Coucou !

Ah, c'est déjà bientôt la fin. Plus que cinq chapitres, déjà. Pfiouuu.

Bonne lecture !


Cliché n°19 : La fabrique de jouets

« Hé, j't'ai jamais fait visiter au fait !

-Ce n'est pas vraiment utile puisque je pars bientôt... Et je pensais qu'on devait urgemment finir de rénover ce traîneau.

-Oh, ça vaaaa, on peut faire des pauses quand même ! Ça fait deux heures qu'on est dessus déjà, j'ai mal au dos ! Partout, en fait » rit Lea en s'étirant dramatiquement.

Bon, ce n'était pas faux, devait reconnaître Isa. Lui même n'avait pas osé demander une pause – par ego ou par conscience qu'il fallait, apparemment, se dépêcher de poncer le traîneau ? Le réveillon était demain, mais... Pourquoi faisaient-ils cela, au juste ? Aucun Père Noël n'allait magiquement s'envoler sur ce machin tiré par des rennes enchantés, quoiqu'en dise Lea.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, le rictus de l'autre se fit moqueur.

« Et puis, tu pourras voir l'usine, comme ça. Et alors tu seras obligé de me croire !

-Assister au triste spectacle d'employés au bord du burn-out en train de courir dans tous les sens ne me fera pas croire au Père Noël. Au contraire, je serais peut-être tenté d'appeler la police pour démanteler un réseau d'esclavage, une secte, ou les deux.

-Ah ouais, je vois. Tu vas être surpris. Bouge ton cul ! »

Avec un soupir résigné pour la forme, Isa s'exécuta. Il s'était remis à neiger la nuit dernière, plus légèrement que la dernière fois. Il se mit à penser à ce cliché qui voulait qu'il neige au soir du réveillon. Est-ce que c'était déjà arrivé dans la vie réelle, ce genre d'heureuses coïncidences ? Il n'y prêtait pas une attention débordante, aussi ne pouvait-il pas l'affirmer, mais il ne gardait aucun souvenir d'un Noël blanc. Pas plus mal : les familles qui cherchaient à se réunir en grand comité auraient du mal à venir en voiture sous dix centimètres de neige.

« Bon bah, le bâtiment principal est tout au fond du village, ça tu connais. Encore plus au fond y a l'enclos des rennes, et de l'autre côté y a la réserve de sapins. Là, on a les maisons de l'équipe A et de l'équipe B. Enfin, c'est pas officiel, ils auraient le droit de se mélanger s'ils voulaient. Des fois ils font des soirées pyjama mais c'est tout. Là, c'est deux maisons vides... Peut-être qu'il y aura de nouveaux elfes dedans, l'an prochain ?

-Je ne comprends pas. Le village vous appartient ? »

Lea pouffa.

« C'est tout comme. T'as pas idée d'à quel point c'était peu cher. Plus personne ne vivait là, tellement c'est un trou perdu. Du coup ben, on a acheté toutes les maisons pour une bouchée de pain. Enfin, je dis on, mais j'étais petit.

-Et si quelqu'un voulait s'installer ici ? Vous le laisseriez ?

-Je suppose qu'on aurait pas le choix, mais c'est vrai que ça poserait des soucis de logistique... Surtout si cette personne voulait nous dénoncer à l'inspection du travail. »

Isa comprit bien la pique.

« Je croyais que vous n'aviez rien à vous reprocher...

-Presque rien. Les elfes n'ont pas de contrat de travail. Techniquement, ils n'ont même pas d'existence juridique. C'est un peu compliqué tu vois, genre, eh, en fait c'est le Père Noël qui les a sculptés et ils naissent déjà adultes. Non non, pas besoin de les rattacher à la mutuelle... Tu vois le genre ? »

Le village n'était pas grand. Isa avait déjà aperçu la plupart des maisons, ainsi que les guirlandes lumineuses qui s'étendaient d'un poteau à l'autre au-dessus du chemin principal. Elles n'étaient pourtant jamais éclairées la nuit. Lea lui expliqua que « manque de budget et puis la plupart des elfes ne sortent pas le soir, y a rien à faire dehors ». Il avait l'air un peu désappointé en faisant ce constat amèrement réaliste. Isa avait toujours considéré les décorations des villes comme un gouffre sans fond pour ses impôts. Quand il en fit la remarque, l'autre se mit à rire et à le traiter affectueusement de vieux grincheux.

Affectueusement. Ouais. Ça n'allait pas en s'arrangeant, cette histoire.

« Et ça, c'est ma maison. Le daron y est pas beaucoup en ce moment.

-Je croyais que tu dormais dans la bâtiment principal.

-Ah, nan nan ! J'ai un chez moi quand même, tu crois quoi ? Sinon le chauffage de l'étage aurait été réparé plus vite.

-Oh vraiment ?

-Me regarde pas comme ça ! Si je t'avais proposé de venir chez moi t'aurais refusé tout net.

-Évidemment. C'est surtout cette réparation de chauffage qui me sidère. T'aurais eu le temps pour toi-même, mais moi, je peux aller me faire voir ?

-C'est que, je voulais le faire hier soir, mais j'ai oublié. C'est un peu de ta faute, tu sais ? Tu me déconcentres. »

Et c'était reparti. Isa essaya de se forcer à trouver ça désagréable mais ne parvint pas à trouver un quelconque véritable sentiment d'agacement en lui. De pire en pire. Bah, ça allait peut-être piquer un peu quand il serait parti, d'ici deux jours, mais il s'en remettrait. Il pouvait toujours limiter les dégâts, en attendant.

« Rassure-moi, Lea, tu ne flirtes pas comme ça avec tous les pauvres étrangers qui se retrouvent pris en otage dans ce patelin paumé ? Si c'est le cas, il faudrait penser à consulter un spécialiste. »

Ça sonnait plus agressif dans sa tête. Mince. Pourquoi il ne parvenait plus à être agressif ? D'habitude, il paraissait agressif même lorsqu'il était de bonne humeur ! Pourquoi son intimidation était-elle cassée ? Il n'aimerait vraiment pas la réponse, hein ?

« Ooooh, ben sois pas jaloux, Isa. J'peux toujours te proposer de venir dormir là où y a du chauffage hein, si tu veux. »

Oh mais quel gros con. Ce genre de techniques n'avait jamais fonctionné sur lui, pourquoi ça marchait maintenant ? Ça faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi paniqué. Comme d'hab', heureusement qu'il était aussi expressif qu'un bouledogue, tout ça tout ça...

« Pitié, parvint-il à maugréer. Montre-moi cette usine qu'on en finisse. »

C'était forcément le seul bâtiment hors du sentier principal. Le plus imposant, aussi. Il ne ressemblait pas à une usine classique, ni de près ni de loin. Et d'ailleurs, le bâtiment paraissait relativement neuf comparé aux autres. Fabriqué par les « elfes » ? Sans doute pas. Il s'agissait d'un chantier trop conséquent pour huit personnes non-formées.

Avant que Lea n'ouvre la porte, Isa entrevit déjà par la fenêtre une explosion de couleur qui lui arracha la rétine. Après, le bruit aussi résonna à ses oreilles.

C'était... Eh bien, c'était en tout point raccord avec l'image qu'on peut se faire de l'atelier des lutins du Père Noël une veille de réveillon. Des tapis roulants et des machines colorées, quatre silhouettes courant en tout sens, des babioles partout.

En guise de jouets, son inconscient avait imaginé des petit train miniatures et des chevaux de bois... Son inconscient était resté au siècle dernier, visiblement. Évidemment, les choses fabriquées étaient davantage modernes : vélos, poupées, kits de poterie, kits de chimie, etc. En revanche, toujours autant de peluches.

Xion se trouvait encore là aujourd'hui apparemment, et, concentrée, armée d'un tournevis de précision, effectuait les derniers réglages d'une voiture télécommandée. En arrière plan, un type bruyant testait la planche de skateboard qu'il venait sans doute de fignoler. Une des roues se dévissa et il finit par terre. Il ne prit même pas le temps de se remettre de la chute et bondit sur ses pieds pour chercher ses outils de travail. Un drône pour enfants volait à toute vitesse au-dessus de leurs têtes.

« Un métier éreintant en effet, grinça-t-il, ironique.

-Oh, attend avant de juger. C'est pas de tout repos. Ah, la preuve. Hé, Riku ! »

D'accord, la tronche de cet elfe-là faisait un peu peur. Il se retourna et se dirigea vers eux comme un fantôme, tout pâle, avec d'énormes cernes sous les yeux. Cela ne parut pas perturber Lea, qui conserva son grand sourire paisible.

« Hum, bonjour ? »

Isa répondit d'un hochement de tête. L'elfe était assez grand par rapport aux autres – juste un peu plus petit que lui. Lea lui asséna une tape sur l'épaule.

« Hey, Riku ! Tu tiens le coup ? T'en es à combien de tasses de café ?

-Lea, j'apprécie ta sollicitude, mais je n'ai vraiment pas le temps de bavarder.

-Allez, courage, demain c'est fini. »

Loin de le rassurer, le rappel de la date d'échéance parut le crisper encore plus. Isa le prit en pitié. Dis donc, et il se plaignait de son taf...

« On est très, très en retard.

-Comme tous les ans, et tous les ans ça se passe bien... Tu veux quoi au repas du réveillon ? Allez, ce que tu veux, ça va te remonter le moral.

-Retrouver l'envie de vivre ? suggéra pitoyablement Riku.

-Je vais faire des châtaignes grillées plutôt, ok ? Allez, on te dérange pas plus longtemps, je crois que tu dois aller sauver la vie de Roxas qui s'étouffe avec des cubes pour bébés. Tu sais où est Ven ?

-En train de rajuster le costume du patron avec Kairi. »

Et il s'éloigna promptement vers l'elfe blond dont le visage tournait au rouge brique. Isa ne put s'empêcher de se pencher vers Lea, dubitatif.

« Et cet elfe a essayé de manger le jouet pour... ?

-C'est pour les bébés, alors il faut qu'on s'assure qu'ils ne peuvent pas les avaler. Et pour s'en assurer, bah faut tester.

-Je... crois qu'il y a des moyens moins dangereux. »

Sans lui répondre, Lea fit signe de le suivre et ils traversèrent l'immense hall jusqu'à arriver à une petite porte, qu'il ouvrit sans se soucier de frapper.

« Salut les loulous, salut p'pa ! Ça avance comme vous voulez ? »

Le chauffeur de bus se trouvait effectivement là, engoncé dans une tenue de Père Noël de meilleure qualité que ceux des supermarchés.

« Oh, on avance... Bien, je ne sais pas, mais on avance. »

Ven et une elfe rousse tournaient autour de lui avec des aiguilles et un mètre-ruban, l'air plus sérieux que jamais en inspectant les dimensions du tissu. Mais Isa tenait enfin l'incohérence. Loin de lui l'idée de se montrer impoli, mais ce fut plus fort que lui.

« Excusez-moi. Je croyais qu'à l'origine, le Père Noël était vêtu de vert. Il me semble bien que c'est à cause de Coca-Cola que le costume est devenu rouge. »

L'homme éclata d'un rire tonitruant – un truc du style « Ho, ho, ho ! » qui ne paraissait pourtant pas feint.

« Aaah, c'est exact ! Enfin, plutôt brun au départ, puis vert... Ça m'a donné l'occasion de me faire un costume tout neuf, cette histoire ! Au bout de quelques siècles, le vert me sortait par les yeux. Et puis, il faut bien vivre avec son temps. Dis donc Lea, ton ami ne croit toujours pas en moi ?

-J'y travaille. Ça devrait plus tarder. »

Le « Père Noël » secoua la tête en une fausse expression de dépit.

« Ah, les adultes... Ils ne croiraient pas aux dragons même si l'un d'eux venait brûler leur maison ! Je n'ai jamais compris. On dirait qu'ils perdent la capacité de vraiment voir les choses. Je ne sais pas comment j'ai réussi à t'épargner ça, Lea, mais pourvu que ça dure.

-Vous pourriez arrêter de parler de moi comme si je n'étais pas là ?

-Oh, excuse-nous, Isa. »

Le dénommé haussa un sourcil.

« Il ne me semblait pas vous avoir dit mon nom.

-Voyons, tu étais sur ma liste quand tu étais petit.

-Commode... »

Le père de Lea approuva d'un rire gentil. Lea assistait à la discussion avec beaucoup d'amusement, les mains dans les poches.

« Bon bon bon, bah on va vous laisser. »

Ils furent pratiquement poussés vers la sortie par les elfes, à vrai dire. C'était étrange, cette façon de s'amuser tout en prenant son travail très au sérieux. Isa avait toujours cru ces notions antinomiques.

Alors qu'ils remontaient l'allée jusque l'atelier en essayant de ne pas glisser sur la neige, Lea prit la parole.

« Donc ? Je ne suis toujours pas le fils du Père Noël ?

-Bien sûr que non. Je ne sais pas ce qu'il se passe ici, et je ne suis pas sûr de vouloir le savoir... Mais c'est vrai que c'est bien construit, je te l'accorde.

-Oh, allez ! s'exaspéra Lea. Je t'ai dit que je m'en fichais que tu me crois ou pas, mais bon, j'pensais qu'on se faisait confiance depuis, quoi !

-La magie n'existe pas, donc le Père Noël non plus.

-Forcément avec des raisonnements claqués au sol comme ça... Et si tu pars du principe que la magie existe ?

-Alors il y aurait sans doute d'autres incohérences.

-Lesquelles ?

-Je ne sais pas. Ça n'a pas d'importance, puisque la magie n'existe pas. »

Lea ne répondit rien. Soit il ne trouvait rien d'intelligent à rétorquer, soit... Isa leva les yeux au ciel.

« Oh, ne me dis pas que tu boudes.

-Si !

-Seigneur. »

Pourquoi est-ce qu'il fallait qu'il se sente bizarrement attiré par un mec aussi... comme ça ? Vraiment étrange, le cerveau humain, parfois.

Il manqua de sursauter quand Lea reprit la parole, se demandant s'il lisait dans les pensées en plus du reste.

« Ok, alors si la magie n'existe pas, comment t'expliques l'amour ? »

Isa s'entendit bredouiller.

« Ben... Ce sont des hormones qui sont libérées par le cerveau et qui te donnent des symptômes...

-Stop ! Ça, c'est ce qui se passe quand tu es tombé amoureux, ok. Mais on peut pas dire pourquoi on aime une personne plutôt qu'une autre. Pourquoi parfois on rencontre quelqu'un de logiquement parfait pour nous mais que ça clique pas ? Et pourquoi des fois ça matche contre toute forme de logique ? Ce genre de trucs.

-On n'a juste pas les connaissances pour l'expliquer, répondit Isa.

-Et c'est quoi la magie, sinon de la science qu'on sait pas encore expliquer ? »

Il existait sans doute une réponse mordante et implacable à cela, Isa le savait. Mais avant qu'il ait pu trouver quoi, Lea marcha sur un morceau de neige déjà écrasé par leurs pas de plus tôt, condensé en glace, et se vautra par terre, toujours les mains dans les poches.

Quand Isa se mit à rire sans retenue et que la bulle de légèreté naquit au creux de son ventre, il se dit simplement : d'accord, très bien, ça, je peux pas l'expliquer.

Et sur le coup, ça ne lui parut pas si grave que ça.


J'aime bien ce chapitre.

(J'aime bien torturer Riku aussi. Oups.)

À demain !