Hello !

Ça va vous ? Moi j'ai mille trucs à faire et juste envie de jouer à Stardew Valley. Y a des jours comme ça où j'oublie que "bosser de chez soi" ça implique "bosser". Mais bon, on va se sortir les doigts du cul.

Bonne lecture !


Cliché n° 17 : Le traîneau du Père Noël

Bon, bon, bon.

Isa se détestait. Et en même temps il se félicitait. L'activité aurait pu être agréable s'il n'était pas si stressé à l'idée de, genre, potentiellement perdre son job ? Pour le coup, il s'était fait avoir. Mais en même temps, Marluxia n'était qu'un sale con, donc ce serait bien fait pour sa gueule.

Il avait envoyé un message qui prétextait une grippe, trop forte pour bouger et donc aller voir le médecin – il ne s'était pas encore décidé pour l'ordonnance illégale – et disait que, au pire, le boss pouvait lui sucrer des jours de congés – pour ce qu'il s'en fichait... Ça devait passer, comme excuse, non ? Surtout avec ce temps de chien.

Mais Isa n'en saurait rien, puisque Lea lui avait confisqué son portable.

« Tu peux pas regarder ce truc toutes les trente secondes ! Ça va déjà prendre du temps que je t'explique comment faire... »

En vérité, Isa avait vite compris. Il fallait inspecter le traîneau tout d'abord et – la tâche la plus laborieuse honnêtement – virer toutes les punaises qui s'étaient réfugiées sous les banquettes pour y passer l'hiver. Après cela, poncer le bois, bon, ce n'était pas le plus compliqué, même si cela s'avérait assez long et fastidieux. Lea lui expliqua qu'il faudrait ensuite appliquer de la cire, un traitement anti-termites, et éventuellement refaire un peu la peinture. Rien de sorcier.

Isa aurait dû être surpris que le village dispose réellement d'un joli traîneau ouvragé, assez large pour accueillir une dizaine de personnes. Cela dit, il ne parvenait plus à s'étonner de grand chose, ici. Et puis, il n'y avait aucune chance pour que les cadeaux de tous les enfants de la planète tiennent sur ce truc, aussi imposant soit-il. À moins d'employer la magie, bien entendu. Sans doute que Lea prétexterait ça s'il lui posait la question, « C'est un truc magique ».

Heureusement vu ce qu'il risquait à cause de cette histoire, mais le boulot s'avéra plutôt... agréable. Lea avait sorti son propre téléphone et une enceinte pour diffuser une playlist « sans chanson de Noël, promis juré ! ». Ils parlaient surtout lorsque Lea lui donnait des conseils sur le ponçage. Pas de grande conversation ou de blagues.

Et c'était bien juste comme ça. Il détestait devoir l'admettre, mais Isa se sentait... à l'aise. Comme rarement en présence de gens qu'il connaissait à peine. Ou en présence de gens tout court. Il ne s'agissait pas d'un événement compliqué ou stressant, un instant où on risquait de le juger, de le jauger. Lea ne lui donnait jamais l'impression d'être trop ou pas assez quoi que ce soit. D'accord, sa manie d'essayer de l'analyser constamment s'avérait épuisante, mais Isa comprenait à présent que ce n'était pas malveillant.

Il profiterait mieux s'il s'arrêtait de penser. Au boulot, déjà, un peu, et surtout à tout ceci, cette situation ubuesque, ses raisons de rester. Isa ne croyait pas au destin. Même les circonstances les plus improbables ne résultaient que de coïncidences sans aucun lien narratif, aucun message, aucun signe. Heureusement, sinon il aurait presque crû que l'univers lui donnaient toutes les raisons du monde de rester ici.

Et après quoi ? Démissionner pour mener une heureuse vie de campagnard avec cet espèce d'excentrique étrangement séduisant, comme dans ces comédies à petit budget ? Non mais vraiment, quelle idée.

Le travail manuel laissait trop de place aux pensées farfelues. Il se faisait des films.

À midi, ils rejoignirent les elfes pour préparer le repas. Isa parla peu, comme à son habitude. Cependant, délesté de sa mauvaise humeur des premiers jours, il ne put que constater le climat étrangement chaleureux de la maisonnée. Comme ces familles parfaites qu'il n'avait vu qu'à la télévision. Il avait toujours cru que la complicité entre deux ou plus êtres humains ne durait jamais vraiment, mais en les regardant échanger des blagues, des taquineries et des rires... Bah, peut-être un truc de campagnard. Ils avaient réellement le temps de nouer des liens – ou le prenaient malgré tout ce qu'ils avaient à faire dans une journée ?

Il ne savait pas ce qui le poussa à en parler à Lea, alors qu'ils reprenaient la route de l'atelier, laissant l'herbe pleine de givre craquer sous leurs pieds.

« Vous avez l'air d'une vraie famille, dis donc.

-Ah bah, on est une vraie famille. Techniquement, on est tous les enfants du Père Noël, c'est juste qu'il a voulu que je sois humain et qu'eux soient des elfes. Bon, attend, dis comme ça, c'est un peu dégueu, sachant qu'il y a des couples chez les elfes. En plus ils naissent déjà adultes donc pas trop comparable. Merde j'ai des images en tête maintenant, t'es content ? »

Encore ces histoires. Isa commençait à se demander si Lea y croyait lui-même, vu le naturel avec lequel il expliquait tout cela. Il décida de laisser glisser pour cette fois.

« C'est drôle.

-Drôle ?

-Oui.

-Tu vas pas expliquer ? soupira Lea.

-Je sais pas quoi t'expliquer. C'est drôle, c'est tout.

-Hum... marmonna l'autre en ouvrant la porte de l'atelier. C'est comment, toi, dans ta famille ? T'es pas obligé de répondre si c'est personnel.

-Pourquoi ça le serait ?

-Bah, tu m'as déjà dit que vous fêtiez pas Noël... Je veux pas m'avancer mais ça augure pas vraiment de bonnes relations. »

Il ne faisait pas beaucoup plus chaud dans le bâtiment, mais au moins le vent n'y soufflait pas. Isa fronça les sourcils.

« Je t'ai dit que mes parents ne m'avaient jamais fait croire au Père Noël, pas qu'on ne le fêtait pas. »

Lea s'accouda contre un établi en le fixant. Le froid ne semblait jamais le déranger. L'habitude, peut-être. Comment il faisait pour rester aussi ridiculement beau ? Isa ne se voyait pas mais il était à peu près sûr que sa coupe de cheveux n'était plus qu'un lointain souvenir et que son nez rougie et asséché par le vent devait inspirer la pitié.

« Et c'était comment, du coup ? s'enquit Lea.

-Comme un repas un peu plus coûteux que les autres jours. Avec un cadeau pour les enfants. Rien de très extravagant.

-Rien de très enthousiasmant non plus. »

Isa haussa les épaules.

« Bof. On n'avait pas de sapin ou quoi que ce soit, et après ?

-C'est pas ça l'important. J'veux dire, c'est surtout sensé être un moment de... réunion, de joie, tout ça tout ça. »

Pfff, vraiment ? On en était à ce genre de naïvetés ? Isa leva les yeux au ciel.

« Enfin, poursuivit Lea, si tu restes jusqu'à Noël, on pourra te montrer. Sauf si tu préfères être avec tes parents, bien sûr.

-Non. On ne fête plus vraiment Noël, depuis... »

Est-ce qu'il allait véritablement lui raconter ça ? Mince. Il faisait n'importe quoi, ça ne lui ressemblait pas. Pourtant, la confession fut plus facile qu'il ne s'imaginait. Y avait quelque chose chez lui qui rendait la discussion plus aisée.

« J'ai changé de ville pour le travail. J'en ai profité pour, tu sais, faire mon coming-out. Ce serait exagéré de dire que ça s'est mal passé. Cela dit, depuis, on ne se voit plus beaucoup.

-Oh, Isa...

-Quoi ? Ce n'est rien. On se voit pour les anniversaires, et ça se passe bien. On n'en parle jamais. Je ne peux pas dire à cent pour cent que c'est ça qui... Enfin, c'est pas un drame. »

Sauf qu'il ne saurait jamais. Si c'était la distance ou son orientation qui avait installé ce malaise entre lui et sa famille, si c'était ça qui avait achevé de les faire devenir des étrangers les uns pour les autres. Parfois, il se disait juste que les humains n'étaient peut-être pas censés rester proches de leurs parents en grandissant. Après tout, la plupart des animaux se délestaient de leur progéniture. Au moins ils évitaient les non-dits, les rancunes, les projections, l'affection corrompue par l'amertume.

Une main se posa sur son épaule, qu'il aurait repoussé si elle avait appartenu à quelqu'un d'autre que Lea.

« Hé. Si t'as envie d'en parler...

-Non, c'est vraiment pas grand-chose. On n'a jamais été très proches, de toute façon.

-T'as quand même l'air d'avoir envie d'en parler. J'comprends que tu sois pas bavard mais...

-Peut-être plus tard. On a un traîneau à préparer non ? »

L'autre n'insista pas. Ça faisait beaucoup d'émotions en quelques jours, des choses qu'il avait oublié, bien engoncé dans sa routine. Ah, merde alors. Ce n'était pas une bonne chose. La discussion avait fait remonter des trucs à la surface, des ressentiments qu'Isa avait même oublié. Et techniquement, il n'avait aucune raison d'en vouloir à ses parents, si ? Ils l'avaient élevé au mieux, et puis ce n'est pas comme s'ils avaient coupé les pont après son coming-out. Ils n'avaient rien dit, vraiment. Pas de mots d'encouragement non plus, mais bof, ils n'étaient pas trop expressifs, un trait qu'ils avaient sans aucun doute transmis à leur fils. Non, il ne s'attendait pas à toute cette colère qui remontait d'un coup.

Heureusement, il n'était pas très expansif lorsqu'il éprouvait quelque chose, alors il put continuer à travailler malgré tout, en silence. Compartimenter. Peut-être que Lea s'en rendit compte, au vu des regards inquiets qu'il croyait apercevoir du coin de l'oeil, mais il n'en dit rien. Isa se sentit reconnaissant, à sa grande surprise.

Son espèce de bouillabaisse d'émotions redescendit petit à petit au fil des deux heures suivantes. Il avait beau être un matheux dans l'âme, il aimait aussi pas mal les activités manuelles. La cuisine, surtout. Pas vraiment le temps pour autre chose, habituellement, entre ses heures sup' et la fatigue de la semaine. C'était assez agréable.

« On fait une pause ? J'ai mal aux bras, grimaça Lea.

-Pas très sportif, hein ?

-Hé ! N'importe quoi, je fais plein de trucs toute la journée et en plus j'ai transporté des sapins tous les matins du mois de décembre.

-Ça se voit pas trop. »

C'était vrai ça, il faisait vraiment tout mince. Pas maigre, autant qu'Isa puisse en juger à travers les vêtements d'hiver. Quoique c'était dû à sa silhouette allongée, surtout.

« Bah, j'ai des muscles fins. Tout le monde peut pas se vanter d'avoir la carrure d'un agent de sécurité, monsieur Isa.

-Touché. »

Non puis, il avait un peu mal aussi, à force de poncer.

« Ça te vexe pas, hein ? demanda Lea. C'est pas vexant dans ma tête, mais tu m'dis. »

Isa haussa les épaules. La pique sonnait moqueuse, mais pas de façon méchante. Il commençait à savoir faire la différence. Il se permit même un petit rictus.

« Tu ne dis que la vérité. Et... Ça m'est déjà arrivé deux ou trois fois qu'on me prenne pour le vigile au supermarché.

-Naaaan, sérieux ? Quand même ! Pas à ce point.

-Écoute, apparemment j'ai l'air sévère.

-Hum. Renfermé plutôt, je dirais. Déso pas déso, mais moi j'trouve ça super chou. »

Encore une fois, Isa fut bien heureux que ses émotions ne se voient pas trop sur son visage, parce qu'il subissait l'équivalent mental de trébucher ou d'avaler sa salive, là tout de suite.

« Qu'est-ce que tu me racontes encore ? Tu te moques ?

-Nan, j'suis très sérieux.

-N'importe quoi. »

Accepter qu'il dise la vérité, ce serait confirmer son impression que Lea était en train d'essayer de flirter, et il ne savait pas ce qu'il en pensait. Il savait en revanche ce qu'il était sensé en penser : ils n'étaient pas du même monde, et ils vivaient trop loin et ça ne pouvait mener à rien.

« Enfin, reprit l'autre d'un ton plus léger, j'avoue, ok, la première fois que je t'ai vu, tout trempé par la neige avec ta frange devant les yeux, tu ressemblais juste à un gros chien pas content.

-Alors ça...

-Oh, ça va ! Allez, j'suis sûr que t'as pas eu une impression très flatteuse de moi non plus. »

Puisqu'il demandait, hein.

« Non en effet, sortit un Isa stoïque. C'était difficile de te prendre au sérieux avec ta tête de clown.

-Un clown, vraiment ? C'est comme ça que tu me voyais ? »

Il hocha la tête devant l'air ahuri de l'autre. À vrai dire, il se souvenait même avoir pensé « un clown sexy » mais ça, il ne l'avouerait que sur son lit de mort.

« Ok, ok, je suis pas vexé ! s'exclama Lea en se passant une main dans les cheveux. Et maintenant ? Tu me vois comment ? »

Moins clown, plus sexy. Hé merde. Il était dans la mouise.

« Bof.

-Quoi bof ?! J'suis outré ! Moi j'te fais des compliments et toi tu m'outres !

-Ah, donc tu allais à la pêche aux compliments là ? Ça va les chevilles ?

-Ok, rappelle-moi de plus jamais te sauver la vie, si tu meurs de froid.

-Noté.

-Je rigole, hein, se sentit obligé de préciser Lea. On est en train de rigoler. Nan ? »

C'était lui qui demandait ça ? Il s'y connaissait davantage en plaisanteries que lui, non ?

« Bah... Oui ? répondit Isa.

-Ah, tant mieux. J'veux dire, j'me sens assez à l'aise avec toi pour faire ce genre de blagues, mais j'étais pas sûr que ce soit réciproque alors je préfère demander. »

Soudainement mal à l'aise, Isa chercha un moyen de se dépêtrer de cette conversation et opta pour un changement de sujet. Il se racla la gorge.

« Et toi, tu as dit à ton père que tu es gay ? Est-ce que le Père Noël est tolérant, hm ? »

Le visage de Lea s'illumina.

« Très ! Je savais dès le départ que j'avais pas trop de raisons d'avoir peur, mais bon, c'est toujours un peu stressant, je pense ? Enfin c'est pas à toi que je vais apprendre ça. J'étais au lycée et j'avais mon premier copain alors j'sais pas, j'ai voulu lui dire. Il a rigolé avec son gros rire, et puis il m'a dit 'Oh, c'est pas grave va, si tu veux des enfants un jour t'auras juste à les sculpter dans un arbre !' et j'ai dit :'Par pitié, tout sauf du sapin !' et bon, c'était drôle. Parce que les sapins de Noël. »

Et puis comme sa joie toute simple était contagieuse, Isa se sentit heureux pour lui.


J'sais pas vous, moi j'aime bien ce chapitre.

Comme quasi tous les films de Noël sont hétéro, on voit jamais d'histoire de coming-out, c'est dommage. Même si on est dans une fic un peu niaise et simple, j'voulais en parler un peu, j'sais pas.

À demain !