18 - Alex Beaupain
Sherlock jouait. Lentement, doucement, méthodiquement. La fausse note n'était pas une option. Pas alors que tout le monde l'écoutait, les yeux rivés sur le nouveau couple qui évoluait doucement sur la piste de danse. La valse d'ouverture du bal avait été composée par Sherlock, et il la connaissait par cœur. Il aurait probablement pu la jouer dans son sommeil, mais il s'attachait tout de même à regarder la partition de temps à autre, pour être sûr de la jouer à la perfection. John méritait la perfection. Alors il l'aurait. C'était une promesse que Sherlock s'était faite à lui-même depuis très longtemps, et qu'il s'acharnait à respecter depuis.
John, sur la piste, ne regardait que sa femme. Mary, elle, à l'occasion d'un mouvement, lança un regard à Sherlock, avec un léger sourire.
Il le lui rendit avec douceur. Il aimait sincèrement Mary. Quoi qu'elle cachât (car elle cachait quelque chose, de cela il était certain), il était sûr qu'il l'aimerait toujours, et qu'il serait là pour que son couple avec John y survive. Il aimait John suffisamment pour cela. Il pouvait aimer pour deux, alors qu'importait que son meilleur ami ne lui rende pas ses sentiments étranges qu'il lui portait. Ses propres sentiments lui suffisaient. Il aimait suffisamment pour lui et John, pour John et Mary.
Ses pensées, jusqu'alors très concentrées sur la musique, se détachèrent du morceau que ses doigts jouaient instinctivement pour flotter vers ses souvenirs de John. L'homme occupait un pan de sa vie plus important que tout le reste réuni. Jamais Sherlock n'aurait cru ça possible quand Mike Stamford les avait présentés. Il s'était résolu à ne jamais réellement comprendre ses pairs, et n'en souffrait pas. Jusqu'à ce que John Watson arrive dans sa vie et fasse exploser en morceaux toutes ses certitudes.
Quand John lui avait proposé d'être son témoin, Sherlock n'avait sincèrement pas compris. Il était concentré sur son expérience, et John l'avait totalement pris au dépourvu en lui expliquant qu'il était son meilleur ami. Sherlock savait ce que lui-même ressentait à l'égard de John. Il appelait ça amour, en son for intérieur, faute d'un meilleur terme, car l'intensité et la nature des sentiments qu'il éprouvait semblaient bien au-delà de ça.
Cependant, jamais il ne s'était permis de songer à ce que John, en retour, ressentait. Il n'osait en présumer, et cela faisait partie des choses qu'il ne pouvait pas déduire, son esprit était incapable de tirer des conclusions, gelé par une peur tétanisante à l'idée de se tromper. Entendre John verbaliser les sentiments qu'il avait pour lui avait complètement figé Sherlock, et il avait eu besoin de temps pour s'en remettre.
John l'aimait en retour, et c'était le plus important. Bien sûr, il ne l'aimait pas tout à fait comme Sherlock l'aimait. Il ne l'aimait pas, et ne l'aimerait jamais comme un couple. Mais Sherlock s'en moquait. Il n'aspirait pas à ce que Mary avait.
Il aimait comme chien fidèle, obstiné et têtu, unilatéralement et sans condition. Même traité plus bas que terre, il continuerait d'aimer. Et s'il se condamnait aux Enfers pour cela, ça lui convenait. Il ne croyait de toute manière ni au Paradis, ni à l'Enfer ou au Purgatoire.
Écrire la musique du mariage de John lui avait paru être une évidence. Il le voulait. John, au début, avait commencé à refuser, arguant que cela ferait trop de travail, mais Sherlock avait plaqué quelques accords sur son violon, et cela l'avait fait taire, les larmes aux yeux.
- C'est beau... D'où ça vient ? J'ai l'impression de reconnaître... avait murmuré John, vaincu et conquis.
Sherlock avait haussé les épaules sans répondre. Si les influences étaient celles des grands musiciens de ce monde, la musique était totalement originale. Et s'inspirait de la berceuse de John. De la ballade de John. De la symphonie de John. De la compilation de John. Et tout un tas d'autres « —de John », qu'il avait composé au fil du temps. Son ami, à l'époque colocataire, n'avait absolument aucune oreille musicale, et il appréciait simplement entendre Sherlock jouer. Il n'avait jamais réalisé que c'était toujours la même musique qui s'élevait, quand il faisait des cauchemars de l'Afghanistan. Toujours la même mélodie quand il était heureux. Toujours le même air quand il était furieux que Sherlock se soit mis en danger sur une enquête (celle-là s'appelait « Demander pardon à John »).
Pour son mariage, Sherlock mêlait tout ça, et l'inconscient de John réalisait enfin. Il ne répondrait jamais à son ami sur où, quand et comment il avait composé tout cela. Il n'avait pas besoin de le savoir. Mary, assise à ses côtés ce jour-là, avait échangé un sourire avec Sherlock. Elle, elle savait.
Ils étaient semblables, au fond, Mary et lui. Ils aimaient le même homme, du même amour violent et profond. Ils le savaient, partageaient ce secret autant qu'ils partageaient l'homme.
Sherlock plaqua le dernier accord sur ses cordes, Mary et John partagèrent un dernier mouvement, et le bal s'ouvrit pour de bon.
Il était temps pour Sherlock de s'éclipser, a fortiori après cette déduction supplémentaire qu'il venait de faire sans le vouloir, sans le réaliser.
Il était parti, drapé dans son grand manteau, fuyant les festivités. Son premier et dernier vœu avait été prononcé. Il en pensait chaque mot, chaque virgule, chaque seconde de cette phrase préparée et prévue, écrite et réécrite et prononcée avec ce qu'il y avait de plus sincère sur Terre.
Il ne pouvait cependant pas s'empêcher de souffrir. Il l'avait voulu, après tout. Il avait laissé ce genre de choses arriver, il avait choisi de souffrir. Les plaies, les marques à ses poignets, qui apparaissaient sur sa peau dans son Palais Mental, comme un symptôme, elles lui plaisaient. C'était la preuve qu'il était à John, rien qu'à John.
Mais fallait-il qu'il continue de se taire, quand elles se mettaient à saigner, à l'image de son cœur à l'agonie ?
La main de John, posée sur son épaule. L'autre main de John, posée autour du corps de sa femme. C'était exactement l'image de ce qu'ils étaient. John au centre, Mary et Sherlock qui aimaient.
John qui les faisait souffrir. Mary et Sherlock qui enduraient, pensaient à l'autre, parce qu'ils avaient parfaitement conscience de ce que vivait l'autre.
Mary, un instant plus tôt, quand il leur avait ordonné de danser pour faire cesser ce moment de gêne qui le mettait à l'agonie autant qu'il l'aimait, s'était inquiétée de lui :
- Et toi ?
Il aimait Mary, pour sa prévenance, pour sa douceur. Pour sa parfaite connaissance des sentiments de Sherlock sans qu'il n'ait jamais eu besoin de dire quoi que ce soit.
- On ne peut pas danser à trois. Il y a des limites, avait répliqué John.
Sherlock s'était senti alors aussi stupide qu'une oie blanche. John l'aimait, bien sûr, il le lui avait dit en lui offrant cette place de témoin, aujourd'hui à son mariage. Mais pour autant, Sherlock serait toujours celui qui se traînerait à ses pieds, obstiné et soumis, obéissant aux caprices de cet homme qui n'avait rien à dire de particulier pour obtenir l'entière fidélité de Sherlock.
La plupart des gens qui les connaissait pensait tous la même chose : Sherlock, en sa qualité de détective arrogant au-dessus du monde et des lois, était celui qui méprisait John, ordonnait, obtenait, manipulait, dominait.
Rien n'aurait su être plus faux. Sherlock aurait offert le monde à John. Il lui faisait une confiance aveugle, et lui aurait cédé pour tout. Il était mort pour lui, sans une once de regret. Seule Mary avait compris à quel point la balance réelle de leur relation était inversée par rapport à ce qu'elle semblait être.
C'était sans doute pour cela que Sherlock l'avait adoubée, laissée s'approcher de John, lui avait cédé son meilleur ami, sa meilleure partie de lui-même. Fondamentalement, il restait convaincu que l'inconscient de John avait choisi Mary pour cela également.
- Ne t'en fais pas, Mary, je lui ai donné des leçons ! avait-il dit, juste avant de partir.
La réponse de John, sur le ton de la plaisanterie, lui avait fait mal. Sherlock avait affirmé ne pas accorder la moindre attention aux rumeurs, et c'était vrai. Pour autant, que John en plaisante, c'était différent. Ces leçons de danse n'avaient pas été une blague, pour lui. Cela faisait partie du tout. Du sacrifice qu'il faisait pour le bonheur de son meilleur ami. C'était une manière de purger sa peine, d'exorciser sa souffrance, de continuer à vivre avec le vide béant créé en son sein depuis qu'il avait compris que John ne vivrait plus jamais à ses côtés comme avant.
Il se souvenait avec une précision de métronome de chaque seconde de ces instants volés de danse, du corps de John contre le sien ; du poids de sa main dans la sienne ; du froissement du tissu de leurs costumes ; de l'odeur du parfum de John ; du bruit de la musique (enregistrée par Sherlock, émise par son téléphone) ; des prunelles concentrées par la mémorisation des pas de John ; du goût sucré des scones au citron (de Mrs Hudson, bien sûr, leurs préférés) qu'ils avaient mangé juste avant de s'y mettre, alors que Sherlock déroulait un cours magistral et théorique de l'histoire de la valse à John qui n'en avait pas écouté le premier mot.
Sherlock pouvait aimer pour deux. Il n'avait pas besoin de l'amour de John en retour, pas plus que celui qu'il lui offrait actuellement. Il pouvait même aimer Mary, et l'enfant à venir (aussi compliqué cela serait pour lui), avec la même sincérité, mais pas la même puissance.
Mais il avait toujours cru qu'en retour, John pouvait l'aimer mal ou peu, il s'en contenterait. Il s'en était toujours persuadé que si c'était la seule chose que son ami lui offrait, la seule chose à laquelle il parvenait, alors il n'en demanderait pas davantage.
Ce soir, il découvrait qu'il avait eu tort. Entièrement tort. L'amour boiteux de John à son égard, cet amour aveugle dont il avait toujours été la canne blanche, le soutien indéfectible, le palliatif nécessaire, ce n'était pas vraiment assez. Ce n'était plus vraiment assez. Ce ne serait plus vraiment assez, maintenant qu'il y avait un bébé en chemin.
Sherlock resserra les pans de son manteau autour de lui, soudain frigorifié. Il avait peur.
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