Pour toi, ma Clélia, mon Alpha. Ce sera toujours pour toi. Je t'aime et te souhaite le plus merveilleux des anniversaires.


17 – Alen Menken et Glenn Slater, pour Disney, VF par Houria Belhadji

Sherlock était bien décidé. Cette fois, il saurait. Il avait tout prévu. Et il ne laissait jamais rien au hasard. Couché dans son lit, les yeux grands ouverts dans le noir, il écoutait. Le clic des interrupteurs. Le bruit des livres délicatement posés sur la desserte. Puis les pas, lents et doux, de ses parents dans l'escalier. Il compta douze marches, ferma les yeux, ralentit sa respiration, pour qu'elle paraisse profonde.

Bien lui en prit. Un instant plus tard, sa porte s'ouvrait sans autre bruit que le souffle du vent. Les yeux bien fermés, Sherlock ne pouvait dire qui, de sa mère ou son père, venait vérifier qu'il était bien endormi, mais l'illusion dut faire effet.

La porte se referma. Sherlock rouvrit les yeux. Il recommença à écouter. Le glougloutement de l'eau dans la salle de bains, le froissement des tissus quand ses parents revêtirent leurs pyjamas, la douceur des draps qu'on ouvrait et dans lesquels on se glissait.

Sherlock attendit encore, mais pas si longtemps. Trente minutes à peine, sans un bruit ou presque, avant que des légers ronflements ne s'élèvent. Papa et Maman dormaient. C'était le moment.

Il repoussa ses couvertures, se révélant tout habillé. Sans un bruit, il se glissa dans ses chaussures, puis ouvrit sa fenêtre. Il avait longuement réfléchi à la question et au mécanisme, mais il n'était pas capable de la refermer de l'extérieur, parce qu'il était au premier étage et qu'il n''avait pas de prise. Cela attirerait sans doute immédiatement ses parents, mais il avait conclu que cela valait mieux que de passer par la porte d'entrée, risquer de faire tinter les clés, et ne pas pouvoir refermer derrière soi (il n'emporterait pas un trousseau avec lui, sinon Papa et Maman seraient bien embêtés), cela laissait la possibilité aux cambrioleurs de venir dans la maison, et Sherlock ne voulait pas de cambrioleur chez lui.

Alors ce serait la fenêtre. Il rajouta un gros pull à sa tenue, puis son manteau épais. Et sans un bruit, se laissa glisser le long de la gouttière. Il était agile, fin et léger.

Il atterrit au sol en douceur, grâce à la pelouse, et se dirigea aussitôt vers l'abri de jardin. Sa chambre donnait sur le jardin. Celle de ses parents sur la rue. Ils ne le verraient pas. Il y récupéra le sac à dos volumineux qu'il y avait caché, sa lampe de poche, sa lampe frontale, et sa carte.

Et le regard fier et bien décidé, vérifiant rapidement la direction sur sa boussole éclairée par la lune, il se mit en route.

Sherlock avait un peu plus d'une dizaine d'années, et après tant d'années si loin du vrai monde et de la vérité, il avait décidé d'affronter tout ça.


L'enfant avait passé le plus clair de son temps de ces dernières années perdu dans sa propre tête, dans ses pensées. Il n'avait jamais cru qu'il y avait plus que la vie qu'il connaissait, mais depuis quelques temps, un voile s'était déchiré. Le voile de sa mémoire.

Sherlock n'avait pas toujours vécu ici, dans la petite maison qu'il connaissait par cœur. Il se souvenait, vaguement, d'un emménagement un jour, mais il était tout bébé, trop petit, c'était il y a longtemps. Du moins, c'était ce qu'il avait cru. Puis un jour, il avait entendu un mot. Musgrave.

Et avec lui, des bribes de mémoire étaient revenues. Musgrave était leur manoir familial. Musgrave était sa maison. Musgrave avait brûlé. Ils étaient partis de Musgrave. Sherlock ne se souvenait de rien. Sherlock voulait savoir.

Alors il avait préparé son expédition, et s'était faufilé en douce hors de la maison. Il avait vérifié, la maison brûlée n'était qu'à trente-cinq kilomètres de leur village actuel. Bien sûr, il ne pourrait pas tout faire dans la nuit. Mais il avait tracé son plan de marche, avait prévu de se tenir éloigné des grandes routes, traverser les bois. Il camperait, également, il avait pris tout ce qu'il fallait.

Ses parents allaient le chercher, bien sûr. Et prévenir son frère, Mycroft. Mais il avait calculé qu'on le chercherait d'abord au village, à proximité. Ensuite Mycroft arriverait, et trouverait la lettre que Sherlock avait cachée dans sa chambre. Ils comprendraient alors que c'était une fugue, mais Sherlock les envoyait sur une fausse piste, à l'exact opposé de son trajet. Le temps qu'ils réalisent cela, Sherlock aurait une confortable avance. Il pourrait atteindre Musgrave. Et une fois qu'il en aurait percé les mystères, il demanderait à téléphoner dans un pub, et il appellerait ses parents qui viendraient le chercher. Il avait appris le numéro de la maison par cœur.

Il avait un plan, c'était parfait.


Alors que jusqu'alors, il marchait dans la forêt, il déboucha soudain dans une clairière, illuminée de lune (bien sûr, Sherlock avait vérifié la météo. Et les phases de la lune. Pour économiser sa lampe) et regarda vers le ciel.

Il tomba alors à la renverse, se noyant dans les étoiles. Là, sous le ciel étoilé, il voyait enfin son avenir se dessiner. L'avenir s'éclairant, sa vie allait se remettre à l'endroit, et il saurait.

Sherlock avait marché toute la nuit ou presque. Il était fatigué, et l'aube commençait à rougir à l'horizon. Avec un bâillement à s'en décrocher la mâchoire, le petit garçon consulta sa boussole, et sa carte. Il avait avancé conformément à ses prédictions. Il pouvait se permettre de prendre un peu de repos. En restant caché la journée, et en marchant le soir et la nuit, il avait moins de chance de se faire attraper. Bien sûr, l'avantage de la journée, c'est qu'il pouvait toujours plaider que ses parents n'étaient pas très loin et qu'il allait les rejoindre, s'il croisait quelqu'un. La nuit, on s'inquiéterait forcément de croiser un enfant seul.

S'enfonçant profondément dans la forêt qu'il longeait en bordure jusque-là, Sherlock mémorisa consciencieusement le chemin qu'il prenait, jusqu'à tomber sur un recoin qui lui convint. Il dressa sa tente, et sortit ses provisions. Il devrait économiser l'eau et la nourriture, mais il était sûr d'en avoir pris assez. Après tout, il n'avait que l'aller à faire. Papa et Maman viendraient le chercher au retour.

Sherlock était un enfant pétri d'habitudes. Il effectua son rituel comme si tout était normal et qu'il allait se coucher dans sa chambre, Puis il s'enroula dans son duvet, régla son réveil au cas où, se retira sous la tente et s'endormit aussitôt, fourbu de sa nuit de marche.


S'il y avait une chose étrange à propos de Sherlock, c'était bien qu'il avait toujours raison. Et que ses plans n'échouaient pas. Tout était calculé et prévu en ce sens. Un enfant de dix ans fugueur aurait été ramené manu militari par la police chez ses parents morts d'inquiétude, qui se seraient rendu compte de l'absence de leur enfant à cause de la fenêtre qui claquait ou ce genre de chose. Sherlock, lui, n'avait pas ce genre d'imprévus. Il se réveilla neuf heures plus tard, aussi tranquille que lorsqu'il s'était endormi. C'était le début de l'après-midi, et il avait faim.

Parfaitement conscient que la route qui l'attendait était encore longue, il entama le repas froid et énergétique qu'il avait préparé (et subtilisé à la cuisine au prix de stratagèmes ingénieux).

Une fois rassasié, il regarda sa montre. Il était parti vers minuit, et s'était arrêté sans doute un peu avant six heures. Peu après qu'il s'était endormi, ses parents avaient dû se réveiller et trouver son lit vide. Désormais, il était quinze heures, et Mycroft devait être arrivé de Cambridge, et l'alerte avait été donnée. Il lui restait un peu plus d'un tiers du chemin à parcourir. Il avait bien avancé, cette nuit, l'avantage de pouvoir avancer en ligne droite ou presque. Maintenant, il allait devoir faire attention à prendre les chemins les moins fréquentés.

Rajustant le sac à dos dans lequel il avait tout rangé sur ses épaules, Sherlock grimaça. Hier, le volumineux bagage ne l'avait pas gêné plus que ça, il s'était habitué à son poids.

Cette fois, c'était différent. Cela pesait lourd, lui sciait les épaules. Il était parfaitement reposé, capable de poursuivre sa route, selon tous les critères physiques théoriques qu'il avait conceptualisés.

Mais ses épaules lui faisaient mal. Ses jambes semblaient plus lourdes. Il grimaça, mais se ressaisit rapidement. Il ne devait pas se laisser aller. Son corps n'avait qu'à lui obéir, non mais.


Sherlock était fatigué. Très fatigué. Il faisait nuit, et ses bras et ses jambes le lançaient douloureusement. Le sang battait à ses tempes, et il avait l'impression de le sentir pulser dans chacun de ses membres à un rythme beaucoup trop soutenu. Il n'avait pas avancé au rythme qu'il avait voulu cet après-midi. Il était enfin arrivé, ou du moins il le saurait en débouchant de la forêt, mais il était plus tard que prévu. Il avait dû s'arrêter pour faire des pauses, et manger des réserves « en cas de coup durs ». Et chacune des pauses avait duré plus que prévu, et que la précédente. Lors de la dernière, il avait bien cru qu'il ne repartirait jamais.

Mais enfin, il y était. Il voyait la lisière des arbres. Musgrave était juste là, à portée de main. Oubliant la fatigue, l'enfant pressa le pas, courant presque.

Puis enfin, franchit l'orée de la forêt, et déboucha sur l'immense parc autour de Musgrave. Là-bas au fond, il voyait se dresser la bâtisse brûlée. Sherlock en fut tout ébloui, comme si la brume de la forêt s'était enfin levée. Les lumières des étoiles scintillaient tout autour de lui, et l'air doux et printanier lui réchauffait le cœur, comme s'il l'enjoignait à avancer.

Tout semblait différent. Rien ne serait plus pareil.

Sherlock avança, lentement, marchant à travers les parcs.

Il franchissait des tombes sans en ressentir la moindre peur, quand il sursauta :

- Hé ! Qui est là ?

La voix venait de sa gauche, et Sherlock se mit à trembler de peur. Il y avait quelqu'un, qu'il n'avait pas vu, qu'il ne voyait pas, dans le noir. Une faible lampe torche s'alluma soudain, se braqua dans la direction de Sherlock. Les yeux éblouis par la lumière, l'enfant ne pouvait voir qui se tenait derrière la lampe, et ses prunelles absorbèrent douloureusement cet éclat trop vif, au point qu'il était aveugle quand ses yeux se posaient de nouveau sur les ténèbres environnantes.

Sherlock avait prévu beaucoup d'aléas dans sa fugue, mais certainement pas celui-là. Il était certain que dans le Manoir, il n'y aurait personne. C'était en ruine, brûlé, interdit d'accès. Il n'aurait dû y avoir personne !

Le cerveau bien entraîné à la logique du petit garçon percuta cependant quelque chose. Le faisceau lumineux qui l'avait aveuglé était droit dans ses yeux. Droit. Parallèle au sol. Qui que ce soit, l'inconnu avait sa taille. C'était un enfant. Pas un adulte, qui aurait dû baisser la lampe torche. Cette constatation rassura Sherlock. Du moins, avant d'entendre les mots suivants :

- Sh... Sherlock, c'est toi ? Sherlock !

Toujours aveuglé, ledit Sherlock ne put compter que sur ses autres sens. Un bruit de cavalcade, un corps étranger qui l'étreignait de toutes ses forces, un parfum de miel et de pin.

- Oh Sherlock, je pensais ne jamais te revoir ! Tu es là ! Tu as tenu ta promesse de venir me retrouver !

Il y avait une telle émotion dans la voix de l'enfant inconnu que Sherlock en fut bouleversé, sans savoir pourquoi.

- Qui... qui es-tu ? demanda-t-il doucement.

L'enfant le lâcha, et se recula. Il avait éteint sa lampe en arrivant près de Sherlock, et ce dernier commençait à se réhabituer à voir à la lumière des étoiles. Juste devant lui se tenait un gamin blond, pas plus vieux, à peine plus grand, ses grands yeux brillant sous les astres.

- Je suis John, bien sûr. T'as pas récupéré toute ta mémoire, hein, Génie ? C'est pas grave ! Tu es venu ! Comme tu l'avais promis !

- Je ne suis pas sûr de tout comprendre, répondit Sherlock d'un ton mal assuré.

Il n'aimait pas avouer cela. En temps normal, il savait tout. À sa grande surprise, l'autre enfant lui sourit, un sourire doux, qui éveilla une soudaine chaleur dans la poitrine de Sherlock.

- Tu sais que c'était ta maison, là ? demanda John, en désignant du pouce le bâtiment derrière eux.

Sherlock acquiesça.

- Quand tu vivais là, je venais jouer avec toi. Et puis... puis y'a eu les problèmes, et l'incendie, et puis t'es parti. Personne ne m'a laissé te voir, avant. Ta mère, elle a dit que tu avais un problème dans ta mémoire, que tu ne te souvenais pas, que tu devais partir, c'était mieux. Mais toi et moi, on avait un pacte. On avait dit qu'on se retrouverait toujours ici, au milieu des drôles de tombes que tu aimais tant. Alors parfois, je viens. J'attends, et aujourd'hui, tu es venu ! C'est pas grave si tu te souviens pas, Sherlock. T'es revenu !

Après tout ce temps à rêver jour et nuit, dans sa chambre. Après tout ce temps à chasser l'ennui, cherchant à s'occuper, encore et toujours, essayant de combler un manque dont il n'avait pas conscience. Après tant d'années sans voir ni comprendre le monde et sa vie. Le monde de Sherlock venait de se remettre à l'endroit. Ils étaient là, sous le ciel étoilé. John était là, et soudain il savait. L'avenir s'était éclairé, il savait.

Il ne se souvenait pas de tout. Il ne se souvenait pas de l'incendie. Il ne se souvenait pas des problèmes. Qu'importait. Il ne voulait pas s'en souvenir. Il voulait juste profiter de ce garçon incroyable aux yeux azurs qui, durant des années, avait passé une partie de son temps ici à attendre un amnésique.

- J'ai une tente, déclara lentement Sherlock. On campe ici ?

John lui rendit un sourire d'acceptation plus éblouissant que toutes les étoiles.

Le voile de la mémoire de Sherlock s'était bel et bien déchiré, du moins pour la chose la plus importante au monde. Les lumières des étoiles brillaient pour nous. Tout semblait différent, désormais. Le monde avait changé. Ils croyaient en l'autre.


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