Chapitre 18
Ce matin-là, Emma regardait son frère accoudé à la fenêtre quoiqu'elle se dût d'animer la discussion avec ses hôtes. Il semblait un peu anxieux. Il est vrai que la veille avait été riche en révélations. Elle-même était encore sous le choc, elle se rendait compte que la famille Bennet avait de nombreux secrets. Elle en était là de ses réflexions quand son frère s'éloigna de la fenêtre et sortit de la pièce. Peu de temps après, les sœurs Bennet furent annoncées. Emma sourit en se disant que son frère avait dû aller chercher ce qu'il avait décidé d'offrir à Elizabeth. Elle salua ses amies, suivie par Mr Bingley, pressé de retrouver sa fiancée. Les deux fiancés ne tardèrent d'ailleurs pas à s'isoler un peu pour discuter à voix basse. Elizabeth, après avoir salué les personnes présentes, s'assit avec Emma. Les deux jeunes filles avaient beaucoup à se dire. Elizabeth, qui avait retrouvé sa joie de vivre, relata avec humour le retour et la colère de sa tante. Les deux amies étaient encore en train d'en rire quand Darcy entra dans la pièce – et remarqua immédiatement l'amusement de sa sœur et de sa fiancée. Il allait les rejoindre quand Elizabeth se tourna vers Georgiana, qui se trouvait près d'elle, pour l'inclure dans leur discussion. Elle ne suivit cependant pas la conversation car elle le vit. Emma et Georgiana échangèrent un sourire en remarquant la raison de la distraction de leur future sœur. Elles se levèrent toutes les trois à l'approche du maître du domaine, ce qui attira l'attention du reste des personnes présentes sur lui. Jane salua leur hôte, puis rejoignit son fiancé. Pendant ce temps, Darcy s'installa près d'Elizabeth. Emma et Georgiana eurent soudain une envie irrésistible de parler avec Miss Bingley.
« Emma et Georgiana sont prêtes à tous les sacrifices pour nous laisser un peu d'intimité, remarqua Mr Darcy.
— Il semblerait. »
Elizabeth ne put s'empêcher de sourire.
« Puis-je savoir ce qui vous fait sourire ?
— Il est surprenant de voir les sacrifices de vos sœurs et le dédain de celles de Mr Bingley. Et je me dis que j'ai vraiment beaucoup de chance.
— Et j'en suis heureux. Je dois admettre que moi aussi.
— Vraiment ? J'avais pourtant l'impression que ma famille n'était pas toujours à votre convenance, le taquina Elizabeth.
— Je gagne une sœur et un frère pour lesquels j'ai beaucoup de respect.
— Oui, mais aussi trois autres sœurs moins en accord avec vos critères – sans parler de ma mère.
— Elizabeth, je suis prêt à tout pour vous. D'ailleurs, n'avons-nous pas une date à définir ?
— Oui mais elle risque d'être plus éloignée que nous ne le souhaiterions. Père demande six mois de fiançailles.
— C'est effectivement fort long. Mais en même temps cela justifie la durée de celles de votre sœur.
— Il veut surtout que nous nous connaissions assez. Il ne veut pas que nous fassions les mêmes erreurs que mon parrain et lui.
— C'est possible. Les récents événements ne lui donnent pas tort. Cependant, six mois mènent en août. Mais entre la fin de la saison et la chaleur de l'été, cela risque d'être compliqué.
— Oui j'ai pensé la même chose et la saison n'est pas le principal souci. Le mois d'août ne me semble pas le meilleur mois, connaissant ma mère. Je pense que septembre serait mieux.
— Ce qui allongera nos fiançailles.
— Oui, mais rendra le mariage plus agréable pour tous et nous ne voulons en aucun cas que ma mère soit incommodée, n'est-ce pas ? »
Darcy sourit : il n'avait effectivement rien à redire sur le sujet. Après tout, Elizabeth connaissait mieux sa mère que lui. Il regarda autour de lui rapidement et, remarquant que personne ne faisait réellement attention à eux, il sortit le bijou qu'il avait mis de côté avec l'aide de ses sœurs.
« Elizabeth, il y a quelque chose que je souhaitais vous donner depuis quelques temps. Mais je n'en ai pas encore eu l'occasion. »
Il sorti le petit écrin contenant la bague qu'il voulait lui offrir pour leurs fiançailles*. C'était une bague assez simple, comme les goûts de sa fiancée. Quand, avec ses sœurs, il avait regardé dans les bijoux de sa mère, cette bague l'avait tout de suite fait penser à Elizabeth. Emma était certaine qu'elle lui plairait. En voyant le regard brillant d'Elizabeth, il sut qu'elle avait raison. D'où elle était, Emma sut que le choix de son frère avait été le bon. Elle les vit discuter encore un peu ensemble, ils avaient l'air dans leur propre monde. Il ne lâchait plus la main gauche d'Elizabeth, main qui portait la bague symbole de leur future union. Elle sourit avant de faire semblant d'écouter les plaintes de Miss Bingley.
Le reste de la visite se passa rapidement, trop pour les deux couples de fiancés, pas assez pour Miss Bingley. Elle avait remarqué la façon dont Mr Darcy était autour de Miss Elizabeth. Elle était dépitée de voir que Miss Elizabeth avait réussi aussi vite ce qu'elle essayait de faire depuis tellement longtemps. Elle ne comprenait pas ce que Darcy pouvait trouver à la cadette des Bennet. Elle n'avait rien pour elle, sauf peut-être sa tante – et encore. Elle était prétendument une personne de la bonne société de Londres, mais elle ne la voyait rarement, voire jamais, dans les soirées qu'elle fréquentait, de même que Bennet et Ruth Fitzroy. Au bal qui aurait lieu le lendemain, elle doutait de voir des gens vraiment importants. Peut-être Mr Darcy se rendrait-il compte qu'il avait été trompé sur les Bennet. Miss Bingley aurait voulu discuter avec lui, mais il partit avec son frère tout de suite après le départ des demoiselles Bennet. Elle dut donc rester avec sa sœur et les sœurs Darcy. Sachant qu'Emma ne l'aimait pas, elle essaya de discuter avec elle. Emma lui répondait poliment, mais Miss Bingley sentait une certaine distance. Elle finit par demander :
« Depuis quand connaissez-vous les Fitzroy ?
— Depuis toujours. Les Fitzroy et les Darcy fréquentent les mêmes cercles depuis plusieurs générations. Je suis d'ailleurs surprise qu'il n'y ait jamais eu de mariage entre les deux familles.
— Vous semblez quand même très proches.
— Effectivement. Mr Fitzroy était à Cambridge avec mon père et mon oncle le comte de ***. De plus, Mr Fitzroy est le parrain de mon frère et sa femme celle de ma sœur.
— N'est-il pas étrange que vous ne connaissiez pas leurs cousines ? Tout comme vous ne connaissiez que très peu Mr Bennet Fitzroy.
— Pas vraiment. Mr Bennet a préféré rester loin de Londres et s'est écarté des cercles les plus importants. Il ne voulait pas que ses filles fussent exposées. Alors il les a laissées hors de ce monde, les Fitzroy ont respecté son choix. Ils ont seulement présenté Miss Bennet et Miss Elizabeth. Pour Mr Bennet Fitzroy, ce n'est absolument pas étrange. Père s'est isolé de tout le monde après la mort de ma mère. De plus, Mr Fitzroy fils a étudié au collège puis à l'université et j'ai été envoyée en pension jusqu'à mes dix-huit ans. Il est plus que normal que nous ne nous soyons pas revus.
— Et ne trouvez-vous pas cela étrange ?
— Miss Bingley, ne cherchez pas d'ennuis demain, conseilla Emma perdant patience, vous risquez gros si Mrs Fitzroy vous désavoue publiquement à la prochaine saison. La seule raison de votre présence pour ce bal est la demande de Jane, ne l'oubliez pas.
— Je ne vois pas pourquoi je devrais avoir de la considération pour elle. Elle n'a rien. Sans mon frère, elle ne serait rien.
— Miss Bingley, je vous déconseille de répéter cela devant qui que ce soit. Les Bennet et les Fitzroy peuvent vous rendre la vie difficile, tout comme les Darcy. N'oubliez pas d'où vous venez, Miss Bingley. »
Emma se leva et quitta la pièce pour se calmer un peu : elle risquait de dire quelque chose qu'elle regretterait. Elle ne voulait pas décevoir son frère, il lui laissait plus de libertés qu'il ne le devrait parfois. Emma soupira, elle était pressée que ce bal fût fini pour avoir la paix chez elle, quoique cela impliquât le départ de ses amies, qu'elle reverrait à la saison et au mariage de Mr Bingley. Elle ne comprenait que trop bien les raisons de Miss Bingley, mais elle s'inquiétait des répercussions sur Mr Bingley et Jane. Enfin, avec un peu de chance, elle trouverait un peu de bon sens pendant le bal des Fitzroy. Du moins espérait-elle qu'elle saurait au moins se comporter un peu mieux que la dernière fois qu'elle avait été invitée par Mrs Fitzroy.
Le jour du bal, Georgiana trouva son frère et sa sœur anxieux. Miss Bingley, elle, semblait un peu déçue de devoir sortir. Georgiana ne comprenait pas trop pourquoi : elle savait que sa marraine était une personne importante, l'une des plus importantes de leur cercle de connaissances. Elle en fit la remarque à sa sœur avant que cette dernière ne partît se préparer. Emma la regarda un peu gênée, puis elle lui dit :
« Écoute Georgie, je sais que tu aimes bien Miss Bingley, mais il faut que tu comprennes qu'elle n'a pas les mêmes relations que nous. Elle pense connaître les personnes importantes alors qu'elle ne connaît que celles chez qui elle est admise. Or tu connais aussi bien que moi les Fitzroy, mieux que moi d'ailleurs. Je suis presque sûre que ta marraine s'est arrangée pour ne pas la croiser après la catastrophe survenue après la seule invitation. Elle pense sûrement que les Fitzroy ne sont pas aussi importants qu'ils ne le disent.
— Mais leur domaine est aussi important que le nôtre et ma marraine fait partie des personnes influentes de la saison.
— Oui, mais nous le savons parce que nous sommes nées dans ce milieu, Georgie, mais pas elle. Cela ne veut pas dire qu'elle ne peut pas apprendre, d'autres l'ont fait, mais pour cela il faut le vouloir. Bon, excuse-moi petite sœur, mais je dois me préparer pour ce soir. »
Georgiana regarda sa sœur, pensive. Elle avait compris depuis un moment son frère et sa sœur n'aimaient pas Miss Bingley mais jamais aucun des deux n'avait essayé de la faire changer d'avis. Elle savait aussi que Miss Bingley essayait depuis longtemps d'épouser son frère malgré lui. Elle n'aimait pas ses raisons. Cela ressemblait trop à ce que Wickham lui avait fait et elle était heureuse que son frère eût enfin trouvé une personne qui l'aimait pour lui. Mais Miss Bingley n'avait jamais fait semblant d'être amoureuse de lui. Elle soupira et se retira dans sa chambre, elle en parlerait avec Emma après. Pendant ce temps, Emma se préparait dans sa chambre. Elle était à la fois pressée et anxieuse. Elle avait été anxieuse à l'idée de se retrouver avec Bennet Fitzroy. Elle n'avait jamais ressenti cela, elle ne comprenait pas réellement ce qu'il se passait – ou plutôt elle refusait de voir ce qu'il se passait. Elle ne le connaissait pas assez pour que ce soit réellement cela. Elle avait besoin d'en parler, mais elle ne pouvait le dire aux demoiselles Bennet, elles étaient ses cousines. Une fois prête, elle rejoignit son frère et leurs invités dans le hall. Elle ne put retenir une grimace en voyant la robe choisie par Miss Bingley ornées de plumes, rubans et dentelles. Elle croisa alors le regard amusé de son frère. Miss Bingley fut surprise de voir que, contrairement à son habitude, Miss Darcy avait ajouté un ruban blanc à sa robe, quoique discret.
Bright Hall était féerique. Mrs Fitzroy avait une fois de plus rendu le manoir encore plus beau qu'à l'ordinaire. Emma avait toujours aimé ce domaine, il ressemblait un peu à Pemberley. Darcy et Bingley sortirent en premier et aidèrent leur sœur respective, pendant que Mr Hurst s'occupait de sa femme. Darcy et Emma échangèrent un regard avant de monter les marches. Ils furent accueillis par les Fitzroy accompagnés d'Elizabeth. Le regard de Darcy s'attarda sur elle, en souriant elle salua leurs hôtes et avança avec son frère pour laisser la place aux Bingley et aux Hurst. La salle de bal était magnifique : tout était lumineux dans les tons blancs et jaunes, avec des pointes dorées. Emma observa la décoration comme subjuguée. Le raffinement de Mrs Fitzroy avait évité la surcharge. Elle comprenait mieux la raison de la couleur de la robe d'Elizabeth, qui avait, comme Mrs et Miss Fitzroy, choisi la couleur de sa robe en fonction du thème du bal. Les hôtes de la soirée arrivèrent peu après eux et le regard de Darcy se fixa de nouveau sur sa fiancée, magnifique. La couleur et la coupe de sa robe lui allaient à merveille. Emma regarda son frère puis lui dit :
« Va la rejoindre.
— Mais… et toi Emma ?
— Je vais rejoindre Miss Bingley, ne t'inquiète pas pour moi. Je ne suis pas seule.
— Merci Emma. Mais je préfère que tu restes avec moi.
— Fitzwilliam, tu t'inquiètes un peu de trop. Mais passer du temps avec mon amie ne me dérange pas. »
Elizabeth discutait avec sa cousine. Elle offrit un sourire radieux à son fiancé. Emma voyait à ce seul sourire son bonheur et le regard de son frère était tout aussi parlant. En regardant autour d'elle, elle vit plusieurs de leurs connaissances. Elle le fit remarquer à son frère, qui tendit son bras à Elizabeth. Comprenant ses intentions, elle lui demanda :
« Êtes-vous sûr ?
— Oui. Ce bal est l'occasion rêvée. De plus, dans mes souvenirs, il était prévu qu'il rende officiel nos fiançailles, non ?
— C'est vrai. »
Elle accepta alors son bras, après avoir lancé un regard à son oncle, qui approuva. Robert Fitzroy avait été surpris en entendant les rumeurs à Londres et encore plus quand Bennet était revenu de Longbourn en leur disant ce qu'il se passait entre Elizabeth et Darcy. Ce dernier avait toujours fait en sorte de rester le plus loin possible des jeunes filles célibataires, encore plus si elles n'appartenaient pas à son cercle, de peur de se faire alpaguer par des coureuses de fortune. Il connaissait assez ses nièces et leur éducation pour savoir qu'aucune ne mettrait en avant son ascendance et sa famille, surtout Elizabeth, à qui son parrain avait appris à se protéger. Mais en les voyant ensemble à Noël puis maintenant, il comprenait ce que Bennet et Miss Darcy avaient vu. Il était heureux des fiançailles de Elizabeth à son filleul, mais encore plus de l'affection qui les unissait. C'était la crainte de Sir Lewis De Bourgh et George Darcy : voir ceux qu'ils aimaient piégés dans des mariages de convenance. Derrière lui, son ami, le comte de ***, regardait aussi le couple que formaient leur neveu et leur nièce.
« Fitzwilliam a l'air heureux.
— Oui, c'est vrai. Mais je m'inquiète plus pour ma nièce.
— Elle semble épanouie et heureuse.
— Effectivement, ce soir elle est bien.
— Est-ce un message, Fitzroy ?
— Non. C'est un fait. Votre sœur lui a fait énormément de mal, ***.
— Et je n'ai rien arrangé, je sais. Mais je m'inquiétais pour mon neveu et mes nièces.
— Et moi pour les miennes. Je ne vous en veux pas réellement, nous aurions dû y penser et vous prévenir dès notre retour de Rosing. Mon frère l'avait évoqué, mais j'ai préféré respecter le vœu de ma belle-mère sur son lit de mort de faire respecter la tradition idiote des De Bourgh et pour sa fille et ses petites-filles.
— Et moi j'aurais dû me méfier de Catherine. Devon et Richard me l'avaient fait remarquer, mais j'ai préféré ne pas les écouter.
— Pourquoi ne pas m'en avoir parlé ? J'aurais pu vous rassurer. Vous savez bien que je garde un œil sur lui.
— Devon me l'a aussi reproché mais je n'y ai pas pensé. Pour tout vous dire, je suis heureux de ne pas avoir eu à affronter Mrs Fitzroy.
— Je pense que vous avez surtout eu de la chance que Jane ne l'ait pas su : elle est pire que ma femme quand sa sœur est impliquée. Demandez à Bennet, il est bien placé pour le savoir. Vous savez, Elizabeth a beaucoup souffert. Elle est certes la préférée de son père, mais sa mère ne la comprend pas. Elle ne lui a de plus pas pardonné de ne pas être née garçon et autres choses que je préfère taire. Elizabeth était une petite fille aimante et pleine de vie. Elle est devenue une jeune femme remarquable, mais elle manque de confiance en elle quand il s'agit de sentiment. Ne la faites plus souffrir, ***, Elizabeth mérite mieux.
— Je ferai attention à elle. Elle va entrer dans ma famille et vous savez à quel point je tiens aux enfants d'Anne. »
Le couple avait rejoint Mr Bingley et Jane, ainsi qu'Emma. Puis le comte dit :
« Je suis surpris de voir les Bingley ici. Je croyais que votre femme ne supportait pas Miss Bingley.
— C'est le cas. Mais Mr Bingley est le fiancé de Jane et pour son bien elle a accepté de les inviter d'autant que Mr Bingley est ami avec Fitzwilliam.
— Eh bien ! je vais vous laisser, je dois saluer mes neveux et ma future nièce. »
Les deux hommes étaient contents de ce qu'ils avaient vu ce soir. Le mariage qui unirait leur famille serait heureux et c'était tout ce qu'ils souhaitaient pour eux.
* Les bagues de fiançailles apparaissent au XVe siècle.
