Chapitre 17
Les invités furent menés dans la salle à manger, qui avait été préparée avec soin par Emma et Georgiana. Il y avait même un plan de table, chose exceptionnelle pour un tel événement. Il était certes traditionnel de placer les invités, mais pas de cette façon, ce que Miss Bingley fit remarquer :
« Miss Darcy, voici un plan de table bien imposant pour ce type de repas.
— Je sais Miss Bingley, répondit avec lassitude Emma. Mais nous fêtons quelque chose de particulier ce soir : c'est le premier repas que Miss Elizabeth passe avec son fiancé.
— Merci Emma, dit Elizabeth avec un magnifique sourire.
— Mais, Miss Darcy, c'est étrange, continua Miss Bingley avec dédain. Mr Darcy et Miss Eliza ne sont pas côte à côte.
— Caroline veux-tu te taire ? demanda Bingley à la surprise de tous. Si tu avais un peu écouté, tu saurais que c'est justement la tradition que doivent respecter Miss Elizabeth et Darcy. C'est comme cela que se passe le premier repas officiel des fiancés chez les Bennet depuis très longtemps. »
Miss Bingley préféra ne pas insister car son frère était encore un peu vexé de sa réaction face à ses fiançailles. Pourtant elle avait du mal à accepter les fiançailles de Darcy et de Miss Elizabeth, pour elle c'était pire qu'une gifle. Ce pour quoi elle s'était battue des années, en essayant de montrer à Mr Darcy à quel point elle était parfaite pour lui, venait de lui glisser entre les mains. Pour Elizabeth au contraire, ce repas ressemblait à une bénédiction. Elle se trouvait entre sa sœur et sa cousine et montrait son bonheur d'être fiancée à l'homme qu'elle aimait plus que tout. Elle était pressée d'être liée à lui pour toujours. De son côté, Georgiana ne pouvait s'empêcher de jeter des regards vers son frère. Il semblait souriant et détendu, plus à l'aise qu'il ne l'était en temps normal en présence de Miss Bingley. Elle lança aussi un regard à sa sœur, qui discutait avec Elizabeth joyeusement. Elle aimait les voir ainsi, heureux et presque insouciants. Pourtant, que ce soient son frère ou sa sœur, ils ne l'étaient plus depuis bien longtemps. Elle soupira en voyant la différence entre Miss Fitzroy et Emma. Il y avait une maturité différente dans leur regard, pourtant elles avaient exactement le même âge. C'est en les voyant toutes les deux que cela la choqua le plus. Georgiana lança ensuite un regard à sa marraine. Elle fut surprise du regard tendre qu'elle envoya à Elizabeth. Elle avait déjà vu sa marraine avec ce genre de regard, mais généralement elle l'adressait à Miss Fitzroy. Le reste du repas se déroula à merveille, de même que le temps qu'ils passèrent ensemble, quoique la présence des Bingley et des Hurst empêchât Darcy de passer du temps avec Elizabeth.
Le lendemain dans l'après-midi, Elizabeth, Jane, Miss Fitzroy et Bennet Fitzroy revinrent pour l'heure du thé. Emma les avait invités pour le thé pour les deux jours à venir, quoique ce ne soit pas réellement une manière habituelle de faire : elle voulait essayer de donner du temps à son frère et à son amie. Malheureusement, tout ne se passa pas comme elle l'avait espéré. Pendant le thé, alors qu'elle discutait avec Elizabeth, un valet vint lui dire que son frère l'attendait dans le hall. Elle se dépêcha de le rejoindre et lui fut surprise de trouver deux de ses cousins, les fils du frère de sa mère : Devon Fitzwilliam, vicomte de ***, et le colonel Richard Fitzwilliam. Ils semblaient tous les deux gênés et n'osaient la regarder dans les yeux. Elle lança un regard à son frère, tendu, si bien qu'elle demanda à ses cousins :
« Que nous vaut le plaisir de votre visite imprévue ?
— Père arrive pour faire entendre raison à ton frère Emma.
— Pardon ?
— Lady Catherine lui a écrit pour lui dire que j'épousais une coureuse de fortune et que j'allais déshonorer l'héritage de mère, quoique je ne voie pas que ce que mère a à faire dans l'histoire, intervint Darcy.
— Comment ? cria Emma.
— Et je suppose que ce n'est pas ce qu'elle a dit. Emma est arrivée avant que vous ne m'ayez tout dit, dit son frère en lui jetant un regard sévère.
— Non effectivement. Elle veut que la garde d'Emma et de Georgiana lui soit confiée car tes décisions récentes lui font dire que dire que tu n'es pas en état de prendre des décisions rationnelles, dit le colonel.
— Et puis quoi encore ?
— Emma ! dit Darcy toujours sévèrement.
— Non Fitzwilliam, elle n'a rien à dire. Richard et toi êtes mes tuteurs, pas elle. Elle n'a pas à se mêler de ma vie.
— Et de celle de ma cousine, intervint une voix derrière eux.
— Fitzroy ! Que faites-vous là ? demanda le colonel.
— Je suis censé servir de chaperon pour mes cousines Jane et Elizabeth, qui sont censées rendre visite chacune à leur fiancé. Je dis "censées" car celui d'Elizabeth ne s'est pas encore montré, dit Bennet Fitzroy avec un petit sourire narquois typique des Bennet.
— Parlez-vous de Miss Elizabeth Bennet ?
— Je n'ai pas d'autres cousines que les Bennet. Elles sont assez nombreuses ainsi.
— La connais-tu Richard ? intervint Darcy.
— Je l'ai croisée plusieurs fois à Rosing avec Miss Bennet, quand elles étaient en visite chez Sir Lewis. Je ne l'ai pas revue depuis mais je pense qu'elle doit revenir de temps en temps dans le Kent, au moins dans le domaine qu'elle a hérité de son parrain.
— Je ne sais pas si ma cousine a parlé de son parrain, ni de son domaine dans le Kent. Lizzie n'en parle jamais, quoique ce ne soit pas surprenant.
— Effectivement, elle ne m'en a pas parlé quoique je pense qu'elle n'allait pas tarder. Elle voulait me parler en privé, ou ce qui s'en ressemble le plus en ce moment, demain, intervint Darcy. Mais Fitzroy, que faites-vous là ?
— C'est Lizzie qui m'envoie. Elle semble être inquiète pour je ne sais quelle raison. Et je pense qu'en réalité elle voulait m'éloigner de Miss Bingley.
— Il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi Elizabeth s'inquiète-t-elle tant pour sa famille si elle possède un domaine ? demanda Emma.
— Elle pensait que mon oncle finirait par la pousser au mariage et je ne suis pas sûr qu'elle ait eu tort. Dans ce cas, le domaine aurait appartenu à son mari et plus à elle, répondit Bennet.
— Je vois. Je comprends mieux sa prudence, répondit Emma. Enfin, cela ne règle pas le problème de notre oncle Fitzwilliam.
— Peut-être que sa filleule pourrait lui faire entendre raison, avant que Jane et Lizzie n'en entendent parler, intervint Bennet.
— Pourquoi Jane ? demanda Emma.
— Parce que dans un tel cas ma douce et aimable cousine pourrait vous étonner Miss Darcy. Ses colères son rares mais explosives et je pense que Lady Catherine a poussé un trop », répondit Bennet en allant chercher sa sœur.
Mais avant qu'il ne soit revenu, le comte de *** arriva. Il ne fut pas réellement surpris de voir que ses fils étaient allés prévenir leur cousin. En revanche, il fut surpris du comportement de sa nièce. Elle qui était généralement joyeuse et avenante était ce jour-là en colère et renfermée.
« Ma chère nièce que t'arrive-t-il ?
— Rien mon oncle. Je commence à trouver notre tante un peu envahissante.
— Emma ! la réprimanda immédiatement Darcy.
— Non Fitzwilliam, ta sœur s'est toujours comportée de la meilleure des façons jusqu'à présent. J'aimerais savoir pourquoi elle se comporte de la sorte », fit le comte surpris.
Cependant il n'eut pas de réponse car une voix se fit entendre :
« Parrain, quelle bonne surprise de vous voir.
— Ruth, que faites-vous là ?
— Je sers de chaperon à mes cousines, Elizabeth et Jane, quoique pour Elizabeth je ne voie pas trop l'intérêt, votre neveu n'étant pas avec elle. Je pensais que cela était logique au vu des fiançailles entre ma cousine et lui, répondit Ruth Fitzroy après l'avoir salué.
— Miss Fitzroy, je n'ai pas encore eu le temps de prévenir mon oncle à cause de la tradition des De Bourgh, répondit Darcy en souriant.
— Je l'avais presque oubliée.
— Allez-vous me dire ce qu'il se passe ? dit le comte en commençant à perdre son calme.
— Votre neveu est fiancé à ma cousine, Miss Elizabeth Bennet, répondit Ruth tout sourire.
— La Miss Elizabeth de Sir Lewis ? Sa filleule ?
— Oui parrain. Sa filleule, la fille de mon oncle Henry Bennet, fils d'Elizabeth Bennet, née De Bourgh.
— Mais Catherine m'a écrit qu'elle n'avait aucune famille convenable et qu'elle n'en voulait qu'à son argent, fit le comte en colère.
— Et vous l'avez crue père ? demanda Lord ***
— Je me posais des questions vu que ton cousin ne voulait pas nous parler d'elle, fit le comte.
— Tradition familiale oblige, fit une voix derrière eux qui les surprit tous.
— Miss Elizabeth, saluèrent les trois hommes.
— Excusez-moi, Miss Elizabeth : j'ignorais que c'était vous », fit le comte après qu'elle leur eut rendu leur salut.
Il fut cependant surpris de la froideur de son regard.
« Je m'en doute. Pour le bien de mon fiancé, je veux bien accepter vos excuses. » Puis, se tournant vers son amie, elle lui dit : « Je suis désolée de vous déranger Emma, mais certaines de vos invitées commencent à se poser des questions.
— J'arrive tout de suite Elizabeth », répondit cette dernière, elle aussi surprise de l'attitude froide de son amie.
Ils regardèrent tous Elizabeth partir après qu'elle eut salué les trois hommes Fitzwilliam. Aucune des personnes présentes, en dehors de sa cousine, n'avait jamais vu Elizabeth se comporter de la sorte. Ruth, elle, eut une expression peinée sur le visage. Elle savait que les rares fois que sa cousine s'était comportée de la sorte, une personne qu'elle aimait avait souffert. Le regard d'Elizabeth était dur à supporter pour ses cousins car ils avaient pu voir la souffrance qui l'habitait à ce moment. Bennet soupira et fit signe à sa sœur de la suivre, ce que Ruth fit rapidement après avoir salué les Fitzwilliam. Emma jeta un regard vers son frère, qui hocha la tête et suivit Miss Fitzroy. Bennet secoua la tête et dit :
« Pauvre Lizzie. Elle cumule en ce moment, j'espère que cela va être la dernière fois, parce que Jane et mère risquent de faire un voyage dans le Kent, qui déplaira à Lady Catherine.
— Elle ne semble pas trop en colère, intervint le vicomte.
— Ma cousine est une excellente comédienne. Elle est une experte pour cacher ses sentiments. Mais croyez-moi sur parole : Elizabeth n'est pas en forme, ma cousine et ma mère vont se rendre compte qu'il y a un problème. Et je n'ai pas besoin de dire ce qu'il risque de se passer avec mon père. »
Pendant ce temps, Emma, qui avait rejoint Elizabeth, fut frappée par la douleur qu'elle vit dans les yeux de son amie, mais également par la colère que la posture de Jane laissait entrevoir. Pourtant, elle se contenta de lancer un regard à sa cousine et de continuer sa discussion avec Mr Bingley. Emma s'approcha d'Elizabeth pendant que Ruth allait rejoindre le couple de Jane et Mr Bingley. Cependant, Ruth dit quelques mots, puis Mr Bingley se leva et sortit de la pièce, sûrement pour rejoindre Darcy et Fitzroy. Ruth s'installa à la place qu'il avait laissée puis se mit à lui parler tout en essayant de l'apaiser. Du moins, c'est ce qu'en déduisit Emma, au vu des geste des deux jeunes filles. Elle s'assit près de son amie et posa la main sur la sienne et lui dit :
« Elizabeth, qu'avez-vous ? Je suis votre amie, vous pouvez vous confier à moi.
— Je le sais Emma, mais ce qu'il vient de se passer aujourd'hui ne fait que confirmer mes peurs. Je ne suis pas digne de votre frère.
— Elizabeth, ne laissez pas Lady Catherine gagner. Vous êtes la personne la plus digne d'épouser mon frère que je connaisse.
— Comment pouvez-vous en être sûre ?
— Parce que vous l'aimez Elizabeth. Il ne pourrait être heureux sans vous.
— Mais votre oncle…
— S'est rétracté dès qu'il a su que c'était vous. Lady Catherine avait négligé de dire certaines choses tout en vous accusant d'une avidité imaginaire. Il a eu peur pour nous. Elizabeth, pourquoi ne pas parler de vos craintes avec mon frère ?
— Nous n'avons pas réellement eu beaucoup de temps pour parler. Il a dû régler le problème de ma dot, puis ses responsabilités lui ont pris tellement de temps que je ne l'ai presque pas vu depuis nos fiançailles. J'ai peur de le faire souffrir et je ne pourrais l'accepter.
— Elizabeth, il vous aime. Il est heureux avec vous et je sais de source sûre que vous lui manquez.
— À moi aussi il me manque, répondit en souriant Elizabeth.
— Alors profitez de sa présence aujourd'hui. »
Cependant, Elizabeth ne put lui répondre car Mr Darcy, Mr Fitzroy et Mr Bingley revinrent. Ils semblaient tous un peu tendus, signe que la discussion avait porté sur les événements qui avaient eu lieu pendant le repas. Pourtant, quand Bennet capta le regard de sa cousine, il eut un sourire et signala les deux amies en train de discuter. Darcy, qui s'inquiétait pour sa fiancée, fut aussi soulagé que Fitzroy en voyant le regard apaisé que lui envoya cette dernière. Il se dirigea quand même vers Elizabeth et Emma pour être rassuré et pour pouvoir passer un peu de temps avec sa fiancée. Emma se leva et alla rejoindre sa sœur, qui discutait avec les sœurs de Mr Bingley. Darcy s'assit près d'Elizabeth et se tourna vers elle :
« Elizabeth, me faites-vous confiance ?
— Bien sûr, répondit-elle confuse.
— Alors, dites-moi ce qui vous préoccupe. Et ne niez pas, je sais qu'il y a quelque chose.
— Rien qui ne soit réglé grâce à Emma, quoique je risque de m'inquiéter pour vous encore un peu.
— Pourquoi pour moi ?
— Je ne suis pas sûre d'arriver à vous rendre heureux. Ce qu'il vient de se passer aujourd'hui renforce mon inquiétude, comme le fait que je craigne de ne pas être digne de vous.
— Elizabeth, vous êtes la seule qui pourra me rendre heureux car je vous aime. De plus, votre crainte me montre que je ne me suis pas trompé sur vous. Ne laissez pas ma tante vous atteindre. Elle essaye d'avoir la tutelle de mes sœurs depuis des années.
— Fitzwilliam, comment pouvez-vous être sûr de vous ?
— Je vous l'ai dit. Je vous aime Elizabeth. De plus, Emma est d'accord avec moi. Je ne peux aucunement me tromper sur vous dans ce cas. En revanche, je ne comprends pas pourquoi vous m'avez caché votre parrain et votre domaine.
— Parce que c'est ainsi que j'ai été élevée. Mon parrain m'a appris à me méfier, il ne voulait pas que je finisse comme mes parents et comme lui. Il savait qu'il ne rendait pas sa femme heureuse et cela le rendait malheureux, surtout pour Anne.
— Au début de notre connaissance je peux le comprendre, mais après ? demanda Darcy.
— Comment voulez-vous que je vous le dise ? Je ne savais plus trop comment faire. D'ailleurs, j'étais assez inquiète pour demain car je devais vous en parler. Mais je ne savais pas comment aborder le sujet.
— C'est une inquiétude que vous n'aurez plus. Mais viendrez-vous quand même demain ?
— Bien sûr. Nous n'avons pratiquement pas passé de temps ensemble depuis nos fiançailles. Je pense qu'il est peut-être temps de fixé une date. Mon père vient d'envoyer le temps de fiançailles minimum qu'il aimerait que nous respections, lui répondit Elizabeth avec sourire.
— Oui, vous avez raison. Il est temps et, pour tout vous dire, je vais attendre impatiemment ce jour. »
Ils se sourirent et restèrent à discuter de tout et de rien encore un peu avant qu'il ne soit temps pour les Fitzroy et les demoiselles Bennet de rentrer chez eux. Malgré l'assurance de la revoir le lendemain, Darcy eut du mal à voir partir Elizabeth. Il ne l'avait pratiquement pas vue depuis Noël et la visite d'aujourd'hui ne s'était pas passée comme prévu. Il maudit Lady Catherine et son ingérence, mais cela lui avait permis de rassurer un peu sa promise. Il poussa un soupir et entra pour rejoindre le reste de la maisonnée. En entrant, il remarqua immédiatement sa sœur, elle semblait perdue et très pensive. Il se dirigea vers elle et lui demanda ce qu'elle avait :
« Je m'inquiète pour Elizabeth, Fitzwilliam. Elle a vraiment été ébranlée par l'arrivé de notre oncle. Je ne sais pas pourquoi notre tante en a tellement après elle.
— Elle est jalouse, fit Darcy.
— Pardon ! Mais de quoi ?
— N'as-tu jamais remarqué qu'elle faisait en sorte de ne jamais mettre Anne en avant ? Il faut voir comment elle a parlé de Miss Bennet et Elizabeth quand nous sommes allés lui demander de verser les dots sans protester. Elle a réussi à faire sortir Mr Bennet de ses gonds. Il a fallu que mon parrain le fasse sortir. Même notre oncle a été choqué par ses propos.
— Mais pourquoi serait-elle jalouse ? insista Emma.
— Oncle Lewis a profondément aimé sa fille et les deux aînées des demoiselles Bennet, en particulier sa filleule. Mais n'a jamais aimé sa femme.
— Mais il est injuste de se venger sur notre cousine et les deux demoiselles Bennet.
— C'est un fait. Mais elle a vu sa sœur et son frère faire des mariages d'amour. Elle les a vus heureux et même Mr et Mrs Bennet sont plus heureux ensemble que notre oncle et notre tante.
— Mais c'était son choix.
— Je ne suis pas sûr qu'elle ait vraiment eu le choix. Elle s'est mariée tard et n'a pas eu tant de propositions que cela. Sir Lewis semblait être le meilleur choix.
— On dirait que tu l'excuses, fit Emma surprise.
— Non, je ne pourrai jamais lui pardonner ce qu'elle a fait subir à notre cousine et la façon dont elle s'en prend à Elizabeth. J'ai vu à quel point elle était touchée tout à l'heure. Notre tante a été trop loin. Mais Elizabeth m'a fait remarquer que son parrain n'était pas tout blanc dans cette histoire. » Darcy soupira et reprit : « Je sais qu'elle est méchante et aigrie. Mais je ne suis pas sûr qu'elle l'ait toujours été. Elle a certes toujours eu un caractère difficile, mais son mariage malheureux à sûrement empiré les choses.
— Crois-tu qu'Anne pourra s'en sortir un jour, lui demanda Emma.
— Oui. Il y a une clause dans le testament de notre oncle que tu ignores. Anne n'est pas la seule héritière de Rosing. Notre oncle avait conscience de la faible constitution de sa fille et il avait vu sa tante puis sa sœur par alliance mourir en couche. Il ne voulait pas que cela arrive à sa fille. Anne ne peut se marier sans l'accord d'un médecin et la seule personne qui peut autoriser Anne à se marier est notre oncle, le comte de ***. De plus, si elle n'est pas mariée à vingt-sept ans, l'héritage passe à l'aînée des petites-filles de sa tante.
— Veux-tu dire que d'ici peu Rosing n'appartiendra plus à Anne et à tante Catherine, mais à Jane ?
— Oui. Il y a cependant une obligation de soutien à Anne et Lady Catherine, mais officiellement dans quelques années Rosing appartiendra aux Bingley.
— Lady Catherine le sait, s'inquiéta Emma.
— Oui. Elle en a fait la remarque à Mr Bennet quand nous sommes venus la voir pour les dots. C'est après qu'elle s'en est prise à ses filles et a fait perdre son calme à ce dernier. Notre oncle lui a fait remarquer ensuite que jamais il n'autoriserait Anne à se marier, fit Darcy soudain las.
— Tu sais, à la lumière de ces faits, elle me fait presque de la peine. Je comprends mieux que les demoiselles Bennet ne fassent pas état de tout cela. Elles vivent dans la crainte de perdre leur domaine quand Mr Bennet mourra. Elles doivent compatir avec elle.
— Oui, je le suppose aussi. Connaissant Charles et Miss Bennet, je pense cependant qu'elle n'a pas à s'inquiéter de cela. Bon, je pense que je ferais mieux de retourner dans mon bureau : j'ai encore de la correspondance à faire.
— Oui je suppose que tu veux être libre pour voir ton Elizabeth demain, dit en riant Emma.
— Tu as tout compris.
— Tu sais ce qu'elle m'a dit avant votre retour, que tu lui manquais. Je suis sûre qu'elle est aussi pressée que toi d'être à demain. »
Emma lança un dernier regard à son frère, qui se levait pour se rendre dans son bureau. Elle savait qu'il pensait à Elizabeth. Emma avait compris qu'il avait vu la douleur dans le regard de sa fiancée. Elle le connaissait assez pour savoir qu'il en souffrait également, quoiqu'il le cache. Elle sentit de nouveau la colère monter en elle. Puis elle repensa à la discussion sur leur tante. Oui, elle lui en voulait mais en même temps, elle avait de la peine pour elle. Elle ne s'était pas rendu compte qu'un mauvais mariage pouvait tourner de cette façon et rendre une personne aussi amère et mauvaise. Elle poussa un soupir en se disant que son amie du Devonshire avait peut-être eu de la chance dans son malheur. Certes, elle avait eu le cœur brisé mais au moins elle son séducteur ne pourrait plus rien lui faire et c'est lui qui c'était retrouvé dans un mauvais mariage. Elle poursuivit sa route jusqu'à sa chambre.
