Bonjour/Bonsoir/Holà !
J'espère que vous allez bien. Ce chapitre est une sorte de rassemblement… compliqué. Tant à la réflexion et à l'écriture qu'à la réécriture puisque j'ai perdu près de la moitié de mes pages. Il n'est pas parfait, du coup. Mais j'espère vraiment qu'il vous plaira et que vous aurez eu la patience de l'attendre. Si c'est le cas, laissez-moi un commentaire, ça fait vraiment chaud au cœur et ça motive beaucoup. Je vous remercie d'avoir pris le temps de lire et de laisser une review pour le précédent chapitre, même s'il date un peu.
REPONSES AUX REVIEWS ANONYMES :
Guest 1 (par ordre d'arrivée) : Merci pour ta review. J'espère que le chapitre répondra à tes attentes.
Emilie : Je comprends que la multiplication des personnages puisse te poser un problème, c'est aussi pourquoi j'ai mis les listes en place, histoire de donner un certain cadre. Après, rien ne dit qu'il y aura toujours autant de personnages, ça reste une fanfic GOT... Pour ta question relative aux fiançailles, je pense que tu devrais trouver un début de réponse dans ce chapitre.
Guest 2 (par ordre d'arrivée) : Merci pour ton commentaire, et non, tu ne te fais pas d'idée ! J'espère que ce chapitre saura te plaire.
Didi : Non, je ne tape pas, promis ! Et merci beaucoup d'avoir laissé une review. Comment fais-tu pour trouver les chapitres trop courts ? Les deux derniers faisaient trente-cinq pages chacun ! Pour la disparition de ma fic, c'est lié je pense à deux problèmes : j'avais passé la fic en M, elle n'apparaissait donc plus dans la sélection par défaut, et j'ai eu des problèmes lors de certains updates, qui ont fait qu'elle n'était plus visible. Mais il suffit de passer par mon profil, je n'ai pas arrêté et je ne compte pas la retirer. Belle journée à toi aussi !
Lassa : Merci de poster un commentaire. Je suis content de voir que l'Interlude sur les Stark t'a plu. Pour la tombe de Cersei, il faut se dire que le pays est à feu et à sang et hait Cersei, Sansa n'a donc aucune envie de causer un incident diplomatique en lui rendant hommage. Peut-être cet enjeu n'était-il pas suffisamment appuyé. En tout cas, merci pour ta lecture et ta review.
Guest 3 (par ordre d'arrivée - et pardon si tu es l'un(e) des deux autres Guest) : Je n'ai pas abandonné. Si tu as eu l'occasion de lire l'annonce que j'avais faite, je ne compte pas laisser tomber, j'ai rencontré un problème de perte de données. Merci beaucoup de continuer à lire cette histoire.
RATING : T
SUGGESTION MUSICALE : pas grand-chose cette fois-ci, et c'est dans le texte (au début de chaque POV).
MENTION DES LANGUES : A partir d'ici, il va apparaître certains personnages qui auront l'habitude de s'exprimer dans différentes langues. Pour plus de facilité, et en dépit de la nature très approximative de la chose, j'ai décidé de trancher. Pour le Dothraki, il existe un forum anglais qui fonctionne comme Google Traduction, donc je me suis basé dessus. Pour le Yi Tien, comme il n'y a aucune donnée définie à ma connaissance, j'ai choisi la transcription chinoise de Google Traduction, dans l'alphabet latin. Si d'aventure vous en comprenez un mot et que vous notez des fautes, je m'y attends. On parle d'une application de traduction réputée très approximative. Mais je voulais donner une note de dépaysement à certains échanges. Afin que ça soit clair, chaque phrase en dothraki ou yi tien sera écrite en italique et suivi de sa traduction écrite normalement.
LISTE DES PERSONNAGES (inventés ou sous-développés dans la série mais qui vont avoir de l'importance dans ce chapitre) :
- Guilde du Blanc (Tarth)
- Lady Oldvalon de Tarth, 72 ans, Dame de la Guilde et lointaine cousine par alliance de lord Selwyn de Tarth. Ancienne guerrière et guérisseuse, elle a participé à plusieurs batailles sous le règne d'Aerys, notamment durant la révolte de Robert Baratheon. Elle a élevé la quasi-totalité des enfants de la Guilde. Compagne de lady Gaelyn.
- Lady Gaelyn Tyrell, 68 ans, Dame de la Guilde. Originaire du Bief, petite-nièce de Luthor Tyrell (mari d'Olenna Tyrell), elle a rencontré lady Oldvalon à Hautjardin et décidé de la suivre sur les champs de bataille et à son retour à Tarth. Plus réservée et bourrue, sage-femme de son état et guérisseuse, elle dirige la Guilde avec sa compagne et les Aranoth.
- Leth Aranoth, 34 ans, guerrier de la Guilde. Originaire d'Essos, ancien habitant de Quarth. Il est le fils de Naath Aranoth, l'ancien membre du trio dirigeant de la Guilde. Arrivé à Tarth à 3 ans après que son père ait fui un contrat d'assassinat, il a été élevé avec Brienne et Leung. Il tient énormément à elles deux. Marié, il a avec son épouse une relation distante et élève sa fille presque seul. Depuis la mort de son père, il codirige la Guilde avec les ladies de la Guilde.
- Ahnne, 14 ans, enfant de la Guilde. Orpheline originaire de Tarth, archère et combattante émérite au sabre et au combat à mains nues. Elle s'intéresse aux arts médicaux et est devenue l'élève de lady Gaelyn. Très mûre et maternelle pour son âge, elle a pris Jerry et Podrick sous son aile, comme Brienne l'avait fait pour elle à son arrivée dix ans plus tôt.
- Gydeon, 15 ans, enfant de la Guilde. Orphelin originaire de Tarth, jeune guerrier. Calme et amical avec tous, ami d'Ahnne et de Podrick. Il a un tempérament raisonnable et mature.
- Akharoh, 15 ans, enfant de la Guilde. D'origine dothraki, Akharoh est né esclave et a été vendu à plusieurs reprises avec ses sœurs. Convoyé par bateau de Quarth à Meereen, il a été capturé lors d'un raid de pirates et séparé de sa famille. De fil en aiguille, il a été libéré par un navire de la Guilde et recueilli par elle à l'âge de 12 ans. Immense et très costaud, il terrasse sans peine la plupart des autres apprentis dans les exercices de combat. Ami de Podrick.
- Leung, 28 ans, enfant de la Guilde. Originaire du continent Yi Ti, esclave affranchie. A été libérée d'un navire d'esclaves par un équipage de la Guilde quand elle était enfant, elle a été élevée avec Leth et Brienne, qu'elle aime comme sa fratrie. Bien qu'étroite d'esprit au point de ne pas approuver la relation des ladies de Tarth, elle les défend et les soutient toujours. Elle enseigne l'art du sabre Yi Tien aux apprentis de la Guilde.
- Feng, 11 ans, enfant de la Guilde. Originaire du continent Yi Ti. Petite soeur de Leung, elle est née à Tarth après la libération de sa famille par un équipage de la Guilde. Joueuse, grande et forte, elle est redoutable à l'épée.
- Jerry, 12 ans, nouvel enfant de la Guilde. Originaire d'Oakfield. Timide et mal à l'aise avec les gens, il peine un peu à se faire à son nouvel environnement depuis son arrivée une année plus tôt. Il considère Ahnne comme sa meilleure amie.
- Lao Si (prononciation Lao Seu), 8 ans, petit Yi Tien grimpeur.
- Autres : Oko, tenancier du bar de la Guilde, Lao Jan, guerrier de la Guilde, Midori et Illea, deux métisses Dothrakies et Yi Tiennes.
- Evenfall Hall (Tarth)
- Lord Selwyn de Tarth, 65 ans, seigneur de Tarth, époux de lady Jaelly et père de Brienne, Erwyn, Rienna et Galladon. Ancien homme de guerre et chevalier émérite, il mène depuis des années une politique isolationniste et désapprouve les agissements de sa fille aînée.
- Lady Jaelly de Tarth, 32 ans, épouse de Selwyn, Dame de Tarth. Femme accomplie très à cheval sur le respect des convenances, elle souhaite protéger ses enfants du monde extérieur et n'a que peu de tolérance pour sa belle-fille.
- Erwyn de Tarth, 5 ans, fils de lady Jaelly et Selwyn. Héritier de Tarth. Malin et curieux, très doué pour se faufiler n'importe où.
- Rienna de Tarth, 5 ans, fille de lady Jaelly et Selwyn, jumelle d'Erwyn. Meneuse de leur duo, elle adore fausser compagnie à leur septa et dévorer de la confiture.
- Galladon de Tarth, nourrisson de 4 mois, dernier né de lady Jaelly et lord Selwyn.
- Ortie, 6 ans, petite servante du château de Selwyn. Amie des jumeaux, elle dort avec eux dans leur chambre toutes les nuits et les aide aussi bien dans leurs jeux que pour déjouer les instructions de leurs parents. Elle est terrifiée par le noir et l'orage.
- Port-Réal
- Ser Hadrian, 51 ans, nouveau lord commandant. Chevalier émérite, piètre politique, il n'est pas réputé pour son sens de l'humour (déplorable).
- Martyn Qu'un Œil, 63 ans, marin et capitaine de son propre navire, il dirige la flotte de Port-Réal sous l'autorité du conseil et de ser Davos. Actuellement en route pour Tarth avec Sansa et ses conseillers.
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Bonne lecture.
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- LES ALLIANCES ET LES PROMESSES –
Partie 3
Scissions et retrouvailles
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- 1 -
Tyrion
Il y avait plusieurs façons d'appréhender la perspective d'une séance de doléances, mais s'il existait une manière sereine et sage de s'y confronter après moins de deux heures de sommeil et en compagnie de Bronn de la Néra, Tyrion ne la connaissait pas. Les traits tirés, les vêtements froissés d'avoir passé une nuit à demi ensevelis sous la couverture alors que le nain s'évertuait de traiter des chiffres et des rapports jusqu'à l'aube, il paraissait plus vieux de dix ans.
Il croisa rapidement son reflet dans un miroir et émit un grognement. Il ne voulait pas avoir l'air prétentieux, ou vouloir paraître tel le Lannister riche qu'il avait été, parce qu'il craignait trop d'attiser la colère du peuple en se montrant ainsi, mais il y avait quelque chose de sinistre dans son air fatigué, son visage buriné et couturé, sa barbe sale qui lui mangeait le menton. En y réfléchissant un instant, il peinait presque à se reconnaître lui-même. Il était loin, le temps où les Lannister s'habillaient richement et possédaient une plus grande fortune que le roi lui-même. Loin, le temps où Port-Réal semblait toute entière sous la coupe des lions aux cheveux d'or.
Allez, vieux gnome, secoue-toi.
Il prit sous le bras une liasse de papiers, un encrier et une plume pour prendre des notes, et quitta sa chambre-bureau pour s'engager dans le dédale de couloirs délabrés. Un vent de plus en plus froid soufflait à l'intérieur des murs branlants du Donjon Rouge. Çà et là, des échafaudages branlants témoignaient des tentatives de reconstruction, mais elles restaient misérables.
Il fallut peu de temps à Tyrion pour rallier la salle du trône. En en franchissant le seuil, il réalisa à quel point il était ridicule de toujours la nommer ainsi, même mentalement. Il n'y avait plus ni trône ni plafond, seulement des colonnes déchirées qui s'achevaient encore, par endroits, en voûtes trouées. En lieu et place du trône de fer, on avait fait installer deux sièges de bois au dossier droit. Au centre de la pièce, en dépit de tous les efforts déployés, le sol demeurait marqué par les traces des corps calcinés de Cersei et de la Montagne. En passant devant, Tyrion laissa son regard s'attarder sur l'ombrage qui défigurait le sol de pierre. Il ne détournait jamais les yeux, mais il ne parvenait pas à s'y faire pour autant. L'unique chose qui le convainquait qu'il pourrait y avoir une amélioration à ça, c'était d'envisager sérieusement de faire remplacer les dalles dès que possible.
Quand nous ne serons plus obnubilés par la survie immédiate.
Il n'y avait qu'une poignée de gardes dans la salle, et quelques autres au-delà de la porte de fer – toujours non remplacée – faisaient attendre les visiteurs. Sans doute était-ce la plus misérable séance de doléance tenue au Donjon Rouge depuis des siècles, mais Tyrion se força à écarter cette réflexion pour se concentrer sur Bronn qui, vêtu avec goût, avait déjà pris place sur un siège droit à l'allure inconfortable. Le nain se posta près de lui, se juchant sur le siège central pour étaler la liasse de papier sur la chaise voisine. Pendant une longue minute, il installa le nécessaire à écriture en ignorant son voisin, puis releva les yeux vers un garde qui s'était approché, la mine interrogative.
- Dois-je faire entrer le premier homme, seigneur Main ?
- Allez-y.
Tyrion ne l'aurait admis pour rien au monde, mais il se sentait curieusement réconforté de s'entendre à nouveau appeler ainsi. Il avait cru ce temps révolu et perdu à jamais, et pendant un moment, il avait même espéré que cela le soit, que plus jamais personne ne se repose sur lui pour gouverner qui que ce soit ou quoi que ce soit. Daenerys avait été une lourde erreur de jugement.
Mais de se faire appeler seigneur Main par ces hommes qui tenaient désormais le palais, et ce, sans jamais que quiconque n'insuffle à ces mots le moindre accent de condescendance, il se sentait étrangement fier. Peut-être était-ce indécent, d'ailleurs.
La venue du premier homme interrompit le fil de ses pensées. C'était un homme maigre à faire peur, loqueteux, qui tremblait dans des frusques déchirées. On lui voyait chaque os, qui donnait l'impression de pouvoir percer la peau à tout instant. Sans âge, il avait les cheveux blancs, la barbe drue.
- Monseigneur, dit-il d'une voix faible en amorçant une révérence.
- Inutile, monsieur, l'arrêta Tyrion. Dites-vous ce qui vous amène.
- Je vis avec de nombreux autres dans l'hôpital de fortune, et la sécurité y est très mauvaise. Nous manquons de tout, nourriture, eau, couverture, et les vols et les agressions augmentent chaque jour. Je vous en conjure, vous devez envoyer plus d'hommes pour faire régner l'ordre et nous donner plus. Il y a des morts tous les matins.
Tyrion détailla brièvement l'homme. Il paraissait sur le point de s'effondrer, et le nain n'avait aucun mal à le croire.
- Ces morts meurent de froid ou dans des altercations ?
- Les deux, monseigneur.
- Bien. Nous entendons votre demande. Nous allons envoyer davantage de soldats.
Tyrion lui adressa un signe de tête pour lui signifier son congé, et alors que le pauvre homme s'esquivait, le nain adressa un signe au garde.
- Donnez-lui un peu de soupe avant qu'il ne reparte. De même qu'aux autres.
- Bien, lord Tyrion.
Le miséreux lui adressa un regard éperdu de reconnaissance qui avait des relents nauséeux. Il n'y avait presque rien dans cette soupe, quelques légumes minables et du bouillon au goût terne. Mais sans doute était-ce bien mieux que ce que le pauvre homme avait pu avaler au cours des dernières semaines. Tyrion attendit qu'il se fût éloigné avant de noter quelques mots sur son parchemin. Bronn haussa un sourcil.
- Tu es vraiment en train de noter ce qu'il t'a dit ?
- J'imagine qu'il y aura pas mal d'autres doléances et je ne peux pas me permettre d'oublier ce qu'il a dit, répondit le nain. Nous devons trouver de quoi apaiser les tensions avant que la situation ne dégénère. Il faut allouer d'autres soldats à la surveillance de l'hôpital, et vider les chambres inoccupées du château pour trouver de nouvelles couvertures.
- C'est pas déjà ce qu'on a fait le mois dernier ?
- Varys, Davos et les autres étaient encore là, le mois dernier. Ils ont des couvertures à bord du navire. Si nous donnons les leurs, ils n'y perdront pas grand-chose.
- Et tu crois que ça va suffire ? Ils manquent de bouffe là-bas, et de flotte. T'as déjà vu des types tellement désespérés et affamés qu'ils en bouffaient leur propre chair ? Moi oui. C'est ce qui les attend, tes gars. C'est pas quelques pauvres couvertures en plus qui feront une grande différence.
- Sans doute pas, admit Tyrion, mais cela nous donnera un peu de temps. Il le faut. Et vu que tu sembles plus savant que moi sur ce sujet, tu constitueras la garnison qui ira maintenir l'ordre, et tu achemineras la nourriture et le matériel que nous pourrons leur donner.
Bronn lui adressa un regard ahuri.
- T'es pas sérieux ?
- Ai-je vraiment l'air de plaisanter, lord Bronn La Néra ? Tu dois de toutes urgences prendre la pleine mesure de la gestion d'une situation de crise, si tu veux que le Bief soit plus complaisant avec toi.
- Je n'ai pas envie que ces vieux croutons soient complaisants, je veux qu'ils me lèchent les bottes !
- Ce qu'ils ne feront jamais car tu ne leur es rien, répondit Tyrion d'un ton patient.
Patience illusoire, excédée, mais qu'il fallait conserver.
- Tu dois t'entraîner à agir en seigneur consciencieux et prévenant à l'encontre des plus miséreux que lui. Ces gens sont sous notre protection et notre responsabilité, il est de notre devoir de veiller à ce qu'ils passent l'hiver. Ainsi tu gagneras le respect de tes vassaux.
- J'ai pas besoin d'entraînement pour savoir déléguer. Et tu sais comme moi qu'y aura pas la moitié des habitants actuels de Port-Réal qui verront le printemps, peu importe ce qu'on fera pour les soulager. Ils vont tous crever de froid et de faim, et si on fait pas bientôt réparer cette foutue baraque, nous aussi.
Tyrion ne l'aurait admis pour rien au monde, mais il y avait du vrai dans les paroles de Bronn. Sans atteindre les températures abyssales du Nord, la situation devenait préoccupante même pour ceux qui vivaient à l'abri du palais.
- Tu iras tout de même cet après-midi, conclut Tyrion de sa voix la plus autoritaire. Notre but est de limiter les dégâts avant le retour de la reine. Pas d'accomplir des miracles.
- T'es sûr ?
Certain, songea Tyrion d'un air sombre. Si j'en étais capable, crois-moi, je l'aurais déjà fait. Depuis longtemps.
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Brienne
C'était comme de se trouver dans un rêve. Un rêve désagréable, inquiétant. Malgré tous ses efforts, Brienne ne parvenait pas à accorder à sa reine la moitié de l'attention qu'elle méritait, et elle ne parvenait pas non plus à s'en sentir aussi désolée qu'elle l'aurait dû. Le temps était clair, les vents favorables : dans peu de temps, quelques heures tout au plus, ils seraient à la Guilde, et pourraient entamer les réparations dont le navire royal avait tant besoin, et requérir l'aide officielle de la Guilde. Mais depuis ce matin où Jaime, levé bien avant elle, était revenu de la chambre de Leung pour lui dire que rien n'avait changé, et maintenant, où midi avait bien passé et où rien ni personne n'était encore venu leur apprendre le réveil de Podrick, elle se sentait mal. Peu lui importait les douleurs qu'elle avait accumulées de la veille, son manque de sommeil, sa fatigue. Pod était toujours inconscient.
Son Pod.
Une légère pression sur son bras, et elle tourna la tête vers Jaime, assis à côté d'elle. Un bel hématome lui couvrait la joue depuis le matin, la conséquence d'un mauvais coup reçu la veille et qui n'était pas apparu immédiatement, lui avait-il expliqué. D'un discret signe de tête, il lui désigna Davos, face à eux, qui passait d'une coupe à l'autre pour proposer du vin.
- Pardonnez ma distraction, dit-elle machinalement. Pas pour moi.
- Tu n'as pas à t'excuser de quoi que ce soit, assena calmement Sansa. Et ce vin n'est pas de très bonne qualité, après tout, ajouta-t-elle avec un sourire.
Ils avaient trouvé place à la poupe du navire royal, et dressé une table simple pour y prendre une collation et discuter de choses et d'autres. Le capitaine Martyn commandait le navire, Leth et Leung se répartissaient les tâches à bord du Brise-Tempête, et Brienne et Jaime s'étaient poliment fait mettre dehors par Ahnne, qui exigeait qu'ils aillent "veiller sur leur reine" au lieu de "paniquer pour rien en la gênant dans son travail". Et ils se retrouvaient là, à déjeuner avec Sansa, Varys et Davos, sans avoir quoi que ce soit à leur apprendre de nouveau à l'exception de quelques anecdotes qu'elle n'avait aucun plaisir à mentionner. Que valaient les anecdotes quand Podrick risquait sa vie ? Certes, Jaime y trouvait son compte, s'enquérant de la santé de son frère, mais elle-même se sentait un goût de cendres dans la bouche. Même le fait de faire se confronter Jaime et Sansa ne parvenait pas à l'inquiéter.
- Votre frère est une très bonne Main, disait Sansa. Je ne doute pas qu'avec son aide, nous parvenions à redresser les Six Couronnes. Du moins, si nous survivons à l'hiver.
- Nous avons eu connaissance de la situation du Nord par un corbeau de Winterfell arrivé la semaine passée, dit Jaime. Votre frère nous a écrit, expliqua-t-elle devant l'air étonné que lui renvoyait la reine. Il nous a appris la violence du blizzard, et le fait que tout le royaume serait bientôt enseveli sous la neige.
- Bran a-t-il écrit aux autres grandes Maisons ? s'enquit Sansa en échangeant un regard avec Varys.
- Pas à ma connaissance...
Brienne vit Jaime se tendre légèrement, et cela la ramena efficacement au présent. Sansa ne savait rien de ce qu'il était réellement arrivé à Bran, et comment il avait perdu l'usage de ses jambes. Elle ignorait tout des conversations que le régicide et le garçon-Corneille avaient eues à Winterfell après la Longue Nuit, et jamais Brienne n'avait dit elle-même quoi que ce soit à qui que ce soit.
Une sueur glacée lui dévala la nuque. Elle n'avait pas eu l'occasion d'y penser depuis leur départ précipité de Winterfell, mais Jaime avait tué Brandon Stark, et permis à l'enfant de devenir la Corneille. Sansa le verrait certainement comme ce que cela avait été à l'époque, une tentative de meurtre. Peu lui importerait que Bran ait pardonné à son assassin et y voie désormais un fait immuable au milieu du temps.
Pendant un instant, l'état de Podrick sortit de l'esprit de Brienne. Elle se tourna vers Jaime et tâcha de lire en lui, mais il se montrait affable et poli, avec une franchise qui semblait aussi authentique que la vérité elle-même. Mais ce ne pouvait être vrai. Elle le savait. Elle le connaissait.
Et elle mentait terriblement mal.
Refoulant son émotion au plus profond d'elle-même, elle effleura, dissimulée sous la table, la main de Jaime. Il cilla, une seconde, et répondit au contact de manière infime.
- Vous n'êtes pas sans savoir que nous avons établis quelques... accointances durant mon séjour à Winterfell, répondit Jaime. Et je soupçonne votre frère de vouloir s'assurer de notre disponibilité et de notre capacité à vous venir en aide au besoin.
Brienne garda prudemment le silence. Elle en était venue peu ou proue aux mêmes conclusions mais craignait trop de laisser échapper un mot malheureux. Mieux valait laisser à Jaime le soin de diriger la conversation.
- Nous n'avons que très peu eu de ses nouvelles directement, dit Varys. Lady Lyanna nous écrit plus régulièrement.
- Mais les décisions paraissent se prendre avec le concours de Brandon, insista Jaime. Leur lettre nous est parvenue de la main de Stark, et paraphée par la lady commandante du Nord. Et je vous prie de me croire quand je vous dis qu'il paraît déterminé à nous garder sur le qui-vive.
Sansa le regarda un instant sans répondre, puis hocha la tête. Brienne réprima un soupir de soulagement. Sans doute les instincts du dernier Stark mâle avaient-ils fini de surprendre sa soeur, qui ne voyait plus d'étrangeté nulle part à force d'avoir baigné en elle trop longtemps.
- Tes blessures sont-elles toutes parfaitement guéries ? demanda subitement la reine en se tournant vers Brienne.
- Autant qu'il leur est possible, majesté. J'en garderai certainement quelques raideurs, et je ne sais si je retrouverai un jour le niveau que j'avais autrefois, mais cela reste bien suffisant pour combattre.
Un regard rapide vers Jaime, pour le dissuader de dire quoi que ce soit. Une ombre de sourire passa sur ses lèvres, et Brienne l'ignora. Elle n'avait pas besoin de l'encourager dans son obsession de sa protection : Ahnne et Gaelyn s'en chargeaient très bien toutes seules, et les regards désapprobateurs de lady Oldvalon valaient leur pesant d'or. Elle se savait fragile, bien sûr : c'était révoltant d'injustice, et elle aurait voulu fracasser le crâne de quelqu'un, mais il n'y avait plus de responsable encore en vie. Enfin... Il restait certes son père, mais elle n'avait pas interdit formellement à Jaime et Podrick de s'approcher de lui pour le réduire en miettes elle-même. Et quel bien cela lui aurait-il fait ? Son dos resterait ce qu'il était devenu, un outil efficace mais endommagé, qui réclamait plus de repos qu'elle ne voulait lui en accorder, et ses réflexes avaient diminué.
Mais elle avait encore la force de combattre des pirates et de défendre sa reine. Et elle n'allait pas y renoncer. Depuis des mois, la perspective de retrouver un jour le service de Sansa et de pouvoir la protéger comme elle l'avait fait durant des années l'avait motivée à se plier à toutes les restrictions et les exercices que lui imposaient ses tantes. Elle avait tu la douleur et fait tout son possible pour lutter contre les restrictions imposées à son corps. Il ne faisait aucun doute que sans l'excellente condition physique qu'elle avait eue jusqu'à la bataille de Port-Réal, elle ne se serait jamais remise aussi vite. Mais désormais, même les brûlures du feu du dragon demeuraient davantage un mauvais souvenir qu'autre chose. Certes, il arrivait encore à son épiderme de la démanger, et à ses nuits de se peupler de cauchemars, mais ses muscles et ses os paraissaient avoir enfin repris le dessus de manière définitive.
L'unique réelle conséquence qu'elle ne pouvait nier, c'était les tremblements. Mais jamais elle ne permettrait à quiconque d'en avertir Sansa. Jaime et ses tantes étaient parfaitement au courant, Podrick les soupçonnait, et c'était déjà bien assez. Fruits de l'épuisement qui la dévorait après chaque affrontement, ils s'accompagnaient souvent de fièvre et d'une fatigue qui la clouait au lit.
Mais rien d'insurmontable. Elle restait chevalier - ou chevaleresse. Peu importait.
Pourtant, face à elle, le regard de Sansa s'était fait lointain. Inquiet.
- Je n'ai pas fait grand cas de ton état de santé la dernière fois que nous nous sommes vues. Je t'en demande pardon.
- Vous ne m'avez rien imposé que désapprouvaient les mestres, dit Brienne en fronçant les sourcils. J'étais en état de faire le voyage, majesté.
Mais les yeux de Sansa s'étaient posés sur sa main gauche, découverte de son gant - le temps était frais, mais supportable à cette heure. Et Brienne réalisa que c'était la première fois que la jeune reine voyait sa peau brûlée. Au moment où Podrick et elle avaient quitté Port-Réal, Brienne portait encore les bandages, dont elle ne s'était défaits que quelques jours plus tard pour les premiers, alors qu'elle était déjà en mer. Il avait fallu des semaines pour que la peau de sa gorge et de son torse ne puisse à nouveau supporter autre chose que les onguents et les pansements, et tolérer le contact direct des vêtements.
- L'on m'en avait instruite à l'époque, mais je ne visualisais pas ce que cela signifiait... As-tu encore mal ?
- Non, majesté, mentit aisément Brienne.
Elle avait tant l'habitude de prendre sur elle pour éviter à Jaime et Podrick de trop s'inquiéter que cela lui venait désormais avec une facilité déconcertante, même si ces deux-là parvenaient encore à deviner juste presque à chaque fois, et faisaient alors peu cas de ce qu'elle disait.
- A quel point... ?
Brienne se maudit intérieurement pour n'avoir pas pensé à enfiler un gant. Elle aurait aimé que la conversation ne se tourne pas vers l'ampleur de ses blessures, et même si elle avait très rapidement pris l'habitude d'en éprouver plus de fierté que de honte - qui pouvait dire avoir été brûlé par un dragon et avoir survécu pour le raconter ? - elle se sentait soudainement mal à l'aise. A côté d'elle, Jaime s'était tendu comme un arc.
Elle savait ce à quoi elle ressemblait, elle n'avait aucun moyen de l'ignorer. Les soins qu'elle avait dû suivre durant des mois l'en avaient empêché. Géante laide, partiellement défigurée avec les combats, elle était revenue à demie brûlée de la Dernière guerre. Si Jaime n'avait pas déjà été engagée auprès d'elle, sans doute que nul n'aurait plus jamais posé les yeux sur elle, pour peu qu'il l'ait déjà fait.
Mais plus que son estime personnelle, c'était la culpabilité de Jaime qui l'inquiétait.
- Pas plus que cela n'en valait la peine, majesté, dit-elle avec un sourire ferme.
Et Sansa parut comprendre qu'elle n'en obtiendrait pas plus, car elle abandonna le sujet. Ses conseillers choisirent cet instant pour orienter l'attention de leur souveraine sur l'attitude qu'il leur faudrait adopter à la Guilde, et même si cela manquait de subtilité, la jeune reine, sans paraître dupe un seul instant, se laissa faire. Sous la table, Brienne effleura les doigts de Jaime et lui adressa, du bout des lèvres, un infime sourire de réconfort. Même si le visage du chevalier demeura de marbre, quelque chose dans ses yeux cherchait à s'échapper, et sa main se referma toute entière sur celle de Brienne, au mépris de la prudence la plus élémentaire.
Elle en était là, à se demander quoi faire pour dissiper le léger malaise qui s'était emparé de la tablée, quand elle entendit approcher. Gydeon, le visage ouvert et les manches retroussées, faisait partie de ces quelques guildiens au repos pour la matinée, qui allaient bientôt relayer ceux qui avaient trimé depuis l'aube. Mais ce n'était certainement pas pour ses tours de garde que l'adolescent se présentait à la table de la reine. Instantanément, Brienne se tendit, et Jaime avec.
- Majesté, sers, dit Gydeon en les saluant à la manière guildienne. Pardonnez-moi de vous interrompre.
- Parle, lui ordonna doucement Sansa.
- Podrick a repris conscience. Et il vous réclame, ajouta-t-il en se tournant vers ses deux chevaliers.
Le regard de Brienne vola jusqu'à sa reine, qui n'eut que le temps d'hocher la tête en guise d'autorisation. Ils se levèrent d'un même mouvement, abandonnant leurs verres, et sur un salut expédié à la va-vite, suivirent Gydeon sur le Brise-Tempête.
- J'étais de surveillance quand il s'est réveillé, expliqua le garçon. Il a bu quelques gorgées d'eau avec mon aide et dit quelques mots. A priori, il semble cohérent et son élocution est un peu pâteuse, mais rien d'alarmant. J'ai fait appeler Ahnne afin de ne pas le laisser tout seul.
- Quelles séquelles redoutez-vous ? s'enquit Brienne alors qu'ils traversaient les couloirs du bateau.
Elle s'efforçait de n'en rien laissé paraître, mais elle se sentait réduite à une masse de chair apeurée. Elle avait vu des hommes perdre la tête après une collision trop brutale, et si elle ne savait pas grand-chose des méandres de l'esprit, elle avait retenu la leçon de lady Oldvalon du temps où elle dispensait les cours de médecine : un coup à la tête pouvait avoir des conséquences terribles, la folie, l'amnésie, la cécité, la paralysie…
- Nous ne valons pas lady Oldvalon et lady Gaelyn, avoua Gydeon avec une grimace navrée. L'amnésie semble la plus probable, et il apparaît que Pod était assez confus. Il ne savait pas où il était à son réveil.
Sur ces mots, il poussa la porte de la chambre de Leung et ils y pénétrèrent tous les trois.
Podrick reposait contre deux oreillers de plumes, le teint cireux, un bandage autour de la tête. Ahnne passait autour de lui, lui posant des questions et évaluant ses réponses avec un œil averti. Brienne se figea, le cœur au bord des lèvres. L'air hagard, l'écuyer leva les yeux vers elle en entendant la porte s'ouvrir.
- Vous voilà, dit Ahnne en leur adressant un rapide regard. Les reconnais-tu, Pod ?
- O… oui. Ser Brienne, et ser Jaime, répondit lentement l'écuyer, et sa voix, effectivement, était pâteuse.
- Depuis quand es-tu à leur service ?
Il déglutit péniblement, et son visage se tendit sous l'effort. Tous ses muscles faciaux semblaient au supplice.
- Ser J… Jaime m'a confié à lady Brienne il y a cinq… ans… Lui nous a rejoints à W… il nous a rejoints à Winterfell.
- Depuis combien de temps êtes-vous à Tarth ?
- Quelques mois.
Ahnne posait les questions avec aisance, professionnalisme. Brienne songea qu'elle ferait une excellente guérisseuse un jour, quand elle aurait l'âge de proposer ses services à tous sans que l'on ne la regarde avec méfiance. Mais malgré toute l'assurance de l'adolescente, la chevaleresse, elle, sentait la peur lui mordre les entrailles. Les questions étaient atrocement simples. A quel point Ahnne redoutait-elle que Podrick n'ait été sérieusement affecté par le choc ?
- Les vois-tu correctement ? demanda la jeune fille en désignant les chevaliers.
- A peu près.
- Sont-ils flous ? Le décor bouge-t-il ?
- C… ça tremble un peu…
Ahnne marcha jusqu'à lui et posa délicatement sa main contre son œil droit.
- Et là ? Les vois-tu ?
- N… non.
C'était comme si son cœur s'était figé. Brienne sentit la main de Jaime se saisir de la sienne.
Non. Non, non, non…
- C'est peut-être la fatigue, dit doucement Ahnne en croisant le regard des chevaliers. Mais je ne serai tranquille que quand tante Lyn l'aura examiné. Il a bu un peu, mais mieux vaut qu'il ne mange pas tout de suite, et il ne s'agira que d'un peu de soupe. Je vais aller lui en chercher. Vous voulez rester, j'imagine ?
Brienne hocha la tête, la gorge nouée. Elle ne pouvait pas prononcer le moindre mot. Un œil, le gauche. Un œil qui ne fonctionnait plus, qui ne les voyait pas. Ahnne lui adressa un sourire encourageant, assura à Podrick qu'elle ne tarderait pas, et s'esquiva discrètement avec Gydeon. Une fois que la porte fut refermée, Jaime pressa doucement la main de Brienne et, comme elle ne faisait aucun geste pour s'approcher, il la devança et alla mettre un genou à terre à la droite de Podrick.
- Hey, petit Pod, chuchota-t-il en repoussant les mèches qui lui tombaient sur les yeux. Tu te souviens de quelque chose ?
Il y avait tant de douceur, presque de fraternité dans sa voix, que Brienne marcha enfin vers le lit. Podrick était livide, ses yeux enchâssés dans deux cocards fatigués, mais il se tourna légèrement vers Jaime. Il ouvrit la bouche une première fois, sans parvenir à émettre un son, avant de renouveler la tentative.
- Juste de la douleur, gémit-il en fermant les yeux. Et de notre départ de la… Guilde, pour aller… aider la reine. Que… s'est-il... passé ?
- Nous avons sauvé Sansa et ses conseillers d'une attaque pirate, répondit Brienne en avalant sa salive. Tu as été blessé.
L'écuyer tenta bien de se tourner vers elle, mais échoua, et gémit à nouveau de douleur. Jaime accentua la caresse avec un naturel confondant, chuchotant quelques paroles de réconfort.
- Doucement, mon grand, doucement… On ne t'a jamais dit qu'amortir la chute d'un mat avec sa tête était une mauvaise idée ?
Au prix d'un effort évident, Podrick rouvrit un œil et considéra le chevalier. Sur le visage de Jaime, un sourire d'une rare douceur s'était dessiné, et pendant une seconde, Brienne se sentit profondément touchée parce qu'il n'y avait aucun doute sur l'authenticité du chevalier. Puis un léger pincement lui serra le cœur, parce qu'elle-même luttait contre l'émotion, terrifiée à l'idée de se laisser submerger. Et elle ne parvenait pas à envisager une telle proximité avec son écuyer. Une part d'elle-même avait envie de l'étreindre de toutes ses forces, mais trente ans d'éducation et de ligne de conduite l'en empêchaient.
Et à cet instant, elle se détestait pour sa rigueur. Pour ne pas savoir assouvir le besoin qui lui tordait les entrailles.
- J'ai fait ça ? murmura Podrick.
- Oh oui. Et tu nous as fait une belle peur, si tu veux tout savoir.
Podrick grimaça, et Brienne se tendit immédiatement, prête à saisir le lait de pavot qui reposait sur la table de chevet, mais l'écuyer se contenta de tourner lentement la tête vers elle. Et de croiser son regard qu'elle sentait beaucoup trop embué. Pendant un instant, ils se dévisagèrent sans un mot, puis Pod ferma les yeux, épuisé.
- Je suis désolé de vous avoir inquiétés, dit-il péniblement.
Brienne déglutit à nouveau, et saisit enfin la main tremblante de l'écuyer. Il tressaillit, mais ne rouvrit pas les yeux, à bout de forces. Au moins, sa peau paraissait moins froide que la veille, comme si la vie avait accepté d'y souffler à nouveau.
- Tu vas bien, dit-elle dans un souffle. C'est ce qui compte.
Avec un effort évident, il pressa les doigts de la chevaleresse. A peine, sans qu'elle ne sache très bien si c'était pour la remercier, pour la rassurer, ou simplement comme ça, mais elle ne chercha pas à savoir. Elle avait trop à faire en luttant contre l'émotion qui lui serrait la gorge.
- Mon œil…
- Tu seras examiné à notre retour à la Guilde, tante Lyn verra ça.
Brienne avait l'impression que sa gorge s'était tant resserrée que l'air y passait à peine. Du pouce, elle entama une caresse sur le dos de la main du garçon. Elle hésita, puis mit un genou à terre à son tour. Il n'y avait pas de chaise dans la pièce, et elle devait rester près de lui, elle le sentait. « Il n'y a rien de plus honteux que d'échouer à protéger les gens que l'on aime. Et les gens que j'aime, c'est vous. » Les mots dansaient dans sa mémoire, comme ils avaient flotté entre eux sous la neige, le jour où ils s'étaient enfuis de Winterfell pour aller au secours de Jaime.
- Mais tu vas bien, reprit Brienne. Tu es vivant.
- J'ai… du mal à respirer…
- Tu as au moins deux côtes cassées, expliqua Jaime. Tu ne respirais plus, Brienne a dû te faire un massage cardiaque.
L'une des paupières de Podrick tressauta, mais sans parvenir à se soulever. Sa poigne faible se serra légèrement plus fort autour des doigts de la chevaleresse, et son pouce parvint à en caresser la peau brûlée. Comme si c'était elle qu'il fallait entourer de soins et réconforter.
- Tu vas t'en tirer, reprit le chevalier en caressant à nouveau le front du garçon. Tu es juste bon pour quelques semaines de repos. Et pour batailler pendant des heures avec Brienne pour qu'elle te laisse t'éloigner encore de plus de deux mètres, ajouta-t-il d'un ton moqueur qui arracha un infime début de sourire à l'écuyer. Parce qu'elle ne va plus te lâcher, tu peux me croire.
Si elle avait été certaine de sa voix, Brienne n'aurait pas hésité à demander à Jaime de se taire. Elle n'était pas d'humeur à l'entendre en plaisanter. Mais elle doutait de pouvoir aligner deux mots sans que sa voix ne flanche, et de fait, elle se borna à essuyer ses yeux d'un revers de manche. Autour de son autre main, les doigts de Podrick la tenaient toujours, un peu plus fort.
Le garçon tenta bien de dire encore quelques mots, mais l'épuisement le terrassa une fois pour toutes et il retomba dans le sommeil. Légèrement tremblante, Brienne fixa longuement sa poitrine, jusqu'à compter douze respirations lentes et profondes, sereines. Alors seulement, elle s'autorisa à pousser un soupir et à se détendre. Quand elle reporta son attention sur Jaime, celui-ci la fixait avec une douceur qu'elle ne se sentait pas capable d'accepter sans perdre ses moyens.
Pod était vivant. Il s'était réveillé. Il s'en remettrait.
Elle se sentait simplement vidée de toute son énergie.
- Il faut que nous retournions voir Sansa.
Les mots lui étaient tombés de la bouche comme des pierres, sans force ni volonté, juste entraînées par leur poids.
- Elle pourrait très bien nous accorder un peu de temps, tu sais, dit doucement Jaime. Elle n'a pas besoin de nous. Nous n'avons rien à faire dehors.
Un instant, Brienne le regarda en silence. Puis, avec une légère pression supplémentaire, elle abandonna la main de son écuyer. Elle était déjà à la porte quand Jaime la rattrapa.
- Attends.
Brienne avait déjà la main sur la poignée. Jaime lui tira sur le bras de sorte à l'en écarter puis, sans faire cas de son regard interrogateur, lui saisit la main gauche et appliqua sur la peau brûlée un rapide baiser. Brienne sentit ses joues s'enflammer, ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais avant d'avoir pu émettre un son, elle sentit le bras estropié de Jaime passer autour de sa taille, la main gauche de celui-ci remonter sur sa nuque, et elle se retrouva clouée contre la porte, trop occupée à se faire embrasser pour retenir l'interrogation qui lui avait traversé l'esprit.
Mais ils n'étaient pas dans leur chambre - ils n'étaient même pas seuls, bien que Podrick ne soit plus conscient de rien. Au bout de quelques instants, Jaime se recula, dégageant son bras droit délicatement, mais sans lâcher pour autant la nuque de Brienne. Peau contre peau.
- En quel honneur... ? s'enquit la chevaleresse en cherchant son souffle.
- Tu sais très bien. Ta main.
Les deux derniers mots sonnaient davantage comme une demande, et Brienne laissa sa main gauche, restée coincée entre leurs deux corps, remonter jusqu'au visage du régicide. Contre la peau marquée mais relativement épargnée de Jaime, la main brûlée n'en paraissait que plus monstrueuse encore, mais Brienne se garda bien de le laisser échapper à voix haute ou même d'y songer trop fort de crainte que cela se lise sur son visage. Elle savait parfaitement où Jaime voulait en venir. Elle savait aussi qu'il lui faudrait quelques temps encore avant de parvenir à l'accepter.
Un relent de doute lui revint, directement échappé du passé. Un souffle bloqué, une peur qui lui étreignait la poitrine, une théorie cruelle de moquerie. Comment peut-il me regarder de la sorte ? Elle n'avait alors que quelques cicatrices et son physique atypique, sa laideur que tous moquaient. Aujourd'hui, elle aurait donné cher pour en être encore là. Il y avait sur son corps plus de portions brûlées et suppliciées que de portions indemnes.
Et même si elle s'en défendait, même si elle refusait de se vautrer dans l'égoïsme et la superficialité, elle ne pouvait totalement faire l'impasse sur une part de honte. Elle n'avait jamais beaucoup aimé son apparence, mais n'avait jamais non plus pensé qu'un jour, elle en serait là.
- Arrête de réfléchir, dit Jaime, rompant le fil de ses pensées.
- C'est plutôt ta spécialité, ça.
- Je te jure que ça a du bon, parfois.
Un nouveau baiser, moins intense, et le front du régicide échoua contre le sien. Brienne ne savait comme réagir, partagée entre envies et devoirs. Ils étaient attendus sur le pont - et ils n'y auraient certainement rien à faire avant des heures, quand ils débarqueraient. Ils devaient aller instruire Ahnne de l'état de santé de Podrick, et maintenant que celui-ci était hors de danger immédiat, il fallait qu'ils se concentrent davantage la gestion des guildiens – mais ceux-ci se géraient parfaitement seuls.
Leur devoir exigeait qu'ils fassent acte de présence, mais nul n'avait plus besoin d'eux. En un sens, ils pouvaient tout aussi bien veiller sur le sommeil de Podrick jusqu'à leur arrivée. Si elle gardait un œil sur lui, peut-être l'inquiétude cesserait-elle une fois pour toutes de lui mordre les entrailles.
- Arrête de réfléchir, répéta Jaime.
- Arrête de culpabiliser, rétorqua-t-elle.
Jaime se recula de quelques infimes centimètres, juste assez pour croiser le regard de la chevaleresse. Brienne sentit ses entrailles se nouer. Elle avait craint de lire chez lui autant de remords et de culpabilité qu'autrefois, mais ce qui s'y trouvait était à la fois plus énorme et plus chaleureux. Elle déglutit, déterminée à ne pas se laisser avoir comme c'était bien trop souvent le cas. Jaime savait-il réellement ce qu'il faisait ? Sans doute. Elle se souvenait sans mal de la première fois qu'il lui avait adressé un tel regard, à Winterfell. A cet instant, elle avait cru qu'elle rêvait. Personne, jamais, ne l'avait regardée de cette façon.
Personne, s'était-elle persuadée, ne la regarderait jamais de cette façon.
- Je ne culpabilise pas, dit doucement Jaime, je suis fier.
- Arrête…
A nouveau, il l'interrompit d'un baiser prononcé, légèrement intrusif, clairement possessif. Brienne se fit violence pour respirer, mais malgré elle, elle raffermit sa prise sur le visage de Jaime. Elle sentait, dans sa peau, dans son ventre, le besoin de plus. L'envie, brute et simple, de rester contre cette peau, de se perdre dans ce souffle.
De croire qu'à ses yeux, au moins, elle pouvait être belle.
Pour autant, elle repoussa Jaime en douceur, fermement. Ce n'était ni le lieu ni le moment.
- Il faut… qu'on parle à Ahnne.
Peut-être parce qu'elle peinait légèrement à parler et à respirer en même temps, mais Jaime souriait bien trop contre elle, comme particulièrement fier de lui.
- D'accord.
- Et ensuite, que nous allions expliquer la situation à Sansa. Qu'elle sache pour Pod.
- D'accord, répéta Jaime en jouant avec les cheveux de la chevaleresse.
Ce qui déclenchait bien trop de frissons pour être purement et simplement ignoré, bien sûr.
- Et si nous en avons la possibilité, je souhaiterai rester à son chevet.
Un sourire de plus, sans fierté, juste doux. Sincère. Comme si tout à coup, aucune autre occupation n'avait pu être envisageable.
- D'accord.
Et peut-être parce que Sansa s'inquiétait de la santé de Brienne, peut-être parce qu'elle se sentait encore redevable auprès d'elle pour être venue lui sauver la vie, peut-être simplement pour une multitude d'autres raisons plus politiques ou personnelles, mais la jeune reine ne les retint pas, acceptant aisément qu'ils restent au chevet de l'écuyer, et Leth et Leung firent de même, arguant qu'ils n'avaient pas besoin d'aide. Ne resta plus qu'Ahnne qui, après une courte négociation, accepta de leur laisser la surveillance de Podrick. Elle-même avait trop à faire avec les autres blessés de la veille.
Moins d'une heure plus tard, Brienne se retrouva assise contre le mur, près du lit de Pod, le regard errant sur un livre dont elle ne lisait presque qu'une ligne sur deux. Elle était à la fois perdue dans ses pensées, qui dérivaient tantôt vers l'état de santé de Podrick, tantôt vers ce qui les attendait à leur retour. Selwyn et Jaelly l'inquiétaient quelque peu. Ils ne seraient sans doute pas ravis de la revoir, mais de découvrir la présence de Sansa à la Guilde, ils n'en seraient que plus réticents encore à reprendre de bons rapports avec les guildiens.
Une certaine fatigue, aussi, ne l'aidait pas à se concentrer. Les nausées et la fièvre de la nuit n'étaient pas encore très loin, et même si elle refusait de l'admettre à voix haute, elle avait encore besoin de repos. Sans parler, bien sûr, de Jaime qui profitait simplement de cet instant de détente, appuyé contre elle. Dans le silence de la chambre, avec pour seule autre présence Podrick, la réserve de Jaime – que Brienne considérait malgré tout comme très relative même en temps normal – s'était envolée. Un bras autour des épaules de la chevaleresse, il jouait en silence avec les mèches égarées.
Et elle ne l'aurait admis pour rien au monde, mais elle appréciait cela. Il était loin, le temps où les effleurements la mettaient mal à l'aise, à l'époque où ils partageaient la même chambre en tout bien tout honneur - ou presque. Il avait suffi de la Longue Nuit pour rompre l'équilibre qui existait tant bien que mal dans leur relation, et alors, sans pouvoir lutter contre, Brienne s'était sentie mal à l'aise. Menacée. Gauche devant tant d'attention.
Désormais, il n'y avait plus rien de tout cela. Elle se contentait d'écouter la respiration calme de Jaime, de laisser la sensation de caresse parcourir sa peau en silence.
Ils étaient vivants. Tous les trois. Mieux encore, il n'y avait eu aucune victime à bord du navire, et Sansa allait bien. Dans quelques heures, ils seraient de retour à la Guilde. Il y aurait alors de multiples choses à faire, mais Brienne savait qu'elle trouverait la force d'agir à ce moment-là - il le faudrait bien. En attendant, elle avait besoin de se reposer.
Elle sommeillait doucement quand la voix de Jaime rompit le silence.
- Nous ne pourrons pas continuer ainsi éternellement.
Elle rouvrit immédiatement les yeux, sans se souvenir de les avoir fermés, et adressa un regard perdu à Jaime. Du menton, il désigna silencieusement son ventre, et elle se raidit.
- Tu veux que j'arrête ?
- Pour un temps. Une fois que la situation sera assagie, tu pourras reprendre les combats et en triompher comme tu en as l'habitude. Mais Podrick a été chanceux. Imagine que tu aies été à sa place. Imagine que tu aies subi les lacérations dont a été victime Davos. Imagine ce que cela aurait impliqué.
- Ce n'est pas arrivé.
- Peut-être. Mais je n'arrête pas d'y penser.
Un instant, l'indicible flotta entre eux. Ils n'en avaient jamais parlé. Passée la révélation, passé le moment où ils avaient dû en avertir Gaelyn et Podrick, ils n'avaient plus jamais osé en faire mention. Comme si refuser de nommer la chose lui ôtait sa réalité. Comme s'il leur était encore possible de nier l'évidence qui enflait entre eux. Brienne se força à déglutir, mais sans repousser pour autant les fragments de cette unique conversation qui s'étaient accrochés à elle.
Je peux y mettre un terme. Il n'est pas trop tard.
Tu ferais ça ?
Elle avait hésité, un instant.
Oui, je le ferai.
Ils ne pouvaient se permettre un tel risque. Elle aurait même dû prendre la décision sans lui, faire en sorte de protéger sa famille. Et quoi qu'en disent les dieux et les lois, Jaime était sa famille, à présent. S'il venait à naître un bâtard...
Non. La voix de Jaime résonnait encore dans son esprit, sourde et choquée, mais emplie d'une détermination sans faille. Non, nous allons le garder. Je refuse que tu endures ça.
Nous ne pouvons pas prendre ce risque uniquement parce que tu crains pour ma santé. S'il le faut, j'y mettrai un terme et je m'en remettrai très bien.
Ce n'est pas ça. Son regard avait flambé, sa main l'avait accrochée et forcée à le regarder droit dans les yeux, à lire jusqu'au fond de lui à quel point il était sincère. Je refuse que tu endures ça parce que j'ai failli. J'avais juré que je trouverai un moyen, et je compte le faire. Et... Il avait hésité, un instant, un infime instant. Je n'ai compris que j'aurais pu aimer être père qu'au moment de perdre mes enfants. Je refuse que cela se reproduise.
Les doigts de Jaime interrompirent un instant leur ballet contre sa tempe, les doigts emmêlés aux mèches blondes, et Brienne revint au présent. A ce présent qu'envahissait toujours plus ce secret, cette petite vie encore cachée.
- Je ne te demanderai pas de devenir une Dame. Je sais qui tu es, je sais que tu veux et que tu peux défendre Sansa et honorer tes serments. Mais ton corps est en train de changer. Ton état empire de nuit en nuit, et les remèdes de Gaelyn sont de moins en moins efficaces. Dans quelques semaines, il ne sera plus possible de cacher la vérité. Tu es le meilleur chevalier que j'ai rencontré de toute ma vie et la femme la plus forte aussi. Mais même toi ne peux plier les lois de la nature. Tu ne pourras pas combattre indéfiniment en niant l'évidence.
Brienne prit le temps de réfléchir. Elle se détestait pour la faiblesse qui l'envahissait, mais elle ne pouvait nier sa réalité. Et voir Podrick lutter pour sa vie lui donnait une bonne idée de ce qui devait hanter les pensées de Jaime à son sujet.
Elle ne pouvait se permettre de lui faire endurer cela.
- J'accompagnerai Sansa à Dorne, dit-elle calmement. Mais après cela, ce sera terminé. Je ne retournerai plus au combat ni ne prendrai de risques inconsidérés tant que mon corps ne pourra le supporter. Je te le promets.
Elle sentit bien la stupeur de Jaime. Sans doute s'était-il attendu à devoir débattre avec elle pendant des heures, mais elle n'avait pas suffisamment de force et de stupidité pour cela. Elle le savait, même si elle détestait cela : il avait raison. Elle ne pouvait se permettre de prendre des risques inconsidérés. Abandonnant le livre qu'elle ne lisait plus, elle cala sa tête plus confortablement contre celle de Jaime, qui l'étreignit un peu plus fort. Il sembla sur le point de dire quelque chose, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Au lieu de quoi, il se dévissa le cou pour lui embrasser le front. Brienne ferma les yeux. En quelques minutes, elle se sentit dériver et s'endormit.
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Ouverture, Jacquou le Croquant (film)
Jerry
Chose rare ces derniers mois, il faisait beau temps et la Guilde baignait dans une douce lueur froide, éclairée par un soleil non moins froid qui perçait au milieu d'un ciel plus gris que bleu. Impossible, quand l'on voyait les sols herbeux recouverts d'une mince pellicule de givre, de ne pas voir l'Hiver qui avançait à grands pas, mais en pleine saison des Tempêtes, une accalmie de deux jours entiers était une chance inespérée de mettre le nez dehors sans risquer d'attraper le mal, et Jerry, douze ans et guildien depuis six mois, entendait bien en profiter. Du moins l'aurait-il fait si les aînés n'avaient pas jugé opportun de le mettre de surveillance du phare. Le garçon, dont le teint déjà buriné par le soleil et la carrure athlétique témoignaient de sa vie passée aux champs, puis sur les terrains d'entraînement, en grinçait depuis le matin. Il avait espéré échapper à la sempiternelle leçon de valyrien de Maître Emhard pour profiter un peu de l'éclaircie, mais aussitôt avait-il mis le nez hors de son lit ce matin qu'il avait été envoyé au phare pour y guetter l'approche des navires. Et pour couronner le tout, il y était coincé avec Feng, l'une des filles les plus insupportables de son dortoir.
- Je n'en reviens pas d'être encore coincée ici alors qu'Ahnne passe des semaines en mer à pourchasser les pirates ! Je me suis formée autant qu'elle !
- Tu as onze ans, dit Jerry en s'efforçant de garder patience. Ils n'acceptent pas les enfants de moins de quatorze ans à bord du Brise-Tempête, ils te l'ont dit des centaines de fois. Te plaindre ne te fera pas vieillir plus vite.
- Si seulement ! soupira la fillette.
Jerry se jucha un peu plus sur le rebord de la fenêtre, le regard perdu à l'horizon. Il avait un peu plus de peine que d'habitude à supporter Feng, en bonne partie parce qu'il devait la supporter seul. Elle ne savait rien de lui, et lui n'arrivait pas à s'entendre avec elle. Elle était trop légère, trop amie avec Laehn, la fille de Leth Aranoth, qui n'avait pas son pareil pour tirer profit de chaque situation et en produire une pitrerie. Elles aimaient le jeu, la compagnie des autres, leurs plaisanteries puériles. Lui n'aimait qu'Ahnne.
Peut-être parce qu'elle souriait toujours ou presque, qu'elle savait des centaines de choses et elle avait toujours été gentille avec lui. Peut-être parce, devait-il admettre du bout de l'esprit, sans parvenir à y penser autrement qu'en rougissant de honte, aimait-il davantage Ahnne car elle lui ressemblait. C'était une Andal, alors que Feng et Laehn affichaient les traits de deux peuples si éloignés du sien que rien n'aurait jamais dû permettre à Jerry de les rencontrer. Il le savait, depuis le temps : il ne devait exister aucune différence d'égalité, rien. Et il ne se sentait certainement pas supérieur à eux, ni même outré de les savoir à Tarth, en dépit de l'éducation qu'il avait reçu durant douze ans. Mais il ne parvenait toujours pas à se sentir à l'aise. Quand il voyait Ahnne, il lui semblait retrouver ses racines, son cocon. Quand il croisait le regard de Feng, il voyait une amie qu'il pouvait se faire, à force d'efforts. Et il ne savait pas faire d'efforts. Il n'avait jamais appris à fréquenter des groupes aussi diversifiés que ceux de la Guilde avant d'y être admis. Malgré les mois derniers, il ne parvenait pas à se sentir véritablement intégré à la Guilde. Il ne parlait que peu aux apprentis, et depuis que Leung et Leth avaient quitté la Guilde pour la mer, il n'y avait plus d'enseignant à la Guilde à qui il se sentait apte de parler librement. Les tantes O. et Lyn l'inquiétaient et l'impressionnaient.
- J'arrive pas à croire que je doive encore attendre trois ans, râlait Feng. C'est injuste !
- C'est la règle, répondit Jerry d'un ton philosophique.
- C'est facile pour toi de dire ça, t'as pas passé toute ta vie à attendre de pouvoir enfin te jeter sur un pirate pour le tailler en pièces !
Le garçon se garda bien de lui faire remarquer qu'elle n'avait certainement pas la taille de se jeter sur qui que ce soit. Il savait que la taille n'était rien devant une bonne maîtrise des arts guerriers, mais Feng restait une petite fille. Ahnne était une exception aux yeux de la flotte des guildiens, de même qu'Akharoh et Gydeon. Tous trois constituaient les plus jeunes membres de l'équipage, et Jerry doutait que quiconque accepte de mettre en danger la jeune soeur de Leung en lui permettant de prendre part aux expéditions. Si elle était d'une nature plus silencieuse que ser Brienne ou Leth Aranoth, Leung était aussi crainte que respectée.
Le garçon laissa là ses réflexions concernant la Yi Tienne, pour reporter son attention sur l'horizon. Que la mer était calme et le ciel bleu… Bon, gris, il fallait l'admettre. Mais d'un gris qui ne conférait pas à la crainte, et c'était déjà une chose réconfortante. Seul un point à demeurait visible, à la lisière entre ciel et mer.
Jerry se redressa, vacilla dangereusement au-dessus du vide et serait peut-être même tombé si Feng ne l'avait saisi par le bras pour le tirer à l'intérieur de la tour.
- Fais donc attention ! Tu veux descendre le phare à fond le train ou quoi ?
- Comment tu parles ! marmonna Jerry en se frottant le bras. Il y a quelque chose là-bas. Un navire, je crois.
Feng le lâcha immédiatement pour saisir la longue-vue et braqua son œil sur l'horizon. En un éclair, son visage se fendit d'un large sourire.
- Il y a deux navires, et un pavillon guildien. Ils sont rentrés !
Jerry fut à la trappe en un saut et se jeta sur l'échelle. Il n'entendit que le feulement plein de rage de Feng.
- Huí dào zhèlǐ, āng zāng de xiǎo āndá ! rugit-elle, mais il n'y avait pas de réel fiel dans ses mots. Reviens ici, sale petit Andal !
Pas d'insulte, juste la colère de se voir doubler. Ils n'avaient pas le droit de laisser le phare sans surveillance, et le premier à l'échelle était le seul à pouvoir fuir. Jerry ne le savait que trop. Il glissa le long de l'échelle jusqu'à l'étage inférieur et se précipita vers l'escalier. En deux bonds, il y était et en dévalait les marches quatre à quatre. Plusieurs mètres au-dessus de lui, Feng se pencha par la trappe pour crier :
- L'autre bateau brandit pavillon royal ! Et il a des voiles déchirées !
Le phare se dressait sur une corniche rocheuse à quelques dizaines de mètres des portes de la Guilde, et n'était relié au bâtiment que par un quai de pierres claires. Jerry le traversa en courant, en évitant également les pêcheurs qui défaisaient leurs filets, et poussa si violement la porte qu'il se frappa contre le battant de bois. Le temps de grimacer de douleur, et il traversa la salle de la carte jusqu'au réfectoire.
- Brise-Tempête en approche ! cria-t-il en titubant dans l'escalier qui y menait.
- Les ladies sont dehors ! lui cria un pensionnaire qui préparait la table. Lord Selwyn et sa suite viennent d'arriver !
Sans ralentir, Jerry se précipita au-dehors et déboula dans les jardins humides. Plusieurs serviteurs s'échinaient à maintenir l'ensemble floral et les haies dans un état parfait tous les jours de l'année, y compris en pleine saison des Tempêtes. Jerry n'avait jamais connu un tel sens du détail, ni cru que les guildiens se relaieraient en assistant les serviteurs. Ceux-ci se faisaient leurs instructeurs deux fois par semaine pour leur apprendre à tenir le domaine.
A bout de souffle, Jerry traversa la rivière et fut en vue de l'escorte en quelques instants. Lord Selwyn était venu en grande pompe, et le garçon n'avait jamais rien vu de tel de toute sa vie. Un instant, il se figea dans sa course, ahuri par la cavalerie qui lui faisait face. Des chevaliers, des seigneurs, des caravanes de chambrières et de servantes. Il y avait au moins une soixantaine de personnes, peut-être même plus, même si Jerry ne comptait pas encore très bien. Et surtout, ils étaient tous joliment vêtus, fiers, avec de beaux chevaux et des voitures aux tentures riches d'où sortaient des dames bien vêtues. Le garçon de ferme se sentit soudain très mal. Il ne s'était jamais trouvé en telle compagnie et eut un mouvement de recul quand l'un des animaux piaffa.
- Jerry ! tonna lady Gaelyn, et il l'aperçut enfin, légèrement en retrait.
Elle avait passé une tenue pratique à peine plus belle que celles qu'elle portait d'ordinaire, mais n'en dirigeait pas moins les serviteurs avec une poigne de fer. Derrière elle, aussi élégante qu'elle le paraissait chaque jour de l'année, lady Oldvalon présidait l'arrivée de son cousin. Juché sur un cheval, lord Selwyn était aisément reconnaissable à sa livrée. Jerry avait souvent travaillé sur les armoiries des principales Maisons de Westeros, bien trop pour ne pas reconnaitre à qui il avait affaire.
- Que fais-tu là ? Tu as du travail !
- Le… le Brise-Tempête est là, ma Dame, bredouilla-t-il. Il est en vue. Et il y a un autre navire avec lui.
Les deux ladies échangèrent un rapide regard, et Jerry aperçut le haussement de sourcil réprobateur de lord Selwyn, avant de se souvenir de baisser brutalement les yeux, en proie à la panique.
- Quel pavillon, Jerry ? demanda lady Oldvalon.
- Pavillon royal, ma Dame.
Il sembla à Jerry qu'il y avait un nouvel échange de regard entre les deux femmes, puis la voix douce mais ferme de lady Oldvalon s'éleva, de cette façon qu'elle avait de donner des instructions sans qu'elles soient des ordres, mais de façon à ce qu'on les comprenne comme tels.
- Je vais m'occuper de l'accueil des tarthiens. Lady Gaelyn, chargez-vous du reste, voulez-vous.
Un signe de tête, une petite révérence, et lady Gaelyn marcha à grands pas jusqu'au pont, entraînant Jerry dans son sillage. La vieille femme n'était pas tellement plus grande que lui et elle n'avait pas la même vivacité, mais il n'en dut pas moins courir pour ne pas se laisser distancer.
- Fais prévenir tous les serviteurs, et passe dans les dortoirs. Je veux que les guildiens se rassemblent dans le dortoir Nord pour libérer les chambres individuelles des pensionnaires de plus de seize ans, et s'il le faut, il faudra également faire de la place dans le dortoir Est. Je vais prévenir les cuisines pour des repas supplémentaires et avertir l'infirmerie qu'elle doit se tenir prête. Va trouver Iruth dans sa salle de cours et assure-toi qu'il dise à tous que les cours sont suspendus pour la journée. Je veux tout le monde sur le pied de guerre. Si tu mets la main sur Laehn, dis-lui de t'aider à faire le tour de la Guilde. Cette enfant court à une vitesse alarmante.
- Bien ma Dame !
Avec une courte inspiration, Jerry repartit de plus belle. Il devait à tout prix faire le tour de toute la Guilde avant l'arrivée des navires. Ce qui ne lui laissait qu'une heure, deux, tout au plus. Et pour faire préparer les chambres et la nourriture adéquate, cela faisait bien peu.
Mais ils étaient de retour, et lui était un guildien. Or, les guildiens étaient efficaces. Sans plus hésiter, il s'engagea dans les couloirs en courant.
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Selwyn
- Ai-je bien entendu, ma cousine ? demanda Selwyn en observant le petit apprenti filer au pas de course avec lady Gaelyn. Pavillon royal ?
- Je n'en sais pas plus que vous, mon ami, assura lady Oldvalon. Mais mieux vaut se tenir prêt à tout. Descendez donc de cheval et laissez aux palefreniers le soin de s'occuper de vos montures. Nous allons vous faire installer. Où donc est votre épouse ?
Tout cela était inconvenant, et parfaitement irrégulier, mais Selwyn ne pouvait guère dire grand-chose. Il n'était pas encore temps de faire montre d'autorité, d'autant plus qu'il était assez habitué au caractère de sa cousine pour savoir qu'elle ne se laisserait pas faire ici sur ses terres. Résolu à faire contre mauvaise fortune bon cœur, bien qu'il détestât s'appliquer à lui-même cette maxime d'enfance, il descendit de cheval et fit signe à un serviteur d'ouvrir la porte de la voiture seigneuriale. Il vit lady Jaelly la quitter avec son port de Dame de Tarth, et se sentit fier de son épouse. Elle avait une tenue de voyage plus pratique qu'élégante, mais rien qui ne fut pas autrement plus riche que la tenue presque grossière qu'arborait cette damnée lady Gaelyn. Jamais Selwyn n'avait pu la souffrir.
Il n'aimait ni son allure, ni son caractère, ni ses manières. Il y avait chez cette femme, qui avait pourtant autrefois été élevée au Bief parmi les gens de bonne fortune, quelque chose de fondamentalement déplaisant. Jamais Selwyn n'avait compris l'attachement de sa cousine pour cette vieille fille aigrie et sans saveur. Autrefois, elle avait eu le visage franc et sévère, mais il ne restait d'elle qu'une carcasse grisâtre d'où s'échappaient des paroles impies.
Lady Jaelly fut la première à descendre du carrosse, suivie des jumeaux, puis vint la septa qui portait le petit Galladon. La poitrine gonflée de fierté, Selwyn se tourna à nouveau vers sa cousine.
- Lady Oldvalon, permettez-moi de vous présenter mon fils, Galladon deuxième du nom.
- Oh, s'extasia la vieille femme. Je suis enchantée. Avez-vous fait bon voyage ma Dame, les enfants ?
- Très bon, merci.
- Ravis de vous revoir, lady Oldvalon, dirent les jumeaux d'une même voix flûtée.
Prenant appui sur sa canne, lady Oldvalon se pencha pour les saluer plus directement, et Selwyn ne put s'empêcher d'esquisser un sourire. Nul ne résistait au charme de ses enfants, et même s'il entendait bien les préserver au mieux des bouleversements qu'induisait un séjour ici, aussi bref fut-il, il était heureux de voir que les jumeaux raflaient les attentions et les sourires.
- Je vais vous faire conduire à vos chambres, reprit lady Oldvalon en adressant un nouveau regard aux enfants, un regard de grand-mère.
Selwyn n'appréciait peut-être pas les manies de sa cousine, mais il ne pouvait lui nier un très fort instinct maternel qui exsudait de tous ses pores. Les Sept n'avaient pas été cléments en la privant des joies de l'enfantement, mais toute la pitié du seigneur ne pouvait lui faire oublier qu'il éprouvait néanmoins une certaine forme de soulagement à l'idée qu'elle n'ait pas engendré d'enfants. Aucun homme n'aurait accepté qu'elle se montre aussi libertaire, et un enfant en aurait nécessaire souffert.
C'est pourquoi il lui avait trouvé une place en tant que tante de Brienne. Il avait certes été en désaccord avec lady Oldvalon pendant une écrasante partie de sa vie, et quand il voyait ce qu'était devenue sa fille après l'avoir trop fréquentée, il ne pouvait s'empêcher de se demander s'il n'avait pas commis une grave erreur en acceptant qu'elle empiète sur son propre rôle. Au moins était-il certain que Brienne n'avait pas manqué d'affection du temps où elle grandissait à la Guilde au milieu de tous ces gens étranges. Et peut-être était-ce finalement le plus important.
Même s'il se refusait d'en parler, et même s'il ne pouvait nier craindre gravement que sa fille aînée ne veuille tôt ou tard prendre sa succession, même s'il était obsédé par l'idée de devoir concevoir le plus rapidement possible d'autres héritiers, il se sentait soulagé d'apprendre que Brienne était de retour ici. Elle y serait forcément en sécurité, forcément choyée et à sa place. Et depuis qu'il avait vu ser Valcor lui transpercer l'armure avec un pieu, il ne pouvait passer une seule journée sans revoir le sang dans le sable, sans entendre à nouveau le hurlement de douleur qu'avait poussé Brienne, ni le bruit terrible de son armure alors qu'elle s'enfonçait sur elle-même. Il lui arrivait encore de se réveiller certaines nuits, les oreilles emplies de ces bruits.
- Nous vous avons préparé les chambres que vous souhaitiez, reprit lady Oldvalon. Vous serez logés dans l'aile Est, à un couloir des dortoirs.
Elle les précéda en s'engageant sur le pont. Selwyn proposa son bras à lady Jaelly, qui le prit avec un léger sourire inquiet, et tous deux s'engagèrent pour de bon dans la Guilde. Le vieux seigneur n'était pas totalement étranger aux coutumes de la Guilde, il y avait autrefois séjourné à quelques reprises, mais il comprenait à quel point cela pouvait être inquiétant pour sa femme qui n'avait jamais rien connu de semblable. Des gens de couleurs et d'aspects très différents se tenaient çà et là, travaillant sans leur adresser plus qu'un salut bref et une courte révérence. Des ressortissants Yi Tiens, des gens à la peau sombre qui venaient des lointaines terres d'Essos, des apprentis bigarrés qui discutaient dans des langues variables, en changeant parfois au cours d'une même phrase. Sans rien en comprendre, Selwyn reconnaissait quand un apprenti basculait du dothraki au valyrien ou au yi tien, et il ne pouvait s'empêcher d'en éprouver un fort sentiment de vertige. Contre lui, il sentit lady Jaelly se cramponner à son bras, et il pressa sa main. Des yeux, il retrouva les jumeaux qui les suivaient sagement en ouvrant les yeux si grands qu'ils devaient s'en faire mal, de même qu'ils progressaient en se dévissant le cou pour essayer de tout voir de la Guilde. Pour eux, cet endroit devait revêtir un aspect très aventureux, mais Selwyn comprenait aisément les tourments de leur mère.
Ils ne resteraient pas ici très longtemps, c'était certain. Il ne voulait pas prendre le risque de perdre d'autres de ses enfants au profit de la Guilde et de ses mystères effrayants, mais pour l'heure, il ne pouvait rien faire d'autre sinon que prier pour qu'ils puissent repartir dans les dix prochains jours. D'ici là, s'ils surveillaient convenablement les enfants, il avait bon espoir de pouvoir les protéger de toute l'influence néfaste des guildiens.
Les quartiers que lady Oldvalon leur avait préparés étaient corrects, il fallait l'admettre. La chambre de sa femme était chaude, celle de Galladon et de sa nourrice petite mais pleine de tentures colorées et d'une grande cheminée, et même la sienne était convenable. Seule la chambre des jumeaux lui parut incorrecte : ils n'en avaient pas une chacune, mais en avait une seule pour deux, séparée par un paravent. Mais Selwyn eut beau en faire la remarque à sa cousine, et Jaelly elle-même eu beau tempêter qu'il était incorrect pour deux enfants de cinq ans de partager la même chambre, maintenant qu'ils faisaient enfin chambre séparée dans leur propre maison, lady Oldvalon fut intraitable : il n'y avait plus d'autre disponibilité, encore moins maintenant qu'elle devait trouver de quoi loger la reine et ses gens.
- Ce n'est pas si catastrophique que cela, minimisa Selwyn en tâchant de contenir sa propre colère. Ils sauront le supporter.
- C'est inadmissible, dit Jaelly, outrée.
Les serviteurs et lady Oldvalon s'étaient évaporés, les laissant seuls devant la chambre de leurs enfants. Seuls demeuraient leurs propres gens.
- Nous ne sommes pas là pour nous opposer sur de vaines querelles familiales et stériles, ma Dame. Nous sommes là pour des affaires politiques, des affaires importantes. Alors cela ira.
Les lèvres pincées, elle acquiesça. Et Selwyn la laissa avec les enfants pour regagner sa propre chambre. Il devait retrouver toute sa petite famille au dîner du soir, et il serait temps de rendre visite à son épouse dans la chambre qui lui avait été attribuée plus tard dans la nuit. Même s'il était déterminé à ne pas s'enliser dans des conflits stériles, la venue d'un nouvel héritier n'était pas une anecdote sans intérêt. Il tenait à ses devoirs conjugaux pour ça, même s'il ne pouvait nier apprécier l'acte en lui-même.
Il devait continuer à engendrer des fils. Jaelly était fertile, elle venait d'une famille connue pour cela : sa mère avait eu huit fils et deux filles, sa soeur cadette, mariée à dix-neuf ans, avait eu six enfants en cinq ans. Même si Jaelly n'avait pas eu d'enfants en quatre ans après les jumeaux, elle se rattrapait à présent, et demeurait encore suffisamment jeune pour lui donner beaucoup d'autres héritiers. Galladon était un don des dieux. Bientôt, il aurait d'autres fils.
En attendant, il lui fallait se préparer à ce dîner avec la reine des Six Couronnes et sa fille aînée.
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- 2 -
Sansa
Sansa ignorait précisément à quoi elle s'était attendue au moment de toucher terre, mais certainement pas à ça. Une troupe d'une vingtaine de jeunes gens vêtus de tunique beige se pressait sur les quais, aidaient à l'arrimage des navires, et travaillaient dans une parfaite coordination en se criant des instructions dans un imbroglio de langues aux sonorités étranges. Depuis le Brise-Tempête, Leth Aranoth leur répondait dans ce que la jeune reine identifia comme du dothraki.
Même si elle s'était efforcée de parfaire sa formation en se jetant sur les tous les livres qu'il restait à la bibliothèque de Port-Réal, jamais Sansa n'avait soupçonné qu'un vivier d'une telle richesse culturelle pouvait pousser aussi près de la capitale. Une vieille femme au visage dur, vêtue modestement, s'agitait au milieu des guildiens, les invectivant dans le même mélange d'idiomes qu'ils parlaient tous avec une aisance désarmante. Il y avait là des visages Andals, mais aussi des peaux sombres venues d'Essos, et d'autres encore, qui avaient les traits effilés et les cheveux sombres, pareils à la jeune Leung. Des Yi Tiens.
- C'est impressionnant, murmura-t-elle. Saviez-vous... ?
- Non, répondit lord Varys, debout à ses côtés. Je me targue de savoir beaucoup de choses, majesté, mais j'ignorais qu'une telle profusion d'étrangers peuplait ce recoin de Tarth.
- Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils sont organisés, commenta ser Davos. Je regrette un peu de ne pas avoir pu rester davantage la dernière fois.
Il fut bientôt temps de mettre pied à terre, et Sansa s'avança sur le quai en s'efforçant de ne pas paraître trop émotive devant le spectacle qui s'offrait à elle. Tout comme la population qui s'échinait à faciliter le débarquement, l'architecture du phare et de la Guilde avait quelque chose d'inhabituel, trop arrondi, trop coloré aussi, comme échappé d'un croisement entre les bâtiments dorniens et les septuaires les plus majestueux.
- Votre altesse, l'apostropha la vieille femme Andal en s'inclinant. Lord Varys et ser Davos, je présume ?
- Exact, répondit l'eunuque en lui rendant son salut. C'est un soulagement et un plaisir de vous être enfin présenter, même si je ne peux cacher que les circonstances auraient pu être meilleures.
- A qui avons-nous l'honneur ? s'enquit Sansa.
- Lady Gaelyn Tyrrell, majesté. Je dirige la Guilde conjointement avec lady Oldvalon de Tarth et Leth Aranoth.
- Nous ne saurons vous exprimer assez de gratitude. Sans vous et votre navire, nous aurions été perdus.
La vieille femme balaya le remerciement d'un signe de tête, le regard déjà ancré au Brise-Tempête dont les premiers guildiens descendaient déjà. Sansa aperçut de jeunes enfants sur les quais, qui n'attendirent qu'un signe d'approbation pour se jeter au cou de ceux qui leur revenaient. Leung, la guerrière yi tienne, fut notamment submergée par l'étreinte débordante d'une fillette de même teint qui n'avait probablement pas plus d'une dizaine d'années. La jeune Ahnne fut presque engloutie dans les bras d'un garçon un peu plus grand, qu'elle serra en retour avec force.
- Il n'y a aucune perte parmi les guildiens, dit Varys. Ils se sont comptés à l'issu de l'assaut. Ils n'ont que des blessés.
Le soulagement imprégna brièvement les traits de lady Gaelyn, puis elle fronça les sourcils en voyant Brienne et Akharoh descendre de la passerelle du Brise-Tempête en portant, inerte sur une civière, Podrick Payne. Jaime venait derrière eux, leurs affaires plein les mains. Ou les bras, plus exactement. Leth Aranoth et Leung avaient pris en charge le débarquement, leur laissant la possibilité de ne se préoccuper que de l'écuyer.
- Il a été assommé par la chute d'un mat et présente plusieurs côtes cassées, expliqua Ahnne en surgissant à leur côté. J'ai soigné la plaie à son front, mais sa vue est préoccupante. Il n'a repris conscience que ce matin.
- Je vais l'examiner, assura lady Gaelyn. Guildiens ! clama-t-elle d'une voix plus forte et les têtes se tournèrent vers elle. Rassemblez tous les blessés à l'infirmerie, qu'ils soient de Port-Réal ou de la Guilde ! Foulard jaune pour les blessés légers, foulard rouge pour les cas critiques. Les soigneurs se tiennent déjà prêts.
- Oui, lady Lyn ! clama la foule, avant de se disperser.
Sansa remarqua que le regard de Brienne s'était rivé à elle, et elle lui adressa un signe de tête.
- Occupe-toi de ton écuyer, Brienne. Nous nous verrons certainement plus tard.
- J'en suis certaine, commenta lady Gaelyn. Nous avions prévu un dîner tendu entre Selwyn et sa fille ce soir, mais avec une invitée telle que vous entre nos murs, nous ne pouvons que changer nos plans. Joignez-vous à nous. Nous saurons vous recevoir avec le respect que nous vous devons, et peut-être ainsi lord Selwyn se tiendra-t-il plus sage. Je regrette, ajouta-t-elle avec un sourire crispé. Je doute que cela vous donne grande envie.
- Vous nous accueillez de manière impromptue, après nous avoir sauvé la vie, dit Sansa. Ce serait parfaitement incorrect de ma part de vous reprocher votre programme initial. Nous nous joindrons à vous avec plaisir, mais si cela ne vous fait rien, j'entends pas "nous", ser Davos et lord Varys. Ce sont mes conseillers et je ne saurais manger avec vous sans eux.
- Bien entendu.
Ainsi aurais-je l'occasion de rencontrer enfin lord Selwyn. La venue à la Guilde constituait un détour et Sansa ne pouvait empêcher à son esprit d'égrener le temps qui lui était imparti, mais puisqu'elle ne pourrait pas quitter l'île immédiatement, il lui semblait encore préférable d'optimiser son court séjour. En inculquant à lord Selwyn quelques élémentaires notions quant à la royauté et la gouvernance des Six Couronnes, notamment.
- Je ne vais malheureusement pas avoir le temps de vous accueillir correctement, reprit lady Gaelyn en faisant des signes frénétiques à l'intention des guildiens à la traîne pour qu'ils se chargent de conduire les blessés à l'infirmerie au plus vite. Je vais trouver quelqu'un pour vous installer. Leth !
L'homme, debout sur une bite d'amarrage, était occupé à diriger quelques guildiens plus jeunes afin qu'ils prennent soin des navires. Il se tourna vers la vieille femme et comprit le sens de son geste.
- Si nous nous y mettons dès cette nuit et que les équipes se relayent pour travailler sans discontinuer, nous pouvons espérer réparer leur bateau pour la semaine prochaine.
- Fais en sorte que cela soit fait.
Un signe de tête, et il retourna à ses commandements. Sansa ordonna au capitaine Martyn Qu'un Œil de superviser les travaux avec Leth Aranoth, puis accepta de se faire guider par une jeune fille à la peau noire et deux autres guildiens chargés de leurs bagages à travers les jardins de la Guilde. Lord Varys et ser Davos sur les talons, elle ne tarda pas à pénétrer dans l'ensemble de bâtiments le plus étrange qu'elle ait vu de sa vie.
- Comment une telle communauté a-t-elle pu passer inaperçue si longtemps ? demanda ser Davos alors que l'enfant les entraînait dans un dédale de couloirs et de passerelles ouvertes qui surplombaient les jardins.
- Nous aimons la tranquillité, dit la fillette. Nous sommes tous entraînés au combat, mais la plupart des familles aiment simplement vivre en paix, ici ou ailleurs. Et les Andals n'aiment pas ce qui est différent d'eux. Mon père a déjà essayé de prêter main-forte à la Maison des Baratheon, et personne ne lui faisait confiance.
- Qui est ton père ? s'enquit doucement Varys.
- Leth Aranoth. Il est arrivé à la Guilde quand il avait trois ans, il sait se battre mieux que la plupart des chevaliers, connait quatre langues, navigue comme personne, mais les seuls qui aient jamais voulu le laisser se joindre à leur armée, ce sont les dorniens.
Sansa ne put s'empêcher d'hausser un sourcil, mais elle se garda bien de commenter. Elle se souvenait de l'accueil que les Nordiens avaient fait à l'armée de Daenerys Targaryen, et même si elle aurait souhaité mettre leur peur et leur hostilité sur le simple compte de leur reine, le fait est que leur couleur de peau y avait été pour beaucoup. Westeros n'était pas habituée à ce genre d'individus. Et pour tous les reproches qu'elle avait à faire à la politique de Dorne, elle ne pouvait nier que le pays y était plus tolérant, tant envers les bâtards qu'envers les étrangers.
- C'est une injustice envers les guildiens, dit-elle finalement alors qu'ils longeait un dortoir que la fillette leur avait désigné comme celui des cadets. Un homme doit être jugé selon son comportements et ses qualités, non sur sa naissance ou sa couleur.
La fillette lui jeta un long regard silencieux, puis reporta son attention sur sa route.
La Guilde fourmillait de guerriers, vétérans ou encore jeunes. D'hommes et de femmes qui avaient été élevés dans l'honneur, qui savaient manier les langues et les armes, et dont le tort était de ne pas être semblables à ceux qui peuplaient majoritairement Westeros.
Nous pourrions reconstituer les gardes privées, leur donner des armées ou des missions pour le compte de la Couronne. Nous pourrions compter sur certains des meilleurs guerriers de tout Westeros, en leur donnant une cause plus grande que le simple maintien de la paix sur leur île.
Bien sûr, cela restait une potentialité, rien de plus. Mais au regard qu'elle échangea avec lord Varys, Sansa sut qu'elle n'était pas la seule à l'envisager. Elle qui peinait à trouver des hommes et des femmes de confiance à qui s'en remettre, elle venait d'en pénétrer un vivier.
Peut-être cette attaque et ce détour auraient-ils finalement de meilleures conséquences qu'elle ne l'avait pensé.
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Bronn
Bronn n'avait pas prévu grand-chose de sa journée, il devait le reconnaître, mais il aurait tout de même préféré l'occuper autrement qu'en allant inspecter l'hôpital de fortune où se pressaient les miséreux. Avec la pauvre escorte de dix hommes que Tyrion lui avait donnée, il ne serait pas d'une grande utilité. Il fallait encore réussir à trouver quelques « volontaires » au palais pour endosser le rôle de garde et aller donner un coup de main aux pauvres bougres qui tenaient vaille que vaille la baraque sur pieds.
Mais, comme le comprit immédiatement l'ancien mercenaire en arrivant devant le bâtiment, il faudrait plus que quelques gars motivés dans des uniformes dépoussiérés. L'hôpital avait le toit crevé et une façade lézardée sur toute la hauteur. Les murs étaient faits de pierres et de bois entassés les uns sur les autres avec juste assez de mortier pour ne pas s'effondrer au moindre coup de vent. Impossible d'oublier en le regardant qu'une guerre était passée par là.
Bronn avait pris garde à ne pas se vêtir de vêtements trop coûteux, et les hommes qui le suivaient portaient des paniers et une charrette remplis de denrées de première nécessité extraites tant bien que mal des réserves du palais, pour autant il savait que la situation pouvait dégénérer en un instant. Il y avait ici des centaines de personnes affamées et effrayées, qui n'avaient souvent que la force de se traîner d'un point à un autre du bâtiment en ruines.
- Restez sur vos gardes, ordonna-t-il à ses hommes. Mais pas de gestes brusques, et pas de paroles malheureuses. On sera dans de beaux draps si ces types se jettent sur nous.
Aucun des hommes ne moufta, et ils pénétrèrent dans la foule puante et frigorifiée qui se massait jusque sur le perron éventré. On avait installé un brasero au centre de ce qui avait été un hall autrefois, mais les flammes ne parvenaient pas à réchauffer jusqu'aux murs. Tout autour d'elles, il n'y avait que des visages émaciés, des regards hagards, une puanteur infernale. Bronn soupçonna certains corps trop rigides de ne pas avoir respirer depuis un certain temps. Et au frisson qu'il capta chez l'un des soldats, il sut que lui aussi s'en était aperçu. D'un regard, il lui intima le silence.
- Mestre Auran ? appela-t-il d'une voix forte. Vous êtes là ?
Un bruissement de murmures se répandit dans la pièce. Bronn la jaugea en plissant les yeux. Les trouées béantes dans la toiture laissaient entrer de la lumière, mais les ruines étaient assez tortueuses par endroits, laissant émerger çà et là des fantômes d'escaliers qui ne menaient plus nulle part, mais que personne n'avait eu la force de raser. Les ombres s'y glissaient, et il était facile de perdre un visage dans la marée humaine.
- Ici ! répondit une voix forte au milieu des ombres. Vous êtes ?
- Lord Bronn de Hautjardin. Venez.
Un vieillard s'avança vers lui, noyé dans sa robe de mestre. Il paraissait aussi frêle que ses ouailles, et ses cheveux avaient dû être encore colorés jusqu'à récemment, mais le roux avait presque disparu au profit d'un gris de suie. Il avisa Bronn, et l'ancien mercenaire lui trouva un air de fantôme.
- Vous amenez des gardes supplémentaires ?
- Et d'autres choses, éluda Bronn en lui faisant signe de le suivre à l'extérieur. Tous vos protégés sont là ?
- Les plus vaillants aident un peu au-dehors, ils seront certainement là avant la nuit.
Ils regagnèrent la charrette laissée dehors, en faisant mine d'ignorer les visages qui les suivaient, les regards affamés. Bronn sentait l'atmosphère se charger d'électricité, pareille à une nuit de tempête avant que l'orage n'éclate.
- Du pain, de l'eau, de la viande séchée et des couvertures, débita-t-il en découvrant les caisses et les tonneaux qu'il avait recouvert d'une toile. Il n'y en aura certainement pas assez à votre goût, mais nous avons pillé les réserves du château.
- Il n'y a plus rien, alors ?
La voix du mestre s'était réduite à un souffle. Il n'avait plus aucune volonté, aucune énergie, comme s'il s'attendait déjà à ce que tout soit fini, joué. Il n'avait certainement pas mis les pieds hors de la misère depuis des mois, il voyait la mort tous les jours, les réserves de nourriture qui s'amenuisaient, l'hiver qui arrivait peu à peu à leurs portes. Il n'avait plus aucun espoir.
Et si lui n'en avait plus, Bronn ne donnait pas longtemps aux pauvres hères tassés dans l'hôpital pour se jeter sur tout et n'importe quoi.
- On attend encore les convois de ravitaillement, s'entendit-il mentir. Ils ne devraient plus tarder. Les conditions de voyage ne sont pas optimales, vous savez ce que c'est.
Le mestre le dévisagea sans animosité. Sans émotion autre qu'un profond désespoir.
- Un homme du palais a déjà dit ça le mois dernier. Aucun convoi n'est arrivé.
- Faux, je suis arrivé avec un convoi il y a quelques jours.
- Peut-être. Mais il n'y avait pas de nourriture dedans. Ou alors vous avez décidé de tout garder au palais. Mais nous n'en avons pas vu un morceau de pain.
- Crois-moi, vieillard, nous avons mieux à faire que de nous engraisser. Ne va pas te mettre en tête que la reine et sa Main veulent affamer la ville, parce que c'est faux. Ils font ce qu'ils peuvent pour vous sauver.
Mais aurait-il parlé en haut valyrien que cela n'aurait certainement rien changé. Les yeux du mestre s'étaient faits lointains, comme si plus rien ne pouvait l'atteindre. Sans doute ne voyait-il plus Bronn ni le chargement.
- Je me souviens de cette ville au temps de Robert Baratheon, dit-il avec lenteur. Au temps d'Aerys le Fou. Au temps de la dernière reine. J'ai connu Port-Réal avec milles visages, mais pas une fois je ne l'ai connu saignée à blanc comme elle l'est. Pas une fois je ne l'ai crue aussi entièrement perdue.
- Parce qu'elle ne l'est pas, répliqua Bronn en lui fourrant dans les mains un panier plein de pains. Bouge-toi, vieillard. Tu la verras se relever.
Il s'était toujours convaincu d'être un bon menteur. Il savait faire ça avec autant de facilité que respirer ou tuer. Ou baiser. Mais lorsque les yeux du mestre se posèrent à nouveau sur lui, il lui sembla que cet homme ne s'en laisserait pas conter aussi facilement. Que, peut-être, il ne vivrait pas jusqu'au retour de la reine. Qu'en tout cas, il en était convaincu.
Bronn avait devant lui le visage d'un homme mort, qui le savait et n'attendait plus que tombe le couperet.
- Non. Je ne la verrai pas.
Il ébaucha un sourire mince, sans joie, et tourna les talons avec son panier. Bronn attendit de le voir s'avancer au milieu de la pièce pour faire signe à ses hommes de le suivre avec le reste de la cargaison. Alors qu'il passait devant lui, il attrapa le bras de l'un des soldats.
- Monseigneur ?
- Au premier geste suspect, ramenez-vous au chariot. Faites passer le message. Ils sont bien trop nombreux pour qu'on prenne des risques insensés.
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Brienne
Brienne n'avait jamais été d'un naturel patient lorsqu'il était question de soins. Quand elle était concernée, elle peinait à suivre les ordres de repos mais pouvait se contraindre à l'attente avant de connaître l'exactitude de ses blessures. Pour Podrick, elle se sentait fébrile, et en dépit de toute la confiance qu'elle avait en lady Gaelyn, elle n'avait pu se résoudre à laisser son écuyer seul un instant, et s'était bornée à se tenir debout à la distance nécessaire pour ne pas déranger les examens de la vieille femme. Jaime était resté près d'elle, bien entendu. Il ne se permettait aucun geste d'affection, car l'infirmerie grouillait de monde, d'hommes de Sansa comme de guildiens, et en dépit de l'ouverture d'esprit de la Guilde, un certain décorum était à respecter. Mais il était là, à moins d'une longueur de bras.
- Ahnne a fait du bon travail, conclut finalement lady Gaelyn en s'écartant de Podrick qui la suivait des yeux malgré sa fatigue. Elle et toi lu avez sauvé la vie, sois-en sûre. Mais je ne suis pas très optimiste concernant son œil. Il arrive que le choc puisse avoir des effets qui se dissipent avec le temps, mais je ne préfère pas vous donner de faux espoirs.
Elle se tourna vers Podrick et lui adressa un sourire navré.
- Il y a de très fortes chances que tu sois désormais aveugle de l'œil gauche.
Brienne s'y était préparée. Elle connaissait suffisamment les risques d'une blessure à la tête et les compétences d'Ahnne pour savoir que c'était une possibilité réelle. Pour autant, elle sentit sa gorge se serrer. Jusqu'à présent, Podrick avait été miraculeusement épargné par les blessures importantes, et en dépit des risques qu'il prenait, elle n'avait pas réellement envisagé qu'il puisse perdre un peu de lui au combat.
L'écuyer ferma les yeux un instant, le temps de ravaler les larmes qui le menaçaient, et Jaime marcha jusqu'à son lit pour poser une main réconfortante sur son épaule.
- Je me bats avec une main, tu te battras avec un œil.
Brienne hocha la tête. Même si elle se sentait abattue, elle ne pouvait pas se permettre de se laisser aller. Elle adressa un remerciement muet à sa tante tandis que celle-ci préparait un petit sac de toile garni d'onguents et de fioles. Ils n'avaient eu besoin d'aucune parole pour établir que Podrick ne dormirait pas à l'infirmerie. Son torse était douloureusement enserré dans un corset de cuir pourvu de branches en métal, une confection de lady Oldvalon, et il ne risquait rien à regagner son lit. Le temps critique était passé en ce qui concernait sa blessure à la tête.
- Cinq gouttes dans l'eau avant de dormir, cela aidera son sang à s'assainir. Du lait de pavot pour la douleur s'il le faut. Il faudra aussi changer son bandage une fois par jour. Et il faudrait qu'il recommence à manger avec précaution.
Brienne hocha à nouveau la tête. Elle n'avait que des connaissances limitées en matière de soins, mais suffisamment pour savoir quoi faire avec des instructions simples et une ligne directrice.
- Je vais rester ici un moment, reprit lady Gaelyn. Mais malheureusement, les évènements du jour n'annulent en rien le dîner qui était prévu avec ton père ce soir. Je crains même qu'il ne soit plus complexe encore à mettre en place. Ta reine ne paraît pas être l'une de ses plus ferventes amies.
- Il n'y aura malheureusement pas beaucoup d'amis de mon père lors de ce dîner, répondit la chevaleresse. Vers quelle heure pensez-vous que nous devions nous y présenter ?
- Certainement pas avant huit heures, dans les appartements de lady Oldvalon.
La formulation était aussi faussée que ridicule, mais en présence d'autant de ressortissants étrangers, la vieille femme ne pouvait se permettre aucune familiarité excessive ni faux pas.
- Un banquet a déjà été commandé à la va-vite pour contenter tout le monde, reprit Gaelyn en fourrant le sac dans les mains de Brienne. Les hommes de ton père et ceux de ta reine y auront leur place, même si je doute que les premiers mangent beaucoup.
Sur ces mots, elle tourna les talons, fondant déjà sur un autre blessé. Brienne échangea un regard avec Jaime et ensemble, avec quelques mots d'encouragements, ils parvinrent à relever Podrick, dont le torse immobile le faisait grimacer de douleur, et à lui faire faire quelques pas hésitants. En temps normal, Brienne n'aurait pas hésiter à supporter une partie du poids du garçon, mais elle devait admettre qu'elle ne pouvait se permettre une telle folie sous peine de les faire tomber tous les deux avant d'avoir atteint la chambre de l'écuyer.
Grimper jusqu'à la chambre de Podrick fut particulièrement pénible. Le jeune homme faillit s'effondrer à deux reprises et Jaime le rattrapa chaque fois de justesse. Il fallut ensuite l'extraire de ses vêtements et de ses bottes, ainsi que le corset qui paraissait douloureux et dont Brienne était bien placée pour imaginer la gêne qu'il devait générer, puis l'aider à aller se soulager dans le bassin placé au pied du lit. La chevaleresse profita de ce moment pour se changer et disposer ses affaires et celles de Jaime dans leur chambre, et permettre à l'écuyer de préserver un peu de son intimité. Quand enfin Pod fut installé dans son lit, le teint livide, il était essoufflé et tremblant.
- Maintenant, tu vas avoir une tâche capitale à accomplir, dit Jaime, te reposer. Et profiter du fait que tu n'auras pas à supporter le repas de ce soir.
- Il va devoir manger un peu, dit Brienne. Il nous faudrait du bouillon pour commencer. Je lui ferai monter des cuisines quelque chose de plus consistant après le dîner.
- Je m'en charge. Toi, ajouta-t-il en braquant un doigt sur Podrick, tu dors.
Le chevalier s'esquiva tandis que Brienne achevait de disposer le nécessaire de soin. Il n'y aurait rien de plus à faire avant un moment, elle le savait. Elle savait aussi qu'elle éprouvait de grandes difficultés à s'écarter de son écuyer. Même après les examens conjoints de Gaelyn et Ahnne, elle se sentait mal à l'idée de s'éloigner. Ce fut tout juste si elle marcha jusqu'à sa propre bibliothèque pour y récupérer le récit de la conquête d'Aegon. Podrick avait laissé entendre à plusieurs reprises qu'il souhaitait le lire, même sans en avoir jamais eu le temps.
- Quand tu seras convenablement reposé, tu pourras le commencer, dit-elle en le posant sur la table de chevet. Je suis sûr qu'il te plaira.
- Ma Dame.
Brienne déglutit et jeta à l'écuyer un regard prudent. Il ne l'appelait plus ainsi que quand il la sentait vulnérable, ou qu'il souhaitait lui dire quelque chose que même lui ne pouvait exprimer autrement. Le reste du temps, il lui donnait du ser. Mais sur son visage livide, dans son regard partiellement vide mais empli de larmes, la chevaleresse pouvait voir l'émotion le submerger.
- Si je perds la vue définitivement...
- Tu seras comme borgne, le coupa-t-elle. Tu combattras à un oeil, comme Jaime combat à une main. Tu seras chevalier, Pod.
C'était son rêve, elle le savait. Et même si à présent elle pouvait l'exaucer, il avait toujours refusé, arguant qu'elle ne l'adouberait qu'une fois qu'ils auraient retrouvé Port-Réal et qu'elle occuperait la place qu'elle méritait. Brienne n'avait jamais réussi à le convaincre de modifier ce plan auquel il s'accrochait depuis l'annonce de leur exil. Elle savait qu'il ne pensait ainsi que parce qu'il ne pouvait envisager les choses différemment.
Podrick ravala la boule d'émotions qui lui obstruait la gorge et, au prix d'un effort qui le rendit instantanément plus livide encore qu'il ne l'était, il se redressa en position assise. Jaime avait disposé les oreillers derrière lui de sorte à ménager son dos, mais Brienne ne put que le tenir par les épaules alors qu'il se redressait tout à fait. De la sueur apparut sur son front.
- Pod, il faut que tu te reposes...
Elle s'était assise sur le bord du lit : elle était à portée de mains. Cherchant son souffle, Pod lui attrapa la tunique.
- Je suis désolé de vous avoir inquiétée.
- Tu l'as déjà dit, mais c'est terminé, oublie ça...
Il arrima son regard au sien, et Brienne lutta à nouveau contre l'émotion. Elle se sentait plus à fleur de peau qu'elle ne l'avait été depuis longtemps. Elle sentit sa main trembler, hésiter. Il n'aurait suffi d'un rien... Mais elle n'était pas Jaime. Elle pouvait supporter une partie du poids de Podrick, le soutenir, mais pas lui témoigner l'affection dont était capable le chevalier.
Elle déglutit.
- Ton oeil ne sera pas un obstacle, je te le jure. Dès que tu seras remis, nous reprendrons les entraînements et tu seras un jour l'un des meilleurs chevaliers de Sansa.
L'écuyer lui renvoya un pauvre sourire, et Brienne craqua. Il n'était plus son écuyer depuis longtemps. Il était son ami, et plus encore. Le garçon qui avait tout abandonné pour risquer sa vie à ses côtés à Port-Réal. Le garçon qui n'aurait pas hésité à se sacrifier pour elle, parce qu'il n'avait plus qu'elle.
Les gens que j'aime, c'est vous.
Elle l'embrassa sur le front. Un peu trop brusquement, pour ne pas se laisser l'opportunité de reculer. Aussi doucement qu'elle le put, aussi, pour ne pas le blesser davantage. En se reculant, elle ravala les larmes qu'elle sentait poindre et adressa un sourire tremblant à Podrick. En dépit de son état de fatigue, il sembla comprendre. Sa poigne se raffermit sur la tunique de la chevaleresse.
- Repose-toi, ordonna-t-elle en le repoussant doucement contre les oreillers. Je reviendrai te voir avant de passer dîner, et après aussi.
Elle n'avait aucune envie de s'éloigner de lui, c'était un besoin viscéral, qui lui tordait le ventre, mais elle savait aussi qu'il lui restait certaines choses à régler. Des choses qu'elle ne pouvait espérer faire depuis la chambre de l'écuyer.
- Je vais prévenir les jeunes du dortoir. S'il se passe quoi que ce soit, si tu as besoin de quoi que ce soit, je veux que tu leur demandes de l'aide. Ne fais rien seul. C'est un ordre, Pod.
- Bien, ma Dame.
Elle rabattit la couverture sur lui, et lui adressa un dernier regard avant de quitter la pièce.
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Bronn
La distribution avait commencé dans un calme relatif. Les malheureux étaient trop hagards pour réagir autrement qu'en murmurant des remerciements à ceux qui leur apportaient de quoi subsister encore quelques jours. Bronn avait même aperçu l'homme qui était venu à la séance de doléances le matin-même, homme qui le gratifia d'un infime sourire reconnaissant. Pour un peu, l'ancien mercenaire en était presque arrivé à se sentir bien. Rasséréné.
Mais il demeurait pour autant légèrement en alerte, et c'est ce qui le fit se tendre quand il perçut un mouvement de foule de l'autre côté de la salle. Il parcourut celle-ci des yeux, avisa ses hommes qui continuaient à distribuer des vivres et des couvertures, accrocha le regard de quelques-uns d'entre eux et leur fit signe de sortir.
Ce ne fut pas suffisamment. Ce ne pas non plus assez rapide. En un instant, le chaos prit le vieil hôpital. Bronn se précipita en arrière, fut même à la porte en un instant. La foule, en proie à la faim, au froid, à l'épuisement, se mua en gueule hurlante, vociférante. Finies, les supplications, les remerciements, les regards éperdus. La foule, masse compacte et haineuse, uniquement animée par la faim, se jeta d'abord sur les pauvres réserves de pain acheminées depuis le Donjon Rouge, puis sur les soldats. Un cri retentit quand l'un des hommes attaqués tira son épée et sabra l'air et les bras qui se tendaient vers lui.
- Repliez-vous ! ordonna Bronn en battant en retraite.
Le sang fut comme un déclencheur, et les hommes se changèrent en bêtes. Bronn fut dehors avant de voir les choses dégénérées tout à fait, mais il entendit distinctement le hurlement de douleur de ses hommes quand ils furent submerger par la foule, pris à la gorge et taillés en pièces. Il donna un coup dans l'arrière-train du cheval qui tirait la charrette, beugla un ordre aux hommes qu'il lui restait, et avala soudain les mètres comme il n'avait jamais couru ailleurs que su un champ de bataille. La charrette remonta précipitamment la rue étroite, et au moment de passer l'angle, il entendit une série de rugissements derrière lui. Un regard par-dessus son épaule, et il les vit : ces hommes et ses femmes en loques, maigres à faire peur, les bras pleins de sang, quelques épées de-ci de-là, volées aux soldats qu'ils avaient dépecés vivants.
Ils jaillissaient de l'hôpital et se ruaient sur eux en beuglant.
Bronn avisa la charrette et ses hommes qui fuyaient devant lui. Ils avaient de l'avance. Lui ne pourrait pas les rattraper, pas en pente, pas à l'allure d'un cheval. Il hurla un ordre que la cohue couvrit, et bifurqua entre deux façades effondrées. Il traversa une série de décombres qui avaient autrefois été des pièces et des maisons, et peut-être même de grands bâtiments. Il n'y avait plus de cadavres ensevelis, mais les pierres roulaient encore sous le pied, la cendre était encore partout, prenait à la gorge en se soulevant sous le poids des bottes. Bronn passa à travers ce qui avait été une fenêtre et retomba dans une ruelle plus étroite encore, plus pentue aussi, et pleine de cette boue qui prenait peu à peu la capitale à la gorge depuis que la pluie y était devenue coutumière. Son pied glissa, et il s'affala par terre. Emporté par son élan, incapable de trouver une prise à laquelle se raccrocher, il glissa sur plusieurs mètres, jusqu'à une partie plus plane.
Les cris, derrière lui, le firent se relever d'un bond. Il était loin du Donjon, et bien trop proche de tout ce qui constituait les quartiers habités de la capitale, à présent. Le palais était le seul endroit où il serait en sécurité.
Un tant soit peu en sécurité.
Il reprit sa course, contournant les ruines, passant au travers. Il entendait des cris de fureur et de triomphe, des hurlements de douleur. Alors qu'il gravissait quatre à quatre les marches d'un escalier délabré, le hennissement d'un cheval le figea une seconde. Le temps qu'il soit en vue des portes du Donjon, il avait eu la certitude de la mort de la bête qui tirait la charrette. Le pauvre animal représentait plus de nourriture que les habitants n'en avaient vu depuis des semaines.
A quelques pas de la grande porte du Donjon, miraculeusement maintenue en place par des réparations de fortune, il vit débouler un groupe, le regard fou, les vêtements tâchés de sang. Ils beuglèrent en se jetant sur lui, sans même hésiter devant son épée. Quand il trancha le bras du premier, le second ne marqua pas un temps d'arrêt, ne cilla même pas. Ils n'étaient plus que des choses affamées et haineuses, puantes, maigres.
Voilà à quoi ressemblent des hommes poussés à bout.
Bronn tailla dans le vif, sans état d'âme. Il connaissait ces situations, il savait à quoi pouvait ressembler un homme mort depuis l'âge de cinq ans, il savait comment crevaient les gens qui n'avaient plus rien à manger, comment la faim pouvait les rendre fous et le sang les exciter comme des fauves en cage. Et il tenait trop à la vie pour faire dans le sentimental. D'ailleurs, il ne savait pas faire dans le sentimental.
Son épée trancha une tête, un bras. Il frappa du poing dans le visage d'un homme et ne laissa derrière qu'une masse sanguinolente à la place de son nez. La pointe de sa lame s'enfonça dans un oeil, son pied frappa dans les parties, ses gestes brusques déchirèrent les loques et le peu de chair qu'il restait sur les os fatigués. Plusieurs craquements sinistres se firent entendre. L'odeur du sang, forte et entêtante, le prit à la gorge. A peine sentit-il les ongles d'une femme s'enfoncer dans la peau de son front, les crocs d'un homme se refermer sur son épaule. Il fit un volte-face et abattit son épée. Une main se pendit à sa tunique : il en trancha le poignet. Les cris tout autour de lui redoublèrent alors qu'il tirait un poignard de sa ceinture et l'enfonçait dans le crâne de l'assaillant le plus proche. Quand il l'arracha, une poignée de cheveux gluants avait imprégné le sang collé à la lame.
- Lord Bronn ! hurla quelqu'un.
Il ne reconnut pas la voix, mais la couleur de l'armure quand un soldat jaillit près de lui et tailla en pièces les malheureux qui l'entouraient toujours. Un tapis de cadavres les entourait désormais, et pendant une seconde, les habitants parurent se calmer, figés d'horreur, comme si la pulsion qui les animait était retombée. Bronn en profita pour se rapprocher de la porte. Au-dessus de celle-ci, les gardes, armés d'arcs longs, avaient commencé à tirer. Un concert de cris accueilli la pluie de flèches qui transperça les corps décharnés. Le grincement de la porte fut presque étouffé par les plaintes, alors que Bronn et le dernier de ses soldats se glissaient dans le Donjon Rouge, essoufflés.
Lorsque les deux battants se furent refermés, l'ancien mercenaire se laissa aller contre le fer. Le sang lui battait les tempes, son cœur la chamade. Il devenait trop vieux pour toutes ces conneries. Beaucoup trop vieux.
Estime-toi heureux, un peu plus et tu ne risquais plus de vieillir d'un poil.
- Arrêtez de les canarder, ordonna-t-il en cherchant son souffle, et il attendit que le soldat le plus proche ne répète son ordre plus fort pour se faire entendre de ceux qui tiraient depuis le chemin de ronde. Mais postez des gardes partout sur la muraille et tenez-vous prêts. Je vais avertir la Main.
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Jaime
Jaime avait dit vrai quand il avait quitté Brienne et Podrick avec l'intention de trouver un bouillon pour l'écuyer, mais il n'avait aucune envie d'affronter Selwyn et sa famille au dîner sans une bonne dose d'alcool, et c'est sans hésiter qu'il fit un détour par le bar du vieil Oko. En six mois, le régicide avait appris à se méfier de la plupart des bouteilles fournies par le vieil homme, mais il avait également appris à apprécier certains de ses breuvages parmi les plus exotiques et les plus étranges qu'il ait vus de sa vie, et c'est avec cette expertise qu'il décida de se mettre au travail. Il devait trouver d'urgence un breuvage capable de lui donner du courage. Il prévoyait non seulement un bien sombre dîner lors duquel il devrait se tenir le plus sage possible alors qu'il ne manquerait certainement pas de recevoir des piques n'y d'entendre Brienne en subir, mais également une discussion houleuse avec le seigneur de Tarth.
Il est temps que nous réglions nos comptes de vive voix, ne croyez-vous pas ?
Même s'il doutait de pouvoir trouver les mots juste avec trop d'alcool, il espérait endormir un peu de sa colère. Il sentait déjà bien trop celle-ci l'investir depuis la veille. De savoir ce que Leth avait dit et pensé de sa propre sœur de Guilde, Jaime sentait encore la rage lui courir dans les veines, mais il ne doutait pas que Selwyn puisse faire pire encore.
- Donnez-moi une autre bouteille de Salbo, dit-il en désignant une bouteille à la couleur ocre.
- Les Andals ne prononcent jamais bien son nom, marmonna Oko avec bonhommie.
- J'espère au moins que cet Andal saura en boire sans finir malade.
- Vous me direz.
Jaime adressa un sourire au vieil Yi Tien et paya pour les bouteilles qu'il avait choisies avec soin. Malgré toute la colère qui l'étreignait, il se sentait heureux, stupidement et benoîtement heureux. Outre les fortes émotions qui l'avaient saisi avec l'état de Podrick, il se sentait de retour chez lui, aussi stupide que cela puisse lui paraître. Il n'avait été reconnu guildien que six mois plus tôt, et pourtant, il ne se souvenait pas de s'être senti aussi bien depuis longtemps. Même s'il n'était pas ami avec tout le moins, loin s'en fallait, il régnait globalement un calme sentiment d'acceptation. On ne lui cherchait pas noise, et il avait fini par se faire reconnaître pour ses talents dans des domaines aussi attendus que l'escrime et le savoir militaire, mais également aussi surprenants que la couture ou le jardinage. Il reprenait peu à peu la dextérité perdue avec sa main d'épée, et tâtonnait de l'aiguille volontiers sur son temps libre, et s'était surpris lui-même en se mettant à la production de légumes hivernaux.
Quand on y regardait de plus près, si l'on exceptait les raids réguliers contre les navires pirates qui passaient à proximité de l'île, il menait une vie routinière. Simple.
Une vie heureuse, pour la première fois depuis une éternité.
Il était en train de chercher de quelle manière se saisir de ses achats et les porter dans sa chambre sans les renverser quand il vit passer à vive allure deux fillettes aux traits inhabituelles. Elles n'avaient pas sept ans, mais étaient aisément repérables, même au sein de la Guilde. Métisses dothrakies et yi tiennes, elles ressemblaient autant à leur père pour leur peau sombre, qu'à leur mère pour leurs cheveux raides et leurs yeux effilés.
- Ser Jaime, haleta la plus grande en arrêtant à sa course à sa hauteur, vous auriez pas vu Lao Si ?
- Pas depuis que je suis parti avec le Brise-Tempête.
Les deux fillettes se tournèrent vers Oko, qui secoua la tête en signe de négation, et étaient déjà en train de filer en direction de la bibliothèque quand Jaime lança :
- Que se passe-t-il ?
- Sa grand-mère est morte ce matin et personne le trouve ! On le cherche partout pour qu'il aille présenter ses hommages !
Jaime prit un instant pour réfléchir. Il connaissait un peu Lao Si, petit garçon ramené avec le dernier navire d'esclaves pillé, deux mois plus tôt, mais il avait cru bien cerner son caractère. Certainement parce qu'en deux mois, le chevalier avait été bien trop souvent amené à courir la Guilde avec quelques autres pour le traîner hors de ses cachettes.
- Vous avez pensé au pommier doré près de la cascade ?
Les fillettes échangèrent un regard rapide, avant de s'élancer vers la porte qui menait aux jardins. Jaime hésita, réprima un soupir intérieur. Minori et Illea étaient dégourdies, mais aussi les filles chéries d'un père qui n'aurait eu aucun mal à lui briser le bras s'il découvrait que lui, l'Andal régicide, avait encouragé sa progéniture à une escalade trop risquée pour elles. Sans même parler du fait que, si elle avait assisté à la scène, Brienne aurait immédiatement porté assistance aux deux petites, ou lui aurait demandé de le faire. Le Jaime Lannister qu'il avait été n'aurait jamais eu à se charger de deux fillettes et d'un gamin qui ne lui étaient rien. Il se serait éventuellement contenté de confier leur responsabilité à un serviteur ou un garde, mais rien de plus.
A ceci près que la Guilde ne fonctionnait certainement pas de cette manière. Peu importait le rang et l'expérience quand il s'agissait de s'entraider sur les tâches importantes ou de veiller sur les enfants, orphelins ou non. Et Jaime ne faisait pas exception à la règle.
Qu'attends-tu ? l'apostropha une voix dans son esprit, et elle avait les intonations de Brienne.
- Gardez-moi ça, dit-il en abandonnant ses bouteilles à Oko pour suivre les fillettes au-dehors. Je reviens.
Il n'eut pas grand-mal à rattraper les petites, qui bien qu'elles fussent vives, avaient encore les jambes très courtes.
- Que s'est-il passé ? s'enquit-il en les rattrapant près des terrains d'entraînement.
- Sa grand-mère est morte de la fièvre ce matin, dit Minori. Il doit présenter ses hommages et aller voir monsieur Iruth pour devenir un enfant de la Guilde, mais il s'est enfui.
- Il était très triste, assura Illea.
- J'imagine.
Lao Si ne s'était pas encore intégré à la Guilde. Ses grands-parents, avec qui il avait été secouru, étaient des vieillards éprouvés par une vie longue et pénible, qu'il suivait où qu'ils aillent plutôt que de se risquer auprès des autres guildiens pour faire leur connaissance. Tout le monde voyait bien que la petite famille ne survivrait pas longtemps, et le grand-père avait été le premier à mourir, quelques jours avant le départ du Brise-Tempête. Il n'était guère étonnant que la grand-mère le suive.
Comme l'avait présumé Jaime, Lao Si s'était recroquevillé au sommet du pommier doré qui surplombait l'eau clair venue de la cascade, aux confins des terrains d'entraînement. Le garçon était difficile à repérer au milieu des feuilles aux couleurs automnales, car il portait une tenue yi tienne traditionnelle de couleur sable, qui se fondait au milieu des feuilles et des pommes.
Cependant, le pommier était très haut et, pour l'avoir déjà escaladé à plusieurs reprises, Jaime le savait, trop dangereux pour les fillettes. Depuis un mois environ, il ne savait toujours comment, il s'était retrouvé en charge de récupérer Lao Si presque une fois sur deux, en collaboration avec plusieurs Yi Tiens. Probablement parce qu'il était plus grand que la majorité d'entre eux, et aussi parce que, sans raison apparente, il paraissait avoir obtenu le respect de Lao Si, Jaime n'avait pas pu se défiler très longtemps. Ce petit grimpeur, connu de toute la Guilde pour ses mauvaises habitudes d'escalader à peu près tout et n'importe quoi, était un gamin frêle qui arrivait encore à sourire en dépit des épreuves qu'il avait traversées. Modeste, travailleur, très respectueux de sa famille, il illustrait certains des plus grands préceptes de la Guilde avec efficacité. Même s'il n'arrivait pas encore à tourner le dos aux siens et à s'intégrer. Et même s'il ne pouvait visiblement pas réfléchir à moins de dix mètres du sol.
- Restez là, les filles.
A quel point père serait effaré de te voir ainsi ? songea Jaime avec un sourire en testant une première prise. Ce n'est pas la place d'un Lannister, nous sommes des lions, nous régnons sur les moutons… ! Eh bien non, père, je monte aussi chercher les petits singes, maintenant.
Il n'avait cependant pas la grâce d'un acrobate, et c'est avec une certaine balourdise et un malaise réel que Jaime se hissa tant bien que mal entre les branches. Il lui fallut quelques minutes pour finalement atteindre celle sur laquelle s'était réfugié le petit garçon, qui ne broncha pas à son approche.
- Lao Si ? s'enquit-il doucement. Shì wǒ, ser Jaime. C'est moi, ser Jaime.
Il savait bien que sa prononciation était désastreuse, son accent andal très prononcé, mais en dépit de cela, il était certain que le garçon le comprendrait. Jaime avait fait l'effort, au cours des derniers mois, d'apprendre quelques rudiments de certaines des multiples langues et dialectes qui peuplaient la Guilde. A Brienne, il avait assuré que cela lui semblait bien la moindre des choses à faire pour tenter de s'intégrer convenablement. A Podrick, il avait jeté un regard noir sensé le contraindre au silence et lui faire ravaler son sourire moqueur. Et en lui-même, il avait bien été forcé d'admettre que la raison principale qui le poussait à cet effort, lui qui avait mis des années à maîtriser sa propre langue à l'écrit, était de pouvoir espérer comprendre un peu plus le contenu des échanges qu'avait Brienne avec les guildiens. Leth, Leung et elle passaient en effet d'une langue à l'autre avec une rapidité alarmante, souvent au sein d'une même discussion, parfois d'une même phrase. Jaime savait qu'il n'atteindrait jamais un tel niveau, mais au moins maîtrisait-il quelques mots-clefs, désormais.
-Zǒu kāi, protesta faiblement le garçon, le visage enfoui dans ses mains. Allez-vous-en.
- Je suis désolé, mais ça ne sera pas possible, dit Jaime en lui adressant un sourire désolé qu'il ne vit pas. Tu ne peux pas rester là. Il faut que tu descendes.
Lentement, le petit garçon exhala, tremblant. Jaime se cala contre le tronc et attendit. Un long, très long moment, avant qu'enfin le garçon ne relève la tête. Le visage rond, un peu creusé par les épreuves et la malnutrition qu'une année complète à la Guilde n'avait pas encore réussi à totalement effacer, était aujourd'hui baigné de larmes. Ses cheveux, courts, ne dissimulaient pas les griffures qu'il s'était infligé et qui avaient laissé des traces ensanglantées sur son cuir chevelu.
Jaime avait vu autrement pire sur les champs de bataille, dans les ruines fumantes de Port-Réal ou dans les villages les plus miséreux qu'il avait visités, mais il n'en demeurait pas moins que la vision était pénible sur le visage d'un enfant aussi jeune. Le régicide ignorait l'âge de Lao Si, tout comme le gamin lui-même. Nul ne savait quand il était né, mais on ne lui donnait pas plus de sept ans. Peut-être même en avait-il moins.
- Wǒ zhīdào nǐ hěn shāngxīn, dit-il doucement en soignant sa prononciation malgré les torsions étranges que cela l'obligeait à faire avec sa bouche et sa langue peu habituées à un tel exercice. Je sais que tu es triste. Dànshì nǐ bìxū...
Il s'interrompit, conscient de son manque de vocabulaire. Chercha un instant par quel mot il pouvait au mieux exprimer ce qu'il voulait dire, puis renonça. Lao Si ne maîtrisait pas encore tout à fait la langue commune, mais il en comprenait les grandes lignes.
- Mais tu dois rendre hommage à ta grand-mère. Et tu n'honores pas sa mémoire en pleurant dans cet arbre.
Lentement, Lao Si se tourna vers lui. Jaime lui adressa le sourire le plus doux dont il était capable. Le garçon renifla bruyamment, et s'essuya les yeux d'un revers de manche.
- J'ai peur de la voir, murmura-t-il, honteux.
Peut-être parce qu'il était un Andal et n'était pas pétri des valeurs honorifiques des Yi Tiens, mais Jaime pressentait que le garçon n'oserait pas faire un tel aveu à l'un des siens, de peur d'être jugé.
- Je sais. C'est normal. Je ne me souviens pas de ma grand-mère, mais moi aussi j'ai eu peur de voir ma mère quand elle est morte. Mais je sais que je m'en serais voulu toute ma vie si je n'étais pas allé lui rendre hommage. Et toi aussi tu t'en voudras si tu n'y vas pas. Alors tu vas y aller, et tu vas y arriver. Crois-moi.
Lentement, Lao Si le dévisagea, et même s'il pleurait toujours, il semblait fouiller le regard de l'Andal à la recherche de quelque chose. Jaime le laissa faire, conscient que le garçon en avait certainement besoin. Lui-même se concentrait de toutes ses forces sur la détresse du petit garçon pour ne pas se laisser entraîner par ses souvenirs qui remontaient à la surface et lui rappelait un autre garçon grimpeur, en un autre lieu.
Un autre garçon, qui avait fait face à un autre homme.
- Rúguǒ wǒ zài dàjiā miànqián kūqì ? Et si je pleure devant tout le monde ?
Jaime manquait encore de vocabulaire, certes, mais il parvenait à comprendre suffisamment de bribes pour reconstituer une phrase à peu près cohérente pour en saisir le sens.
- Il n'y aucune honte à pleurer. J'ai vu des rois et des reines pleurer.
- Des Andals ?
- Et une Valyrienne. La reine des dragons elle-même. Crois-tu qu'elle avait honte ? Que ses hommes ont pensé qu'elle était moins forte et que ses ennemis ont pensé qu'elle était moins terrifiante parce qu'elle pleurait ?
Lao Si se tut un moment, plongé dans ses réflexions, puis secoua la tête de gauche à droite.
- Crois-tu que tu puisses ne pas avoir honte ?
- Wǒ yě zhème rènwéi. Je pense que oui.
- Alors, viens.
Avec des gestes tremblants, Lao Si s'essuya les yeux et renifla bruyamment. Et enfin, il déplia son corps raidi et saisit une prise. Jaime s'écarta légèrement pour le laisser passer et c'est avec précaution, en silence, qu'ils regagnèrent le sol. Les fillettes les y guettaient et leur adressèrent de larges sourires quand ils touchèrent le sol.
Comment, ensuite, Jaime se retrouva-t-il à guider Lao Si jusqu'au quartier des habitations yi tiennes traditionnelles, il l'ignorait. Mais le fait est qu'il le fît. Qu'il marchât jusqu'à Iruth, le vénérable maître de la communauté Yi Tienne, aveugle mais redoutable, et lui confia Lao Si non sans avoir pressé une dernière fois l'épaule du garçon.
Ce garçon grimpeur, qui lui en rappelait tant un autre.
Un autre garçon, et un autre homme. Pourvu de deux mains, sans honneur ni liens autres que son amour toxique pour une femme qu'il croyait être son monde, et son amitié pour un frère nain que nul n'aimait vraiment.
Un instant, tandis qu'il s'en retournait au bâtiment principal au milieu de l'herbe gelée, il se vit à travers les yeux de cet homme d'autrefois. Il était plus vieux, barbu, sa blondeur disparue, sa main d'épée estropiée, sans plus de terre ni de titre à faire valoir, il baragouinait quelques mots dans des langues barbares et grimpait aux arbres pour dénicher un enfant en larmes, et son univers se résumait peu ou prou à une chevaleresse géante et butée, brûlée et couverte de cicatrices, pour laquelle il avait toujours le sentiment que sa poitrine finirait par éclater tant elle se gonflait de chaleur, et un écuyer moqueur bientôt borgne qui avait l'innocence d'un enfant.
Comme l'homme d'autrefois aurait ri de lui... Jaime, lui, se contenta de le repousser dans les méandres de son esprit. Il fallait qu'il récupère de quoi supporter Selwyn de Tarth au dîner.
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Tyrion
Tyrion était plongé dans ses pensées quand la porte s'ouvrit. Il espérait voir arriver Bronn, ou un serviteur portant un de ces odieux picrates coupés d'eau, qui auraient mérité davantage le nom d'eau coupée de vin, mais ce fut ser Hadrian. Le nain lui adressa un salut bref. Il s'était retranché dans son bureau des heures auparavant et avait joué sans cesse avec les chiffres et avec les liasses de papiers qu'il traînait partout dans l'objectif de trouver une solution à l'un de ses innombrables problèmes.
La Banque de Fer était en principe une affaire plus ou moins réglée. Il faudrait bien tôt ou tard recevoir son ou ses représentants, mais c'était, en théorie, un problème partiellement réglé. Les intérêts seraient légions, Tyrion n'osait même pas y penser, mais c'était une chose encore supportable. Lady Joana Byle et la situation du Bief étaient un problème urgent, qu'il fallait à tout prix résoudre pour le lendemain, même si toutes les ébauches de solutions qu'avait pu trouver Tyrion ne feraient qu'augmenter les risques de trahison de part et d'autre. Bronn se tenait à carreaux pour l'unique raison qu'il avait obtenu ce qu'il voulait, rien de plus. Il avait combattu et vécu dans l'espoir de se retrancher un jour dans son château, d'avoir une mort paisible après une vie pleine de rebondissements et de périls. Si Tyrion le détrônait du Bief, il était certain que Bronn se retournerait contre lui. Et il ne pouvait pas s'y résoudre. Revenir sur sa parole n'était pas dans ses habitudes, mais il n'avait plus personne d'autre pour le protéger en l'absence de Jaime et de Sansa, et ce n'était pas pour se mettre à dos l'ancien mercenaire.
Mais il fallait trouver une solution qui contente tout le monde. Les seigneurs du Bief étaient une source de soutien de laquelle il ne pouvait se détourner.
Il se passa une main sur le visage.
- Quelles nouvelles, ser Hadrian ?
- Lady Joana et ses gens se sont retranchés à l'extérieur de la ville pour attendre la venue de quelques émissaires du Bief, à ce qu'il m'a semblé comprendre. Il apparaît que les gens là-bas ne vous fassent pas confiance pour régler leurs différends.
- C'est souvent le cas des seigneurs qui ne quittent jamais leurs terres et se basent sur les ouïe-dires, commenta Tyrion d'un ton blasé.
Il n'avait pas caché au nouveau lord commandant à quel point la situation était devenue délicate avec les seigneurs du Bief. Il n'avait pas eu beaucoup de courage pour ça, et il aurait été difficile de masquer la présence de lady Joana et de ses griefs à l'encontre de Bron, de toute façon. Tyrion lui faisait confiance pour se plaindre à qui voulait l'entendre. Autant qu'il croyait l'ancien mercenaire capable de geindre sur ses déboires.
- Ils doivent penser également que de se rassembler aussi loin de moi, je ne risque pas de pouvoir les épier. Lady Joana craint sans doute que j'aie encore suffisamment d'espions pour ne rien ignorer de ses faits et gestes au sein du Donjon.
Il soupira. La prudence de lady Joana était toute à son honneur, mais demeurait bien inutile. Il n'avait personne pour épier qui que ce soit, ces temps-ci.
Comme ser Hadrian ne bougeait toujours pas, il lui adressa un regard interrogateur. Raide comme la justice, l'homme lui tendit une lettre roulée.
- Un corbeau vient d'arriver. Il porte le sceau de Winterfell.
Tyrion attrapa le rouleau de parchemin et fit sauter le sceau qui le maintenait scellé. Il avait appris à reconnaître et différencier les écritures de lady Lyanna Mormont et Brandon Stark, et n'avait plus aucun mal à reconnaître quel passage était rédigé par l'une ou par l'autre.
A l'intention de la reine Sansa Stark, souveraine des Six Couronnes et reine du Nord,
L'Hiver s'est abattu sur le Nord. Nous ne pouvons plus guère sortir de la forteresse sans geler en plein mouvement. Le froid venu d'au-delà du Mur se répand et plusieurs sauvageons et villageois proches du Mur ont déjà été tués par le froid, et celui-ci est descendu. Nous nous sommes préparés et avons fait prévenir tous les seigneurs de notre connaissance, mais nous vous demandons la plus grande prudence. Il vous faudra très bientôt vous enfermer à double-tour dans vos châteaux et y faire brûler toutes les cheminées pour ne pas mourir de froid. Cela ne devrait pas durer plus de quelques semaines, mais elles seront déterminantes, et le Sud ne vous sauvera pas.
Cette lettre sera confiée à Arya Stark à la première occasion, afin qu'elle puisse vous la faire parvenir quand Brandon Stark lui en aura soufflé l'impératif par ses visions. A l'heure actuelle, il ne nous est plus possible de contacter quiconque. Préparez-vous au pire, et quand le vent viendra à tomber tout à coup, quand le froid mordra la pierre jusqu'au cœur, alors barricadez-vous, car il suffira d'un souffle pour que vous mourriez gelée.
J'espère qu'une fois cet Hiver passé, nous pourrons nous revoir.
Lyanna Mormont et Brandon Stark
Gouverneurs du Nord
- Lady Arya se trouvait aux environs des Eyriés selon nos dernières informations, dit Tyrion d'un ton pensif. Ce qui signifie que nous avons probablement une semaine, deux tout au plus, avant de devoir nous cloîtrer chez nous. Ce n'est pas l'idée que je me faisais d'une bonne nouvelle.
- Lord Tyrion ?
- Faites prévenir la garde et la population de Port-Réal. Nous devons nous préparer à la pire tempête du siècle, et elle sera certainement là avant le retour de la reine.
Et nous devons aussi prévenir Sansa au plus vite. Même si je n'ai aucune idée d'où elle se trouve...
Tarth serait un bon point de départ. A cette heure, il était probable que les navires royaux se trouvent aux abords de l'île, et il ne serait pas trop complexe aux guildiens d'envoyer des gens tenir informée la reine des Six Couronnes. Mais même s'ils y parvenaient à temps, il restait à régler tant de choses... Et si la tempête s'abattait sur Sansa alors qu'elle était en mer...
Tyrion repoussa cette idée. Il avait le sentiment que le monde était parti à vaux l'eau et que lui ne pouvait rien faire d'autre que se trouver ballotter d'un point à un autre. Avait-il encore seulement prise sur les évènements ? Il en doutait.
Il exhala un profond soupir. Lady Joana et le Bief, Dorne et les problèmes de ravitaillement, sa tante et Castral Roc, la Banque de Fer, l'impossibilité de contrôler les Frey et les Tully, les ruines de la capitale et maintenant, l'Hiver qui frapperait bientôt pour de bon... C'était trop.
Purement et simplement trop.
- Je ne suis pas sûr de saisir, dit ser Hadrian.
- Moi non plus, vous savez. Mais je pense que sur ce point, nous pouvons nous en remettre entièrement aux Stark. Brandon sait sans doute bien mieux que quiconque ce que nous allons devoir affronter. Faites préparer tant que faire ce peut le Donjon. Il nous faut du bois pour alimenter les cheminées. Et il faudra faire rentrer les habitants le plus au chaud possible.
- Bien seigneur Main, mais...
Avant que ser Hadrian ne puisse achever sa phrase, Bronn surgit en poussant la porte d'un coup d'épaule. Essoufflé, l'ancien mercenaire avait aussi le visage fendu d'une coupure peur profonde d'où coulait le sang, et ses vêtements étaient froissés, couverts de boue et de tâches sanglantes. Avant même qu'il ouvre la bouche, le nain sut qu'il allait dire quelque chose de mauvais.
- Tu veux une bonne nouvelle ?
- S'il te plaît, dit Tyrion en le dévisageant.
- J'en ai pas. Apprête-toi à tenir un siège. C'est l'émeute dehors. J'ai déjà ordonné aux gardes de se tenir prêts à tout. Mes félicitations : nous sommes en guerre civile.
.
- 3 -
Brienne
Initialement, Brienne n'avait d'autres plans que de discuter avec Leth et de retrouver Jaime qui paraissait avoir disparu. Elle ne s'était pas attendue à heurter son père au détour du couloir étroit qui permettait aux serviteurs de se rendre de leurs espaces privés au réfectoire. Que son propre père puisse la croiser à un tel endroit était en soit une anomalie, même si un plus large couloir croisait en effet celui des serviteurs non loin de là.
- Brienne, la salua-t-il en faisant immédiatement un pas en arrière.
- Père.
Elle inclina la tête, mais guère plus. Sans même penser à son dos, elle se sentait totalement prise au dépourvu. Obnubilée par l'état de santé de Podrick, elle en avait oublié que Selwyn et les siens étaient arrivés et logeraient à quelques dizaines de mètres d'elle. Elle n'avait eu avec son père qu'une vague correspondance, qui devait plus à Jaime qu'à elle-même d'ailleurs, et pas une fois il n'avait été question qu'ils s'aperçoivent au cours des six derniers mois. Si elle avait bien réfléchi à la meilleure manière de ne pas ruiner leurs retrouvailles, pas un instant elle n'avait cru qu'elles se feraient de la sorte. Et soudain, elle se sentait mal. Elle avait la tête creuse.
- Vous seriez-vous égaré ? demanda-t-elle pour se donner du temps.
- C'est bien possible. Je cherchais la bibliothèque.
- Elle se trouve dans l'aile Nord, vous devriez rebrousser chemin jusqu'à l'escalier central et suivre le couloir des salles de classes.
- Je te remercie.
La neutralité de sa voix avait quelque chose d'insultant, de profondément douloureux aussi, mais Brienne doutait de lui offrir une meilleure preuve d'affection. Elle restait mal à l'aise, incapable de trouver quoi dire ou faire. Et soudain, elle se demanda si ce qu'elle cachait avec tant d'acharnement et de réussite jusqu'à présent était réellement invisible. Qu'adviendrait-il si son père le découvrait d'un simple regard, ou bien laissait parler son esprit ? Il n'avait jamais été un imbécile, il savait suivre les indices, et ces derniers mois, ceux-ci avaient été légion.
Elle fit un pas de côté, avec le sentiment furieux de se montrer aussi gauche que honteuse, fuyante alors qu'elle était ici chez elle plus que lui ne le serait jamais, et s'apprêtait à reprendre son chemin quand il l'interpella :
- Pourrais-tu faire quelques pas avec moi ? Me montrer le chemin ?
La justification était précipitée, certainement là pour couvrir toute possibilité de sensiblerie. Il n'y avait aucune pitié possible pour Selwyn de Tarth, du moins à ses propres yeux : n'avait-il pas publiquement renié les agissements de sa fille aînée et tout mis en œuvre pour qu'elle soit accueillie au sein de la Guilde, là où lui-même ne mettait d'ordinaire jamais les pieds ? Il ne faisait aucun doute dans l'esprit de Brienne que le jour où elle quitterait Tarth, elle ne reverrait plus son père que pour lui rendre hommage lors de ses funérailles.
Pour autant, elle voulut voir cette offre comme une proposition de paix. L'assurance qu'en dépit de tout, il n'avait effectivement jamais voulu lui faire de mal à ce point. Et elle restait sa fille.
- Bien sûr, dit-elle avec un sourire forcé.
Elle aurait donné n'importe quelle somme en or ou en argent pour se trouver loin d'ici. Peu lui importait finalement que Selwyn fasse peut-être une tentative pour sauver sa relation avec sa fille en recherchant tardivement sa compagnie, c'était justement tout le poids de ce mot, « tard », qui l'empêchait de se sentir à l'aise. Pas une fois Selwyn n'avait cherché à lui écrire, en dépit des corbeaux qui avaient fait la navette entre les deux cités de Tarth. Toutes ces lettres qu'il avait envoyé à la Guilde, et pas une pour elle. Pas même un paragraphe à son intention pour s'enquérir de son état. C'était désolant.
- Ta santé semble meilleure, dit Selwyn après quelques instants.
- Elle l'est.
N'espérez pas que je vous facilite la tâche. A moins que vous ne craigniez que je vous fasse une requête ? Elle aurait aisément pu le faire, si elle avait cru un seul instant que cela puisse leur être d'un quelconque secours. Mais elle ne voyait as comment. Sa mise à mort durant le tournoi n'avait pas convaincu son père d'agir, elle doutait que la situation présente y parvienne.
Non, ses meilleures alliées restaient ses tantes. Elles, peut-être, parviendraient à quelque chose. Sinon, il resterait toujours à laisser Jaime agir à sa guise, et enlever un pauvre mestre de la côte pour le traîner jusqu'à Tarth par la peau du cou. Sur ce dernier point, c'était plutôt l'assurance de leur bon accueil par les Sept au moment de mourir, sur lequel Brienne avait un doute.
- J'ai entendu dire que tu participais aux expéditions punitives contre les pirates.
- Il faut bien que quelqu'un prenne la peine de les pourchasser. Je crois savoir que deux pêcheurs de Bowerstone ont été leurs victimes il y a quelques semaines, et qu'une petite coopérative a tout perdu dans une attaque le mois dernier.
C'était sorti sur un ton bien plus acide que ne l'avait d'abord cru la chevaleresse, mais elle ne se sentit pas honteuse. Elle n'avait pas l'intention d'arrondir les angles plus que nécessaire, et certainement pas celle de se laisser prendre de haut comme cela avait pu être le cas autrefois.
Vous m'avez regardée me vider de mon sang sans agir. Vous m'avez regardée mourir, et pas une fois vous n'êtes venu à mon chevet. Pas une fois vous n'avez demandé des nouvelles de ma santé.
Le silence lui répondit. Quoi que veuille Selwyn, il peinait à l'obtenir.
- Lady Jaelly a donné naissance à un deuxième fils, annonça le vieil homme de but en blanc. J'ai choisi de le nommer Galladon. Je voulais t'en informer avant que tu ne le rencontres.
Brienne hocha la tête avec raideur. Elle n'avait plus grand souvenir du premier Galladon, mais pendant un instant, il lui sembla que se tissait à nouveau entre son père et elle le lien qui ne pouvait unir que ceux qui avaient connus le petit garçon. Lui, et les autres. Eryn, Haran, Galladon, Velia. Sa mère.
- Je lui souhaite bonne santé.
- Il l'a. J'ai engagé pour lui et les jumeaux la meilleure septa et le meilleur mestre de l'île.
A nouveau, Brienne hocha la tête. Elle ne se sentait pas capable d'affronter Selwyn sur le terrain de la médecine à cette heure, et songea qu'à ses yeux, le seigneur avait pris toutes les dispositions en son pouvoir. C'était déjà une bonne chose.
Jamais le dédale de couloirs ne lui avait paru si long. Même si elle s'efforçait de paraître sûre d'elle, Brienne ne parvenait pas à s'ôter de l'esprit qu'un instinct paternel effilé pouvait percer à jour son secret.
- Tu sembles bien installée, reprit Selwyn avec une peine évidente.
- Il est encore des améliorations possibles, répondit Brienne en lui coulant un regard dur.
Cessons de jouer, voulez-vous ?
- Je suis certain que ce sera bien suffisant pour la fin de ton exil.
- Il me semble pourtant que vous seriez en mesure de contribuer à l'une de ses améliorations.
- Il me semble en avoir déjà beaucoup fait pour contribuer à ta paix. Tu es ici parmi tes amis et non pas à ta place de sang. Ma tolérance a ses limites, ma fille.
- Mon dos en a encore bonne mémoire, répliqua Brienne, et cette fois-ci, elle vit son père pâlir. Sans doute aurait-il été plus simple pour vous que l'issu du tournoi soit différente. Il ne vous aurait pas été demandé de considérer l'existence d'une fille aînée qui ne parvient pas à vous satisfaire.
- Je ne te permets pas...
- Avez-vous conscience de ne faire que retarder l'inévitable ? le coupa-t-elle. Tôt ou tard, il ne vous reviendra plus de décider de quoi que ce soit. Une fois de retour sur le continent, nous serons libres de tous nos mouvements. Et s'il vous vient l'idée un jour de me revoir, alors vous n'aurez d'autre choix que de l'accepter.
Elle avait rarement vu Selwyn de Tarth aussi pâle. Son regard, acéré, était redevenu celui de l'autorité de son enfance, mais elle n'était plus une enfant. Elle n'était plus non plus la femme qui était revenue en exil chez son père avec la peur et la honte au ventre.
- Jamais je ne donnerai mon consentement.
- Comme il est pratique que je puisse m'en passer sur un simple décret royal, répliqua Brienne d'un ton acide.
- Si tu souhaites demeurer de ma famille, tu...
- Lord Selwyn, nous commencions à nous inquiéter ! s'exclama soudain lady Oldvalon, et Brienne réalisa qu'ils se trouvaient dans un large couloir en périphérie de la bibliothèque du rez-de-chaussée.
Ils étaient arrivés en vue de lady Oldvalon, Leth Aranoth et Leung, qui marchaient vers eux, à contresens des serviteurs qui se pressaient dans le but de parfaire tous les aspects de la Guilde. Si la venue du seigneur de Tarth avait été soigneusement préparée, celle de la reine des Six Couronnes ébranlait toute l'organisation.
- Il s'était égaré, dit Brienne en s'efforçant d'effacer de sa voix toute trace de colère.
- C'est une chose courante, quand on ne fréquente pas ces couloirs suffisamment souvent, dit la vieille femme avec un large sourire. Vous devriez nous rendre plus fréquemment visite, mon cousin. Je vous l'ai déjà dit.
Il n'y avait que la bonhommie de lady Oldvalon pour tenter d'abaisser la tension. A voir les expressions de Leth et Leung, eux n'auraient pas été aussi diplomates et joyeux. Sans doute avaient-ils fait leur rapport, car ils portaient toujours les vêtements dans lesquels ils avaient débarqués. Quelques tâches de sang maculaient même les manches de la jeune Yi Tienne.
Leth avisa rapidement le visage fermé de Brienne et l'expression désapprobatrice de Selwyn, puis demanda à voix basse :
- Hash yer dothrae chek ? Comment vas-tu ?
- Chek, répondit Brienne.Bien.
Selwyn fronça les sourcils, reconnaissant sans la comprendre la langue dothraki. Mais avant d'avoir pu dire quoi que ce fût, Leung lui avait coupé l'herbe sous le pied.
- Rúguǒ tā bù lǐmào, wǒ kěyǐ àn tā yīng dé de chéngfá tā. S'il est impoli, je peux le punir comme il le mérite. Lìrú, jiāng qí dīng zài gōngjiàn shǒu de xùnliàn suǒ shàng. En le clouant au poteau d'entraînement des archers, par exemple.
Brienne réprima un sourire et soigna son meilleur yi tien pour répondre :
-Wǒ xièxiè nǐ, dàn zhè bùshì bìxū de. Je te remercie, mais ce ne sera pas nécessaire.
Elle avait parfaitement conscience que leur façon de s'échanger des informations en dothraki ou en yi tien agaçait singulièrement Selwyn, qui ne comprenait pas un mot de ces langues et n'avait jamais vu d'un très bon œil que sa fille les apprenne. Pour son bonheur, au moins avait-il pu endiguer quelque peu l'apprentissage de Brienne à ce sujet, ce qui rendait la chevaleresse étrangement capable de comprendre mais souvent plus en difficulté quand il s'agissait de parler ces langues. Elle n'en écrivait par ailleurs aucune couramment, ce que son éloignement de plus de sept ans n'avait pas contribué à améliorer puisqu'elle avait oublié une part de ce qu'elle avait appris, et elle savait bien que son accent était très prononcé.
Néanmoins, depuis son retour, elle avait repris l'habitude de répondre à Leth et Leung dans les langues qu'eux-mêmes parlaient couramment, et ne pouvait s'empêcher de se sentit fière de le pouvoir toujours. Comme si, en agissant de la sorte, elle rappelait à son père qu'elle lui avait toujours désobéi pour tracer sa propre voie, et ce, dès son plus jeune âge.
- Allons, jeunes gens, les réprimanda gentiment lady Oldvalon. Un peu de langue commune devant notre invité, cela ne vous ferait pas de mal ! Selwyn, j'ai demandé aux cuisines de servir le dîner pour huit heures dans mes appartements. J'espère que votre épouse et les enfants ne seront pas trop las du voyage et sauront nous honorer de leur présence. Le repas a été spécialement préparé pour vous.
- Ils seront là, ma cousine. Moi de même. Mais j'ai encore à faire avant que nous ne nous retrouvions, aussi, je vous laisse.
Il salua lady Oldvalon d'un signe de tête bref, coula à peine plus d'un regard à sa fille et s'en fut dans le couloir à grandes enjambées. Dès qu'il en eût franchi l'angle, les guildiens s'entre-regardèrent.
- Quelle joie sur le visage de ton père, commenta Leth d'un ton morne. On sent sans peine toute la joie que lui inspirent ces retrouvailles.
- Je crois que la dernière fois que j'ai eu l'air d'être aussi heureuse, j'avais une rage de dents, dit lady Oldvalon sur le ton de la conversation. L'on ne peut nier qu'il ne s'améliore pas avec les années, vraiment.
- Inutile d'insister, dit Brienne. Nous aurons déjà bien assez à faire au dîner. Leth, aurais-tu un instant, s'il te plaît ? Tante O…
- Gaelyn m'a informée de l'état de ton écuyer. Je passerai le voir demain matin, quand elle sera occupée à superviser les autres soins. Pour l'heure, j'ai encore à faire et j'imagine que vous aussi. Mais ne tardez pas à vous présenter au dîner, jeunes gens, je ne suis pas sûre que cela mette sa seigneurie de meilleure humeur.
- Le simple fait de partager notre table doit le contraindre à se purifier auprès d'un septon et à se plaindre pour une bonne semaine, railla Leung d'un ton sinistre en s'esquivant. Anha fejat yeri ave, ajouta-t-elle en dothraki. Je hais ton père.
- Anha tiholat, répondit Brienne. Je sais. Vosma me's anna ave. Anha tat athchomar mae. Mais c'est mon père. Je dois le respecter.
- Yeri dothraki ajjin davra, dit tranquillement Leth d'un ton appréciateur. Ton dothraki est bon.
Brienne en doutait, mais elle lui adressa néanmoins un léger sourire forcé. A mesure que les secondes s'étirait, elle voyait se profiler à l'horizon une conversation qui ne serait pas moins pénible que celle qui l'opposerait tôt ou tard à son père.
Ils s'éparpillèrent dans le couloir, et bientôt Brienne se retrouva seule face à Leth. Sans un mot, elle lui fit signe d'entrer à sa suite dans une salle de classe inoccupée. Elle referma soigneusement la porte derrière elle et attendit que l'homme lui fasse face. Un instant durant, le silence se fit épais, annonciateur d'une tension que nul n'avait voulu voir ou affronter.
- Tu as frappé Jaime hier soir.
Ce n'était pas une question. Elle n'avait certainement aucun besoin de la poser, elle en connaissait bien trop la réponse. La Guilde avait des yeux et des oreilles, et en dépit des années d'éloignement, Ahnne lui restait plus fidèle à elle qu'à lui, comme si les souvenirs de la chevaleresse, du temps où elle n'était pas encore partie à la guerre, avaient plus de poids que l'enseignement journalier de Leth.
Et il le savait. Cela se voyait sur son visage.
- Ahnne, dit-il simplement, sans manifester la moindre surprise.
- Heureuse de constater que tu ne le crois pas capable de venir se plaindre auprès de moi, répliqua Brienne d'un ton dur. Ce doit bien être la seule occasion de le critiquer sur laquelle tu ne sautes pas.
- Je n'ai jamais caché le peu de sympathie qu'il m'inspirait. J'ai été honnête avec toi dès le début.
- Certes, mais je n'aurais pas pensé que vous en viendriez aux poings.
- Il m'a attaqué, si cela t'intéresse. Il n'avait visiblement pas de meilleurs arguments pour me faire taire.
Dans ses souvenirs, Leth était un compagnon d'entraînement autant que de jeu. Un jeune garçon, puis un homme, qui avait le sourire facile, et avec lequel elle avait tant vécu qu'ils savaient facilement tout de l'autre ou presque. Ils pouvaient travailler de concert, combattre de concert, et leur entente était simple, pleine de confidences d'enfants. Pareille à celle qui les liait à Leung.
L'homme qui lui faisait face avait le visage fermé, le regard dur. Aurait-il voulu imiter son père qu'il ne s'y serait pas mieux pris. Si Selwyn savait que tu suis sa conduite, songea Brienne avec aigreur. Et si ton père le savait… Mais Naath Aranoth n'était plus, et eux n'étaient plus des enfants. Les choses auraient été plus simples, si cela avait été le cas.
- Ne crois-tu pas qu'un homme puisse changer ? Penses-tu qu'il faille toujours évaluer sa droiture et le respect qu'il mérite au regard d'actes vieux de plusieurs années, parfois de plusieurs décennies ?
- S'il a tant changé que cela, pourquoi exactement se complet-il dans ce que votre religion voit comme un péché ? répliqua Leth, et sa voix suintait de venin. S'il a tant d'honneur que tu lui en prêtes, peux-tu m'expliquer comment vous en êtes arrivés là ? Bon sang Brienne, ne vois-tu pas dans quelle situation vous êtes ?
Il sait.
Ce fut comme de la glace qui lui aurait coulé dans les veines. Pendant une seconde, elle ne sut ni quoi dire ni quoi faire, et ce fut comme si son cœur s'était arrêté. Il savait. Comment ? A qui le dirait-il ? A nul qui ne serait membre de la Guilde, elle le savait. Leur code était plus important que le sang et que leurs serments. Guildiens ils étaient, guildiens ils feraient front. Mais il y avait tant de moyen de lui nuire. Le simple fait de voir ce regard chez lui était un coup de couteau. Un de plus.
Mais derrière la douleur, la colère croissait. Et peu à peu, Brienne se sentit serrer les poings.
- Il m'a adoubé. Il a fait de moi un chevalier des Sept Couronnes à la veille de la Longue Nuit et jamais il ne m'a ensuite imposé quoi que ce soit. Comment oses-tu réduire l'honneur à une simple question de virginité ? Les chevaliers sont-ils tous vierges, à ton avis ?
- Les chevaliers hommes font bien ce qu'ils veulent, mais tu es une lady de haute naissance et ce sont tes lois, pas les miennes ! explosa Leth. Tu as toujours suivi les règles de l'honneur et je ne parviens pas à comprendre comment tu as pu changer à ce point pour t'accottiner finalement d'un régicide avec lequel tu bafoues toutes les règles de ta religion et de ton rang ! Mae ajjin vo jin davra mahrazh ! Il n'est pas un homme bon !
- Anha hash chomokh, cingla Brienne. Ma athjahakar. J'ai de l'honneur. Et de la fierté. Yer tiholat vosi ki mae. Tu ne sais rien de lui.
- Anha tiholat mae et jin mel chiori akka yer hash davra ma rek ! Je sais qu'il a fait de toi sa putain et que tu es d'accord avec ça !
Cela faisait mal... Bien plus que ne l'avaient fait les quolibets et les injures qu'elle avait dû supporter autrefois, parce qu'elle avait toujours eu une foi aveugle en Leth. Il était son frère de Guilde, soit l'homme dont elle avait été la plus proche pendant toute son enfance, avant de partir pour le camp de Renly. Il avait été témoin de tant de joies et de peines de ses premières années, et avait été d'un tel soutien à chaque fois, que pas un instant elle n'avait cru qu'un jour il lui cracherait à la figure comme il le faisait actuellement.
Elle se sentait prête à le frapper, mais au lieu de ça, elle tira de sa poche la lettre qu'elle était passée récupérer dans sa chambre avant de descendre à la recherche de Jaime. D'un geste brusque, elle en frappa la poitrine de Leth.
- Lis ça. Lis !
Leth paraissait perdu, et obtempéra, dépliant la lettre qui avait été froissée trop longtemps au fond d'un tiroir. Brienne le vit en parcourir les premières lignes.
- Lis à voix haute !
Une nouvelle fois, l'homme obéit, pris au dépourvu.
- Ser Jaime. En dépit de vos efforts pour rentrer dans mes bonnes grâces, vous ne demeurez pas moins un ennemi de ma famille et de mon île, comme vous et les vôtres l'ont été au travers de décennies de guerre dans lesquelles vous ne vous êtes ralliés au camp des hommes d'honneur que parce que la victoire leur était assurée. Je vous suis reconnaissant pour l'aide que vous semblez avoir apporter à ma fille, mais rien ni personne ne me convaincra de jamais tolérer une mésalliance pareille, et rien dans vos terres, votre château ou l'histoire de votre famille ne me fera changer d'avis. Ne vous approchez pas de ma fille, et cessez de m'écrire, car je ne vous ferai plus l'honneur de vous répondre. Lord Selwyn de Tarth.
Le silence tomba sur la pièce, et pendant un bref instant, Brienne crut pouvoir entendre son sang battre à ses tempes. La lecture de la lettre lui donnait une nouvelle fois envie de se confronter au seigneur de l'île, et les dieux seuls savaient à quel point elle s'était retenue de le faire jusqu'à présent. Jaime tenait à régler cette affaire seul, et elle savait que son père jetterait l'opprobre sur elle si elle lui avouait que son nom serait bientôt traîné dans la boue.
- J'en ai un plein tiroir, reprit-elle d'une voix que la colère rendait saccadée. Jaime a écrit à mon père une douzaine de fois ces derniers mois. Podrick a recopié chacun de ses lettres, et pas une fois il n'est revenu de réponse plus positive. Selwyn a fait en sorte qu'aucun mestre ni septon ni septa de Tarth n'accepte de nous aider. Nous devrions être mariés depuis des mois, et au lieu de ça, c'est à peine si nous sommes fiancés.
- Sait-il... ? bredouilla Leth.
- Non. Mais il ne tardera pas à s'en apercevoir, puisqu'il semble que de plus en plus de gens l'apprennent.
- Il sera obligé de s'avouer vaincu. Il ne te laissera pas mettre au monde un Rivers.
- Il n'y aura pas de Rivers.
Leth fronça les sourcils, perdu.
- S'il faut en arriver là, Jaime reconnaîtra l'enfant. Puisque tout le monde semble déjà s'être fait une idée de ma vertu et semble prompt à me traiter de catin, je veux que mon enfant ait un nom respectable.
Et que Jaime puisse se revendiquer son père, pensa-t-elle à part, car c'était bien là aussi le nœud du problème, le point sur lequel elle se refusait de transiger. Jaime serait père, et cette fois-ci, nul ne pourrait le lui enlever.
- L'on me traînera dans la boue, reprit-elle avec hargne, mais cela arrivera de toute façon et les rumeurs courent déjà depuis des années. Soit mon père ploie, soit le nom que tu me donnes sera celui que me donnera tout le monde.
S'il n'avait eu la peau aussi sombre, Brienne aurait affirmé que Leth avait pâli. Elle pouvait voir les rouages de son esprits tourner à plein régime, tenter de saisir à quel point il avait pu se fourvoyé. Comme les autres à Winterfell, comme tout le monde sans doute, pas un instant il n'avait envisagé que Jaime Lannister puisse songer à l'engagement, et moins encore avec elle. Une infime part de Brienne ne leur tenait pas rigueur, car elle aussi avait de la peine à y croire encore. Mais l'écrasante majorité de son être s'était faite à cette idée. Quoi qu'il puisse encore advenir, où que les mènent les évènements, ils iraient ensemble.
- Je ne pensais pas...
- Visiblement, le coupa-t-elle sèchement. Je me fiche que tu l'aimes jamais. Mais il a fait la route de Port-Réal à Winterfell pour honorer sa promesse, et il l'a faite seul. Il m'a adoubée, il a combattu les Marcheurs Blancs, il a tué sa propre soeur pour mettre un terme à cette folie et nous avons contribué à la chute de la reine des dragons. Depuis des années, en dépit de tout ce que l'on peut lui reprocher, il a veillé sur sa famille à laquelle il était loyal, puis a veillé sur moi tant que faire se pouvait, y compris quand cela le mettait directement en porte-à-faux. Je ne suis pas Lorille, et il n'est pas toi, conclut-elle d'un ton moins dur. Il n'ira plus nulle part seul.
Le coup avait porté, visiblement. Leth baissa les yeux un instant, et Brienne en profita pour lui arracher la lettre et la ranger dans sa poche. Mieux valait que son courrier ne se perde pas n'importe où dans la Guilde, et elle préférait également éviter que Jaime n'apprenne ce qu'elle avait fait.
Mais il restait une chose à faire.
Sans prévenir, elle envoya brutalement son poing en avant. Leth le vit trop tard pour l'éviter et le reçut en plein visage, et vacilla sur ses jambes. Bien qu'il fût encore un excellent guerrier, il était plus petit qu'elle et les blessures qu'il avait récoltées à la guerre avaient émoussés ses réflexes. Elle le saisit par le col et le plaqua contre le mur le plus proche. Le nez éclaté laissait le sang jaillir à torrents et tâcher le menton et les vêtements du Dothraki. En forçant sur ses bras, Brienne n'eut pas grand mal à le soulever juste assez pour que ses pieds effleurent le sol sans plus le toucher, et son visage se rapprocha tout proche de celui de l'homme qu'elle avait durant si longtemps considéré comme son frère.
- Frappe-le encore une fois, une seule, et je te jure que je te le ferai regretter. Je te le jure sur ma vie, sur la Guilde et sur la mémoire de ton père, Leth Aranoth : frappe-le encore, et c'est bien plus d'un nez que je te casserai.
Pendant un instant ils restèrent là, à se fixer, puis Brienne sentit ses bras trembler, et elle le relâcha sèchement. Elle tourna les talons et quitta la pièce avant d'avoir pu lui laisser le temps de répondre. Ce n'est qu'une fois dans l'escalier qu'elle nota distraitement que ses manches et ses doigts étaient teintés de sang, et que ses yeux la brûlaient. Plus que la colère, la douleur se faisait trop présente.
Oublie ça, se fustigea-t-elle. Il y a plus grave et urgent à régler. Le dîner du soir, au départ simple moment difficile à passer entre ses tantes et son père, entre les deux pans les plus opposés qui soient de sa famille, s'était transformé en bras de fer entre un seigneur séparatiste et la reine des Six Couronnes. Jaime était hors de cause s'il fallait en croire le comportement de Sansa, et Selwyn ne serait qu'un désagrément de plus. Il était hors de question de perdre de vue les enjeux du royaume pour une stupide histoire de mariage et de querelles internes. Seule la rassurait la plus vieille loi de la Guilde : Unis seront les guildiens devant l'étranger. Pas un instant Leth ne lui ferait de tort devant témoins.
Ils étaient guildiens.
Mais peut-être ne serons-nous plus longtemps établis à la Guilde.
La venue de Sansa pouvait changer tant de choses... Mieux valait ne pas s'appesantir sur des détails. Reprenant contenance, et abandonnant aussi l'idée de trouver Jaime avant le dîner, la chevaleresse retourna à sa chambre. Mieux valait se tenir prête pour ce dîner.
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Ruins of Castamere
Tyrion
Les contreforts du Donjon rouge ne lui avaient jamais parus aussi dérisoires. Pourtant, il n'y avait rien de plus terrible dans les rues que des hordes de manants épuisés, loqueteux, à moitié morts de faim et de froid. La ville avait déjà subi autrement pire, et s'en était toujours relevée. A peu près. Cette fois-ci, même la pénombre et la maigre lueur des torches ne pouvait faire ignorer à Tyrion l'ampleur des dégâts sur la muraille. Il ne restait que des ruines des murs d'enceinte, et une poignée de soldats fatigués. Les hommes les plus vaillants étaient partis aux côtés de Sansa, Arya et les Fer-Nés étaient loin de la capitale, et lui se trouvait là, à fixer entre deux créneaux du mur d'enceinte les hors de va-nu-pieds qui se pressaient devant la porte.
- Si je vous dis que je compte aller leur parler pour éviter un bain de sang dont aucun de nous ne saurait sortir indemne, cela vous semble-t-il stupide ? demanda Tyrion.
A sa droite, ser Hadrian ne répondit rien, le regard sombre. Le chevalier n'avait aucun sens de l'humour, mais il savait évaluer une situation au premier coup d'oeil et ne savait que trop qu'ils n'étaient pas convenablement préparés.
- Je dirais que c'est certainement ton idée la plus suicidaire, répondit Bronn, à sa gauche. Et que ces gars ne feront qu'une bouchée de toi. Mais j'imagine qu'on est plus à une idée stupide près.
- Et à quelle sorte d'idées penses-tu, précisément ?
Ils échangèrent un rapide regard, que Bronn détourna. Tyrion refusait de s'entendre dire qu'il n'avait pas agi comme il l'aurait dû. Il avait fait son possible pour limiter les dégâts, tenter de protéger le trône de Sansa et les habitants de Port-Réal. Cela avait peut-être échoué, mais il avait fait ce qu'il fallait.
Ce qu'il pouvait.
Et maintenant, les habitants se massaient contre les remparts en hurlant, armés de simples pierres, ou de leurs bras, dépensant leurs maigres forces dans cette attaque désespérée pour piller les réserves vides d'un château en ruines.
- Si les murs tiennent, reprit ser Hadrian, nous n'avons aucun soucis à nous faire. Ils n'ont pas la moindre force, ni la moindre connaissance militaire. Par ailleurs, permettez-moi de vous rassurer : mes hommes et moi n'aurons pas de difficultés majeures à repousser ces gens.
- Vous avez vu leur nombre ? s'exclama Bronn. Vous nous croyez bien préparés s'ils passent les murailles ?
- Ce sont des manants sans force et sans arme. Nous n'aurons aucun mal à les défaire.
- Ben tiens. Je vous lâche tout seul en bas et on en reparle, ça vous dit ?
- Auriez-vous peur, monseigneur Bronn ? demanda ser Hadrian avec ce qu'il fallait de fiel pour hérisser le poil de l'ancien mercenaire.
- Faudrait être le dernier des abrutis pour pas voir qu'on est moins nombreux, à peine armés et coincés dans un château qui tombe en lambeaux.
- Taisez-vous, les interrompit Tyrion. Je ne m'entends plus penser. Je ne veux pas que nous commencions les hostilités. Ne leur jetez rien, ni huile ni pierre ni flèche. Je ne veux pas qu'il leur soit fait de mal. Dites à vos hommes de se protéger, mais pas d'attaquer.
S'ils s'en prenaient à la population, c'en serait fini d'eux. Ils seraient haï pour de bon, et alors ils donneraient un ennemi à abattre tous ces malheureux sans espoir qui mourraient de faim à quelques dizaines de mètres sans que les puissants n'y puissent rien.
- Et s'ils restent là toute la nuit, à canarder le mur, insista Bronn. Vous croyez vraiment que celui-ci va tenir ? Y a déjà une armée qui lui a marché dessus il y a pas si longtemps. Encore un peu, et il en restera plus que des cendres. Sur la façade Nord, on peut presque compter tous les gravats qui ont servi à consolider le mur.
Ser Hadrian lui adressa un regard noir, mais sans répondre. Tyrion non plus n'avait plus de réponse à lui apporter. Il se sentait faiblir, épuisé par une lutte sans fin. Bronn avait raison. Il n'y aurait pas besoin de beaucoup pour que tout s'effondre et qu'ils ne soient taillés en pièces par une armée de mendiants haineux.
- Je vais aller leur parler, dit-il. Tenter de les apaiser.
- Non, tu n'iras pas, contra Bronn. Tu es la Main de la reine, et le dernier Lannister encore à Port-Réal. Ta louve a besoin de toi à ton poste et il n'y a pas plus détesté que toi dans toute cette partie du pays. Tu ne bougeras de ce foutu rempart que pour aller te mettre à l'abri, ou parce que j'en aurais suffisamment par-dessus la tête pour t'avoir catapulté directement dans ton bureau.
- Tu es peut-être seigneur, mais ici, c'est encore moi qui gouverne en l'absence de la reine.
Tyrion entendit l'épée jaillir de son fourreau avant de la voir, et il considéra Bronn d'un air surpris, mais non pas trahi. Il s'y était préparé, depuis l'auberge de Winterfell. Il n'avait tout simplement pas voulu croire que cela se reproduirait aussi vite. Ni à un tel moment. Ser Hadrian tira immédiatement son épée, mais c'est à peine si Bronn lui adressa un regard bref. Il était entièrement focalisé sur le nain.
- Tu ne sais pas ce que c'est que de devoir lutter tous les jours pour manger. Moi, je le sais. Et je ne suis pas Main. Si quelqu'un doit descendre, c'est moi.
- Tu n'avais pas l'air pressé de les revoir quand tu es venu me faire ton rapport cet après-midi.
- C'était différent. Tout ce qu'on a à faire pour le moment, c'est les laisser se fatiguer un peu. Une fois qu'ils seront plus calmes, je descendrai leur parler. Et tu as plutôt intérêt à m'obéir parce que je suis peut-être que seigneur de Hautjardin, mais je n'aurais aucun mal à te ligoter et te fourrer dans un placard de tes appartements si tu refuses. Maintenant, tu la fermes et tu cogites. Et t'avises pas de descendre.
Pendant un instant, Tyrion et Bronn s'affrontèrent du regard, et le nain sentit une légère chaleur lui envahir à nouveau la poitrine. Il ne doutait pas de l'intérêt de l'ancien mercenaire dans la manœuvre, il était certain que l'homme d'épée pensait à ce qu'il lui arriverait si la Main de la reine était tuée sous sa surveillance, mais il se sentait malgré lui ragaillardi. Cela ne valait pas l'amitié de Varys, ni même celle de Davos, mais c'était un peu des illusions dont il s'était bercé autrefois.
Un infime sourire se dessina sur son visage. Bronn sembla y voir une approbation car il remit sa lame au fourreau, rapidement imité par ser Hadrian.
- Vous devriez prendre votre mal en patience, dit celui-ci. Je crains que la nuit à venir ne soit longue.
- Croyez-moi, j'en ai connues de plus longues, répondit Tyrion en promenant son regard sombre sur la ville.
J'espère simplement être encore là pour voir l'aube se lever.
...
..
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Voilà !
C'était la fin de Les alliances et les promesses. Le chapitre suivant arrivera peut-être le 30 Décembre, mais assurément début Janvier à tout le moins. Je ne sais pas encore si ce sera un nouvel "épisode" complet, avec tout ce que je veux mettre dedans (ce qui donnerait un chapitre soit bien plus court que je ne l'envisage soit très très long) ou s'il sera coupé en deux. Mais ce sera l'occasion de voir le repas à Tarth et la suite de la crise de Port-Réal.
Je vous retrouve donc pour La nuit des diplomates, et si vous avez envie d'aller lire un peu plus de mes fics, je vous remets le planning des sorties de Décembre. La pantomime est pour le moment ajournée.
Merci d'avoir lu jusqu'ici, n'hésitez pas à me laisser votre impression et encore navré pour le délai de publication de ce chapitre.
A bientôt,
Kael Kaerlan
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Jeudi 5 Décembre : Jour après jour, chapitre des bûchers (c'est fait!)
Nuit du 7 au 8 Décembre : Nuit du FoF, écriture d'au moins 1 OS GOT (fini)
Mardi 10 Décembre : Chroniques d'une cohabitation chaotique, OS écrits durant la Nuit du FoF (c'est fait !)
Dimanche 15 Décembre : Une part de lui-même, Les alliances et les promesses partie 3 (c'est fait !)
Vendredi 20 Décembre : Jour après jour, chapitre du banquet
Mercredi 25 Décembre : Une part de lui-même, re-upload des chapitres 1 à 3
Lundi 30 Décembre (incertain) : Une part de lui-même, Les alliances et les promesses partie 4
