhelmina Gotthelf lorsqu'elle vit leurs réactions.

- J'étais certaine que vous réagiriez comme cela, déclara-t-elle. Vous me voyez autrement désormais, n'est-ce pas ? J'ai vu les mêmes expressions sur les visages de toutes les personnes auxquelles j'ai confié cette révélation. Vous ne pouvez pas savoir ce que cela fait d'être considéré comme un monstre, et cela car un membre de notre famille en est devenu un. Vous avez beau être la fille, la femme, l'épouse, la mère, et surtout la Dame la plus irréprochable qui soit, gouverner en paix ce rude Pays des Grisons, succéder brillamment à un père qui était lui-même un grand Seigneur, les gens quels qu'ils soient vous regarderons toujours à l'aune des méfaits qu'un de vos aïeux a eu le malheur de commettre. Mon ignoble oncle a trahi le sang et le rang des Gotthelf. Il a travesti les valeurs qui lui avaient été transmises durant son enfance, les occultant volontairement de sa mémoire pour plonger à corps perdu sur les chemins de la Damnation.

Harry et ses amis respirèrent bien mieux à la suite de cette déclaration, mais ils demeuraient toujours aussi choqués par ce qu'ils venaient d'apprendre. L'aura magnétique de leur interlocutrice les poussa cependant à écouter la suite de son discours.

- Après son bannissement des Havres Bleus, Gellert prit définitivement le nom de famille de Grindelwald. Il s'inventa une biographie, prétendant qu'il était né en Bulgarie, qu'il était de basse extraction et avait passé son enfance dans les montagnes des Carpates. A l'école de Durmstrang, alors même qu'il s'entourait d'une bande d'amis fidèles qui deviendraient ses premiers adeptes, il lisait de nombreux grimoires sur les sciences occultes, et notamment un sur lequel je retiens votre attention : Les contes de Geoffroy de Monmouth. C'est dans ce grimoire qu'il entendit parler pour la première fois de la légende du Graal. Ce grimoire mentionnait de nombreux lieux liés à cette légende, et notamment un, que vous connaissez : Godric's Hollow. Gellert Grindelwald s'en est souvenu, et c'est en se rendant là-bas, durant l'été suivant son bannissement des Havres Bleus, qu'il entama sa quête pour trouver le légendaire trésor du Graal, qui lui assurerait une immortalité et un pouvoir suprême, lui permettant du même coup d'asservir l'ensemble du monde moldu, et parachevant ainsi sa vengeance ultime contre celui-ci C'est à Godric's Hollow qu'il rencontra un certain Albus Dumbledore. Cette rencontre changea à jamais le destin de l'ensemble du monde moldu et sorcier, pour le meilleur…et pour le pire.

- Merlin tout-puissant, murmura, sidérée, Pansy en articulant chaque syllabe.

- Les vieilles femmes comme moi renferment bien des secrets, déclara la Dame Wilhelmina en s'amusant de leurs réactions. Il suffit juste de les interroger, et alors ce qui relevait du domaine des utopies devient concret, les ombres deviennent des visages, l'indiscernable devient visible, et les plus impénétrables ténèbres se métamorphosent en les plus éblouissants des astres.

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Hermione Granger se tenait debout sur la corniche d'un col de haute montagne. Sa baguette magique brandie en avant, ses cheveux flottant au vent, elle semblait défier le monde entier. Dans ses prunelles chocolat ne se lisait rien d'autre qu'une détermination farouche. La jeune femme avait l'échec en horreur. Pour elle, tout ne se résumait plus qu'à une seule chose désormais : vaincre ou mourir. Retrouver Drago ou ne jamais revenir sur sa terre natale. Perché sur son épaule, Braisardente le phénix fixait tout comme elle l'horizon avec intensité. La vue était à couper le souffle : sous leurs yeux se trouvait une chaîne de montagnes majestueuses dont les pics enneigés semblaient tutoyer les cieux. En contrebas se trouvaient des vallons inhabités recouverts d'un manteau de neige. Au beau milieu de ce décor alpin se détachait un mont plus grand et plus impressionnant encore que tous les autres. Sa cime, recouverte de neiges éternelles, formait une pointe presque parfaite, à l'image de celle d'un poignard.

Ce paysage était idyllique, mais Hermione ne s'y trompait pas : sous la neige qui recouvrait les cols escarpés se trouvait sans aucun doute des dizaines de tanières de Grapcornes et de Trolls des montagnes. Ici il n'y avait rien pour des sorciers. Tout n'était qu'hostilité. Elle en avait fait l'amère expérience. Si Hermione en était venu à se retrouver ici, sur cette corniche escarpée, c'était grâce (ou à cause de) à Braisardente. La jeune femme poussa un profond soupir qui trahissait une certaine lassitude, puis elle se détacha du paysage qu'elle contemplait avec fixité. Elle quitta la corniche, puis se fraya un chemin sur un petit sentier de montagne. Au bout d'un certain temps, elle arriva à une anfractuosité entre deux énormes rochers. C'est ici que se trouvait sa tente en toile. Elle pénétra à l'intérieur, le phénix toujours perché sur son épaule. En entrant à l'intérieur de la tente, elle découvrit Severus Rogue occupé à manger des biscuits sucrés. Un mince sourire étira les traits de la jolie brune. Si le Maître des Potions retrouvait l'appétit, c'était qu'il y avait de l'espoir. Elle avait en effet craint le pire pour lui après son terrible combat en duel contre Cho Chang. Durant des jours, elle avait soigné du mieux qu'elle avait pu la profonde blessure que Rogue avait au niveau du flanc, et qui avait été causée par le poignard tranchant de son ennemie. Avec son flegme légendaire, le Cavalier Noir n'avait pas émis une seule plainte, ni n'avait laissé échapper la moindre exclamation de douleur durant les multiples séances de soins qu'Hermione lui avait prodigué.

La blessure de Rogue n'était pas bénigne, elle était sérieuse, mais néanmoins elle n'était pas mortelle. Aucun organe vital n'avait été touché par le poignard. Toutefois, cette blessure avait nécessité plusieurs jours d'arrêt. Rogue voulait continuer à avancer, mais Hermione l'en avait dissuadé, lui disant que sa blessure risquait de se rouvrir s'il bougeait trop, et qu'il avait dans ce cas-là de fortes chances de mourir d'une infection. Ce n'est qu'au bout de plusieurs jours que tous les deux, guidés par Braisardente, avaient repris leur route vers une destination inconnue. Se diriger vers nulle part, voilà qui vous faisait éprouver de bien étranges sensations. Hermione aurait payé très cher pour pouvoir discerner ce qu'il se passait dans l'esprit de Braisardente, mais malheureusement cela relevait du domaine de l'impossible. Les volontés d'un phénix sont impénétrables. Hermione et Rogue, toujours montés sur leur balai, avaient donc suivis l'oiseau de feu avec résignation, espérant que celui-ci savait où il les emmenait. Et c'est ainsi que s'écoulèrent les jours brumeux, entrecoupés de haltes plus ou moins longues. Les paysages qu'ils traversaient n'étaient pas seulement constitués de chaînes de montagnes immenses. Plus d'une fois, ils survolèrent des lacs qui s'étendaient à perte de vue, ainsi que des vallons recouverts de sombres forêts. Hermione n'osait imaginer quelles créatures pouvaient bien peupler ces lieux. Aussi, chaque fois qu'elle et Rogue faisaient une halte, la première chose qu'elle faisait, avant même de monter la tente, c'était de délimiter un périmètre de protection avec des charmes de défense. Rogue fit plusieurs fois la remarque à Hermione qu'elle était trop à cran. Mais la vérité, c'est que la jolie brune ne pouvait s'en empêcher. Elle était tendue en permanence, en dépit de la guérison en bonne voie de la blessure de Rogue. L'effrayante rencontre dans les grottes souterraines avec les Trolls et les Grapcornes avait marqué la jeune femme plus qu'elle ne voulait l'admettre. Délimiter un périmètre de sécurité dès qu'elle se posait au sol était pour elle un moyen de se prémunir contre tout effet de surprise. Pourtant, jamais les deux sorciers ne furent attaqués par quelque créature que ce soit. Dans ces contrées endormies par l'hiver, où le vent et la neige régnaient sans partage, rares étaient sans doute les bêtes à oser s'aventurer en-dehors de leur abri souterrain. En réalité, bien plus que les animaux, c'était le froid qui était un danger permanent. Passer des journées entières à voler sur un balai à plusieurs dizaines de mètres d'altitude, souvent au cœur de la brume, et dormir chaque nuit dans le confort plus que précaire de la tente de toile, voilà qui ne vous tuait peut-être pas d'un seul coup, mais cela affaiblissait grandement votre organisme, le rendant vulnérable aux maladies, qui elles étaient capables de vous achever rapidement.

Cependant, Hermione avait été elle-même surprise par sa propre résilience. Son corps, qu'elle pensait fragile, avait en fait tenu face à la distance et aux conditions climatiques détestables. Mieux encore : elle se sentait plus forte de jour en jour, comme si, en encaissant les coups que lui envoyait le froid, elle absorbait en elle la force des vents et transformait celle-ci en chaleur. Severus Rogue ne pouvait pas en dire autant. Evidemment, sans ses blessures, il y avait fort à parier qu'il aurait surmonté sans souci les épreuves du voyage. Mais le fait était que, à la fois blessé au visage par les aigles, et au flanc par Cho Chang, il était amputé d'une partie de sa force physique. Hermione devait être un soutien constant pour lui, même si, ne sachant pas manier de balai, elle était obligée de laisser le manche à Rogue. Le Maître des Potions avait dans un premier temps refusé catégoriquement son aide, y compris pour les soins des plaies qu'il avait, mais il avait fini par s'y résigner, n'ayant au bout d'un moment plus la force nécessaire pour le faire lui-même. Finalement, au bout d'un nombre de jours indéterminé, ils avaient établi leur petit campement dans l'anfractuosité entre les deux rochers, sur le versant escarpé de ce col de haute montagne. Et cela faisait très exactement deux jours qu'ils n'avaient plus bougé de cet endroit. Ils avaient voulu repartir pourtant, mais Braisardente était resté de marbre, refusant de reprendre son envol.

- Je peux savoir ce qui vous fait sourire Hermione ? la questionna le Cavalier Noir en haussant un sourcil.

- Le fait de vous voir manger, répondit-elle, imperturbable. C'est bon le sucre qu'il y a dans ces biscuits, ça va vous redonner des forces.

- Ce n'est pas cela qui me guérira et vous le savez très bien.

- Non en effet, c'est moi qui m'y emploie depuis des jours.

- Certes, maugréa Rogue en reposant la boîte de biscuits qu'il tenait à la main, et en s'allongeant de tout son long sur sa couchette. A votre avis Hermione, pourquoi le phénix refuse-t-il de reprendre sa route ?

- Demandez-le-lui, je n'en sais pas plus que vous sur la question.

- Vous m'agacez Hermione. Répondez simplement. Quelles sont vos hypothèses ?

- Je n'en ai aucune.

Rogue toisa son interlocutrice d'un œil sombre, cherchant à déterminer si elle se payait sa tête.

- En fait, j'en ai une à la réflexion…le phénix ne cesse de regarder cette grande montagne que l'on aperçoit parfaitement depuis la corniche où nous nous sommes posés il y a deux jours de cela.

- Je l'avais remarqué aussi lorsque nous nous sommes installés ici. Si c'est ce que je pense…nous sommes très mal barrés Hermione.

- Précisez votre pensée.

Rogue la détailla longuement de ses yeux sombres. Il n'appréciait pas vraiment le ton que la jeune femme employait envers lui, comme s'il avait des comptes à lui rendre. Cette attitude ne lui rappelait que trop celle que Drago Malefoy avait envers lui durant sa dernière année à Poudlard. Cependant, l'ancien professeur des Potions ne se trouvait plus à l'école de sorcellerie. La situation était bien plus critique. Il ne répliqua donc pas, mais se redressa avec difficulté sur sa couchette, puis se leva en faisant une légère grimace. Il sortit hors de la tente, Hermione sur ses talons. En dépit de la douleur qu'il éprouvait toujours au niveau du flanc gauche, il trouva la force de grimper jusqu'à la corniche qui surplombait les alentours. Son regard se fixa instantanément sur la grande montagne qui lui faisait face. Ses yeux perçants scrutèrent l'espace, à la recherche de quelque chose.

- Je peux savoir ce que vous avez en tête ? s'impatienta Hermione en se plaçant à ses côtés.

- Ce n'est pas n'importe quelle montagne, lui répondit Rogue de sa voix rauque. Il s'agit du Silberhorn, le plus haut sommet des Alpes bernoises. A l'intérieur de cette montagne se trouve un Royaume souterrain. Le Royaume de Gorre. Je vous en ait déjà parlé.

- C'est donc ici que Cho Chang voulait se rendre.

- Effectivement. Elle voulait rencontrer Bodegamus, le roi sous la montagne, un être dont personne n'a jamais vu le visage. Regardez bien Hermione…vous voyez cette sorte de ligne horizontale qui scintille dans la brume ? A mi-hauteur entre la base de la montagne et son sommet ? Il s'agit du fameux pont de glace que Kingsley Shacklebolt évoquait dans sa lettre. Le soldat de la Horde Noire qu'il avait réussi à capturer a donc dit vrai.

- Vous semblez bien connaître ce lieu Severus.

- Tout ce que j'en connais provient, comme je vous l'ait déjà dit, des livres sur la magie noire que j'ai par le passé consulté dans la réserve de la bibliothèque de Poudlard. Je pensais que vous aviez lu tous les ouvrages de cette réserve Hermione, Votre méconnaissance de ce sujet m'étonne.

- Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien, répliqua-t-elle avec verve. Je ne connais pas tout. Et puis, pour être franche avec vous, la magie noire est un thème que j'évite d'aborder lorsque j'ai un ouvrage entre les mains.

- Eh bien vous devriez élargir l'horizon de vos lectures. Peu de pages traitent du Royaume de Gorre car l'on en sait finalement bien peu de choses. Très peu sont ceux qui sont ressortis de cet endroit et qui ont pu en témoigner. Mais une chose est certaine Hermione, fit Rogue en détournant son regard du paysage pour la fixer dans les yeux. Si le phénix veut aller à l'intérieur du Silberhorn, dans le Royaume sous la montagne, alors nous sommes très mal barrés. Nous risquons de ne jamais ressortir de cet obscur monde souterrain.

- Dans ce cas, n'y allons pas.

- Vous pensez que c'est aussi simple Hermione ? Vous pensez que le phénix veut aller là-bas simplement par goût du risque et de l'aventure ?

- Non, certainement pas. C'est juste que…je ne me sens pas prête à affronter…

- Cessez de vous morigéner Hermione ! Vous êtes prête à affronter n'importe quoi et n'importe qui. Vous l'avez prouvé. Croyez en vos capacités. Je suis là, à vos côtés. N'ayez pas peur. Le phénix aussi veille sur vous. Il vous protégera.

- Je sais.

Tous deux restèrent sur la corniche sans prononcer un seul mot. Le temps sembla s'étirer à l'infini, tandis que les deux sorciers, du haut du promontoire, observaient le Silberhorn, dont la cime émergeait en plein cœur du brouillard. Hermione jeta un coup d'œil à Rogue. Même salement amoché, le Maître des Potions demeurait impressionnant par son physique. La jeune femme lui arrivait à peine à la hauteur de l'épaule. Il a une carrure de mangemort, songea-t-elle avec un frisson.

- Rentrons nous mettre au chaud à l'intérieur de la tente, décréta Rogue au bout d'un moment.

Elle opina, et tous deux quittèrent la corniche déchiquetée et battue par les vents de l'hiver.

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Durant le reste de la journée, ils restèrent tous deux à l'intérieur de la tente de toile. Les provisions commençaient à manquer, en dépit du fait que les deux sorciers se rationnaient depuis longtemps, ne mangeant plus qu'un seul repas par jour. Pour tromper sa faim, Hermione mâcha un bout de réglisse. Rogue quant à lui se mit à mâchonner un morceau de tabac, de la chique. Epuisé par ses blessures et le long voyage qui l'avait conduit jusqu'ici, le Maître des Potions passa l'essentiel du temps à somnoler, en sachant qu'Hermione assurerait avec fiabilité la garde de leur campement. La jeune femme, tout en restant en alerte en permanence, s'occupa en lisant les quelques livres lui appartenant qu'elle avait emporté depuis le Terrier. Autrefois impeccablement soignés, ils étaient désormais écornés, les pages étaient salies de tâches, froissées, et même déchirées par endroits. De temps à autre, la jolie brune sortait faire des rondes à l'extérieur, comptant sur Braisardente pour guetter les alentours lorsqu'elle ne le faisait pas. En dépit du fait qu'elle était tendue en permanence, Hermione s'accorda néanmoins quelques instants de repos. Ce fut lors d'un de ces moments où, allongée aux côtés de Severus Rogue, elle lui jeta plusieurs regards à la dérobée. Au début, cela la gênait de dormir à côté de lui, mais au fil du temps, elle s'y était habituée. Il ne ronflait pas, ce qui était très agréable. En fait, le bruit de sa respiration était à peine audible. Tandis qu'elle était allongée à ses côtés, Hermione se fit la réflexion qu'il ne l'avait jamais regardée avec le moindre désir dans le regard. Il tenait à elle pourtant, cela se voyait dans ses prunelles lorsqu'il plongeait ses yeux dans les siens, même s'il ne l'avait jamais admis ouvertement. Cependant, il ne la convoitait pas.

Hermione se fit alors la réflexion que, si elle connaissait bien le visage du désormais ex-professeur de Potions à Poudlard, elle ignorait tout du visage caché de ce dernier, c'est-à-dire sa vie privée. Avait-il une épouse ? Des enfants ? Sincèrement, Hermione en doutait. Rogue ne portait aucune alliance. Il avait toujours été un loup solitaire, peu sociable et peu doué pédagogiquement face à des élèves. Cela elle s'en était rendue compte dès son premier cours face à lui en Première année. Et pourtant, Hermione ne pouvait s'empêcher, en lui jetant des regards à la dérobée tandis qu'il dormait, de penser qu'il avait aimé quelqu'un dans sa vie. Et elle avait le sentiment profond que c'était justement pour cela qu'il tenait à elle. Elle lui rappelait un être qu'il avait aimé par le passé.

Le lendemain matin, Braisardente montra de vifs signes d'impatience au réveil de Rogue et d'Hermione. Les craintes de ceux-ci se trouvèrent confirmées lorsqu'ils virent l'oiseau de feu pousser de petits cris aigus et leur indiquer avec insistance le Silberhorn qui se dressait au milieu du paysage.

- Doit-on vraiment se fier au phénix ? demanda Hermione.

- Dans la situation où nous sommes, nous n'avons pas le choix, répondit Rogue. Si nous étions restés avec les membres l'expédition, jamais nous ne nous serions ne serait-ce qu'approché de ce lieu. Mais nous sommes deux aujourd'hui. Il y a des chances, si nous sommes discrets, pour que nous puissions pénétrer dans le Royaume sous la montagne.

- C'est bien facile pour vous d'affirmer cela. Au niveau de la discrétion, vous savez y faire. Vous êtes un animagus, rien ne sera plus facile pour vous que de vous transformer en harfang des neiges.

- C'est là que vous vous trompez Hermione, ricana sombrement le Maître des Potions. Croyez-vous sérieusement que, dans l'état dans lequel je suis, je vais prendre ce risque ?

- Peut-être pas, fit-elle avec de la réflexion.

La discussion s'arrêta là. Et Hermione se résigna à suivre la volonté du phénix. Après tout, depuis qu'il lui était apparu dans le jardin de l'Académie de Beauxbâtons le soir du Nouvel An, elle s'était jurée de le suivre partout où il irait. Ce n'était pas maintenant, alors que les choses se compliquaient, qu'elle devait cesser d'avoir confiance en lui. Pourtant, en dépit de cette confiance en l'oiseau de feu, ainsi que du courage qu'elle possédait, la jeune femme demeurait très réticente à l'idée de se retrouver à nouveau loin de la lumière du jour. Et encore, elle aurait été moins tendue si elle savait à quoi s'attendre…mais là elle s'apprêtait à plonger dans la brume, dans les abîmes de nulle part.

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Le jour s'était levé depuis un certain temps lorsque les deux sorciers, une fois leurs affaires rangées dans leurs sacs, enfourchèrent l'unique balai qu'ils avaient, puis s'envolèrent dans les airs. Le ciel était voilé par une mer de nuages gris. Le Silberhorn quant à lui était toujours entouré par un brouillard opaque. Visiblement, Braisardente avait fait un repérage des lieux, car il emprunta par la voie des airs un itinéraire précis qui contournait de loin et par le sud l'imposante montagne. Durant son vol, le phénix réduisit plusieurs fois l'altitude à laquelle il se trouvait, et Rogue exécuta la même manœuvre avec son balai. Bien vite, lui et Hermione se rendirent compte d'une chose : le Silberhorn se trouvait bien plus loin d'eux qu'ils ne l'avaient envisagé au départ. Et le détour que leur fit faire le phénix n'aida pas à réduire la distance. Lorsque tomba le crépuscule, le pont de glace qu'ils avaient entraperçu de très loin depuis la corniche apparu cependant à leurs regards. Il se trouvait à moins d'un demi-mile de distance lorsque Braisardente décida de suspendre son vol pour se poser à l'entrée d'une petite grotte, sur le versant escarpé d'une montagne qui faisait directement face au Silberhorn. Le pont de glace reliait les deux montagnes l'une à l'autre.

- Demain matin, avant le lever du jour, nous traverserons ce pont, déclara Rogue tandis qu'Hermione installait la tente de toile pour la nuit. Nous profiterons de l'obscurité et du brouillard pour passer incognito.

- Et que fera-t-on si nous tombons sur un champ de protection constitué par des sortilèges de défense ? Et s'il y a des sentinelles qui gardent le pont ?

- On s'en débarrassera, ricana Rogue avec mépris.

Et c'est ainsi qu'ils allèrent se coucher. Hermione eu bien du mal à trouver le sommeil, mais finalement, vaincue par la fatigue, elle tomba dans les bras de Morphée. Lorsque la jeune femme se réveilla, Severus Rogue était déjà sur le pied de guerre. Elle fronça les sourcils. Comment diable parvenait-il à être aussi en forme, en dépit de ses blessures ? Un détail attira son attention : Rogue était occupé à manipuler différentes fioles contenants d'étranges substances.

- Qu'est-ce que vous faites ? maugréa la jeune femme.

- A votre avis ?

- C'est à vous de me le dire, je ne suis pas d'humeur à jouer aux devinettes.

Rogue la foudroya du regard. Au bout d'un long moment, il articula lentement d'une voix sèche :

- A votre avis Hermione, pourquoi je ne hurle pas de douleur lorsque vous soignez mes plaies ? Pourquoi je dors si paisiblement la nuit ? Pourquoi j'arrive à manier sans soucis le manche du balai, sans flancher une seule seconde ? Je suis sous perfusion. Depuis que ces saletés d'aigles m'ont lacéré le visage, j'ingurgite toutes sortes de potions. Somnifères, anti-douleurs, fortifiants, et d'autres encore. Tout cela provient de la réserve que j'avais à Poudlard. J'ai beau avoir quitté cette école, je demeure le Maître des Potions. Elles ne m'ont jamais quitté et ne me quitteront jamais.

- Voilà qui a le mérite d'être franc. Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt ?

- Un sorcier tel que moi n'a pas pour habitude de dévoiler ses faiblesses.

Sur ces mots, Severus Rogue sortit de la tente. Hermione le suivit au-dehors, rangea ses affaires, et se plaça à ses côtés. Devant eux, à moins d'un demi-mile, se profilait le pont de glace au cœur de la brume. Celui-ci était nimbé d'une mystérieuse lueur bleuâtre phosphorescente qui le rendait repérable de loin. Dans la pénombre, les deux sorciers s'approchèrent du pont en descendant prudemment un petit sentier de montagne. Braisardente s'était perché sur l'épaule d'Hermione. Parfaitement muet et immobile, l'oiseau de feu fixait le pont de glace avec une grande intensité de ses deux yeux brillants comme des perles noires.

Lorsqu'ils furent descendus le long du sentier sinueux, Rogue et Hermione arrivèrent sur un promontoire rocheux. Et là, à quelques mètres d'eux se profila le pont de glace. Pas une seule sentinelle ne gardait l'entrée du pont. Baguettes brandies, Rogue et Hermione avaient tous leurs sens en alerte. En dépit de l'angoisse qui la taraudait, ce fut la jeune femme qui la première posa un pied sur le pont de glace. Constatant que rien ne l'entravait, elle poursuivit sa marche en avant. Rogue sortit d'une de ses poches une glace à l'ennemi ainsi qu'un capteur de dissimulation. Il consulta les deux objets, mais ceux-ci ne détectèrent rien d'anormal. Les deux sorciers avancèrent donc côte à côte, jetant fréquemment des regards en arrière pour vérifier qu'on ne les suivait pas. Le pont de glace était très large. Quinze hommes auraient pu marcher de front dessus. Cependant, le pont n'avait aucune rambarde. Il se déroulait, tel un long et large ruban scintillant dans la brume, enjambant un gouffre de ténèbres impénétrables. En dépit du fait qu'ils étaient en plein cœur du brouillard, Rogue et Hermione sentaient bien qu'ils se trouvaient à une hauteur vertigineuse du sol. Mille mètres peut-être, si ce n'était plus encore. Il fallait être très prudent en marchant sur la glace, car celle-ci était rendue glissante par des couches de verglas. Plus d'une fois, Hermione dû se retenir au bras de Rogue lorsqu'elle sentit qu'elle perdait l'équilibre. Avec son flegme légendaire, celui-ci se laissa agripper sans broncher. Dans sa tête, le Maître des Potions faisait le décompte du nombre de ses pas tandis qu'il avançait sur le pont aux dimensions colossales. Lorsqu'il arriva au nombre de mille pas, il calcula, en sachant qu'une foulée pour un homme de sa taille équivalait à environ 70 centimètres, qu'il avait parcouru 700 mètres sur la glace. Il fit part à Hermione de la distance parcourue, ce qui inquiéta celle-ci. En effet, on ne voyait toujours pas le bout du pont. Celui-ci semblait infini, véritable serpent de glace rectiligne qui traçait son chemin vers nulle part. En dépit de la fermeté de la glace sur laquelle elle marchait, Hermione sentait l'immensité du vide qui se trouvait sous cette couche de glace. Le mal des montagnes commença à s'emparer d'elle, et pourtant, paradoxalement, une envie irrépressible l'envahie, celle d'aller au bord du pont et d'observer le gouffre pour en déterminer sa profondeur. Sans s'en rendre compte, elle joignit les actes aux pensées. La jeune femme eu un moment d'absence, durant lequel elle cessa sa marche en avant et se dirigea au bord du vide, les yeux dans le vague. Il lui sembla alors entendre des voix. Celles-ci montaient depuis les abîmes insondables comme un courant d'air froid. Les voix criaient, hurlaient, suppliaient, gémissaient, imploraient. Et elle compris alors que c'étaient les voix des morts, les voix de ceux qui avaient eu le malheur de tomber au fond de ce gouffre glacial. Y étaient-ils tombés par accident ? ou alors quelqu'un les y avaient-ils poussés ?

La main ferme de Rogue s'abattit sur le bras droit d'Hermione et la tira brutalement en arrière.

- Par les boules de Salazar ! gronda-t-il en lui jetant un regard empreint d'une inquiétude profonde. Qu'est-ce qui vous prend Hermione ? Vous avez des envies de suicide ?

- Non…c'est juste que j'entends des voix…les voix des morts…

De plus en plus inquiet, Rogue consulta sa glace à l'ennemi, et il vit soudainement une ombre d'une grande netteté dans le miroir sans tain qu'il tenait entre ses doigts. C'est alors qu'au cœur de la brume se fit entendre une voix grave et profonde.

- Vous êtes tout près du but. Si vous voulez poursuivre votre chemin, il faut passer devant moi.

Droit devant Rogue et Hermione se matérialisa alors une silhouette gigantesque, tapie dans le brouillard. Deux yeux d'un blanc luminescent se posèrent sur eux, brillants dans la pénombre comme deux astres dans le firmament. Braisardente accentua la pression de ses serres sur l'épaule d'Hermione, et il fit claquer son bec avec virulence. Visiblement, la créature qui se présentait devant lui ne lui inspirait que de la répulsion. Baguettes brandies, les deux sorciers se figèrent.

- Qui êtes-vous ? aboya Rogue. Montrez votre visage ou je vous abat sur-le-champ !

- Qui je suis ? lui renvoya l'être tapi dans la brume. Devinez-le. J'empreinte au lion mes pattes, ma poitrine et ma queue. A la Harpie féroce mes ailes. Et à la femme mon visage. J'ai ma statue dans un désert d'Egypte. Un monstre de la même apparence que moi a terrifié en Grèce la ville de Thèbes. Mon principal passe-temps est de poser des énigmes. Je suis…

- Le sphinx, répondit Hermione.

- Je suis le sphinx des glaces, précisa la créature de sa voix caverneuse. Et je garde depuis des lustres la porte d'entrée du Royaume de Gorre.

Le sphinx des glaces marqua une pause, le temps de se redresser de toute sa hauteur. Il s'avança vers les deux sorciers figés sur le pont de glace. La créature mesurait cinq mètres de haut, si ce n'était même plus. Pourtant elle se mouvait avec une grâce féline, donnant l'impression de n'être pas plus lourde qu'une plume. Lorsque la créature arriva à quelques mètres des deux sorciers, elle s'allongea de tout son long sur le pont de glace afin de mettre sa tête à leur hauteur. Elle disposa ses pattes de fauve devant elle, et sortit ses griffes immenses, qu'elle fit ensuite cliqueter sur la glace de façon sinistre. Son visage était effectivement celui d'une femme, mais aux proportions démesurées. Elle possédait une peau de la blancheur de l'albâtre qui luisait doucement dans l'obscurité. Son nez était si droit et si parfait qu'il en semblait étrange. Ses cheveux étaient insérés dans une coiffe traditionnelle des femmes grecques de l'Antiquité. Sa bouche, si elle avait une apparence humaine, révéla en fait en s'ouvrant brièvement que des rangées de crocs tranchants comme des poignards la peuplaient. Quant à ses yeux, ils brillaient comme la lumière de deux réverbères dans une avenue obscure. Leur éclat était insoutenable. Au bout d'un long moment, la créature reprit la parole :

- Je vous annonce désormais ce qu'il va se passer. Je vais vous poser, à tous les deux, trois énigmes différentes. Les règles du jeu sont les suivantes : sachant que vous êtes deux, vous avez le droit de répondre à tour de rôle à chacune des énigmes, mais un seul d'entre vous a aussi le droit de répondre à toutes les énigmes. Je vais vous dire les trois énigmes une par une, et vous aurez un temps de réflexion de sept minutes pour résoudre chacune d'entre elles. Au bout du temps imparti, qu'importe votre réponse, ou votre non-réponse, je passerais immédiatement à l'énigme suivante. Lorsque le temps imparti à la dernière énigme se sera écoulé, vous connaîtrez définitivement votre sort. Les destinées qui s'offriront à vous seront les suivantes : si vous ne résolvez aucune des trois énigmes en ne disant rien, je vous dévorerais vous et votre oiseau de feu. Si vous ne résolvez aucune des trois énigmes en me donnant trois fausses réponses, je vous dévorerais tous les deux, mais le volatile pourra partir sain et sauf. Si vous résolvez uniquement une des trois énigmes, je précipiterais l'un de vous par-dessus le pont, dans le gouffre glacial qui se trouve sous vos pieds. L'autre pourra partir sain et sauf avec le volatile. Si vous résolvez deux des trois énigmes, aucun de vous ne sera tué, mais aucun de vous ne passera non plus. Il vous faudra rebrousser chemin. Enfin, si vous parvenez à résoudre les trois énigmes, je resterais allongé ici et vous laisserait passer sans opposer de résistance. Lorsque vous arriverez devant la porte d'entrée du Royaume de Gorre, au bout du pont de glace, celle-ci s'ouvrira pour vous. Les règles sont-elles claires ? Etes-vous prêts à relever le défi ? Vous pouvez encore rebrousser chemin, il n'est pas trop tard…

- Tout est clair ! nous sommes prêts ! répliquèrent Rogue et Hermione d'une même voix.

- Parfait. Alors sans plus attendre, commençons à jouer au jeu des énigmes. Ecoutez bien. Voici la première énigme : Je dévore toutes les choses. Insectes, reptiles, poissons, oiseaux, mammifères, mais aussi plantes, arbres et fleurs. Je ronge le fer, et je mords l'acier. Je réduits en poudre les pierres les plus dures. Je mets à mort les rois, et je détruits les villes. Pour finir, je rabats même les plus hautes montagnes. Qui suis-je ?

Rogue et Hermione se mirent à réfléchir à toute vitesse. Ils se concertèrent à voix basse, sous les yeux attentifs du sphinx des glaces.

- Cela ne peut pas être la mort, murmura Hermione. La mort n'a de prise que sur les êtres vivants. Or, là nous avons affaire à quelque chose qui influe même sur les objets inanimés. Cela ne peut pas non plus être le vent, puisque, même s'il érode la pierre et même s'il peut tuer des animaux, déraciner des arbres et détruire des villes lorsqu'il se transforme en tornade, il ne dévore pas, il ne ronge pas, il emporte.

- Je ne comprends pas la dernière partie de l'énigme, maugréa Rogue. Qu'est-ce qui peut être assez puissant pour rabattre des montagnes ? Oh je sais ! un séisme ! ou alors une éruption volcanique !

- Non ça ne marche pas, fit Hermione en secouant la tête. Une éruption volcanique ne ronge pas le fer et ne mord pas l'acier. Elle détruit simplement. Le verbe ronger implique une action qui se déroule sur une longue durée. Or, une éruption est rapide en règle générale. La lave ne ronge pas, elle fait fondre. Le séisme ne marche pas non plus, puisqu'il abîme plus qu'il ne dévore. Lui aussi est rapide généralement, donc il ne ronge pas.

Rogue tourna en rond sur le pont, se creusant les méninges pour tenter de faire concorder tous les éléments de l'énigme entre eux. C'est alors que Braisardente s'envola de l'épaule d'Hermione et se mit à tracer des cercles invisibles dans l'air brumeux.

- Regardez Severus ! le phénix veut nous aider à résoudre l'énigme…je crois qu'il a la solution…il trace des cercles…attendez…je crois que je l'ai…quelque chose de cyclique…qui dévore, qui ronge et qui mord…qui renvoi tout ce qui est matière à la poussière…quelque chose de plus puissant que la mort…quelque chose qui tourne dans le sens des aiguilles d'une montre…le temps ! LE TEMPS ! s'exclama la jeune femme.

- Bonne réponse, sourit le sphinx des glaces. Vous avez mis cinq minutes. Je vous laisse deux minutes de repos, puis je vous dirais la deuxième énigme.

Rogue ne put s'empêcher de jeter un regard d'admiration à Hermione. Cette femme est vraiment brillante, pensa-t-il. Braisardente cessa de voler et se posa à nouveau sur l'épaule de la jolie brune. Lui aussi la fixa de ses grands yeux à l'éclat mystérieux comme la lueur des étoiles.

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- Voici la deuxième énigme, reprit le sphinx un peu plus tard. Je suis une ville du Sud qui fut jadis la capitale d'un Royaume aujourd'hui disparu. Je suis une petite île bordée d'eaux turquoise qui se trouve dans les mers chaudes par-delà l'Océan. Mais je suis aussi le fruit d'un arbre cultivé depuis la nuit des temps en Orient. Pour finir, je suis une arme mortelle. Qui suis-je ?

Rogue et Hermione se concentrèrent à nouveau, retournant dans leur esprit tous les éléments de l'énigme pour tenter d'en tirer un trait commun.

- Une ville du Sud voilà qui est précis, ironisa Rogue d'un ton amer.

- Des villes qui portent en même temps le nom d'un fruit et d'une arme, il y en a bien peu, rétorqua Hermione. Cela pourrait être Orange, qui est une ville du sud de la France et qui est aussi un fruit cultivé depuis longtemps en Orient. Mais ça ne marche pas car nulle île ne se nomme orange, ni aucune arme.

- Le pin peut-être ? tenta Rogue. Il y a une île qui se trouve dans les mers du Sud dont j'ai déjà entendu parler, et qui se nomme l'île des Pins. Le pin est aussi un arbre, ainsi qu'une bourgade d'après ce que j'en sais.

- Cela ne marche pas non plus, fit Hermione en secouant la tête. L'énigme parle d'une ville qui fut la capitale d'un Royaume, ainsi que du fruit d'un arbre, non de l'arbre lui-même.

- Mur ! s'exclama Rogue. Un mur cela peut être une arme. La mûre est le fruit du mûrier, un arbre que l'on cultive depuis longtemps en Orient. Il y a aussi la ville de Murcie en Espagne, qui est une ville du Sud et la capitale d'un ancien Royaume gouverné par les Maures.

- Presque, mais ce n'est toujours pas bon, soupira Hermione. Il manque l'île.

C'est alors que Braisardente tapota l'épaule d'Hermione pour attirer son attention. Il se mit à faire claquer son bec, puis secoua la tête de gauche à droite.

- Il vous reste une minute, les avertit le sphinx des glaces de sa voix grave.

Le phénix se fit plus pressant. Il désigna avec sa tête les pattes de lion du sphinx, puis refit claquer son bec, avant de secouer négativement la tête.

- Un…rugissement ? tenta de décrypter Hermione. Tu imites le rugissement du lion, c'est bien ça ? Comment peut-on orthographier cela…grr ? Gre ? c'est ça ?!

Le phénix acquiesça. Il refit claquer son bec, puis réaffirma le signe de la négation.

- Severus, la réponse commence par Gre…aidez-moi à chercher…nous y sommes presque.

- Gre…no pour la négation…Greno ? s'interrogea à voix haute le Maître des Potions. Grena…LA GRENADE ! Mais bien sûr ! exulta-t-il.

- Bonne réponse, sourit à nouveau le sphinx des glaces. Vous avez mis six minutes trente.

- La ville de Grenade en Andalousie, jadis capitale du Royaume médiéval de Grenade ; l'île de Grenade dans les Caraïbes ; la grenade, le fruit du grenadier, un arbre cultivé depuis longtemps en Orient ; et la grenade, l'arme mortelle, oui tout y est, affirma Rogue. Le phénix nous a encore bien aidé sur ce coup-là !

Hermione acquiesça. Si la première énigme était d'un niveau relativement simple, la deuxième avait été nettement plus difficile à résoudre.

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- A présent, déclara le sphinx au bout d'un court laps de temps, voici la troisième et dernière énigme : Trois Dieux, V, M, et H se nomment Vérité, Mensonge, et Hasard. Vous ne savez pas quel Dieu est qui. Lorsqu'on lui pose une question, Vérité répond toujours la vérité, Mensonge ment toujours, et Hasard répond toujours aléatoirement entre les deux. Votre tâche est de déterminer l'identité des trois Dieux à l'aide de trois questions fermées. Chaque question doit être posée individuellement à un Dieu, mais un Dieu peut être interrogé plusieurs fois. Autre chose : les Dieux comprennent parfaitement votre langue, mais ne vous répondront que par deux mots, GRA ou MA, qui signifient oui ou non dans leur langue. Vous ne savez cependant pas quel mot signifie quoi. Alors, quelle est l'identité des Trois Dieux ?

Rogue et Hermione se jetèrent un regard anxieux. Comment résoudre cette énigme en seulement sept minutes ? Ils restèrent pensifs durant un moment.

- Une question fermée implique de proposer à la personne que l'on interroge un choix parmi des réponses préétablies, déclara Hermione.

- En effet, confirma Rogue. De plus, ce qui nous gêne pour résoudre l'énigme c'est : le fait qu'un des Dieux réponde toujours au hasard, et aussi le fait que nous ignorons quoi de GRA ou de MA signifie Oui ou Non. Cette énigme repose sur de la logique…

Rogue se mit à tourner en rond en réfléchissant intensément. Hermione quant à elle resta statique et fixa la brume qui l'entourait. Elle ferma les yeux au bout d'un moment, et alors elle s'imagina la scène de l'énigme décrite par le sphinx. Elle occulta tout ce qui faisait partie du monde extérieur à son esprit, pour se concentrer sur cette scène, allant même jusqu'à en oublier son propre corps. Dans la scène qu'elle s'imagina, elle vit les Trois Dieux devant elle. V était à sa gauche, et il avait la tête de Ron Weasley ; M était au centre, et il avait la tête de Drago Malefoy ; H était à sa droite, et il avait la tête de Severus Rogue. Comme V était le Dieu que le sphinx avait énuméré en premier, elle décida de commencer par l'interroger lui. Elle interrogea ensuite M, puis H. N'ayant pas pu déterminer l'identité des trois Dieux, elle rejoua la scène dans son esprit encore, encore et encore. Elle savait que la résolution de l'énigme passait forcément par le fait de trouver la bonne formulation des questions à poser aux Dieux.

L'exercice mental auquel s'était abandonnée Hermione était si complexe et si intense qu'il en devenait épuisant physiquement. La jolie brune dû rouvrir les yeux et se détacher momentanément de ses raisonnements pour ne pas défaillir. Rogue lui jeta un regard inquiet.

- Hermione, ne vous épuisez pas jusqu'au malaise. Si nous ne résolvons pas cette énigme, nous devrons rebrousser chemin, néanmoins aucun de nous ne sera tué. Nous devrons partir d'ici, mais nous trouverons une autre entrée que celle-ci.

- Il n'y en a pas d'autre, j'en suis sûre. Et même s'il y en avait une, je ne m'y engagerais pas, car je suis déjà engagée devant celle-ci. Il est hors de question que j'échoue à résoudre cette énigme, et que j'échoue à passer de l'autre côté de ce pont. Il est hors de question que je perde la partie.

Rogue fut troublé par cette réponse. Une abnégation sans limites se lisait dans les prunelles de la jeune femme, et cela la rendait presque terrifiante. Et puis, de quoi parlait-elle en évoquant une partie à perdre ? faisait-elle allusion au jeu des énigmes où elle et lui affrontaient actuellement le sphinx ? Ou alors plus largement, évoquait-elle sa quête désespérée et acharnée pour retrouver Drago Malefoy ? mystère. Mystérieuse, Lily l'aura été elle aussi jusqu'à la toute fin, et même au-delà, pensa-t-il.

- Il vous reste une minute, déclara soudainement la voix profonde du sphinx des glaces.

Hermione referma les yeux et reprit le fil de ses raisonnements comme si elle n'avait jamais rouvert les paupières. Sa réflexion fut d'une rapidité foudroyante à l'échelle du temps présent, mais dans ses pensées les combinaisons s'agençaient calmement. Au bout d'un moment, les combinaisons s'agencèrent dans une parfaite harmonie, et c'est alors que, à la croisée des chemins entre l'étendue de son imagination et la profondeur de son savoir, jaillit la lumière, qui éclaira son esprit tout entier.

Hermione ouvrit les yeux, et, un léger sourire aux lèvres, elle s'avança devant le sphinx.

- V, M et H sont les Trois Dieux dont je ne connais pas l'identité. Je pars du principe que je vais poser mes trois questions en tant qu'affirmation, en demandant au Dieu interrogé si, dans le cas de cette affirmation, il répond MA, si et seulement si MA = Oui.

Je commence par poser à V la question suivante : « Si je vous demande : M est-il le Dieu qui répond toujours au hasard ? Me répondriez-vous MA (MA = Oui si et seulement si vous êtes Vérité) ? ».

Cette première question me sert à déterminer un des deux Dieux qui n'est pas Hasard afin d'être certaine de ne pas m'adresser à Hasard ensuite.

Si V répond MA, cela sous-entend trois hypothèses : V est Hasard et a répondu Oui au hasard ; V est Vérité et a répondu Oui ; V est Mensonge et a répondu Non en sachant que M est Hasard.

Si V répond GRA, cela sous-entend aussi trois hypothèses : V est Vérité et a répondu Non ; V est Hasard et a répondu Non au hasard ; V est Mensonge et a répondu Oui en sachant que M n'est pas Hasard.

Cette première question m'indique deux choses : une réponse MA signifie que V ou M est Hasard, et qu'il faut donc s'adresser à H. Au contraire, un GRA signifie que M n'est pas Hasard, et qu'il faut donc s'adresser à lui. Si V m'a répondu MA, je pose à H la question suivante : « Si je vous demande : Etes-vous le Dieu qui répond toujours la vérité ? Me répondriez-vous MA ? ».

Si H répond MA, cela veut dire que H est Vérité ; si H répond GRA, cela veut dire que H est Mensonge.

A l'issue de cette question, je sais donc que H est Vérité si H m'a répondu MA, mais je ne sais toujours pas avec certitude qui sont V et M. Ma dernière question se pose donc à H : « Si je vous demande : M est-il le Dieu qui ment toujours ? Me répondriez-vous MA ? ».

Si H répond GRA, cela veut dire que V est Mensonge et que M est Hasard ; si H répond MA, cela veut dire que V est Hasard et que M est Mensonge.

Epuisée par sa longue tirade, Hermione rejeta sa tête en arrière et inspira une grande goulée d'air froid par la bouche. Une fois cela fait, elle fixa les deux yeux lumineux du sphinx des glaces.

- Bonne réponse, répondit pour la troisième fois le sphinx, mais sans sourire cette fois-ci.

Rogue regarda Hermione sans chercher à masquer la fierté qu'il éprouvait envers elle. Lui qui était pourtant un champion quand il s'agissait de résoudre des énigmes ou de répondre à des problèmes de logique, voilà qu'il n'avait pas trouvé la solution, là où elle l'avait non seulement trouvée, mais aussi exposée avec brio. L'élève venait de dépasser le Maître. Une jeune sorcière, qui l'année précédente se trouvait encore sur les bancs de l'école, venait de battre à son propre jeu une créature imbattable, dont les énigmes d'une logique implacable auraient pu rendre fou le plus sensé des Hommes.

- Vous avez résolu les trois énigmes, déclara le sphinx des glaces. Vous pouvez donc pénétrer dans le Royaume de Gorre. Vous m'avez impressionné, ajouta le monstre en fixant Hermione de ses deux yeux lumineux. Personne avant vous n'avait réussi à résoudre l'énigme des Trois Dieux.

- Vous posez toujours les mêmes énigmes ? demanda la jeune femme.

- Non. Cependant, l'énigme des Trois Dieux est ma préférée, et cela car je la considère comme l'énigme la plus difficile de tous les temps. Je la pose donc très souvent, car c'est celle à laquelle personne n'a jamais su répondre, jusqu'à aujourd'hui en tout cas. Vous êtes l'exception qui venez contredire la règle.

- Merci, répondit-elle en passant devant le sphinx.

La jeune femme, Braisardente sur son épaule, Rogue à ses côtés, longea le corps de lion du sphinx impassible, puis passa derrière lui. De l'autre côté, elle vit alors enfin la finitude du pont de glace. En quelques minutes, elle fut devant la porte d'entrée du Royaume de Gorre. Celle-ci était monumentale : taillée dans la pierre de la montagne, elle était si large et si haute que le sphinx aurait pu sans problème passer par l'embrasure. Les deux battants de la porte s'ouvrirent par enchantement devant eux, comme le sphinx des glaces l'avait prédit.

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De l'autre côté des battants taillés dans le granite, il n'y avait rien ni personne. Sur leurs gardes, Rogue et Hermione pénétrèrent dans le Royaume souterrain avec leurs baguettes brandies. La lourde porte se referma dans leur dos, et c'est alors qu'ils se retrouvèrent plongés dans le Pays où l'on n'arrive jamais, dans le Pays de nulle part, dans le Royaume sous la montagne. Rogue et Hermione sentirent aussitôt qu'il y avait dans ce monde souterrain une atmosphère singulière. Une mystérieuse lueur bleuâtre envahissait tout l'espace, et de la brume flottait au niveau du sol.

- Il fait bon ici, vous ne trouvez pas Severus ?

- Oui il fait bon, dit-il d'un air peu surpris. Ce sont des sortilèges très puissants qui parviennent à faire cela. Mais méfiez-vous des apparences Hermione, elles sont souvent trompeuses. Il n'y a rien de chaleureux ici. Cet endroit est infesté par la Magie Noire. Ne touchez à rien de ce que vous voyez.

Les portes d'entrée du Royaume souterrain donnaient sur un hall si vaste que l'on se serait cru au beau milieu d'une cathédrale. Des escaliers de pierre d'une taille cyclopéenne se trouvaient à l'autre bout du hall, en face des portes de granite. Rogue et Hermione arrivèrent prudemment jusqu'en bas des marches, puis montèrent celles-ci en prenant soin de raser les murs pour se faire le plus discrets possibles. Cependant, ils ne croisèrent personne. Rogue lança sur lui et Hermione le sortilège de Désillusion afin qu'ils aient une chance supplémentaire de passer inaperçu.

- On dirait que cet endroit n'a pas été conçu ni par, ni pour les sorciers, commenta Hermione à voix basse. Tout est gigantesque ici. Cela en devient effrayant.

- Cela ne m'étonne guère, répliqua Rogue tout en montant les grandes marches de pierre. L'histoire du Royaume de Gorre se perd dans la nuit des Premiers Âges, de ces Âges qui ont disparu en laissant derrière eux à peine un signe, et nul souvenir.

- A quoi vous référez-vous quand vous parlez des Premiers Âges ? le questionna Hermione.

- Je vous parle du temps où vivaient Merlin, la fée Morgane, le Roi Arthur. C'était il y a environ mille cinq cents ans, bien avant que Poudlard ne soit bâti. En ce temps-là, il n'existait aucune école de sorcellerie, ni rien du monde sorcier tel que nous le connaissons aujourd'hui. Les sorciers n'étaient en aucun cas protégés des attaques de moldus, contrairement à aujourd'hui où le Code du Secret Magique nous offre un cadre dans lequel les sociétés sorcières peuvent s'épanouir en parallèle du monde moldu. De plus, en ce temps-là, le savoir en matière de Magie se transmettait simplement entre les Druides, les prêtres du peuple celte, qui étaient bien connus pour leur goût pour la démesure. Des endroits tels que le Royaume de Gorre ont sans doute été bâtis par eux à cette époque pour leur servir de refuge. D'après la tradition, Merlin était un Druide, le plus puissant de son temps.

Ils arrivèrent tous deux en haut des marches de l'escalier monumental. Sur leur gauche, ils virent un long corridor qui s'enfonçait dans le cœur de la montagne, et ils décidèrent d'emprunter ce chemin. De la brume flottait toujours au niveau du sol, à la hauteur de leurs chevilles. Le corridor n'était pas très large, mais sa voûte se trouvait à une grande hauteur. C'est de la voûte que semblait émaner l'étrange et inquiétante lueur bleuâtre qui leur était apparue dès l'instant où ils avaient posé les pieds dans ce Royaume souterrain lugubre et désert. Cette lueur éclairait parfaitement la voûte, mais bizarrement, au niveau du sol, tout était plongé dans une semi-pénombre perpétuelle. De multiples alcôves se trouvaient le long du corridor, servant à on ne savait quel usage.

- Si Merlin est autant vénéré encore aujourd'hui, poursuivit Rogue, c'est en partie parce qu'il fut l'un des premiers à s'opposer à la tradition ancestrale de la transmission du savoir magique entre les seuls Druides. Merlin avait déjà pensé à la création d'écoles de sorcellerie où tous les enfants possédant des aptitudes pour la Magie, et pas simplement ceux qui étaient destinés à devenir Druides, pourraient aller étudier, et cela bien avant que ne fussent construites les premières écoles. Il fut l'un des tous premiers opposants à l'Ordre Ancien, dans lequel seuls les Druides avaient accès à la Magie, laissant le reste du peuple (et parmi eux, de potentiels sorciers) dans l'ignorance. Et il fut l'un des tous premiers bâtisseurs de l'Ordre Nouveau, c'est-à-dire le monde sorcier dans lequel nous vivons encore aujourd'hui.

- Je connais déjà cela, mais merci de raviver mes souvenirs à ce sujet, répondit Hermione.

- Le contraire m'aurait étonné venant de vous, fit Rogue avec un rictus. Tout à l'heure je vous ai dit que cette époque n'a laissé nuls souvenirs, et à peine des signes. Hermione, vous possédez l'un de ces signes, l'un des rares vestiges de cette époque révolue. Votre médaillon.

La jeune femme cessa de marcher, et fixa l'objet en question, qui était accroché par une chaîne en or autour de son cou. Elle s'apprêtait à réclamer davantage de précisions à Rogue, mais soudain celui-ci s'affaissa, et il dû se retenir à un mur de pierre pour ne pas tomber.

- Severus, que se passe-t-il ? s'inquiéta-t-elle.

Rogue poussa une bordée de jurons à voix basse, et elle compris que sa blessure au niveau du flanc s'était probablement rouverte. La jeune femme repéra une alcôve dans le long corridor, et elle y installa ses affaires, ainsi que celles de Rogue. Elle alla ensuite prêter main forte à son ex-professeur de Potions, le soutenant pour qu'il puisse parcourir debout les quelques mètres qui le séparait de l'alcôve. Il s'allongea sur une rebord en pierre qui se trouvait tout au fond de l'alcôve, dans un coin rempli de ténèbres, sans pour autant cesser de maugréer des jurons dans sa barbe.

- Il faut que je vous examine, déclara Hermione d'un ton catégorique.

- Non, pas tout de suite. Je suis épuisé, j'ai besoin de repos.

- N'est-ce pas excessivement risqué de rester longtemps au même endroit ?

- Pas tant qu'il n'y a pas de menace dans les parages. Prenez ma glace à l'ennemi et mon capteur de dissimulation. Si un ennemi se présente, réveillez-moi.

Bon gré, mal gré, Hermione s'empara des deux objets que Rogue lui tendait dans l'obscurité. La jeune femme n'osa pas allumer sa baguette, de peur de se faire repérer par un ennemi quelconque. Elle resta donc tapie dans la pénombre de l'alcôve, observant de là où elle était le sol du corridor recouvert d'un nuage de brume, et éclairé par cette étrange lueur bleuâtre qui provenait de la voûte. Braisardente s'envola de l'épaule d'Hermione et s'en alla faire le guet dans le corridor, ce qui rassura la jeune femme, qui avait bien plus confiance dans l'oiseau de feu plutôt que dans les objets que Rogue lui avait confiés.

Hermione était elle-même épuisée, notamment à cause de la dernière énigme du sphinx, l'énigme des Trois Dieux, qui lui avait pompé une grande partie de son énergie. Tout en sachant que le phénix surveillait les alentours, elle s'autorisa une longue période de somnolence. Lorsqu'elle se réveilla, rien n'avait changé. Elle n'était entourée que d'une obscurité dense et d'un angoissant silence. Elle n'avait aucune idée du temps qui s'était écoulé depuis qu'elle était entrée dans le Royaume souterrain, mais de toute manière, dans un endroit tel que celui-ci, le temps devenait relatif, comme bien d'autres choses d'ailleurs.

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Hermione décida d'allumer brièvement sa baguette pour voir si Rogue dormait toujours. Le Cavalier Noir n'était pas réveillé, mais on ne pouvait pas dire non plus qu'il dormait d'un sommeil profond et paisible. Ses yeux bougeaient sous ses paupières, les traits de son visage étaient crispés, sa peau était devenue livide et était parsemée de perles de sueur. Très inquiète, Hermione toucha le front de Rogue, et constata qu'il était brûlant de fièvre. Son état était bien plus grave qu'elle ne l'avait imaginé, elle qui pensait que le plus dur était passé et que les multiples plaies de Rogue avaient cicatrisé.

Pourtant, en dépit de l'angoisse qui la taraudait, Hermione ne s'abandonna pas à l'abattement. Elle s'empara de sa trousse de secours et, profitant du fait qu'il n'était pas conscient, elle se mit aussitôt à soigner les plaies qui parsemaient le visage et les bras du Maître des Potions. Elle débarrassa Rogue de ses chaussures, de sa cape, de son veston, et de sa chemise, le mettant torse nu pour pouvoir examiner la plaie qu'il avait au niveau du flanc. Effectivement, elle constata que celle-ci s'était rouverte. Hermione commença alors à penser qu'un organe vital avait peut-être été touché par le terrible poignard de Cho Chang. D'après la position de la plaie, elle jugea que s'il y avait un organe de touché, alors il s'agissait sûrement du foie. Après avoir désinfecté la plaie avec de l'essence de Murlap, Hermione y appliqua des onguents pour la cautériser. La jeune femme ne pouvait pas faire grand-chose de plus, n'ayant que peu de matériel médical à sa disposition. Après avoir cautérisé la plaie, elle éteignit sa baguette et s'appliqua à rafraîchir le font brûlant de Rogue avec un chiffon imbibé de l'eau froide qui se trouvait dans une de ses gourdes.

- Hermione, soupira soudain le Maître des Potions en ouvrant un œil. Hermione, que serais-je devenu sans vous…

- Severus, vous allez vous en sortir. Il faut que vous restiez allongé encore un moment, le temps que la plaie que vous avez au flanc cesse de suinter.

- Il y a quelque chose qu'il faut que je vous offre, déclara Rogue dans l'obscurité de l'alcôve. Prenez-le, ajouta-t-il en lui mettant dans la main un objet de petite taille.

- De quoi s'agit-il ?

- Du déluminateur ayant appartenu à Albus Dumbledore. Je l'ai récupéré après sa mort. On le nomme aussi l'éteignoir. Il absorbe la lumière, la conserve, et la fait rejaillir selon le bon plaisir de son possesseur. Ce sera pour vous une source précieuse de lumière, surtout dans les endroits les plus ténébreux, là où toutes les autres seront éteintes.

Rogue cessa de parler, et Hermione comprit au bout d'un certain temps qu'il s'était rendormi, d'un sommeil un peu plus paisible qu'auparavant néanmoins. La jeune femme tenta, sans succès, de réfréner l'angoisse qui la taraudait avec de plus en plus d'insistance. Elle avait terriblement peur pour Rogue. Il pouvait périr à chaque instant dans cet endroit inhospitalier. Elle-même pouvait mourir également à chaque seconde, mais cela ne l'angoissait pas. Ayant regardé la mort en face plusieurs fois au cours des derniers mois, elle n'en avait plus peur désormais. Elle était d'ailleurs prête à sacrifier sa vie si la nécessité l'imposait.

Hermione passa son temps à tourner et retourner le déluminateur entre ses doigts, apprenant ainsi à s'en servir. Un clic caractéristique se faisait entendre chaque fois qu'elle appuyait sur la molette de l'éteignoir, et alors une vive lueur blanche jaillissait du haut de l'objet en forme de briquet. Un deuxième clic, et la lueur disparaissait de nouveau à l'intérieur du déluminateur. Cet objet était très pratique d'utilisation, et facilement maniable. Elle se demanda pourquoi Rogue ne lui en avait pas parlé plus tôt. En fait, Hermione sentait que Rogue lui cachait encore bien des choses et gardait encore en lui bien des secrets, mais des secrets inavouables, qu'il n'osait pas lui révéler.

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Lorsque Severus Rogue se réveilla de nouveau, Hermione était occupée à lire un de ses livres à la lueur du déluminateur. Elle cessa son occupation dès qu'elle le vit se redresser sur le rebord en pierre où il se reposait jusqu'alors.

- Ma fièvre a baissé, déclara-t-il. Je me sens capable de marcher.

Hermione se mordilla la lèvre, hésitant sur la conduite à avoir. Elle savait qu'il était mauvais de marcher pour un homme dans l'état de Rogue, mais au vu de la situation et de l'endroit dans lequel ils se trouvaient tous les deux, que pouvait-elle préconiser ? Ils ne pouvaient pas rester indéfiniment dans cette alcôve, sinon ils risquaient d'être repérés par un des gardiens du Royaume souterrain. Si Rogue lui affirmait qu'il était en état de marcher, alors il fallait qu'ils poursuivent leur route. Lorsqu'ils émergèrent des ténèbres de l'alcôve, ils virent Braisardente descendre en piqué depuis la voûte du corridor. Véritable flèche enflammée dans ce décor nimbé d'une mystérieuse lueur bleuâtre, le phénix semblait plus impatient que jamais. En le revoyant, Hermione su alors pourquoi elle s'était prise d'une telle affection pour cet oiseau merveilleux qui ne ressemblait à nul autre sur cette Terre. Au-delà de la majesté et de l'aura que dégageait le phénix, il y avait chez lui cette faculté singulière à exprimer des émotions et des sentiments sans produire un seul son. Il parvenait à montrer de l'impatience par ses seuls faits et gestes, et il était en cela précieux au-delà de tout dans un lieu aussi sinistre que le Royaume de Gorre où le moindre bruit pouvait vous faire repérer.

- Le phénix ressent la Magie Noire bien plus que nous, déclara Rogue, comme s'il lisait dans les pensées d'Hermione. Elle influe de manière négative sur son caractère et le rend nerveux. Lui, il ressent déjà les effets néfastes de cet obscur Royaume, mais bientôt nous ne tarderons pas non plus à en ressentir les symptômes funestes.

Hermione frissonna devant de telles paroles, et elle regarda Rogue d'un œil anxieux. Il avait une posture très rigide, un visage fermé et un regard où ne se lisait rien d'autre qu'une détermination féroce, ne laissant ainsi rien transparaître de la souffrance qui devait être la sienne.

Les deux sorciers se mirent en marche, suivant le phénix de près dans la semi-pénombre où ils se trouvaient. Bien vite, ils quittèrent le corridor, passant par des tunnels obscurs, sous des arches de pierre, franchissant des galeries et des passerelles souterraines que la lumière du soleil n'avait jamais éclairé et n'illuminerait jamais.

Partout, ne régnait qu'un angoissant silence. Au-delà des ténèbres, au-delà des dimensions monumentales des constructions en pierre, voilà ce qu'il y avait de plus effrayant dans cet endroit : le silence. C'est d'ailleurs à peine s'ils entendaient le son de leurs propres pas, celui-ci étant très atténué par l'étrange brume qui flottait partout au niveau du sol. Dans ce dédale de tunnels, de ponts et d'arcades, Rogue et Hermione se seraient perdus à coup sûr si Braisardente n'avait pas été là pour les guider, leur montrant systématiquement la voie à suivre parmi toutes les autres. D'anciennes runes étaient parfois gravées dans la pierre des murs, et Hermione, qui avait étudié les runes à Poudlard, aurait pu en déchiffrer certaines si elle avait pris le temps de s'arrêter pour faire cela. Les chemins que les deux sorciers et le phénix empruntaient n'étaient pas toujours en ligne droite. Il arrivait souvent que les venelles souterraines qu'ils franchissaient allaient en montant ou en descendant. Des escaliers qu'ils empruntèrent, aucuns ne furent aussi grands que les tous premiers, dans le grand hall qui faisait face aux portes d'entrée du Royaume souterrain. Cependant, ces escaliers qui reliaient les passerelles et les galeries entre elles étaient tout aussi anciens. Parfois, les marches étaient lézardées ou fendues, et même, pour certaines, recouvertes de tâches sombres qui s'apparentait sûrement à du sang séché depuis des lustres.

En passant devant une arcade de pierre, ils entendirent finalement des bribes de voix, premier signe d'une présence autre que la leur. Ils s'empressèrent de bifurquer à l'opposé de l'arcade, suivant le chemin qu'empruntait Braisardente. En dépit de toute sa volonté, Rogue commença de nouveau à fléchir. Son esprit était animé d'une fougue indomptable, mais son corps ne suivait plus. Quelques minutes après avoir effectué la bifurcation, il repéra une porte de pierre massive à demi fermée, un peu avant un croisement entre trois tunnels vastes et obscurs. D'un Alohomora ! savamment formulé, il l'ouvrit en grand, et la porte révéla une pièce rectangulaire taillée dans le roc. Le phénix rentra dans la salle à contrecœur, et Hermione n'y entra elle-même qu'avec une extrême prudence. Le capteur de dissimulation qu'elle avait à la main se mit à vibrer et à clignoter pour signaler la présence d'artefacts de Magie Noire.

- Ne touchez à rien Hermione ! la mit en garde Rogue en refermant la porte massive en granite avec un nouveau sortilège, puis en la bardant de charmes de protection puissants.

La pièce était plongée dans le noir le plus complet, aussi Hermione enclencha-t-elle la molette du déluminateur pour que celui-ci l'éclaire de sa vive lueur blanche. Dans le halo de lumière, elle vit d'immenses étagères qui croulaient sous les parchemins, les vieux grimoires à la reliure qui puait le moisi, les bocaux remplis de substances infâmes, ainsi que sous une multitude d'artefacts de Magie Noire qui avaient été conçus pour tuer, voler ou punir. Hermione reconnu notamment avec effroi une Main de la Gloire, un collier d'Opale, et d'innombrables fioles de poison.

- Nous sommes dans un laboratoire, affirma Rogue. Sans doute un de mes confrères spécialiste des Potions travaille-t-il ici, au service du Roi qui gouverne ces lieux.

Rogue déposa ses affaires au fond de la pièce, sur une estrade de pierre recouverte d'un vieux tapis miteux qui devait avoir cent ans d'âge. Il s'allongea dessus et poussa un profond soupir de satisfaction. Epuisée, Hermione s'installa près de lui, en contrebas de l'estrade de pierre, à même le sol dallé et froid de cette vaste pièce cafardeuse. Braisardente quant à lui alla se percher en haut d'une étagère, en n'en bougea pas. Tous plongèrent dans un sommeil profond et sans rêves, se permettant enfin de baisser pleinement leur garde grâce aux puissants charmes qui protégeaient la porte massive en granite.

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Hermione se réveilla après un long sommeil. Sa bouche était pâteuse, alors elle s'empressa de boire de l'eau à l'une de ses gourdes. Son estomac émit d'impressionnants gargouillis, mais elle ne s'autorisa à grignoter qu'une barre de chocolat, afin de tromper sa faim. Soudain, alors qu'elle terminait de manger, elle entendit des toussotements brusques.

- Severus ? vous allez bien ?

Hermione enclencha le déluminateur, dispersant ainsi les ténèbres opaques qui emplissaient la salle de pierre. Elle vit alors avec stupeur que Rogue crachait du sang dans un mouchoir. En dépit de la lumière blanche de l'éteignoir, elle discerna la pâleur des traits du Maître des Potions.

- Cessez de m'éblouir de la sorte Hermione, articula-t-il entre deux crachats sanguinolents.

- Je ne comprends pas…, murmura la jolie brune en fixant Rogue avec désarroi. J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu pour soigner votre plaie au niveau du flanc…

- Voyons Hermione, vous savez pertinemment que j'aurais dû aller me faire soigner par des médicomages confirmés dans un hospice…vous avez fait tout ce que vous pouviez, et je vous en suit reconnaissant…par pitié la lumière !

Hermione s'excusa, et elle enclencha la molette, faisant absorber la lumière à l'éteignoir. La salle replongea alors de nouveau dans l'obscurité. Les toussotements et les crachats de Rogue continuèrent à un rythme soutenu, puis s'espacèrent, avant de s'interrompre.

- Cho Chang…quelle garce ! qu'elle soit maudite ! gronda la voix rauque de Rogue dans l'obscurité. La lame de son poignard était enduite de quelque chose, j'en suis persuadé maintenant ! Poison ou venin je ne sais pas…à moins que des sorts de Magie Noire n'aient été intégrés à l'intérieur de l'arme…dans tous les cas il y avait quelque chose sur, ou dans le poignard…quelque chose qui est maintenant en train de me ronger !

- Cessez de penser à cela, lui répondit Hermione. Vous êtes en train de vous torturer vous-même, et ce n'est vraiment pas beau à entendre.

Le Maître des Potions émit un ricanement sinistre, ce qui eut le don de ne pas plaire du tout à la jeune femme.

- Au lieu de vous lamenter sur votre sort, expliquez-moi plutôt ce que vous savez à propos de mon médaillon ! Et ne me répondez pas à côté de la plaque ! j'en ai assez de vos secrets, de vos mensonges, de vos tromperies ! tout ce que je vous demande, c'est la vérité ! la vérité, la vérité, et rien d'autre que la vérité !

- C'est donc cela que vous souhaitez savoir par-dessus tout Hermione ? la vérité ? que vous apportera-t-elle ?

- Elle me permettra de résoudre une énigme : la fuite de Drago Malefoy la nuit du bal de fin d'année. Ainsi que l'ignoble lettre qu'il m'a laissé comme unique cadeau d'adieu.

- Je ne vois pas le rapport avec votre médaillon.

- Oh si, vous le voyez parfaitement ! lorsque je me suis battue en duel contre Cormac Mac Laggen, celui-ci m'a révélé qu'il ne m'avait séduite que parce que Lord Voldemort lui avait ordonné de s'emparer de mon médaillon ! et auparavant, durant mon voyage sur la péniche des gitans, la tante de Manzone, une dame âgée du nom de Vieille Rupa, a tout bonnement lu mon avenir dedans ! Ce n'est pas un simple bijou de famille, comme je le croyais il y a encore peu ! il y a quelque chose qui palpite à l'intérieur, une pierre précieuse, un rubis ! Drago savait précisément de quoi il s'agissait, j'en suis persuadée !

Rogue ne lui répondit pas immédiatement. Il laissa planer un long silence, puis il déclara :

- S'il y a bien une chose que vous devez savoir Hermione, c'est que cet artefact est avant tout un bijou de famille. De votre famille.

Dans les tréfonds des ténèbres, le cœur d'Hermione se mit soudain à battre avec force dans sa poitrine à l'idée que la clé de la vérité était en train d'ouvrir la porte d'un savoir qui avait depuis toujours été tenu hors de sa portée.

- Ce médaillon est plus ancien que Poudlard, et plus ancien encore que le Royaume souterrain où nous nous trouvons en ce moment, poursuivit Rogue. Il est le plus ancien vestige qui ait été conservé de l'ère désormais révolue de l'Ordre Ancien. Il est le plus vieil objet magique de cette ère qui ait traversé les Âges jusqu'à aujourd'hui. Pourquoi n'y a-t-il que cet artefact qui y est parvenu ? Eh bien, parce qu'il est le seul à être indestructible, inaltérable, impérissable. Le rubis qui se trouve en son cœur n'en est pas un : il s'agit du sang d'un phénix emprisonné dans une pierre. Cette pierre est la Pierre de Résurrection, qui a pour principale propriété de pouvoir raviver les souvenirs et faire recouvrir la mémoire à ceux ou celles qui l'ont perdue.

D'ordinaire, la Pierre est endormie. Mais, lorsqu'elle est portée par une âme courageuse, alors, elle rougit. Elle devient lumineuse. Les âmes courageuses sont rares. Pour elles seules, la Pierre se réveille.

La Pierre de Résurrection a été conçue par Merlin l'Enchanteur en personne, à partir d'une petite pierre de météore qu'il découvrit sur le lieu où se trouve désormais le village de Godric's Hollow, ainsi qu'à partir de quelques gouttes du sang de son phénix, le père de Fumsec, qui se nommait Flamdor. Merlin a ensuite incrusté la Pierre dans un collier, et c'est ainsi qu'a été conçu le médaillon. Merlin a eu pour épouse la fée Viviane, aussi appelée la Dame du Lac. Tous deux n'eurent qu'un enfant, un fils du nom de Gareth, à qui Merlin confia l'inestimable médaillon lorsqu'il sentit sa fin arriver. Bien des siècles plus tard vint au monde, sur le lieu où Merlin avait trouvé la pierre de météore (ou pierre des étoiles), un descendant de Gareth : Godric Gryffondor. Je vous le dis désormais Hermione : vous êtes, par votre mère, une descendante de Godric Gryffondor, ainsi que de Merlin l'Enchanteur.

Hermione enclencha le déluminateur, éblouissant Rogue avec la lueur de l'objet magique.

- Me révélez-vous la vérité vraie ? s'exclama-t-elle d'une voix forte. Répondez !

Pour toute réponse, Severus Rogue lui montra un flacon déjà entamé qui se trouvait au bord de ses lèvres, et qui contenait du Véritasérum. La jeune femme le vit boire une nouvelle gorgée, vidant ainsi la fiole de moitié. Ainsi eut-elle la preuve ultime de la véracité de ses dires.

- Dites-m 'en plus ! ordonna-t-elle. Je suis une fille de moldus ! comment est-ce possible que je puisse descendre de…Godric Gryffondor.

- La lignée de Gryffondor a prospéré durant longtemps, déclara Rogue. Mais, il y a un peu plus d'un siècle, il ne lui restait plus qu'un descendant : Perceval Dumbledore, le père d'Albus. Hermione, vous êtes l'arrière-petite nièce d'Albus Dumbledore. La petite sœur de ce dernier, Ariana Dumbledore, est votre arrière-grand-mère. Des moldus l'agressèrent alors qu'elle n'était qu'une enfant, et cela lui causa des dommages irréversibles. Plus tard, un homme à l'âme hideuse profita de sa faiblesse et la viola sans remords. Cet homme était Gellert Grindelwald. A cause de ce viol, Ariana Dumbledore tomba enceinte. Elle mourut à l'âge de seize ans après avoir mis au monde une fille, une très belle fille du nom d'Esmeralda. Celle-ci fut élevée par le frère cadet d'Albus, Abelforth Dumbledore. C'était une cracmol. Elle se maria avec un moldu et eu trois filles : L'aînée était votre mère, Charlotte. La seconde se nommait Pétunia. Pour finir, la dernière se nommait Lily. Lily était la seule des trois filles qui possédait des aptitudes pour la Magie. Toutes les trois se sont mariées : Votre mère a pris le nom de Granger ; Pétunia celui de Dursley ; et Lily celui de Potter. Dudley Dursley était votre cousin. Je suis navré qu'il soit mort. Harry Potter est aussi votre cousin, sachez-le.

Les révélations de Rogue étaient toutes plus atroces les unes que les autres pour l'esprit d'Hermione en proie au désarroi le plus profond. Voilà qu'ici, au plus profond des ténèbres, au cœur du Royaume de Gorre, elle venait d'apprendre que sa vie n'avait été jusqu'à présent qu'un vaste mensonge, qu'elle n'avait été qu'une pièce sur un échiquier immense, qu'elle n'était qu'un fruit parmi d'autres sur les branches d'un arbre dont la cime tutoyait les cieux, et dont les racines s'enfonçaient jusqu'au centre de la Terre.

Severus Rogue cessa de parler, attendant une réaction de son auditrice. Mais Hermione était trop abasourdie par ce qu'elle venait d'entendre pour trouver la force de parler. Au bout d'un long silence, Rogue reprit donc la parole.

- La fin de l'Harmonie, ainsi que celle de l'Ordre Ancien, eut lieu peu avant la mort de Merlin. En ce temps lointain, il y a quinze siècles de cela, alors que des envahisseurs étrangers mettaient en péril la paix qui régnait en Grande-Bretagne, il y eut une terrible bataille fratricide, la célèbre bataille de Camlann, durant laquelle le Roi Arthur, le protégé de Merlin, combattit son propre fils, Mordred, qui l'avait trahi et qui convoitait son trône. Arthur et Mordred moururent tous les deux à l'issu du combat, et ainsi s'acheva le règne des Rois sorciers de Grande-Bretagne. Dès lors, alors que leur monde était plongé dans le chaos, les Grands Anciens, à savoir les derniers des Druides, professèrent qu'un jour, l'on verrait s'unir les lignées d'Arthur et de Merlin, et qu'alors leur monde retournerait à l'Harmonie. Voilà comment est née la Prophétie, la seule et l'unique. Elle fut rendue possible car Mordred avait eu un enfant avant de mourir, un fils bâtard du nom de Lohot, qui perpétua la lignée du Roi Arthur, mais qui jamais ne sut qu'il était de sang royal. Aucun des Grands Anciens ne devinèrent non plus son ascendance, mais tous, jusqu'au dernier d'entre eux, gardèrent l'espoir que la lignée du Roi Arthur ne s'était pas éteinte. Or, des siècles après la bataille de Camlann vint au monde un descendant de Lohot : Salazar Serpentard.

Hermione était trop abasourdie pour ajouter quoi que ce soit à la tirade de Rogue. Et pourtant, elle n'était pas au bout de ses surprises, car le Maître des Potions poursuivit :

- La lignée du Roi Arthur a depuis toujours été marquée du sceau de la damnation. Son fils unique, Mordred, était issu d'un adultère avec la fée Morgane, qui était une Magicienne Noire d'une puissance démesurée. Corrompu par sa mère, Mordred devint pire encore qu'elle-même ne l'était. Salazar Serpentard ressemblait à Mordred sur bien des points. Un jour, il découvrit dans une vieille grotte de Carmarthen au Pays de Galles, qui avait abritée l'un des derniers Druides, des documents prouvant que Mordred était son aïeul. Il trouva par la même occasion une trace de la Prophétie des Grands Anciens. L'extrait qu'il trouva, je le connais par cœur. Mot pour mot, il disait ceci : Le dernier enfant de sang royal Naîtra au début du sixième mois. Mais un autre prendra sa place. Son lien avec le dernier des rois Sera ineffaçable. Car l'un ne peut vivre sans l'autre. Tout comme les deux élus Qui gardent depuis toujours le trésor du trône Seront un jour destinés à s'unifier, Pour que la prophétie se réalise, Et que la fusion de deux lignées Puisse permettre un monde de paix.

Cette prophétie annonce la naissance du dernier descendant du Roi Arthur avant le retour à l'Harmonie. Elle annonce qu'il naîtra au début du mois de juin. Salazar Serpentard, qui était né à cette période de l'année, pensait qu'il était l'Elu de la Prophétie. Mais la vérité Hermione, c'est que cette Prophétie annonce la naissance de Drago Malefoy.

Oui, Drago Malefoy est le dernier descendant de Salazar Serpentard, et par conséquent, du Roi Arthur. Et vous, Hermione, vous êtes la dernière descendante de Godric Gryffondor, et par conséquent de Merlin l'Enchanteur. Vous deux, vous êtes les Elus de la Prophétie. Vous êtes les Enfants du Graal.

C'est Albus Dumbledore, qui, sur son lit de mort, à révéler à Drago que vous étiez son Alter Ego. J'étais là. Après la mort du directeur, j'ai brûlé son corps sur un bûcher, comme le veut la tradition de l'Ordre du Phénix. C'est là que Drago m'a déclaré qu'il ne voulait pour rien au monde vous mêler à cette histoire.

Hermione serra le déluminateur dans sa main avec une force incroyable. La rage, la tristesse, le désespoir, la fureur, l'effroi, tout se mélangeait dans l'ensemble de son être parcouru par d'irrépressibles frissons. Elle tenta de fondre en larmes, mais rien ne coula de ses yeux, pas même une seule goutte d'eau salée. Elle s'était tellement endurcie au cours des derniers mois, que désormais elle ne parvenait plus à verser une seule larme.

- Vous ne m'avez rien dit durant tout ce temps…ni vous…ni Dumbledore…ni Drago…

- En ce qui concerne la Prophétie, nul n'a le droit de révéler la vérité aux Elus. Ce sont les Elus qui doivent découvrir la vérité par eux-mêmes. J'ai enfreint une règle sacrée aujourd'hui en vous révélant des choses sur lesquelles j'aurais dû me taire jusqu'à ma mort.

- Ainsi, je suis un des Enfants du Graal. Dites-moi la vérité à son propos.

- La quasi-totalité des Hommes, à la fois dans le monde moldu, et le monde sorcier, pensent qu'il s'agit d'un trésor fabuleux qui se trouverait caché quelque part. Cependant, des trésors l'on en trouve en beaucoup d'endroits. Le Graal est une chose unique. Le Graal est l'œuf d'or d'un phénix. Quelques années après sa naissance, le phénix pond un œuf qui mettra mille ans avant d'éclore. Au bout d'un millénaire d'existence, le vieux phénix s'envole et part pour une destination inconnue de tous, pour y mourir suppose-t-on. Cependant, absolument personne, pas même le plus brillant des sorciers qui s'est penché sur la question, n'est parvenu à percer le mystère qui entoure la fin du phénix. Quoi qu'il en soit, son œuf d'or, le plus précieux trésor au monde, éclot quelques semaines après son départ définitif. Flamdor est le premier phénix que l'on connaisse. Merlin l'Enchanteur le ramena en Grande-Bretagne depuis une lointaine contrée d'Orient, entre la Mer Noire et les montagnes du Caucase, en un Pays qui se nomme la Colchide. Flamdor couvait jalousement un œuf en or, qui contenait un embryon, lequel deviendrait Fumsec. Flamdor accepta que Merlin garde l'œuf chez lui, mais, le jour de la bataille de Camlann, il l'emporta et le cacha en un endroit inconnu de tous. Flamdor savait sans doute que des personnes mal intentionnées, telles la Fée Morgane ou Mordred, qui épiaient Merlin, convoitaient l'œuf.

Dès lors, nul n'en entendit plus parler. C'est Salazar Serpentard, qui des siècles plus tard retrouva l'œuf dans la grotte de Carmarthen. S'il put s'emparer de l'œuf, se fut uniquement parce que Flamdor était parti pour son voyage sans retour. Lorsque Poudlard fut fondé, Serpentard cacha l'œuf d'or dans une vaste caverne située sous le Lac Noir. Cette caverne n'était accessible que par la Chambre des Secrets, elle-même reliée aux appartements directoriaux par un grand escalier de pierre qui s'enfonçait jusqu'aux égouts du château. C'est dans cette caverne qu'est né Fumsec, puis que celui-ci a couvé son propre œuf, dont est sorti le nouveau phénix qui se trouve désormais ici avec nous. C'est dans cette caverne sous le Lac Noir qu'est mort Albus Dumbledore quelques jours avant le bal de fin d'année. Avant de mourir, il a confié à Drago la mission d'emporter l'œuf du petit de Fumsec loin de Poudlard, qui n'était plus un havre de paix. Drago aurait dû vous emmener avec lui dans sa quête à la recherche d'un nouvel endroit sûr où cacher le Graal. Albus, et moi aussi, nous étions tous deux favorables à ce qu'à la toute fin de l'année, Drago vous révèle la vérité, puisque lui, en tant qu'Elu, il avait le droit de le faire. Mais Drago n'a pas voulu que les choses se passent ainsi.

A la réflexion, poursuivit Rogue, tout a commencé pour lui au beau milieu du mois de juillet précédant son entrée en septième année. Comme chaque année à cette période, Lord Voldemort avait réuni ses fidèles à Little Hangleton. Drago aurait dû se faire tatouer la Marque des Ténèbres et devenir Mangemort cet été-là, mais il refusa de se rendre à la cérémonie prévue par le Lord Noir. Celui-ci lui envoya donc un ultimatum, lui disant que dans ce cas-là, il n'avait plus le choix : l'été suivant, il devrait devenir un Mangemort, sous peine de mourir. Et cette fois-ci, il n'aurait plus d'excuse, car il aurait terminé ses études. Narcissa Malefoy, sa mère, me fit parvenir, à moi et à Albus Dumbledore, une lettre dans laquelle elle nous expliquait à tous les deux la situation désespérée dans laquelle son fils se trouvait, et qu'il était grand temps désormais de lui révéler qu'il était l'Elu de la Prophétie. C'est ce à quoi moi et Albus nous nous employâmes durant une année entière. Nous lui avons appris beaucoup : affronter ses peurs les plus profondes, se servir de sorts de Magie Noire, mais également regarder en face le passé, aussi ténébreux soit-il, dans la pensine du directeur. Albus avait fait promettre à Drago de ne rien dire à personne, y compris à vous, car des espions de Voldemort se trouvaient partout à Poudlard. Chaque personne que Drago mettrait dans la confidence serait une personne de plus susceptible de le trahir, volontairement ou non. Or, si par malheur Voldemort venait à savoir que c'était Drago, et non pas Harry Potter, qui était l'Elu de la Prophétie, ce n'était pas au mois de juillet suivant que Drago risquait de mourir, c'était sur-le-champ.

- Par tous les Dieux, comment pouvez-vous savoir autant de choses ? balbutia Hermione d'une voix chevrotante.

- J'ai lu bien des ouvrages occultes, qui de mon temps peuplaient encore les recoins de la bibliothèque de Poudlard, avant qu'ils ne soient retirés des rayons. Parfois, l'évidence est tellement visible qu'elle en devient invisible pour qui n'est pas habitué à prendre du recul. Tout ce que l'on croit disparu dans les ténèbres de la nuit des temps se trouve en fait juste à côté de nous. Vous vouliez la vérité Hermione ? Je vous l'ai offerte.

La jeune femme se sentit frémir de tout son être à ces mots, car cela lui rappela de façon atrocement douloureuse les paroles hideuses que Drago lui avait écrites. Frappées au fer blanc dans sa mémoire, elles rejaillirent de plus belle, encore plus cruelles, ces sentences implacables et mortelles.

C'est désolant n'est-ce pas, de voir le voile des illusions se déchirer ? ça fait mal, hein Hermione, de tomber du haut de sa Tour d'Ivoire ? ça fait mal au cœur n'est-ce pas, de découvrir que l'homme que l'on aime est un monstre ? Je t'avais pourtant mise en garde : Je suis un menteur. En fin de compte, tu es comme toutes les femmes : tu ne vois que la beauté.

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Les révélations de Rogue affectèrent profondément Hermione, même si celle-ci se refusa à l'admettre. La jeune femme avait l'impression de cauchemarder les yeux ouverts. Pendant que Rogue reprenait des forces en somnolant, elle passa son temps à se morfondre dans la pénombre. Elle se refusa à allumer la moindre lumière durant son vague à l'âme, ne voulant plus voir quoi que ce soit. Elle eut envie de se crever les yeux, de se crever les tympans, de quitter ce monde qui n'était pas fait pour elle, ce monde où le mensonge régnait sans partage et prenait toute la lumière, et où la vérité était reléguée dans les limbes. Au bout d'un moment cependant, Hermione quitta son état d'inertie, et elle se mit à tourner en rond dans le vaste laboratoire construit dans le roc. Dans la lueur projetée par le déluminateur, elle observa à distance les artefacts de Magie Noire qui étaient entreposés ici. Durant sa promenade nocturne, Hermione commença à se rendre compte que Rogue avait dit vrai : Tout dans ce Royaume souterrain, jusqu'à l'air lui-même, était infesté par la Magie Noire. Et la Magie Noire commença à provoquer des symptômes inquiétants chez elle. Hermione sentit tout d'abord que des fourmillements la parcouraient de la tête aux pieds. Puis elle sentit que ses pupilles se dilataient. Enfin, lorsqu'elle sentit un goût de fer sur sa lèvre supérieure, elle s'essuya le nez, et elle découvrit avec effroi que du sang vermeille coulait d'une de ses narines sans aucune raison. Pire encore, elle était devenue une véritable noctambule, errant entre les étagères du laboratoire souterrain comme une âme damnée, ses yeux grands ouverts fixant sans ciller durant des minutes entières les collections glauques qui peuplaient cette salle lugubre.

- Hermione, il nous faut partir d'ici.

La voix grave de Severus Rogue résonna très étrangement aux oreilles de la jeune femme. On aurait dit qu'il se trouvait loin, très loin d'elle, et que sa voix se répercutait en écho. Soudain, elle sentit la poigne du Maître des Potions se refermer sur son poignet, et elle cessa aussitôt de divaguer.

- Hermione, je suis à deux mètres de vous, ne m'entendez-vous donc pas ?

Rogue l'éclairait avec sa baguette, et il semblait perplexe.

- Je vous observe depuis un bout de temps, ajouta-t-il. Qu'est-ce que vous faites à déambuler dans ce laboratoire ? Je vous ai dit de ne toucher à rien !

- Je ne me sens pas très bien Severus. Je ressens les effets néfastes de la Magie Noire.

- Je l'avais déjà compris, soupira-t-il. Bon, allons-nous-en. Vous ne l'avez pas remarqué, mais le phénix est de plus en plus impatient. Il veut que nous continuions à le suivre.

- Vous êtes en état de marcher ? Votre blessure va-t-elle mieux ?

- J'irais mieux quand nous serons sortis de ce Royaume fétide ! Alors bougez-vous votre train Hermione ! Plus nous palabrons et plus nous perdons notre temps !

La jeune femme hocha la tête, puis elle alla ramasser ses affaires. Lorsqu'elle fut prête, Rogue désactiva tous les charmes qui bardaient la porte de la salle, puis ils quittèrent ce lieu où la noirceur était reine. En sortant, ils arrivèrent à un embranchement où se trouvaient trois tunnels vastes et obscurs. Rogue et Hermione auraient hésité longtemps sur la voie à suivre, mais Braisardente s'engouffra sans l'ombre d'un doute dans le tunnel du milieu. Eclairés par la lueur du déluminateur, les deux sorciers lui emboîtèrent le pas. Le tunnel s'étirait à l'infini, tant et si bien qu'Hermione doutât qu'il avait une fin, jusqu'au moment où il déboucha sur une salle aux dimensions colossales. La même lueur mystérieuse que celle qui éclairait le hall d'entrée du Royaume souterrain nimbait la salle de sa froide clarté bleuâtre. Le sol était également là encore nappé d'un voile de brume compacte. Braisardente cessa de voler et se posa sur l'épaule d'Hermione. De ses yeux perçants, il fixa quelque chose sur la gauche, ce qui intrigua fortement la jolie brune. Elle s'avança dans la salle gigantesque, et elle vit alors que le phénix fixait une immense vitrine encastrée dans l'un des murs. Le verre de la vitre luisait doucement, reflétant les rayons bleus qui provenaient du plafond de la salle.

- Ne vous approchez pas Hermione, lui conseilla soudain Rogue. Derrière cette vitrine se cache peut-être des choses qu'il vaudrait mieux que vous ne voyiez jamais.

La jeune sorcière tourna un regard perplexe vers Rogue, puis elle fixa la vitrine de verre. Elle vit alors une forme sombre et immense qui se trouvait de l'autre côté de la vitre. Son sang gela dans ses veines, mais, poussée par une pulsion morbide, elle s'approcha du vitrage. Elle s'arrêta à environ deux mètres de celui-ci, distance suffisante pour pouvoir distinguer ce qui était tapi de l'autre côté de la glace. D'une main tremblante, elle éclaira la vitrine avec le déluminateur, et elle découvrit alors le comble de l'horreur : une Harpie féroce se trouvait dans la vitrine. Si elle avait été vivante, cela aurait été déjà une vision horrifique. Mais là, elle était morte. Oui, la Harpie était morte. Elle était empaillée et exposée derrière cette glace, comme un trophée de chasse. Ses yeux ne lui appartenaient pas. Il s'agissait de deux yeux globuleux, deux yeux de verre qui fixaient Hermione sans la voir. Ce regard vide, fixe et immuable, c'était le regard du néant. La jeune femme poussa un hurlement muet, étant trop terrifiée par la chose qui se tenait devant elle pour pouvoir produire le moindre son. Tout son corps se mit à trembler, jusqu'à ce que Rogue la tire en arrière et détourne la lumière du déluminateur de la vitrine.

- Vous n'écoutez donc jamais lorsque l'on vous met en garde Hermione ? gronda-t-il. Eteignez cette lumière et ne la rallumez pas ! A moins que vous ne préféreriez en voir d'autres ?

Rogue désigna alors d'autres vitrines qui s'étendaient le long des murs de la vaste salle, et qui contenaient d'autres formes sombres et immenses, à peine discernables dans la faible lueur bleuâtre qui émanait de la voûte.

- Oui, je veux les voir, déclara-t-elle après avoir pris une grande inspiration. Je veux regarder l'horreur en face. Je n'ai pas l'intention de traverser cette salle sans avoir contemplé les abominations que les sorciers ont pu commettre. Lorsque je sortirais d'ici, je témoignerais de ce que j'y ai vu. Il n'y a que de cette façon que les choses auront une chance de changer.

Hermione se mit alors à marcher dans cette vaste salle, qui s'apparentait à une galerie d'Histoire Naturelle. Elle dû mobiliser toute sa volonté pour ne pas fléchir, ni se détourner des horreurs qu'elle découvrit dans les nombreuses vitrines qui parsemaient cette galerie. Elle vit d'autres Harpies féroces exposées, parfois représentées avec leurs immenses ailes déployées, parfois avec un animal entre les serres. Hermione n'avait jamais vu de Harpie de toute sa vie. Tout ce qu'elle en connaissait provenait des livres. Mêmes mortes, elles lui apparaissaient donc de façon monstrueuse. Leur corps mesurait trois mètres de haut, et leur envergure dépassait les neuf mètres.

Hermione vit également des Trolls des Montagnes, ainsi que des Grapcornes, des Sombrals, des Abraxans et des Hippogriffes empaillés et exposés dans les vitrines. Mais le pire advint lorsqu'elle arriva dans la seconde partie de la salle. Là, elle vit des têtes de Dragons exposées derrière les glaces, mais également des corps inertes d'Acromentules et de Détraqueurs. Elle vit aussi le cadavre empaillé d'un Sinistros. Le grand chien noir avait deux billes jaunes à la place des yeux. Sa gueule était grande ouverte, et ses pattes munies de griffes étaient tendues en avant, donnant l'illusion qu'il vivait encore. Mais ce n'était qu'une illusion. Tout ici n'était qu'illusion. C'était un monde de mort. Hermione eu ensuite un mouvement de recul lorsqu'elle vit avec effroi dans une vitrine le corps empaillé de Touffu, le chien à trois têtes ayant appartenu à Hagrid. Comment était-il arrivé là ? Sans doute ne le saurait-elle jamais. Touffu était représenté tous crocs dehors, donnant une impression monstrueuse, alors qu'Hermione, qui l'avait connu, savait qu'au fond ce n'était qu'une bête, qui, comme toutes celles exposées ici, ne connaissait pas le bien, ni le mal.

En passant sous une arcade, Hermione découvrit une annexe à la galerie. Celle-ci était très vaste également, mais elle ne contenait pas des animaux. Elle renfermait des corps humanoïdes. Le comble de l'abomination apparu alors à son regard. Des gobelins, des elfes de maisons, des vélanes, des centaures, des loups-garous, et pour finir, des moldus, tous ces êtres étaient exposés dans des vitrines, tels des trophées de chasse ramenés de quelque expédition lointaine. La parenté évidente de ces êtres avec les sorciers ne les avaient pas empêchés d'être empaillés là, comme de simples objets. On ne les avaient pas seulement tués. On les avaient vidés de leurs os, de leurs organes, de leur sang. On leur avait arraché le cœur et les yeux. On leur avait volé leur âme. Hermione contemplait là un crime si grand qu'il dépassait les bornes de l'imagination.

- Allons-nous-en d'ici, déclara Rogue en saisissant le bras d'Hermione. Il n'y a plus rien à faire pour ces pauvres êtres. Certains sont sans doute ici depuis plusieurs siècles.

Hermione l'écouta sans protester, trop affligée par ce qu'elle venait de voir. Braisardente reprit son envol, et il leur indiqua la sortie en franchissant une nouvelle arcade.

- Attendez Severus ! que signifient ces mots ? demanda-t-elle en désignant des lettres gravées dans la pierre de l'arcade qui délimitait la sortie de la galerie d'exposition.

- Il s'agit de mots écrits en gaélique, l'une des dernière langues celtiques encore parlées de nos jours. La phrase qui est inscrite dans la pierre est la suivante : Dhaoine Dochracha Agus Neamhghlan. Ce qui veut dire : Êtres Nuisibles et Impurs.

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Rogue et Hermione poursuivirent leur marche, s'enfonçant toujours plus loin dans le Royaume souterrain. S'ils ne croisèrent pas âme qui vivre, ce fut sans doute parce que Braisardente les fit passer consciemment par des endroits déserts. Le phénix percevait des sons que les deux sorciers n'entendaient pas. Il pouvait sentir une présence menaçante bien avant de voir celle-ci de ses yeux. Il anticipait donc sur le danger qui arrivait, en prenant un chemin qu'il savait sûr. Rogue et Hermione suivirent le phénix, passant par bien des endroits, mais sachant également que tout ce qu'ils avaient vus jusqu'à présent ne représentait qu'un petit échantillon de l'étendue réelle du Royaume sous la montagne. Ils traversèrent des auditoriums vides et glacials, des bibliothèques sombres et feutrées remplies de livres sur les sciences occultes, des salles de stockage où étaient entreposés une multitude d'objets dérobés, des caves où d'immenses tonneaux remplis de vin se tenaient alignés, formant de grandes allées rectilignes. Tous les endroits qu'ils traversèrent étaient éclairés par la même lueur étrange et bleuâtre. Mais ce qu'il y avait de plus marquant, c'est que tout n'était que démesure. Ils en eurent la preuve ultime lorsqu'ils arrivèrent dans une longue galerie, après avoir monté les marches d'un colossal escalier de pierre.

La galerie était bloquée d'accès par d'imposantes grilles en fer forgé, ainsi que par de puissants sortilèges. Mais Rogue, grâce à ses connaissances poussées en matière de charmes de protection, n'eut aucun mal à désactiver ceux-ci, ainsi qu'à forcer l'ouverture des grilles. Il invita Hermione à passer devant lui, tandis que Braisardente pénétrait dans la galerie par la voie des airs. Une fois les grilles franchies, Rogue les referma dans son dos, et remit les charmes de protection en place pour ne laisser aucune trace de son passage.

Au début, Hermione ne distingua pas grand-chose. La galerie s'étirait devant elle en ligne droite, vide de tout mobilier. Mais, en levant les yeux, elle vit dans la semi-pénombre du lieu des formes sombres qui se dressaient le long des murs de pierre. Soudain, la galerie fut éclairée par des flammes bleues jaillies de torches fixées aux murs. Hermione brandit sa baguette par réflexe, mais il n'y avait aucun danger. Elle l'abaissa lorsqu'elle vit ce qu'il y avait dans la galerie. Des statues cyclopéennes de Harpies féroces sculptées dans de la roche noire, lisse et brillante étaient figées sur d'imposant socles de pierre blanche, la contemplant dans toute leur plénitude.

- Impressionnant, n'est-ce pas ? commenta Rogue en se plaçant aux côtés d'Hermione. La Harpie féroce, le plus grand oiseau du monde. Un rapace de trois mètres de haut du bout des serres au sommet de la tête, un poids de cent kilos, neuf mètres d'envergure. Celles-ci ont été sculptées dans de la pierre d'obsidienne, ajouta-t-il en s'approchant de la première statue de la galerie et en la touchant de la pointe de sa baguette.

- Je ne comprends pas, murmura Hermione en observant toutes les statues qui peuplaient la vaste galerie. Pourquoi y a-t-il autant de Harpies sculptées ici ?

- La Harpie est l'emblème du Royaume de Gorre, déclara Rogue. J'ai lu cela quelque part. Pour tous les sorciers qui ont vécu, ou qui vivent encore en ce lieu, les Harpies font l'objet de vénérations. Ce sont des icônes, des idoles.

- Alors, dans ce cas, pourquoi en avoir empaillées et en avoir exposées dans l'autre galerie, celle qui était réservée aux êtres nuisibles et impurs ? il y a une contradiction fondamentale, releva Hermione.

Rogue émit un ricanement sinistre.

- Justement Hermione, les Harpies sont des êtres nuisibles, dans le sens dangereux du terme. Pour nous les sorciers, comme pour une foule d'autres créatures. Les idolâtrer, voilà ce qui relève de la contradiction. On surnomme les Harpies les oiseaux de la mort, ou les anges de la mort, parce qu'elles sont capables de dévorer et d'emporter dans leurs serres à peu près n'importe quoi et n'importe qui. Mais je pense deviner ce qui pousse les sorciers de cet obscur Royaume à les vénérer, et les craindre en même temps : elles sont incontrôlables. Même le Mangemort le plus aguerri qui userait de tous ses maléfices ne pourrait pas contrôler une Harpie plus de quelques heures…avec de la chance.

- Si elles sont si terribles que cela, pourquoi les idolâtrer alors ?

- Je viens de vous le dire. Elles sont incontrôlables. Inaccessibles. Ravageuses. Rien d'étonnant donc à ce que des Mages Noirs en fassent leur emblème. Les Mages Noirs aiment le défi, la compétition. Ils veulent tout contrôler. Sans doute des dizaines d'entre eux ont dû tenter de domestiquer des Harpies, mais sans résultat. Cela n'a dû que renforcer leur idolâtrie, celle-ci confinant à la psychose et au délire. Les Mages Noirs n'adorent qu'une seule chose : semer le chaos, la mort, la désolation. La Harpie est le symbole du chaos et de la destruction. En tuer et en empailler par dizaines était sans doute, pour les Mages Noirs ayant peuplé ce lieu, un moyen de montrer qu'il étaient plus puissants que le chaos lui-même. Mais cela n'est qu'une preuve éclatante de leur échec. Voyez-vous Hermione, nous autres sorciers, nous nous complaisons à nous croire plus haut que toutes les autres créatures. Mais, enlevez-nous nos baguettes, et nous ne sommes plus rien. Les Harpies nous apparaissent comme monstrueuses, mais si nous ne les embêtions pas, elles n'auraient pas à se défendre. Au-delà de ça, elles ne chassent que pour se nourrir. Elles mangent beaucoup, c'est vrai, mais au vu de leur morphologie, cela est compréhensible.

- Je pense tout comme vous Severus, approuva Hermione.

Tous deux marchèrent lentement tout le long de la vaste galerie éclairée par les étranges flammes bleues qui jaillissaient des torches fixées aux murs. Hermione s'imagina alors plusieurs Mages Noirs agenouillés au pied des statues, en train de prier, et de vénérer les idoles en leur déposant des présents. Cette pensée la fit frissonner.

- Severus, avez-vous déjà vu une Harpie vivante ?

- Oui. Et même plusieurs. Mais je ne les ait vu que de loin. C'était il y a longtemps.

Il ne rajouta rien, et Hermione comprit qu'il serait inutile d'insister davantage. Après avoir quitté la galerie, ils trouvèrent une remise sombre, et ils décidèrent de s'établir là pour se reposer. Braisardente alla monter la garde à l'extérieur, tandis que Rogue et Hermione s'allongeaient sur leurs sacs de couchage.

- Severus, pourriez-vous me donner un somnifère ? J'ai bien peur de ne pas arriver à dormir.

- Dites plutôt que vous avez peur de faire des cauchemars, ricana-t-il.

- Les rêves que l'on fait les yeux fermés, aussi angoissants soient-ils, ne sont que des mirages. Les vrais cauchemars, ce sont ceux que l'on fait les yeux ouverts.

Hermione s'empara de la fiole que Rogue lui tendit, puis elle avala le liquide que celle-ci contenait.

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Les deux sorciers se remirent en route après un long sommeil, et après avoir brièvement grignoté dans leurs réserves de provisions. Rogue semblait aller mieux, mais Hermione savait que ce n'était qu'une impression. Comme le Maître des Potions le lui avait lui-même si bien dit, il était sous perfusion. Elle se demanda si, au fond, ce n'était pas plutôt l'excès de potions ingurgitées qui était responsable du mauvais état de Rogue, plus encore que ses blessures, ou que la Magie Noire qui infestait le Royaume souterrain. Elle n'osa pas lui dire le fond de sa pensée cependant, ayant peur de le mettre de mauvais poil.

Durant leur marche, les deux sorciers arrivèrent dans une cave qui regorgeait d'aliments et de boissons en tous genres. Rogue, qui se méfiait, empêcha Hermione de toucher à quoi que ce soit. Il fit quelques vérifications sur de la nourriture, et fournit finalement à sa jeune comparse des aliments qu'il jugea parfaitement nets. Il en prit une part pour lui-même, et ainsi poursuivirent-ils leur route, une fois leur stock de provisions enfin remis à un niveau acceptable.

Guidés par Braisardente, les deux sorciers marchèrent interminablement. Ils passèrent par des tunnels, des ponts et des arcades de pierre, franchirent en catimini des forges, des armureries, des ateliers, ainsi que des grottes d'où l'on extrayait des métaux. Au bout d'un moment, Braisardente s'arrêta devant une grande arcade. Rogue s'arrêta également, mais Hermione continua à avancer. C'est alors qu'elle percuta de plein fouet l'arcade.

- Qu'est-ce que c'est que ce délire ? s'insurgea la jeune femme en frottant son front endolori. Pourquoi ne peut-on franchir cette arcade ?

- Ce n'est pas une arcade, répondit Rogue. C'est une porte. Une porte en verre étamé. Autrement dit, c'est une porte-miroir.

Hermione vit alors son propre reflet se dresser devant elle. La stupeur la frappa, car il lui fallut plusieurs secondes pour se reconnaître. Ses cheveux, autrefois châtains, brillants et bouclés, étaient maintenant lisses, rêches, cassants, ternes, et d'un brun tirant sur le noir. Sa peau était pâle comme la nacre, et marbrée par endroits. Ses lèvres étaient mauves, ses joues étaient creuses. Une seule chose n'avait pas changée : l'éclat de ses yeux.

- Prévenez-moi lorsque vous aurez fini de vous admirer, déclara Rogue.

Hermione sursauta brusquement, ayant oublié sa présence.

- Pardonnez-moi. Cela fait si longtemps que je ne me suis plus observée dans une glace…dites-moi, comment peut-on ouvrir cette porte ?

- Bonne question. Regardez ce qu'il y a d'inscrit en haut de la porte. Oh, c'est vrai, vous ne savez pas lire le gaélique, veuillez m'excuser Hermione, fit Rogue avec un léger rictus moqueur. Il est marqué ici : An Seomra an Deich Míle Scátháin. Ce qui veut dire dans notre langue : La Salle aux Dix-Mille Miroirs.

A ces mots, la porte-miroir s'ouvrit par enchantement. Aux regards des deux sorciers se révéla alors une salle d'une majesté sans pareille. Elle était si vaste que l'on n'en voyait pas le plafond, pas plus que les murs, ni le sol, puisqu'absolument tout en ce lieu était tapissé de miroirs. Hermione et Rogue posèrent un pied prudent à l'intérieur de cette salle, mais bien vite, l'un comme l'autre se perdirent dans la contemplation de leurs reflets, qui se perpétuaient à l'infini. De salle il n'y en avait pas ici. C'était une galaxie, un univers, un firmament, dont ils étaient tous deux les étoiles uniques et immortelles.

- Le verre, souffla Rogue dans un murmure. C'est de là que vient le mot Gorre…c'est une altération d'une vieux mot celtique…voirre…qui signifie le verre…le Royaume de Verre…Hermione cette salle…c'est l'île de Verre des récits celtiques…ici furent fabriqués les premiers miroirs du monde…

Braisardente poussa brusquement un cri aigu, fait suffisamment rarissime pour que les deux sorciers se détachent de leur état d'hébétude et de béatitude profond. L'oiseau de feu s'était perché au sommet d'un magnifique miroir aussi haut que le plafond d'une salle de classe, pourvu d'un cadre en or, ainsi que de deux pieds dotés de griffes. Hermione s'approcha de ce miroir, qui étrangement était différent de tous les autres. C'est en lisant l'inscription gravée au sommet du miroir qu'elle compris de quoi il retournait.

- Je ne montre pas ton visage, mais de ton cœur le désir…

- Les Miroirs du Riséd, déclara Rogue de sa voix grave.

Interloquée qu'il emploie le pluriel à destination d'un miroir unique en son genre, Hermione tourna la tête vers lui. D'un mouvement de sa baguette, Rogue lui désigna alors l'autre côté de la salle. Hermione tourna son regard dans cette direction, et elle vit alors que des dizaines de Miroirs du Riséd se trouvaient alignés de part et d'autre, délimitant ainsi une immense allée rectiligne au milieu de laquelle elle se situait.

- Le miroir qui se trouvait à Poudlard n'a jamais été unique en fin de compte, ajouta Rogue. Il a été fabriqué ici, comme tous les autres, dans l'île de Verre. Et je pense même savoir qui est celui qui est venu chercher un Miroir du Riséd ici, et qui l'a ramené à Poudlard : Salazar Serpentard. Il n'aurait eu aucun mal à pénétrer jusqu'ici, lui le Mage Noir passionné par les légendes celtiques.

Hermione l'écouta tout en fermant les yeux, n'osant pas les ouvrir, de peur de regarder ce que le Miroir du Riséd avait à lui montrer. Finalement, ce fut un nouveau cri aigu de Braisardente qui la poussa à ouvrir les paupières. Ce qu'elle vit alors dans le miroir, c'était le désir le plus profond et le plus cher qu'elle possédait au fond de son cœur. Pourtant paradoxalement, voir cela lui provoqua une douleur atroce. Ce qu'elle contemplait, c'était elle, en train de danser dans les bras de Drago Malefoy au bal de fin d'année, dans la splendeur de sa robe fourreau tissée dans du satin duchesse et de la mousseline bleue. La vision était si puissante émotionnellement qu'Hermione cru que son cœur avait explosé dans sa poitrine. Contempler de la sorte le visage d'un homme qu'elle avait si ardemment aimé, et que depuis si longtemps elle n'avait plus revu car il l'avait trahie, voilà qui l'attrista à un degré à peine supportable. Pour la première fois depuis longtemps, Hermione, qui pensait son cœur mort, ressenti vibrer en elle une foule de sentiments et d'émotions refoulées qu'elle n'avait plus éprouvée depuis des lustres. Ses yeux s'embuèrent de larmes, et alors sa vision devint floue. C'est cela qui la fit reprendre contact avec la réalité. D'un geste rageur, elle s'essuya les yeux, refusant les larmes de quitter son corps.

- Ainsi donc, voilà votre plus cher désir, commenta Rogue dans son dos.

- Oui ! et alors ? cela vous pose un problème ? gronda-t-elle sur un ton empreint d'agressivité.

- Pas le moindre.

- Et vous, quel est votre désir le plus cher ? Ouvrez votre cœur à ce miroir Severus.

Hermione se poussa pour lui laisser la place. Rogue hésita légèrement, puis il se plaça à son tour devant le miroir majestueux. Ce que Hermione découvrit alors dans la glace la cloua sur place : Rogue était en train d'embrasser Lily Potter, la mère de Harry. Vêtue d'une robe blanche, celle-ci tenait un bouquet de roses rouges dans une main. De l'autre, elle caressait la joue du Maître des Potions, et lui offrait un tendre baiser. Deux alliances identiques ornaient leurs annulaires.

- Vous avez de la chance Hermione, déclara Severus Rogue d'une voix qu'il voulait unie, mais qui tremblait légèrement. Votre désir peut encore s'accomplir. Drago est encore vivant, quelque part. Le phénix le sait et le sent. Mais moi, l'objet de mon désir est mort. Et nul ne pourra le faire revenir. Lily Evans est partie pour un autre monde que le mien il y a maintenant plus de dix-sept ans. Nul ne peut, ni ne pourra jamais comprendre à quel point elle m'était chère. C'est la seule femme que j'ai aimée. Je l'aime encore. Et je l'aimerais toujours. A jamais.

Hermione vit alors une chose inimaginable pour elle. Les lèvres de Rogue se mirent à trembler, et une unique larme coula le long d'une de ses joues. Celle-ci tomba ensuite, pour finalement s'écraser sur une de ses chaussures.

- Vous ne devriez pas voir ça, se reprit-il en se détournant du miroir comme à regret. Les Miroirs du Riséd n'apportent ni le bonheur ni la connaissance. Ils ne font que nourrir de faux espoirs. Tout ici n'est qu'illusion. Or, l'illusion mène à la démence.

A ces mots, Braisardente s'envola de son perchoir, et il s'empressa de franchir la longue allée rectiligne formée par les Miroirs du Riséd, indiquant ainsi la sortie aux deux sorciers. Sans le phénix, il était certain qu'ils se seraient perdus dans ce labyrinthe gigantesque, que des yeux de simples mortels n'avaient sans doute aucun droit de contempler.

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Lorsqu'ils sortirent de la Salle aux Dix-Mille Miroirs, ils arrivèrent dans une crypte souterraine. Celle-ci était spacieuse, mais par rapport à l'immense lieu qu'ils venaient de quitter, elle leur parut minuscule.

Des flambeaux à la lueur rougeoyante illuminaient la crypte, éclairant un grand bassin circulaire qui se trouvait en son centre. Rogue et Hermione passèrent entre des colonnes qui soutenaient le plafond de la crypte, puis longèrent le bassin sans y prêter beaucoup d'attention. Lorsqu'ils arrivèrent à l'autre bout de la crypte, ils virent une large porte forgée dans de la pierre noire d'obsidienne qui leur faisait face. Aucune poignée ne permettait d'ouvrir la porte. Tout d'abord, Hermione cru qu'un simple Alohomora ! permettrait de faire coulisser la porte sur ses gonds, mais celle-ci ne bougea pas d'un millimètre.

- Trouvons une autre sortie, décréta Hermione. Le passage est bloqué par ici.

- Je crains qu'il n'y ait pas d'autre issue, rétorqua Rogue. Regardez autour de vous Hermione. Vous voyez une autre porte que celle-ci ?

Passablement anxieuse, la jeune femme fit le tour de la crypte, éclairant chaque recoin avec la lumière du déluminateur pour être sûre qu'aucun endroit n'échappait à son regard. Tandis qu'elle faisait le tour de la pièce, Braisardente alla se poser docilement au bord du grand bassin, et fixa quelque chose qui se trouvait au fond de celui-ci. L'attitude du phénix interpella aussitôt Rogue, qui se détourna de la porte noire et marcha à grandes enjambées vers le bassin. Ce qu'il découvrit au fond de celui-ci le mis profondément mal à l'aise. En effet, le bassin était vide de tout liquide, mais une grande coupe en cristal se situait en son centre, posée sur un socle de verre. La coupe translucide était remplie à ras bord d'un breuvage d'un étincelant vert émeraude.

Sitôt que Rogue toucha l'un des rebords du bassin, des lettres de feu jaillirent dans un brusque craquement sur toute la surface de ce dernier. Ces lettres de feu écrites par une main invisible formèrent d'abord des mots en langue gaélique, puis après un court instant, elles changèrent de position, pour adopter des mots dans la langue de celui qui les contemplait. Severus Rogue vit alors d'inscrit de manière circulaire tout autour du bassin les mots suivants :

Vous voici arrivé devant la porte d'entrée du Palais Royal. Derrière cette porte se trouve la Salle des Dix-Mille Piliers. Ici, aucun retour en arrière n'est possible. Mais, pour ouvrir la porte qui vous donnera accès au cœur du Royaume, point de clé à utiliser, ni de charme à formuler. Vous n'avez qu'une chose à faire : Buvez-moi. Buvez-moi en entier, et la porte s'ouvrira pour vous.

Severus Rogue fixa avec une intensité effrayante le breuvage vert émeraude qui luisait dans la coupe de cristal.

- Que se passe-t-il ? demanda Hermione en s'approchant lentement du bassin.

- Lisez par vous-même ce qu'il y a d'écrit.

La belle brune afficha une mine très inquiète lorsqu'elle déchiffra le message gravé en lettres de feu dans la pierre froide du bassin. Son regard se porta ensuite sur la coupe en cristal remplie du breuvage vert émeraude.

- On ne peut pas boire cette boisson Severus, c'est un leurre ! s'exclama-t-elle. Jamais la porte ne s'ouvrira simplement parce que nous goûtons à un breuvage !

- Nous ne pouvons en avoir la certitude tant que nous n'y avons pas goûté.

- Savez-vous au moins de quel breuvage il s'agit ? Parce que de mon point de vue, tout cela ne me dit rien qui vaille. Cette boisson m'a l'air peu ragoûtante.

- Vous êtes loin du compte Hermione, ricana sombrement Rogue. Ce breuvage est le plus funeste qui soit pour un sorcier. Je l'ai reconnue dès que je l'ai vue : la Boisson du Désespoir.

Muette de stupeur, la jeune femme vit alors Rogue prendre pied à l'intérieur du bassin, se diriger jusqu'au centre de celui-ci, et soulever d'une main la coupe de cristal de son socle de verre pour la porter au bord de ses lèvres.

- SEVERUS ! ne faites pas ça ! le supplia-t-elle, dans un cri de détresse qui se répercuta en écho le long des murs de la crypte. Nous trouverons un autre chemin ! Je vous en conjure, ne commettez pas cette terrible erreur !

- Allez-vous-en Hermione, dit-il en la fixant sans ciller de ses deux prunelles de la noirceur de l'encre. Le phénix vous guidera mieux que je ne l'ai jamais fait moi-même. Les lettres de feu ne mentent pas : la porte s'ouvrira lorsque j'aurais bu l'intégralité de ce breuvage. Lorsque la porte s'ouvrira, je veux que vous partiez, et que vous ne jetiez aucun regard en arrière. Suis-je assez clair ?

- Professeur…pas ici…pas maintenant…par pitié ! Que deviendrais-je sans vous ?

- Hermione, cessons ces palabres inutiles. Vous êtes une femme accomplie désormais, et vous êtes devenue une guerrière de tout premier ordre. Quant à moi, je ne suis plus qu'une ombre, un spectre. Je suis mourant. Je suis meurtri. Mon temps est passé, comme est passé celui d'Albus Dumbledore. Mon corps se tient là, devant vous, mais mon cœur, lui, il est mort il y a plus de dix-sept ans de cela.

- Vous n'avez pas le droit de dire ça ! cria Hermione d'une voix brisée par le désarroi. Vous n'êtes pas aussi mauvais que vous voulez bien le laisser paraître ! vous avez le droit de vivre !

- Cette boisson ne me tuera pas, déclara Rogue, imperturbable. Elle va me faire revivre les plus sombres moments de mon existence. Jusqu'à ce que cela me rende fou. Or, je n'ai pas envie d'avoir à subir ce calvaire. Et vous non plus Hermione, car je ne vous serais d'aucune utilité une fois que le désespoir m'aura tellement rongé que je serais devenu dément. La Boisson du Désespoir n'a aucun remède. Je vais donc la boire entièrement, afin que la porte s'ouvre et que vous puissiez partir. Sitôt que vous aurez décampé, j'ingurgiterais ceci.

Rogue sortit d'une de ses poches une petite fiole contenant un liquide mordoré. Hermione comprit alors qu'il allait se donner la mort avec du poison.

- Voici une de mes meilleures inventions, poursuivit le Maître des Potions en fixant la fiole. Un poison que j'ai fabriqué à partir du venin d'un cobra. Quelques gouttes ingurgitées suffisent à provoquer une mort foudroyante. En trois secondes, le cœur cesse de battre.

Et sur ces mots, il absorba l'intégralité du breuvage vert émeraude qui remplissait la coupe de cristal. Lorsqu'il eut bu le calice jusqu'à la lie, la porte en pierre noire d'obsidienne pivota sur ses gonds, révélant alors la Salle des Dix-Mille Piliers, qui marquait l'entrée dans le Palais Royal du Royaume souterrain.

- Allez-vous-en Hermione, réitéra Rogue de sa voix grave. Puissent les Dieux de la Chance et de la Victoire être à vos côtés. Le phénix vous protégera. Avec lui, vous ne marcherez jamais seule. Ne restez jamais isolée. Il n'y a rien de pire, pour les êtres sociaux que nous sommes, que la solitude.

Au bord des larmes, la jeune femme secoua la tête pour affirmer son refus de l'abandonner ainsi dans cette crypte souterraine, au beau milieu de nulle part. Mais Braisardente se posa sur son épaule, et la lui agrippa avec une telle force qu'elle fut forcée de le suivre. Le phénix franchit le seuil de la porte noire, entraînant Hermione dans son sillage. Avant que la porte noire ne se referme dans son dos, la jolie brune jeta un ultime regard en arrière. La dernière vision qu'elle eut de Severus Rogue fut celle d'un homme qui affrontait la souffrance et la mort avec un courage absolument extraordinaire. Dressé au centre du bassin, il tenait dans une main le flacon contenant le poison qu'il avait lui-même fabriqué, attendant les premiers effets funestes de la Boisson du Désespoir pour pouvoir se suicider.

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Sitôt que la porte noire se fut refermée, Rogue poussa un profond soupir. D'un sortilège savamment formulé, il fit tomber à terre tous les flambeaux qui éclairaient la crypte, mettant ainsi le feu à celle-ci. Une fois cela fait, il rangea sa baguette, s'allongea au fond du bassin, bu le poison qui se trouvait dans la fiole, puis croisa ses mains sur sa poitrine. Il ferma ses yeux pour toujours, tandis que des flammes ardentes dévoraient l'intégralité de la crypte, transformant celle-ci en immense brasier. Il était mort de la manière dont il avait toujours voulu mourir. Les potions avaient représenté toute sa vie. Et c'est à une potion de son invention qu'il avait confié le soin d'emporter son âme. Quant aux flammes ardentes, elles emporteraient son corps, comme le voulait la tradition de l'Ordre du Phénix. Il serait réduit en cendres sur cette Terre souillée par le mal, mais il renaîtrait ailleurs, dans un monde plus pur, auprès de celle pour laquelle son cœur n'avait jamais cessé de battre.

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Lorsque la porte noire se referma dans son dos, Hermione se retrouva seule avec le phénix à l'entrée de la Salle des Dix-Mille Piliers. Cette Salle dépassait dans ses dimensions tout ce que la jeune femme avait pu voir jusqu'alors. Elle était peuplée par d'innombrables rangées d'immenses et majestueux piliers aussi larges et hauts que des troncs de vénérables chênes. Taillés dans la pierre de la montagne, ceux-ci s'élevaient jusqu'à l'immense voûte de la Salle, la soutenant grâce à un vaste réseau de nervures de pierre. Cette voûte se trouvait à la hauteur prodigieuse de cinquante mètres, et elle était nimbée d'une éblouissante et mystérieuse lumière bleuâtre. Cependant, la voûte était si lointaine que la lumière ne parvenait que faiblement au niveau du sol, où tout était plongé dans une semi-pénombre opaque.

Braisardente fixa avec une grande intensité, de ses yeux brillants comme des perles noires, les dizaines d'allées que formaient les rangées de piliers titanesques. Chacune des allées possédait la même largeur que la Grande Salle de Poudlard, et chacune d'entre elles se perdait dans l'obscurité de cette Salle où tout n'était que démesure. Le phénix resta immobile sur l'épaule d'Hermione durant un long moment, tentant de déterminer quel était le bon chemin à suivre. Très secouée par la disparition toute récente de Rogue, la jeune femme le laissa réfléchir, fixant pour sa part la voûte de la Salle en tentant tant bien que mal de retenir les sanglots qui lui nouaient la gorge.

Soudain, le phénix appuya fort sur l'épaule d'Hermione avec ses serres, et désigna de la tête la cinquième allée en partant de leur droite. Revenant à la réalité, la jolie brune fixa l'allée à son tour. Eller remercia l'oiseau de feu silencieusement, puis marcha dans cette direction.

Brusquement, des voix retentirent quelque part dans la semi-pénombre opaque qui régnait dans la Salle aux dimensions cyclopéennes. Elles étaient lointaines, mais les piliers colossaux répercutaient leurs éclats en écho. Hermione sursauta brutalement, et elle éteignit par réflexe le déluminateur. Mais il était trop tard. Elle avait été vraisemblablement repérée par des gardes du Royaume souterrain. La jeune femme avait beau ne pas comprendre ce que les voix disaient, elle était certaine qu'étaient vociférées de paroles du type : « Qui va là ? », « Montrez-vous ! », « Plus un geste ! », ou « Restez où vous êtes ! ».

Braisardente s'envola alors de l'épaule de la jeune sorcière, et il entonna un chant laconique, mais d'une puissance telle, qu'il le transfigura. Le volatile devint une véritable flèche enflammée, traçant des éclairs éblouissants entre les piliers démesurés, et laissant des traînées de poudre d'or dans son sillage. Par cette action d'une audace absolument délicieuse, le phénix venait de sauver la vie à Hermione en créant une manœuvre de diversion. La jeune femme compris aussitôt la tactique de l'oiseau de feu, et elle sut ce qu'il lui restait à faire : courir. Courir le plus vite possible le long de l'allée ténébreuse. Courir dans le noir. Courir pour échapper à la mort, ou pire encore, à la capture. Soumise à un régime drastique depuis des semaines, mais extrêmement endurcie par les épreuves physiques et mentales qu'elle avait dû affronter, Hermione n'eut aucun mal à prendre de la vitesse. Durant sa course échevelée, elle vit sur sa gauche une multitude de sortilèges éblouissants de couleurs diverses qui étaient jetés, et qui illuminèrent, l'espace de quelques secondes, la Salle des Dix-Mille Piliers.

Les sortilèges visaient le phénix, elle le savait. L'oiseau de feu prenait tous les risques pour la protéger, aussi l'adora-t-elle plus encore qu'elle ne l'aimait déjà. Au bout de sa course éperdue, Hermione atteignit enfin le bout de l'allée, après plusieurs centaines de mètres parcourus dans l'obscurité. A bout de souffle, elle prit appui sur le dernier des piliers de l'allée qu'elle avait remontée en courant jusqu'à en perdre haleine. Quand les battements de son cœur se calmèrent et revinrent à la normal, elle se cacha dans l'angle mort du pilier colossal, puis elle attendit que le phénix la rejoigne. Cependant, le temps défila, et l'oiseau de feu ne refit pas son apparition. Les voix des gardes, qui jusqu'à présent vociféraient dans toute la Salle, s'étaient étrangement calmées. A peine Hermione entendait-elle désormais quelques paroles. Le ballet de lumière des sortilèges avait lui aussi prit fin. La Salle des Dix-Mille Piliers était replongée dans un silence oppressant. Bien vite, Hermione n'entendit d'ailleurs plus aucune voix, et ne vit plus aucune lumière de baguette. Les gardes étaient repartis d'où ils étaient venus. L'angoisse lui étreignit soudain le cœur lorsqu'elle constata que deux hypothèses pouvaient expliquer ce revirement : soit les gardes s'en étaient allés par dépit après avoir échoué à abattre le phénix ; ou alors, ils étaient parvenus à le vaincre, voire même à le capturer.

Hermione se fit alors la réflexion qu'elle n'avait jamais pris le temps de demander à Rogue ce qu'il se passait lorsqu'un phénix était abattu. En combien de temps se régénérait-il et renaissait-il de ses cendres ? voilà la question qu'il aurait été pertinent qu'elle lui pose. Au fil du temps, l'angoisse se mit à envahir tellement la jeune sorcière, que celle-ci se mit à trembler. Elle se rappela alors les dernières paroles que Rogue lui avait dites : « ne restez jamais isolée. Rien n'est pire que la solitude ». Et elle ne put s'empêcher d'admettre à quel point il avait raison. Ici, tapie dans les ténèbres, au cœur d'un lugubre silence, elle se sentait écrasée par l'immensité herculéenne des piliers qui l'entouraient de toutes parts.

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Elle aurait pu continuer à broyer du noir encore longtemps, mais à un moment, elle entendit un léger bruissement derrière elle. Folle de terreur à l'idée qu'il s'agissait d'un garde, ou d'une créature monstrueuse, Hermione se retourna en un quart de seconde, sa baguette brandie en avant. C'est alors qu'à son infini soulagement, elle vit Braisardente venir se poser tout en douceur sur une de ses épaules. L'oiseau de feu la toisa un long moment dans la pénombre, au cœur de laquelle ses grands yeux brillaient comme deux diamants noirs. Son plumage était devenu rouge sombre, et Hermione se demanda comment il faisait pour changer ainsi à sa guise de couleur de plumage, passant du vermeille à l'ocre, puis au doré, ou en mélangeant plusieurs teintes différentes dans le même temps. Tantôt il était aussi rayonnant qu'un astre, tantôt il pouvait devenir plus sombre que de la roche.

- Tu m'as époustouflée, murmura-t-elle en tendant une main hésitante pour caresser le phénix.

Celui-ci se laissa faire, réclamant même des caresses supplémentaires. En touchant son plumage d'une douceur et d'une chaleur sans pareille, Hermione sentit des petites décharges électriques secouer ses doigts. Ce moment ne dura pas longtemps cependant, car le phénix lui fit signe d'arrêter par un claquement de bec. Il demeurait un volatile profondément sauvage. D'un mouvement de tête, il indiqua à la jeune femme la voie à suivre. Ils quittèrent la Salle des Dix-Mille Piliers dans un silence absolu, passant par une petite arcade qui se trouvait dans un mur du fond. Hermione comprit alors pourquoi le phénix avait choisi une allée en particulier. Il savait qu'au bout de celle-ci se trouvait une sortie non gardée. Pourquoi celle-ci ? elle n'en avait aucune idée. Peut-être un garde qui surveillait cette issue était-il allé faire une pause pour manger, ou faire autre chose. En tout cas, il s'agissait d'une formidable aubaine. La belle brune franchit le passage, puis marcha le long d'une sombre galerie. Au bout d'un moment, le phénix désigna une porte, et Hermione l'ouvrit. Elle pénétra alors dans une réserve où étaient stockées toutes sortes de provisions. Le phénix lui fit signe de continuer à marcher, jusqu'à ce qu'elle arrive tout au fond de la réserve. Une fois arrivée là, Hermione su qu'elle était dans une relative sécurité.

En effet, de nombreuses étagères, ainsi que des cartons et des conserves empilées, formaient une forêt protectrice entre elle et la porte d'entrée de la réserve. Hermione déballa son sac de couchage derrière un imposant tonneau rempli de vin, puis, ivre de fatigue, elle s'allongea de tout son long et s'endormit sans tarder.

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Lorsqu'elle se réveilla, Hermione vit que le phénix montait la garde. Il s'était perché en haut d'une étagère, et fixait de façon permanente la porte de la réserve. Un léger sourire naquit sur ses lèvres. Le dévouement du phénix à son égard était proprement hallucinant. Cependant, son sourire mourut aussi vite qu'il était apparu lorsque la réalité de la mort de Rogue la frappa de nouveau de plein fouet. Bien sûr, le phénix était toujours à ses côtés, mais en perdant Rogue, elle avait perdu une chaleur humaine qu'elle avait peur de ne plus retrouver avant longtemps. Et au-delà de ça, elle avait perdu un être qui lui était devenu très cher, au-delà de toutes ses espérances. Elle ne parviendrait probablement jamais à décrire la nature de la relation qui était née entre eux, notamment du fait de leur proximité permanente durant plusieurs semaines. Ce dont elle était certaine en revanche, c'est qu'une forme de complicité avait commencée à naître entre eux deux. Hermione s'était profondément reconnue dans l'âme solitaire, sauvage et vagabonde du Maître des Potions. Ils avaient parlé le même langage, elle en était désormais convaincue. La jeune femme poussa un soupir lourd de tristesse tout en fixant le plafond de la réserve souterraine. Elle songea que l'Ordre du Phénix venait de perdre un grand chef de guerre, et le monde sorcier, un homme d'exception. Au bout d'un moment, elle se décida à manger un peu, puis elle rangea ses affaires et se redressa. Braisardente revint se poser sur son épaule, et ils purent se remettre en route.

En quittant la réserve, Hermione prit pleinement conscience qu'elle se trouvait désormais dans le Palais Royal du Royaume souterrain, en un endroit qui était sûrement densément peuplé. Le nombre de dangers potentiels se retrouvait du coup décuplé, et il fallait redoubler de prudence, ainsi que de ruse, pour ne pas se faire repérer. Si Hermione était prudente par nature, elle n'avait jamais été rusée de la même la manière experte que les sorciers passés par la maison Serpentard pouvaient l'être. Aussi comptait-elle sur le phénix pour pallier son manquement dans ce domaine.

La Magie Noire était si prégnante désormais dans l'air, qu'elle en devenait presque palpable. Les murs des galeries et des tunnels étaient pour leur part couverts de runes et d'inscriptions archaïques en langue celtique. Parfois, des représentations de Harpies étaient peintes sur les murs. Durant un Âge où l'on n'utilisait pas encore ni parchemin, ni le papier, ces murs avaient sûrement servis de supports pour écrire et peindre. Ces murs racontaient l'histoire d'un monde disparu, un monde qui autrefois avait dû se croire éternel, mais qui avait été englouti impitoyablement dans les abîmes du temps. En passant par des passages étroits et obscurs très étouffants, Hermione compris soudain pourquoi la plupart des Salles du Royaume souterrain étaient gigantesques : le Royaume de Gorre était dépourvu de systèmes d'aération. Construire des Salles immenses avait répondu à un impératif pour pallier ce déficit, sans quoi le Royaume sous la montagne aurait été tout bonnement invivable. Au-delà du goût qu'avaient les Anciens Druides pour la démesure, voilà quel était sans doute la raison principale qui expliquait les dimensions colossales des pièces qui peuplaient ce Royaume ténébreux.

Soudain, alors qu'elle atteignait le bout d'une galerie, Hermione vit se dresser devant elle des escaliers de pierre. Un garde à la stature imposante se tenait au bas des marches, droit comme un piquet. C'était la toute première rencontre qu'elle faisait avec un sorcier dans le Royaume de Gorre. La jeune femme voulu aussitôt faire demi-tour sans un bruit, mais il était trop tard. Le garde l'avait vue. Hermione se résolut alors à lui faire face, avec un seul et unique objectif en tête : tout faire pour l'empêcher de donner l'alerte.

- Soufflias Volatem ! s'écria aussitôt le garde d'une voix rocailleuse.

- Protego Totalum ! répliqua Hermione en brandissant sa baguette dans un réflexe exceptionnel.

Avec une férocité sidérante, le garde envoya alors de multiples maléfices pour briser le dôme qui protégeait Hermione. C'est alors que, profitant du fait qu'il était accaparé par la jeune femme, Braisardente prit son envol et s'abattit de manière foudroyante sur le garde. Le phénix planta ses serres dans le bras du sorcier avec une force prodigieuse, l'obligeant ainsi à lâcher sa baguette.

- Petrificus Totalus ! s'exclama Hermione.

Le sortilège frappa le garde de plein fouet, le paralysant sur-le-champ. Essoufflée par le très bref, mais intense duel qu'elle venait de livrer, Hermione mit du temps à reprendre son souffle. Lorsque les battements de son cœur se furent quelque peu calmés, elle fixa le garde paralysé, se demandant ce qu'il fallait qu'elle fasse de lui désormais. Soudain, une idée germa dans son esprit : dérober la tenue du garde afin de passer incognito dans le cœur du Royaume souterrain. La jeune femme s'empressa de mettre son idée en application. Elle dépouilla le garde de sa grande cape de couleur bleu roi munie d'une cagoule, ainsi que de sa ceinture et du poignard qui y était accroché. Une fois cela fait, elle boucla la ceinture autour de sa taille, y accrocha la dague, puis enfila la grande cape, la raccourcissant par une sortilège pour qu'elle soit parfaitement ajustée à sa taille. Pour finir, elle rabattit la cagoule sur sa tête.

- Oubliettes ! formula-t-elle en pointant sa baguette droit sur le garde paralysé.

La jeune sorcière se détourna de lui, puis grimpa d'un pas déterminé les escaliers de pierre qu'il avait la charge de surveiller. Lorsqu'elle arriva en haut des marches, Hermione fixa Braisardente, qui s'était posé à nouveau sur son épaule.

- Viens te mettre au chaud là-dessous, lui murmura-t-elle en entre-ouvrant la cape. Il ne faut pas que quiconque puisse deviner que tu es avec moi. Je te laisserais sortir dès que tu me le fera sentir, c'est promis.

Le phénix obéit sans protester. Il alla se blottir bien au chaud entre les deux seins de la jeune femme, s'agrippant à un des boutons de la veste qu'elle portait. Hermione referma la cape, la laissant toutefois ouverte au niveau de son cou pour que de l'air puisse continuer à parvenir au phénix. Sa baguette le long du corps, Hermione se mit alors en marche avec un accoutrement qui, elle l'espérait, parviendrait à l'immuniser.

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Au-delà de l'escalier de pierre en haut duquel elle était parvenue, Hermione découvrit un vaste hall glacial et vide d'occupation. Cependant, de multiples ouvertures peuplaient le hall, et elle vit qu'une dizaine d'escaliers semblables à celui qu'elle avait emprunté descendaient dans l'obscurité. Elle ne douta pas une seconde que des gardes surveillaient également le bas des marches de ces escaliers-là. La jolie brune eu alors l'intuition qu'elle se trouvait à un carrefour d'une grande importance. Comment expliquer autrement le fait qu'une dizaine d'escaliers allant dans toutes les directions étaient reliés par un hall commun ?

Brusquement, elle vit un garde qui montait les marches d'un des escaliers qui se trouvait sur sa droite. Vêtu de manière identique à elle, il avait également une capuche rabattue sur sa tête. Il tourna la tête dans sa direction, puis il s'adressa à elle dans une langue qui lui était inconnue, mais qu'elle devina comme étant du gaélique. Son ton n'était pas menaçant, quoique sa voix rauque donna des frissons à la jeune sorcière. Visiblement, il la prenait pour une des ses collègues. Hermione, qui savait que sa morphologie (en dépit de la cape ample qu'elle portait) rendait impossible toute confusion avec celle d'un homme, fut rassurée par ce constat, car il signifiait qu'il existait probablement des femmes qui étaient gardiennes dans ce Royaume souterrain. Si cela n'avait pas été le cas, le garde aurait eu immédiatement des soupçons à son encontre.

Le garde se mit à désigner avec sa baguette quelque chose qui se trouvait droit devant. Il marcha alors dans cette direction, et Hermione comprit qu'elle était invitée à le suivre. Pour ne pas paraître suspecte, elle alla se placer à ses côtés, même si cela lui répugnait fortement. Le garde était immense. Il dépassait aisément les deux mètres de haut, et Hermione se sentit vulnérable à ses côtés. Il lui parla à nouveau, mais sans la regarder. Hermione n'ouvrit pas la bouche, car cela l'aurait aussitôt trahie. Tous les gardes de ce Royaume devaient sans doute êtres censés maîtriser le gaélique, cela aurait donc été très étrange qu'elle lui réponde dans une autre langue que celle-ci. La jolie brune se contenta donc de hocher la tête de manière affirmative, sans savoir de quoi il lui parlait. Heureusement pour elle, il ne sembla pas trouver son mutisme suspect. Mieux encore, il sembla convaincu par son simple hochement de tête, et il cessa de parler. Tous deux étaient arrivés au bout du hall. Devant eux se dressait une statue démesurée de Harpie féroce taillée dans le granite. Cette statue était la plus colossale de toutes celles qu'Hermione avait pu voir jusqu'alors. Ne sachant pas quoi faire, elle fut soulagée de voir le garde qui l'accompagnait prendre les devants en tapotant le bas de la statue avec sa baguette. Il récita une incantation en gaélique à laquelle Hermione ne comprit pas un traître mot.

Sitôt que le garde eu terminé de réciter l'incantation, un craquement brusque se fit entendre, et les pattes de Harpie de la statue s'écartèrent, dévoilant un passage secret. La mystérieuse et magnétique lueur bleuâtre si caractéristique de ce Royaume souterrain jaillissait par l'ouverture entre les pattes de la statue, plus éblouissante et angoissante que jamais. Sans aucune hésitation, le garde franchit l'ouverture, et Hermione le suivi à contrecœur. En franchissant le passage de la Harpie, elle n'avait aucune idée de l'endroit dans lequel elle mettait les pieds. Elle n'avait aucune certitude sur ce qui l'attendait de l'autre côté du passage, hormis une seule : celle que la mort serait omniprésente.

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De l'autre côté du passage de la Harpie, Hermione découvrit un vaste corridor brillamment éclairé par une insaisissable lumière sans soleil. Celle-ci émanait de la voûte du corridor, illuminant tout l'espace de sa clarté bleuâtre. Tout en marchant aux côtés du garde du Royaume souterrain, la jolie brune vit avec stupeur que d'immenses statues se trouvaient de part et d'autre du corridor. Sculptées dans de la pierre noire d'obsidienne, elles contemplaient la jeune sorcière du haut de leur piédestal taillé dans le granite. Cette fois-ci, il ne s'agissait plus de Harpies. Il s'agissait de sorciers. Hermione comprit alors que les statues sculptées dans la pierre n'étaient autres que celles des Mages Noirs autoproclamés Rois qui depuis des temps immémoriaux gouvernaient ce Royaume sous la montagne.

Fort heureusement, le garde qui l'accompagnait ne vit rien de la stupeur d'Hermione, celle-ci bénissant du même coup la cagoule qui recouvrait sa tête, cachant ainsi son visage. Le garde n'avait pas non plus décelé la présence du phénix. Hermione se demanda alors s'il n'était pas très futé, ou alors si c'était elle qui venait de réaliser un coup de maître. Oui, un coup de maître, car elle savait désormais où elle avait mis les pieds : dans le lieu même où résidait le Seigneur de ce ténébreux Royaume qu'elle traversait depuis des jours entiers. Elle était parvenue à réaliser ce coup de force sans avoir utilisé ni du polynectar pour se camoufler, ni le sortilège de Désillusion ou une cape d'invisibilité pour disparaître, ni la manipulation mentale par le maléfice de l'Imperium. Et elle y était également parvenue sans connaître la langue des lieux, sans autre moyen de locomotion que ses jambes graciles, et sans maîtriser le moindre maléfice de Magie Noire. Hermione savait que, si elle en était arrivée jusque-là, c'était aussi en grande partie grâce à Rogue et au phénix. Il n'empêche que, sans certains actes et certaines idées cruciales qu'elle avait eu aux bons moments, jamais elle ne serait parvenue vivante jusqu'au lieu où elle marchait en ce moment.

Cependant, elle garda la tête complètement froide. Car elle savait d'ores et déjà que tout ce qu'elle avait affronté jusqu'à présent dans l'ensemble de son existence ne pèserait pas bien lourd en termes d'épouvante face à ce vers quoi elle s'avançait inexorablement. Ce vers quoi elle s'avançait, c'était l'Antre du mal absolu, l'Antre de toutes les noires folies du monde.

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Après avoir franchi plusieurs centaines de mètres le long du vaste corridor bordé par les imposantes statues des Mages Noirs, Hermione et le garde parvinrent devant une porte monumentale à deux battants taillée dans le granite. Elle ressemblait à s'y méprendre à la grande porte qui se trouvait au bout du pont de glace, celle qui marquait l'entrée du Royaume de Gorre.

- An Seomra an Deich Míle Leaca, lu le garde sur un fronton qui se trouvait en haut de la porte.

Sitôt que ces simples mots furent prononcés à voix haute, les deux battants s'ouvrirent en grand, révélant ainsi…

- La Salle des Dix-Mille Dalles, déduisit Hermione dans un murmure.

En effet, lorsque les portes s'ouvrirent devant elle, ce fut ce qui la frappa le plus de prime abord : le dallage de la Salle. Les dalles étaient toutes immenses et innombrables, formant des quadrangles parfaits d'une surface de quatre mètres carrés. De plus, les dalles alternaient entre deux matériaux de deux couleurs différentes : une partie d'entre elles était en marbre blanc, et l'autre en pierre noire d'obsidienne. En pénétrant dans cette Salle des Dix-Mille Dalles, Hermione eu ainsi l'impression de poser le pied sur un échiquier géant.

Le garde qui l'accompagnait se dirigea à la droite de la Salle, et Hermione vit alors que de part et d'autre se trouvaient, alignés le long des murs, droits comme des piquets, d'innombrables sorciers. Le long du vaste mur de gauche, ils étaient tous vêtus de noir. Le long du tout aussi vaste mur de droite, ils étaient tous vêtus de bleu. Ils avaient cependant en commun d'avoir la tête recouverte par une capuche, d'avoir leurs baguettes alignées le long de leurs corps, et d'avoir la même posture rigide et effrayante. Leur nombre était tel, qu'il était impossible de les compter. De part et d'autre, les deux rangées de sorciers qui se faisaient face se perdaient dans le fond lointain de la Salle des Dix-Mille Dalles. La Salle tout entière baignait dans une éblouissante et mystérieuse lumière bleue, si intense qu'elle empêchait quiconque de distinguer la voûte de la Salle, qui devait se situer à une hauteur prodigieuse. En revanche, malgré la distance considérable qui le séparait des portes d'entrée, le fond de la Salle était visible. Un élément en particulier attira immédiatement le regard d'Hermione : une sombre silhouette se détachait de tout le reste. Son aura maléfique irradiait à des centaines de mètres à la ronde. Cette silhouette ténébreuse trônait en haut d'une vaste estrade, installée qu'elle était dans ce qui s'apparentait à un trône. C'était de ce trône où était installée la silhouette ombrageuse que partaient tous les rayons de lumière bleue qui emplissaient l'entièreté de la Salle des Dix-Mille Dalles.

Hermione ne s'autorisa pas à contempler longuement cet endroit, car cela aurait parut suspect. Agissant comme si elle était une habituée des lieux, elle se mit à suivre le garde qui l'accompagnait depuis un bout de temps. Tous deux remontèrent la rangée qui se trouvait à la droite de la salle, celle qui était occupée par des sorciers vêtus de capes bleues. Ils durent remonter la rangée sur une grande distance, jusqu'à ce que le garde qu'Hermione suivait trouve enfin deux places vides où l'on pouvait se poster debout. La jeune femme imita dans tous ses mouvements celui qui était censé être son confrère. Elle prit place dans le rang de la même manière que lui. Elle se campa dans une posture d'une absolue rigidité, sa baguette le long de son corps, la tête droite. Sachant son visage protégé par la capuche qui recouvrait sa tête, Hermione se risqua à jeter un coup d'œil vers le fond de la Salle, qui était bien plus proche d'elle désormais. Et c'est alors qu'elle le vit pour la première fois : Bodegamus, le Roi sous la montagne. Il était assis tout en haut d'une vaste estrade en granite, sur un trône impressionnant construit dans du verre d'un bleu évanescent qui miroitait doucement. Au pied de l'estrade se trouvait une vaste surface au sol délimitée par des lignes bleues luminescentes. A l'intérieur de cette surface se trouvait les pièces d'un jeu d'échecs en version grandeur nature. Hermione comprit alors soudainement que le Maître des lieux était en pleine partie d'échecs. Face à lui se trouvait l'un de ses vassaux, qui à l'occasion de la partie avait été autorisé à enlever sa capuche.

Au départ, Hermione ne voulait jeter qu'un bref coup d'œil à cette scène, mais celle-ci la captiva tellement qu'elle ne parvint pas à en détacher son regard. Elle vit que Bodegamus était plongé dans un réflexion intense. Chaque fois qu'il souhaitait bouger une pièce sur l'échiquier géant, il exécutait un vigoureux mouvement avec l'aide de sa baguette. Ainsi jouait-il à distance, sans bouger d'un iota du Trône de Verre dans lequel il était confortablement installé. Attiré par l'arrière-fond, le regard d'Hermione se dirigea alors vers ce qu'il y avait derrière le Seigneur du Royaume souterrain. Ce qu'elle distingua dans le fond de la Salle l'épouvanta brusquement au plus profond d'elle-même. Derrière le Trône de Verre se trouvait un trou béant rempli de ténèbres, un gouffre immense menant vers nulle part. Devant l'entrée du gouffre se trouvaient écrites en lettres de feu les mots suivants : NA SOILSE MARBH.

Hermione n'avait aucune idée de ce que signifiaient ces mots à la résonnance macabre, mais de toute manière, elle n'avait aucune envie de le savoir. Rien que le fait de voir l'inscription en gaélique lui donnait d'irrépressibles frissons. Bien vite, la jeune femme recentra donc son regard sur le Maître des lieux, ainsi que sur la partie qu'il était en train de jouer. Hermione n'avait jamais été une passionnée d'échecs comme Ronald pouvait l'être, mais de temps en temps elle appréciait jouer à ce jeu qui mettait beaucoup de ressources mentales à contribution.

Elle contempla durant très longtemps la partie qui se jouait, et visiblement elle n'était pas la seule, car elle distingua d'autres têtes de sorciers qui étaient tournées vers Bodegamus. Au bout d'un certain temps cependant, la partie se termina. Bodegamus avait écrasé son adversaire dans les derniers moments de la partie. Celui-ci quitta alors la place qu'il occupait, et retourna dans le rang d'où il était sorti. Avant d'appeler quelqu'un d'autre pour une nouvelle partie, le Seigneur du Royaume ténébreux formula un sortilège qui fit se replacer de nouveau chacune des pièces de l'échiquier à sa place initiale. Ensuite, il prit un long moment pour se reposer. Hermione quant à elle commençait à avoir les paupières lourdes. Elle savait que ce n'était pas du tout ni le lieu, ni le moment adéquat pour somnoler, aussi livra-t-elle une féroce bataille intérieure contre son propre corps, afin d'empêcher la fatigue de prendre le pas sur la lucidité.

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Soudainement, le silence qui régnait jusqu'alors dans la Salle des Dix-Mille Dalles fut brisé par la voix profonde et sépulcrale du Souverain du Royaume souterrain.

- Approchez ma chère enfant.

Hermione redressa brusquement la tête, croyant de façon un peu absurde que l'on s'adressait à elle. Et c'est alors qu'elle constata avec une terreur sans nom que oui, effectivement, Bodegamus s'adressait à elle. Elle en eu la certitude lorsqu'il posa son regard sur elle. Ses deux yeux étaient affreusement dissemblables, elle le voyait maintenant. Son œil droit était aussi noir que l'encre, tandis que son œil gauche était un globe oculaire d'un jaune ardent. Il semblait voir en elle comme dans un livre ouvert, explorant les tréfonds de son âme d'un simple coup d'œil.

- Approchez ma chère enfant. N'ayez pas peur, déclara-t-il d'une voix si profonde qu'elle fit vibrer l'air lui-même.

Il ne lui laissait pas le choix. Alors, la mort dans l'âme, Hermione rompit les rangs. C'est pourtant la tête haute qu'elle s'avança au beau milieu de la Salle des Dix-Mille Dalles. Jamais elle ne se déshonorerait en baissant les yeux devant quiconque. Elle dû marcher un certain temps avant de parvenir devant l'échiquier géant. Lorsqu'elle y parvint, elle leva les yeux et fixa Bodegamus sans ciller une seule seconde. Le Souverain du Royaume souterrain fit de même, la contemplant du haut de son Trône de Verre de ses deux yeux affreusement dissemblables. Il joignit ses deux mains squelettiques dans une pose solennelle, sondant l'âme de la belle brune avec son regard de foudre. En dépit de sa détermination farouche, Hermione fut absolument horrifiée lorsqu'elle prit conscience que l'être qu'elle avait en face d'elle n'était pas mort, mais n'était pas non plus vivant pour autant. Ce qu'elle avait en face d'elle, c'était un spectre, un fantôme, une âme damnée qui subsistait tant bien que mal dans un corps en décomposition, alors qu'elle aurait dû depuis longtemps disparaître dans les Limbes. Ce qu'elle avait en face d'elle, c'était un être qui était en permanence entre la vie et la mort, n'appartenant à aucun de ses deux mondes, mais stagnant dans un perpétuel et atroce entre-deux.

- Je sais qui vous êtes, déclara-t-il de sa voix caverneuse.

- Non, vous ne savez rien de moi Bodegamus ! rétorqua-t-elle d'une voix qui la pris elle-même par surprise tant elle vibrait d'une incroyable puissance de conviction et d'abnégation.

Sur ces mots, elle retira sa capuche, dévoilant pleinement son visage au Seigneur des lieux. Un sourire absolument hideux naquit alors sur les lèvres du Mage Noir desséchées par le temps.

- Bodegamus n'est pas le Seigneur qui règne en ce lieu. Bodegamus est un Mage Noir qui est mort il y a plusieurs décennies de cela. Jadis, il était le Souverain de ce Royaume. Et autrefois, je fus son élève et son apprenti. Puis, lorsque j'eu tout appris de lui, je le tua et lui déroba son Royaume. Pour finir, je lui déroba même son nom. Cependant, ma véritable identité est tout autre. Je suis le bâtisseur de la Forteresse de Nurmengard. Je suis le Commandant de la Horde Noire. Je suis la mort incarnée. Je suis le destructeur des mondes. Je suis le Seigneur des Ténèbres. Je suis Gellert Grindelwald.

Le Mage Noir se leva alors du Trône de Verre, et une ombre gigantesque s'étendit sur toute la longueur de la Salle des Dix-Mille Dalles.

- Ah Hermione Granger ! Quelle joie de vous accueillir dans ma demeure ! Voilà si longtemps que je vous attendait ! s'exclama-t-il d'une voix gutturale, si abominable dans ses intonations que les murs de la Salle en tremblèrent. Vous êtes si bonne, poursuivit-il sur le même ton tout en écartant ses bras squelettiques, dans un geste extatique. Quelle bonté de m'apporter jusqu'à mon trône le trésor que j'ai recherché en vain durant toute mon existence.

Dans le regard d'Hermione flambait la flamme ardente de la haine. Sans un mot, elle dégaina sa baguette avec une rapidité foudroyante, et elle mit Grindelwald en joue. Aussitôt, tous les gardes alignés le long des murs pointèrent à leur tour leurs baguettes droit sur la jeune femme. Le Seigneur des Ténèbres se gaussa de la menace dont il était l'objet en émettant un ricanement atroce à entendre pour des oreilles humaines. Puis, d'un geste de la main, il fit signe à l'ensemble de ses gardes de baisser leurs baguettes. Ceux-ci obéirent tous à contrecœur.

- Misérable langue de vipère ! cracha Hermione en toisant avec un regard terrifiant le Mage Noir qui la surplombait. Misérable voleur ! Vous n'avez fait que cela tout au long de votre vie maudite ! Voler ce qui ne vous appartenait pas ! C'est cela que vous souhaitez obtenir ?! s'époumona-t-elle en brandissant d'une main le médaillon au cœur duquel était incrustée la Pierre de Résurrection.

- Ce serait plaisant que je puisse posséder ce bijou, en effet, confirma Grindelwald en fixant le médaillon de ses deux yeux affreusement dissemblables. Mais je sais que vous possédez également le Graal. Le plus précieux trésor du monde. L'œuf d'or du phénix. Cela ne peut être que vous qui le possédez, car votre Alter Ego ne l'avait pas sur lui lorsque l'on me l'a amené ici.

- QU'AVEZ-VOUS DIT ? gronda Hermione en s'approchant du Mage Noir sans cesser de le menacer avec sa baguette. Répondez ! Sinon je vous exécute sur-le-champ !

- Oh ! oh ! oh ! ricana affreusement Grindelwald. Vous ne le saviez donc pas ? le dernier descendant de Salazar Serpentard se trouve ici…enfin, il se trouve dans les limbes du néant devrais-je dire. Il se trouve au fond du gouffre que vous voyez derrière moi. Il se trouve dans les Lumières Mortes. Et lorsqu'il en ressortira, il sera un fidèle soldat de ma Horde Noire, entièrement dévoué à défendre ma cause !

- Vous ne défendez pas la moindre cause ! répliqua Hermione avec une audace fantastique. Vous ne défendez que votre peau ! Vous êtes un être dénué de tout idéal ! Vous avez peur ! Peur de la mort ! Et vous n'avez jamais assumé votre peur ! Voilà pourquoi vous êtes obsédé par la quête de l'immortalité ! Vous avez abandonné au diable votre âme contre la promesse fausse et illusoire que vous auriez la vie éternelle ! Mais vous n'échapperez pas au passage du Temps ! Personne n'y échappe ! Nul n'est éternel ! Même les phénix disparaissent un jour ! Même les étoiles qui brillent dans le firmament ! Tout ce qui est matière retourne invariablement à la poussière ! C'est le cycle de la Vie ! Les monstres hideux tels que vous meurent tous un jour, et dès lors, ils disparaissent à jamais dans les abîmes du Temps ! Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur petite vie misérable et miséreuse ! Par conséquent, tout ce qu'ils sont échinés à bâtir s'effondre invariablement après leur trépas ! Après votre mort Grindelwald, tout ce que vous avez bâti va s'effondrer ! Vous vous êtes oublié tout au long de votre vie maudite ! Et aujourd'hui encore, vous ignorez ce qu'est l'Immortalité ! l'Immortalité, ce n'est pas la vie éternelle ! Cela est impossible ! l'Immortalité, c'est de vivre sa vie en ayant à l'esprit que la vie telle que nous l'avons vécue, il nous faudra la vivre, et la revivre encore d'innombrables fois ! Il faut vivre sa vie en ayant à l'esprit que tout ce qui était revient, et que tout ce qui est reviendra ! Il faut vivre sa vie en pensant à l'Éternel Retour !

C'est alors que, sans laisser au Mage Noir le temps de réagir, Hermione laissa tomber au sol sa cape bleue, libérant ainsi Braisardente. Le phénix jaillit du creux de sa poitrine, véritable flèche enflammée, dont le chant éblouissant mystifia la Salle toute entière. L'oiseau de feu fondit à une vitesse foudroyante sur Gellert Grindelwald, et il lui arracha un objet que celui-ci portait autour du cou. Il s'agissait du Talisman appartenant à Drago Malefoy. Voyant que leur Seigneur était attaqué, des dizaines de gardes visèrent Hermione et le phénix, puis s'empressèrent de formuler de nombreux maléfices. Braisardente esquiva tous les sorts jetés contre lui en s'envolant jusqu'à la voûte de la Salle, qui baignait dans une impénétrable lumière bleue. Hermione quant à elle formula aussitôt le sortilège de Désillusion, se rendant ainsi invisible. Elle se cacha ensuite derrière une pièce colossale de l'échiquier grandeur nature du Mage Noir. Profitant du fait que Grindelwald était encore sous le choc de l'attaque du phénix, et que les gardes qui accouraient pour le protéger étaient encore suffisamment éloignés, Hermione dégaina la dague qu'elle avait à sa ceinture.

- Wingardium Leviosa ! formula-t-elle à l'aide de sa baguette, faisant ainsi léviter l'arme.

Alors, sans une once d'hésitation, elle propulsa le poignard droit sur Grindelwald. La pointe acérée de la dague allait se planter dans sa poitrine, mais il vit l'arme arriver sur lui une demi-seconde avant qu'il ne soit trop tard. Il fit un léger mouvement de coté pour l'éviter, mais n'y parvint pas. Le poignard se planta très profondément dans son flanc, lui arrachant un innommable hurlement d'agonie.

Profitant du fait qu'elle était provisoirement invisible, Hermione se mit à courir à toute vitesse en direction du gouffre qui se situait derrière le Trône de Verre. Elle courrait à en perdre haleine, lorsque soudain deux serres puissantes la soulevèrent de terre en agrippant ses épaules. Elle leva la tête, et soupira de soulagement en voyant que c'était Braisardente qui venait de l'emporter de la sorte. Le phénix tenait dans son bec le talisman qu'Hermione se souvenait avoir vu de nombreuses fois entre les mains de Drago à Poudlard. Elle voulut délester l'oiseau de feu de l'objet, mais il refusa obstinément de le lâcher, et il le garda dans son bec.

C'est alors qu'il plongèrent tous les deux dans les abysses impénétrables du gouffre béant qui se trouvait tout au fond de la Salle des Dix-Mille Dalles. Tous les deux, la belle sorcière et le phénix resplendissant, ils tombèrent et tournoyèrent sans fin dans l'obscurité opaque, dans un vide glacial où l'air était palpable, dans les limbes du néant, dans les abîmes de nulle part. Hermione s'agrippa avec une force incroyable au plumage de l'oiseau de feu, et celui-ci l'entoura de ses ailes écarlates pour la protéger de la vision funeste du tourbillon de ténèbres dans lequel ils étaient emportés inexorablement.

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Au bout d'une période de temps interminable, le tourbillon cessa. Hermione, qui avait fermée les yeux durant sa chute dans les abîmes insondables, les rouvrit prudemment. Elle se demanda alors si elle était morte. Peut-être était-ce le cas. Cependant, elle ressentit de forts picotements dans sa main droite. Elle constata alors que celle-ci était posée sur de la glace. Hermione se redressa, mais il était impossible de voir quoi que ce soit là où elle se trouvait. Elle tapota la glace avec son pied pour la sentir, ne pouvant la voir dans les ténèbres impénétrables qui envahissaient tout. Un bruissement d'ailes furtif retentit soudain aux oreilles de la jeune femme, et elle sentit que le phénix s'était de nouveau posé sur son épaule. Cela rassura Hermione au-delà de tout. Même si elle était morte, au moins elle n'était pas seule. Elle tâta ses poches, à la recherche de sa baguette. Lorsqu'elle la sentit dans une de ses poches de jean, elle la sortit pour pouvoir pleinement la sentir entre ses doigts.

- Lumos ! formula-t-elle pour s'éclairer.

Aucune lueur ne jaillit de sa baguette. Interloquée, Hermione répéta la formule permettant d'activer le sort, mais le résultat fut le même à chaque fois : rien ne se passait.

- Lumos Maxima ! formula-t-elle.

Là encore, rien ne se passa. Passablement inquiète désormais, Hermione tenta d'utiliser une troisième variante du sortilège d'illumination.

- Lumos Solem ! formula-t-elle plusieurs fois de suite, sans succès.

Soudain, elle sentit que le phénix tapait sur une de ses poches alourdie par un objet. Alors, les paroles de Severus Rogue lui revinrent en mémoire : « Ce sera pour vous une source précieuse de lumière, surtout dans les endroits les plus ténébreux, là où toutes les autres seront éteintes ».

- Le déluminateur ! s'exclama-t-elle. Merci ! ajouta-t-elle en embrassant le phénix.

Hermione se saisit de l'objet magique, et elle l'enclencha aussitôt. Un clic caractéristique se fit entendre lorsqu'elle appuya sur la molette de l'éteignoir, et alors une vive lueur blanche jaillit du haut de l'objet en forme de briquet. La lueur unique dispersa suffisamment les ténèbres pour qu'Hermione puisse voir à deux mètres devant elle. Impossible de voir plus loin que cette distance-là cependant. La jeune sorcière éclaira le sol, et elle constata qu'effectivement il s'agissait d'une nappe de glace gelée et dure comme de la roche. Après avoir examiné le sol, elle éclaira à nouveau devant elle. Perché sur son épaule, Braisardente scrutait l'obscurité opaque qui s'étendait au-delà du petit rayon lumineux produit par le déluminateur. Visiblement, le phénix cherchait une nouvelle voie à suivre.

Au bout d'un moment, il désigna d'un signe de tête l'espace qui se trouvait devant eux, indiquant ainsi à Hermione qu'il fallait qu'elle marche en ligne droite. Sans plus tarder, la jeune femme se mit en route. Elle n'avança pas aussi rapidement qu'elle l'aurait souhaité cependant, notamment à cause de la glace, qui était très glissante. Ses chaussures n'étaient pas du tout adaptées pour accrocher la glace, et elle faillit s'étaler de tout son long au sol plus d'une fois. A un moment, le halo du déluminateur éclaira une partie d'un grand bloc de glace qui se trouvait sur la gauche. Hermione passa à côté sans y prêter attention, mais soudain, elle dérapa sur la glace, et elle dû se retenir de justesse au bloc de glace pour ne pas tomber lourdement sur le sol dur comme de la roche. A la lueur du déluminateur, Hermione vit alors avec effroi que deux pieds humains se trouvaient à l'intérieur du bloc de glace. Sidérée, la jeune femme fit le tour du bloc de glace, et elle découvrit avec horreur que le corps d'une jeune fille se trouvait à l'intérieur. Si elle avait été morte, Hermione n'aurait rien trouvé à redire. Mais là, ce qu'il y avait d'atroce, c'est que la jeune fille respirait encore. Elle était enfermée là, prisonnière de ce cercueil de glace.

Très angoissée désormais, Hermione se tourna dans toutes les directions. En éclairant tout autour d'elle, elle vit alors que de nombreux cercueils de glace remplis de corps humains encore vivants peuplaient tout l'espace. C'est alors que les terribles paroles de Grindelwald résonnèrent dans son esprit : « Le dernier descendant de Serpentard…il se trouve dans les Lumières Mortes ». Voilà, elle savait maintenant où elle avait atterrie. Dans les Lumières Mortes. Soudain, Braisardente s'envola de l'épaule d'Hermione. Angoissée à l'idée de le perdre de vue, la jeune femme se mit à courir après lui, au mépris des risques qu'elle avait de chuter sur la glace. Elle couru à en perdre haleine, jusqu'au moment où elle vit que le phénix avait atterri quelque part.

Hermione s'approcha de lui, et ce qu'elle découvrit alors dans la lueur du déluminateur la figea sur place. Son cœur cessa durant un instant de battre, et ses yeux s'embuèrent de larmes. Cela faisait si longtemps qu'elle ne l'avait pas revu qu'elle cru d'abord à un mirage. Mais non, il était bien là. Il était prisonnier d'un cercueil de glace, comme bien des êtres en ce lieu. Ses yeux étaient clos. Ses lèvres étaient entre-ouvertes. Ses doux cheveux blonds encadraient son visage angélique. Et sa poitrine se soulevait à un rythme régulier. Enfin, après des mois de quête, elle avait atteint son but. Elle venait de le retrouver. Drago.