Bon, y'a un problème avec les reviews, elles s'affichent plus quand je clique, alors que je reçois les mails. Du coup, je sais pas trop où on en est des scores, mais je suis à peu près sûre que Kty continue de tenir la dragée haute (le pari tient toujours, t'es toujours sur un sans faute. J'ai hâte de te voir confrontée au 25 décembre héhéhé). Continuez de jouer, de partager des textes en retour, d'aller écouter les interprètes, vous illuminez ma vie ! Bonne lecture !


16 - Heartland

John était assis. Il n'avait plus vingt ans, et il était fatigué. La soirée était déjà bien avancée, il ne tenait plus debout. Aller se coucher n'était cependant pas envisageable. Il voulait rester là jusqu'au bout. Assis à ses côtés, Sherlock pianotait à une allure stupéfiante sur son téléphone dernier cri. Lui non plus n'avait plus vingt ans. Pourtant, il était toujours en pleine forme, c'en était presque agaçant.

Il était aussi la seule personne de la cérémonie à avoir les yeux rivés sur son téléphone depuis deux bonnes heures, alors que les invités commençaient doucement à partir rejoindre leur chambre, et que seuls les plus valeureux dansaient encore sur la piste. En même temps, Rosie n'aurait toléré un tel comportement à son mariage de la part de personne d'autre que Sherlock.

John, assis dans la pénombre, regardait sa fille danser. Elle avait depuis longtemps abandonné les mouvements endiablés pour un truc qui méritait à peine le nom de slow. Enlacée avec son tout nouveau mari, ils se balançaient tous les deux dans un rythme lent et totalement déconnecté de la musique que diffusait le DJ. Ça n'avait pas d'importance. Ils étaient ensemble, serrés l'un contre l'autre, oublieux du reste du monde. La soirée touchait à sa fin, et John, qui avait plutôt bien réussi à contenir ses émotions jusque-là, sentit les larmes poindre à ses yeux.

Rosie n'était plus un bébé, plus une petite fille, plus une ado en guerre ouverte contre le monde et son père, plus une jeune adulte qui faisait ses premiers pas dans le monde des grands. Elle était femme, désormais. Épouse, également. Mère, pas encore. Elle le deviendrait en temps utile, du moins si elle en ressentait l'envie. John lui avait toujours appris à faire ce qu'elle voulait et pas ce que la société attendait d'elle, et ces leçons-là avaient porté leurs fruits. De son sale caractère haut en couleur et son arrogance naturelle, elle en avait fait sa force et avait affronté le monde les yeux dans les yeux, ne doutant jamais de qui elle était.

- Regarde-les danser, tous les deux...

John ne s'adressait pas spécialement à quelqu'un, mais Sherlock releva les yeux, et scanna le couple phare de la soirée d'un coup d'œil.

- Ils ne sont pas en rythme, renifla-t-il d'un air dédaigneux.

John leva les yeux au ciel, et répondit avant que Sherlock n'ait eu le temps de se replonger dans son téléphone.

- Quelle importance ? Ils sont perdus dans leur moment. Perdus dans leur danse, perdus dans le visage de l'autre. C'est ça qui est beau !

Sherlock leva un sourcil perplexe, sans rien répondre. John le connaissait depuis trop longtemps, de toute manière, pour mentir. Il était presque aussi ému que John de voir Rosie en ce jour important de son mariage. Il savait juste mieux le cacher.

- Tellement amoureux l'un de l'autre, seuls ensembles comme s'il n'y avait personne d'autre dans le monde... poursuivit John dans son envolée lyrique, sans détacher son regard de son enfant.

Il n'y avait plus que quelques couples, sur la piste, des amis de Rosie et Peter principalement. Les vieux de l'âge de John étaient couchés depuis longtemps. Les chargés de famille avaient prétexté l'excuse d'aller mettre au lit les gamins pour eux-mêmes s'effondrer de sommeil — ils seraient réveillés bien trop tôt par des enfants en super forme, de toute manière. Ne restaient que les mariés, et les invités les plus vaillants. Molly, marraine de la mariée, était partie se coucher il y avait une heure. Inexplicablement, il traînait encore Mycroft Holmes dans un coin, aussi plongé dans son ordinateur que Sherlock l'était dans son téléphone quelques minutes plus tôt. Après plus de trente ans à le fréquenter, John avait la sensation de ne l'avoir jamais vu dormir, et avait développé la théorie qu'il était soit mutant, soit cybernétique, mais certainement pas humain. C'était une blague récurrente entre lui et Rosie, depuis toujours.

- Tu sais que tu n'as même pas invité ta filleule et belle-fille à danser, au fait ? demanda soudain John à un Sherlock qui glissait de plus en plus dangereusement sur la pente de son téléphone.

- Je sais. Ce qui est un tort. J'aurais fait une bien meilleure valse d'ouverture que toi !

John haussa les épaules d'un air désabusé. Il n'avait jamais été un excellent danseur, contrairement à son compagnon. Mais Rosie n'aurait cédé sur cette tradition pour rien au monde. Son père était son garçon numéro un sur Terre, son préféré pour toujours et à jamais. C'était ce qu'elle disait, quand elle était petite. Qu'elle disait encore, passée l'adolescence et ses crises.

Un début de valse se fit soudain entendre, un mouvement lent et tranquille. Plus personne sur la piste n'avait l'énergie pour se déhancher de toutes ses forces. John lança un regard appuyé à Sherlock, qui se leva en soupirant. Un instant plus tard, il tapotait l'épaule de Peter pour lui demander de lui emprunter sa cavalière pour une danse. Encore quelques secondes plus tard, Rosie et sa longue robe blanche semblaient flotter sur la piste, au rythme parfait de la valse que Sherlock menait.

- John, vous pourriez aller dormir, tout va bien.

Peter, le mari flambant neuf de sa fille, venait de remplacer Sherlock aux côtés de John. Ce dernier aimait son nouveau gendre. De tous les petits amis que sa fille avait fait défiler à la maison, parfois uniquement pour l'énerver, parfois pour s'en servir de sujets d'étude à cause d'un pari tordu avec Sherlock, parfois parce qu'elle était sincèrement amoureuse, il était son préféré.

La première fois que John l'avait vu avec sa princesse, il avait su que ce ne serait qu'une question de temps, avant qu'elle ne quitte tout définitivement pour aller avec lui. Il n'avait pourtant rien pour plaire à John. Rosie, à l'âge de vingt-cinq ans, avait plaqué son boulot et entamé un road trip à travers le monde pour marcher sur les traces de ses parents. Elle avait donc surtout visité des pays en guerre, entre le métier de tueuses à gage de sa mère, et celui de médecin militaire de son père. Elle en avait eu besoin pour exorciser son passé, son enfance, ses origines et ses racines. C'était en Afghanistan, ce pays que John avait tant aimé et tant haï de l'avoir blessé, qu'elle avait rencontré le seul ingénieur anglais à des kilomètres à la ronde. Engagé dans un projet humanitaire pour installer des pompes, des puits et des points d'eau dans des zones sinistrées, Peter Hapkins avait immédiatement plu à Rosie. Elle était rentrée avec lui au pays, et ne l'avait plus quitté.

John, lui, l'avait détesté, quand ce grand maigre lui avait parlé afghan, pour lui faire plaisir, cette langue qu'il n'avait plus entendue ni parlée depuis des décennies, et qui lui manquait plus qu'il n'aurait su le dire. Il avait appris à l'apprécier par la suite. Quand il avait compris qu'ils étaient faits pour être ensembles, et que jamais il ne se serait opposé au bonheur de sa fille.

- Ça va, je préfère rester. Profiter encore un peu.

Peter rit.

- Je ne vais pas vous l'enlever si vite hein ! On ne part pas demain matin en voyage de noces non plus, avec des boîtes de conserve accrochées à la voiture, ce temps-là est révolu ! Vous pourrez encore profiter de votre petite fille !

Son ton était doux en disant cela, et il regardait Rosie valser avec Sherlock avec un amour et une sincérité évidents. Lui avait ses deux parents en vie, une famille normale et équilibrée, et il s'était construit sans problème majeur dans son existence. Rosie et sa mère décédée, sa famille dysfonctionnelle, son parrain et beau-père pouvait l'assassiner verbalement en une minute, son oncle par alliance pouvait l'assassiner réellement en moins d'une minute, et son père ancien militaire, avait représenté une sacrée claque dans son existence. Il avait tenu bon.

- Je l'ai aimée le premier, répondit John. Je l'ai tenue dans mes bras le premier. Je serai toujours son premier. De son premier souffle à son premier sourire, elle a été ma fille avant d'être ta femme. La place qu'elle occupe dans mon cœur... ce sera toujours la sienne, irremplaçable.

- Je sais, John. Elle ne vous remplacera jamais non plus.

Peter était terriblement sincère. Sa rencontre avec la famille de Rosie avait été un parcours du combattant. Affronter Sherlock l'avait terrifié plus d'une fois. Mais rien ne l'avait réellement préparé au bloc que Rosie et John formaient. Malgré leurs engueulades, leurs divergences d'opinion, leurs cris, personne n'était plus important pour Rosamund que son père, son seul repère dans ce monde qui lui avait arraché sa mère.

- C'est drôle, d'avoir des enfants, reprit John. L'amour d'un père... on ne mesure pas vraiment ce que c'est. Je savais que c'était profond, inextinguible, presque terrifiant quand je l'ai tenue dans mes bras pour la première fois. Ça grandit, et on se prend à souhaiter qu'elle rencontre quelqu'un comme toi. Quelqu'un qui signifiera le monde pour elle. Comme sa mère l'a représenté avec moi. J'ai prié pour qu'elle te rencontre, et pourtant cela signifie la perdre un peu, et c'est si dur de te la donner. Mary aurait été nettement plus compétente que moi, pour ça !

Peter ne répondit rien. Cela avait beau faire plusieurs années, il n'était toujours pas sûr de vraiment comprendre les liens qui avaient uni, et unissaient encore, Sherlock, John et Mary. Rosie était sibylline sur la question, et au fond il préférait ne pas savoir. Il ne doutait pas une seule seconde de l'amour que son beau-père éprouvait pour Sherlock, mais pas non plus de celui qui avait uni les parents de sa bien-aimée.

- Je sais que c'est dur, et je vous en suis reconnaissant. C'est plus simple pour mes parents, je suis le quatrième et dernier, les mariages et les émotions, ils ont l'habitude ! C'est votre seule et unique enfant.

- Est-ce qu'elle parle de Mary, parfois ?

La question prit Peter légèrement au dépourvu. La valse s'était terminée, mais Rosie discutait avec Sherlock en continuant de danser avec lui. Ces deux-là avaient une relation spéciale, mais tout aussi profonde que des liens du sang.

- Pas vraiment. Elle l'évoque, tout au plus.

- Elle lui ressemble. Elle lui ressemble tellement, c'en est presque douloureux à voir, parfois. Je ne crois pas qu'elle en ait vraiment conscience. Elle est le portrait craché de sa mère au même âge. Elle sera aussi belle que Mary.

John eut conscience d'avoir créé un malaise quand son gendre détourna le regard. Bien sûr, Mary serait éternellement belle. Fauchée par la mort avant d'avoir pu vraiment vieillir. Elle n'avait même pas tout à fait quarante ans, alors que Rosie en avait aujourd'hui trente-deux. Sous peu, elle dépasserait Mary. Atteindrait un âge que sa mère n'avait jamais atteint.

- Pardon. Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise.

- C'est déjà difficile d'être aussi bien que son papa, c'est juste que lutter contre un fantôme, parfois, c'est dur ! plaisanta Peter.

John rit avec lui, sans lui révéler que parfois, dans les jours comme aujourd'hui, il voyait encore le fantôme de sa femme l'accompagner dans son existence. Sherlock en avait probablement conscience, mais l'acceptait.

- Les temps changent, il faut changer avec lui. Il faut continuer. Je ne serai pas sur ton chemin, et le fantôme de sa mère non plus, à terme. Je te le promets. Fais bien attention à elle.

- Toujours.

John sourit. Rosie venait de s'interrompre, essoufflée sur la piste de danse. Sherlock, plus de soixante ans au compteur, paraissait dans une meilleure forme qu'elle, et pas une goutte de sueur. « Réfléchir, ça conserve », avait-il coutume de dire.

- Tu sais ce qu'il y a de plus drôle ? C'est cette impossibilité à réconcilier son visage d'enfant avec celui de l'adulte. C'est toujours ma fille, toujours ses mimiques, sa gestuelle, ses prunelles bleu ciel, ses cheveux blonds. Pourtant, elle est une si belle femme, aujourd'hui. J'ai parfois du mal à me dire que c'est la même enfant aux tâches de rousseur que j'ai connue, celle que je mettais au lit tous les soirs, à qui je lisais des contes de fée. Elle est tellement grande, aujourd'hui.

- Elle l'est devenue grâce à vous. Grâce à tout ce que vous avez représenté pour elle.

Encore une fois, Peter était totalement sincère. Il n'essayait pas de s'attirer les bonnes grâces de son beau-père. Il aimait sa femme pour ce qu'elle était, et c'était à sa famille qu'elle le devait.

- Un jour, vous saurez peut-être ce que je traverse aujourd'hui. Ce miracle que cela peut représenter. Je vous le souhaite, si vous le désirez, en tout cas. Je ne serai sans doute pas là pour le voir, mais j'espère que cela vous rendra heureux.

Rosie revenait vers eux, au bras de Sherlock. La salle était totalement déserte, désormais. John se leva, faisait craquer ses articulations, pour venir serrer sa fille dans ses bras. Il la trouvait encore plus magnifique échevelée et épuisée dans sa robe blanche que tout à l'heure quand il l'avait menée à l'autel. Il n'entendit pas la réponse de son gendre, à peine murmurée.

- Je vais peut-être le savoir plus vite que vous ne le pensez. Et vous serez là pour le voir.


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