19 - Johnny Hallyday

- Elle te ressemble, tu sais.

C'était John qui avait prononcé ces mots, il y a de cela très longtemps. Rosamund avait dix ans, et elle avait le visage aussi fermé que possible, les bras croisés, le regard boudeur, le nez froncé de révulsion, et une volonté farouche de ne pas céder chevillée au corps. John venait simplement de lui demander de manger ses épinards.

John, par cette phrase, soulignait simplement à quel point l'enfant était entêtée, comme pouvait l'être Sherlock.

Dix ans plus tard, Rosie mangeait des épinards avec plaisir (mais personne n'avait pu la faire changer d'avis sur les salsifis), et les mots étaient restés ancrés en Sherlock.

Parce que oui, Rosie lui ressemblait. Passionnée, intelligente, prompte à se fourrer dans des situations impossibles, excellente enquêtrice et « déduiseuse » (elle avait inventé le mot à l'âge de sept ans, pour parler de Sherlock. C'était resté), incapable de se taire quand il le faudrait, capable de s'attirer des ennuis en moins de temps qu'il ne le fallait pour le dire.

Mais Rosie ressemblait à sa mère, aussi, ne serait-ce que physiquement. Il était difficile de jurer qu'elle était le portrait craché de Mary, puisqu'à vingt ans, ni Sherlock ni John ne connaissait Mary et ne pouvaient donc dire à quoi elle ressemblait, mais assurément, elle avait pris les formes, la blondeur, la carrure. Elle savait tirer aussi bien qu'elle, et sa capacité à se mettre en danger lui venait aussi de Mary, qui avait flirté avec la mort toute sa vie durant.

Paradoxalement, son caractère profond était celui de son médecin de père : bienveillante, compréhensive, capable de douceur et de plus d'humanité que le reste de la planète réunie, tendant la main à qui en avait besoin.

Sherlock, quand il regardait la jeune fille, y voyait davantage le reflet de ses parents que le sien.

Pourtant, elle était là aujourd'hui devant lui, dardant sur lui ses prunelles claires, presque grises.

- Sherlock, s'il te plaît. Il faut que tu m'aides à convaincre Papa. S'il te plaît. Je ne te le demanderais pas si ce n'était pas important pour moi.

- Rosie...

Il ne savait pas quoi répondre. Ce n'était pas tant sa requête, et son besoin viscéral de partir qui le choquait, c'était le fait qu'elle soit venue en premier lieu lui demander l'autorisation à lui, avant son père.

Sherlock, depuis toujours, s'estimait responsable du décès de Mary. John le lui avait pardonné, mais Sherlock, lui, ne s'était pas pardonné à lui-même. Rosamund ne connaissait pas vraiment toute l'histoire. « Trop jeune », disait John. Pas assez mature pour comprendre. Il se trompait, mais Sherlock n'était pas celui qui devait le lui dire.

Du fait qu'il était responsable de la perte de la mère de la jeune fille, jamais le détective ne s'était considéré comme un père pour elle. Le lien entre John et elle était vrai et profond, indéfectible. Le lien qui unissait sa mère et lui-même, ou sa mère et Mycroft, n'avait jamais ressemblé à un dixième de la profondeur de la relation entre père et fille.

Mais Sherlock, au mieux, n'avait été qu'un personnage distant, parrain, compagnon de vie et d'enquête de son père, colocataire. Il n'avait jamais trouvé de mots pour bercer ses rêves d'enfants, lui répondant toujours de la manière la plus crue et objective possible. Il n'avait jamais trouvé les gestes pour guérir les blessures, les bobos, panser les douleurs, guider vers le futur et faire germer l'adulte.

Il la revoyait, bambin, assise à cette même place sur le canapé. Elle avait vingt ans de plus, désormais, et elle le regardait avec la même intensité.

- Rosie... qu'est-ce que je suis pour toi ?

- Hein ?

Sherlock n'avait absolument pas prévu de demander cela. C'était à des lieues de la conversation que la jeune fille essayait d'avoir avec son parrain, à savoir obtenir de lui l'autorisation d'aller traîner en Afghanistan et dans d'autres pays du Moyen-Orient presque aussi dangereux, pour marcher sur les traces de ses parents et se réconcilier avec son enfance. Ensuite, elle voulait qu'il l'aide à convaincre son père, qui ne manquerait pas de s'opposer au projet qu'il jugerait totalement déraisonné (il aurait raison, bien sûr, ce qui était une raison supplémentaire d'y aller). Sa perplexité était manifeste, mais Sherlock avait l'air si perdu en la regardant qu'elle essaya de lui répondre honnêtement.

- Je ne sais pas, Sherlock. Sur le papier, tu es mon parrain. Mais j'ai grandi avec toi. J'ai vécu ici depuis aussi longtemps que je me souvienne, avec toi et Papa. Tu es... un pilier de mon existence. Au même titre que Papa. Au même titre que les souvenirs de Maman.

- Mais... Je n'ai jamais rien fait pour ça, murmura Sherlock, les yeux vaguement exorbités.

En son for intérieur, Rosie songea qu'elle avait cassé Sherlock, et que si elle n'arrivait pas à le débloquer, John allait s'énerver. Ramener Sherlock à la surface pour lui permettre de continuer à vivre avec le commun des mortels était toujours une épreuve longue et douloureuse qui mettait John sur les nerfs. Aujourd'hui, pour la première fois, c'était à Rosie de s'en charger en solo.

- Je pensais que c'était manifeste, Sherlock. Tu as toujours été là pour moi, à ta manière. Tu m'as appris ce que Papa ne pouvait pas m'apprendre. Tu as fait vivre ma mère en me racontant des tas de choses. Tu m'as dit tout ce que j'avais hérité d'elle, la faisant ainsi vivre à travers moi. Tous les signaux étaient là.

Sherlock la regarda, hébété. Jamais il n'avait envisagé les choses sous un tel angle. Il continuait de culpabiliser de l'avoir privée de Mary, sans réaliser qu'il faisait vivre le souvenir de la mère de la jeune fille.

Paralysé par tout l'amour qu'il n'avait pas conscience d'avoir pour l'enfant, il avait été incapable de voir à quel point il était un référent pour Rosie.

- Alors... je t'ai aidé à grandir, Rosie ?

Elle laissa échapper un éclat de rire, incrédule.

- Aidé ? Sherlock, tu as fait tellement plus que ça. On a grandi ensemble. C'est ensemble qu'on est devenus grands, ensemble qu'on en est arrivés là. Parce que c'est ça, élever un enfant. C'est lui apprendre à grandir pour affronter la vie, et en découvrir sur soi au passage, et donc grandir avec lui. C'est ce que tu as fait.

- Mais tu n'es pas ma fille. Tu n'es pas de mon sang.

Rosie eut un doux sourire, et Sherlock, un bref instant, eut une sensation de déjà-vu. Mary lui souriait comme ça, souvent. Avec tendresse, avec amour, avec douceur, avec compréhension. Mary comprenait Sherlock, presque autant que John, et jamais elle ne se moquait de lui.

Assise sur le canapé trop loin de Sherlock, elle gigota jusqu'à se rapprocher de lui, et prit une de ses mains dans les siennes, la serrant fort.

- Dis-moi Sherlock, malgré toutes nos différences, malgré notre code génétique dissonant, ne sommes-nous pas semblables ?

Le regard du détective tomba sur leurs mains liées. Rosie avait la peau naturellement pâle de sa mère, mais bronzait avec une facilité déconcertante au soleil, comme son père. Sa carnation naturelle était rosée, moins froide que la peau ivoire de Sherlock. Ils ne se ressemblaient pas, physiquement. Ils ne se ressemblaient pas en tous points, mentalement, malgré les traits de caractère qu'elle avait pris de lui par le mimétisme propre à l'enfance.

Mais au-delà de leurs différences, à force d'échanger des silences, de communiquer par le regard, de gérer les crises et les coups de sang de la jeune fille quand John était dépassé, alors qu'ils étaient face à face, Sherlock réalisait qu'il avait le même sang. La génétique pouvait bien dire ce qu'elle voulait, décréter que leur signature ADN ne serait jamais similaire, c'était entièrement faux.

Les mains dans les mains, à regarder la jeune fille, Sherlock avait la sensation que ses battements de cœur s'alignaient sur ceux de Rosie, que leurs mains étaient faites pour se rejoindre et créer une seule et longue ligne de vie indéfinie.

Lentement, Sherlock détacha ses mains, et en leva une à hauteur du visage de l'enfant qu'elle n'était plus. Presque hypnotisé par ce geste tant de fois observé chez John, jamais réalisé, il attrapa une mèche de cheveux blonds échappée de la coiffure de la jeune fille, et la replaça derrière l'oreille.

Une larme orpheline échappa à Rosie, roula le long de sa joue.

Sherlock voyait distinctement, désormais. Rosie était subitement devenue un miroir, dans lequel il revoyait toute sa vie. Il n'avait jamais pris la place de John, celle du père. Il n'avait pas remplacé non plus Mary, la place de la mère. Mais à sa manière, il avait créé la sienne auprès de Rosie, même sans jamais la câliner, la consoler, l'embrasser, la réconforter. Elle aussi avait douté, parfois, de l'amour de cet étrange troisième membre parental. Elle aussi avait ri et pleuré avec lui.

Elle aussi réalisait aujourd'hui la profondeur des sentiments qui les liaient. Leur relation n'avait rien à envier à celle de John et Rosamund. Elle était différente, toute aussi solide et ancrée à sa façon.

- Oui, tu peux y aller. Va faire ton voyage, murmura Sherlock d'une voix étranglée.

Il avait laissé sa main contre la joue de la jeune femme, qui appuya sa tête contre sa paume. Elle paraissait à la fois si petite et fragile, et forte et adulte, en cet instant précis.

- Je me charge de convaincre ton père s'il le faut. Vole de tes propres ailes, Rosie. Nous serons là quand tu reviendras.

Peu importait que Rosie parte au-devant du danger, qu'elle veuille aller brûler ce qui lui restait d'innocence dans un (ou plusieurs) pays en guerre. Ils se comprenaient à présent, et c'était plus fort que le reste. Leur relation ne serait plus jamais entachée de la douleur de l'hésitation et du doute. Ils n'en garderaient plus qu'une trace, comme une offense au temps qui passe.

- Merci, Sherlock, répondit Rosie.

Et c'était ce mot, son nom, prononcé par cette fille, qui faisait toute la différence. Il ne serait jamais rien de plus que Sherlock. Mais c'était son nom, dans sa bouche, avec son intonation, qui était parfait.


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