Par Hylia, qu'est-ce qu'elle détestait ça !

Certes, c'était son rôle de capitaine d'aller faire les rapports au grand chef mais malgré tout, c'était quelque chose auquel elle ne s'habituerait pas. Contrairement à la dernière fois, le jour où ils avaient appris leur départ un bon mois avant, elle devait y aller seule car Aram n'avait pas été convié. Elle seule avait été convoquée pour ce face à face et c'était plutôt logique étant donné son statut de capitaine.

Cela faisait deux jours qu'ils étaient rentrés chez les Chevaliers Célestes et ce n'était que maintenant qu'Aurore allait faire son rapport. Ce n'était pas tant la lenteur de l'administration qui avait posé souci mais plutôt le fait que la direction du complexe avait autre chose à faire que d'écouter un rapport qui, malgré son aspect protocolaire, s'annonçait davantage axé sur des activités de vacances que sur des discussions sérieuses… Enfin ça, c'était la version officielle qu'elle comptait mettre en avant bien entendu.

La version officieuse, quant à elle, était plus compliquée et surtout secrète.

Elle se devait donc de maîtriser sa tâche pour éviter de provoquer la colère de son supérieur. Colère légendaire à ce qu'on lui avait dit.

Aurore résista à l'envie d'énoncer sa pensée à voix haute à cause de la présence des quelques employés de la branche administrative, assis derrière leur bureau, à même pas une dizaine de mètres de là où elle était.

En plus, quelle idée d'aller installer son bureau dans les étages supérieurs de la tour ? Aurore n'avait pas besoin de chercher bien loin pour en connaître la raison. Il y avait ce côté divin, ce côté « c'est moi le chef » dans le fait de posséder son lieu de travail bien plus en hauteur que tous les autres bureaux du complexe.

C'était un sentiment grisant, surement, de se sentir à ce point au-dessus des autres mais Aurore n'en avait cure. À vrai dire, c'était exactement le genre de démonstration qui lui faisait détester l'administration et toute cette politique déguisée, parce que tout ce cirque n'était qu'une manière de montrer sa grandeur et sa puissance. Qui pouvait se vanter de posséder des quartiers dans une tour aussi resplendissante et aussi haute ?

Personne !

Personne à part Reiyan Arlaurhys.

Aurore soupira en traversant un petit couloir composé de nuances de blanc… pour changer.

Elle était d'abord passée par l'accueil, quelques minutes avant, dans le but d'obtenir toutes les autorisations nécessaires à son accès aux étages supérieurs. Non sans mal et en faisant preuve d'une patiente extrême, Aurore avait finalement réussi à avoir ces foutus bouts de papier. L'homme à l'accueil avait-il délibérément laisser trainer la besogne en longueur ? Ce n'était pas la première fois qu'elle mettait les pieds dans la tour et elle commençait à émettre l'hypothèse que le personnel mettait tout en œuvre pour ralentir la procédure.

Dans quel but ?

C'était un beau mystère mais elle se doutait que Reiyan ne devait pas y être étranger.

C'était une façon comme une autre de faire attendre ses invités s'imagina-t-elle.

Aurore arriva à une séparation dans le couloir qui permettait de choisir sa route. Deux moyens pour effectuer l'ascension de la tour.

La tour centrale du complexe des Chevaliers Célestes possédait, bien entendu, un escalier… un très grand escalier, tout blanc – évidemment – et brillant de mille feux, comme si jamais personne ne l'avait effleuré depuis son installation. Enfin presque. Aram et elle l'avaient emprunté après leur arrivée via le miroir archéonique situé au dernier étage de la tour. Ils avaient fait très attention à ne pas laisser de trace visible sur le sol et visiblement cela avait réussi.

Mais à côté de cet ouvrage, il y avait un moyen de transport plus incroyable encore. Difficile d'imaginer le prix qu'avait dû couter ce bijou de technologie et difficile de comprendre qui avait pu le construire si ce n'était pas les sheikahs eux-mêmes. Et c'était hautement improbable pourtant, de par l'emplacement géographique et par l'inexistence de rapports cordiaux avec ce peuple.

Aurore arrivait tout juste devant ce système complexe alliant mécanique et technologie archéonique. Une plateforme superbement ouvragée avec un panneau de contrôle planté au fond de la cabine. Cabine qui, justement, montait et descendait sur demande. Ce truc-là, Aurore n'en avait vu qu'ici. Tous les pays voisins, dont Aytema, étaient en retard technologiquement sur les Chevaliers Célestes et même Hyrule ne pouvait se vanter de posséder pareille merveille malgré sa certaine suprématie dans le domaine en général.

Aurore s'engouffra seule dans la cabine avec une pile de documents dans les bras. D'un simple mouvement de doigt, elle indiqua au système l'étage auquel elle souhaitait se rendre. La machinerie s'ébranla dans un murmure discret et la plateforme commença à monter tranquillement mais surement vers sa destination.

La princesse regarda autour d'elle, les étages défilaient tranquillement, sans se presser. Une petite ligne de lumière bleutée circulaire faisait le tour de la cabine et indiquait chaque palier passé. De cette surprenante aventure, elle eut l'impression de redécouvrir pour la sixième ou septième fois peut-être, le confort amené par cette grande machine aussi silencieuse qu'une bibliothèque bondée de monde en plein mois d'hiver.

La plateforme s'immobilisa dans un bruit sourd et une double porte s'ouvrit d'un coup, dévoilant un large couloir entrecoupé de petites colonnes et de renfoncements dans les murs qui abritaient des décorations. Le couloir était sombre, les lampes archéoniques étaient éteintes et il était donc très facile de disparaitre dans les recoins non éclairés du couloir. D'ailleurs, il y avait sur la partie droite de ce couloir, à mis chemin entre la plateforme et le bureau, un discret mais présent escalier, celui qui menait droit dans la salle où se trouvait le miroir. Aurore ne s'y attarda pas plus que de raison et se dirigea finalement vers les deux lourdes portes en bois sombre. L'aspect du matériau faisait parfaitement écho à l'homme qui se trouvait à l'intérieur de la pièce. Une entrée en bois rare et massif pour un dirigeant au sommet d'une organisation puissante et intouchable au sein d'un territoire pratiquement invisible aux yeux du continent.

Pendant un instant, Aurore hésita à toquer. Elle savait parfaitement qu'une fois ces portes franchies, elle ne devait en aucun cas hésiter et encore moins se tromper dans les mots qu'elle emploierait. Si elle doutait de l'utilité d'un bureau élevé à deux cents mètres au-dessus du sol, elle ne doutait cependant pas de l'intelligence de l'homme qui dirigeait plus d'un millier de guerriers masculins et féminins surentrainés sans jamais avoir été remis une seule fois en question. Reiyan était un professionnel et la moindre petite erreur, aussi infime soit-elle, aurait des conséquences… certaines, pour ne pas employer d'autres termes.

Aurore inspira un grand coup. Elle ne devait montrer aucune hésitation, aucune faiblesse. Jamais ! Pas devant lui ! Riju l'avait formée à ça justement, à ne pas hésiter. N'était-elle pas une princesse de sang royal après tout ? Cela aurait dû être son vrai statut et rôle de princesse héritière, alors quitte à rattraper huit années d'enseignement princier, autant commencer maintenant !

Elle toqua fermement.

Une voix forte mais neutre lui indiqua d'entrer.

Elle passa le seuil de la porte avec assurance.

Face à elle, le même homme qu'elle avait quitté plus de cinq semaines en arrière. Après une rapide analyse, Aurore en déduisit qu'il était en pleine forme et qu'il ne semblait pas de mauvaise humeur. Un bon point.

Son regard n'était pas agressif mais après d'innombrables surprises passées, elle savait que ce regard n'était rien d'autre qu'une façade destinée à la piéger… ou peut-être pas. En réalité, Reiyan était tellement imprévisible qu'il était rarement possible de prévoir quoique ce soit venant de lui.

Mais contrairement à avant, cela ne lui posait aucun problème. Aurore comptait bien jouer le même jeu que Reiyan. Ce dernier lança les hostilités.

– Ma chère Aurore, fit-il d'une voix claire et toujours neutre. Je vous attendais. Combien de temps depuis notre dernière entrevue ? Six semaines si je ne m'abuse…

– C'est exact Monsieur ! Six semaines et deux jours pour être précise mais si je peux me permettre, vous savez très bien que je déteste être vouvoyée…

– C'est juste. Toujours aussi rigoureuse et simple dans tous les sens du terme à ce que je vois. Allons ! Prend un fauteuil et installe toi, nous avons beaucoup de choses à nous dire.

Cette invitation semblait ponctuée d'un petit sous-entendu qu'Aurore n'appréciât, sur l'instant, pas du tout. Sa façon d'appuyer certains mots sous-entendait toujours un sens caché.

Mais elle s'assit malgré tout avec un air aussi confiant que déconcertant pour quelqu'un qui l'aurait observé d'un point de vue externe. Rares étaient les personnes qui réussissaient à garder le contrôle de leurs émotions en la présence de Reiyan. Aurore comptait jouer volontairement la provocation, subtile, tout en retenue mais avec beaucoup de justesse dans les propos employés. Pour plus de plaisir, elle allait même faire comme Reiyan et appuyer les mots clés.

Pour quoi faire ? Pour tester les limites de son ennemi, voir jusqu'à où elle pouvait aller avant de franchir un seuil qui pouvait s'avérer dangereux pour elle et pour son entourage.

Dans un geste simple, elle posa tous les documents, à l'exception d'une lettre qu'elle avait gardée, sur le bureau de son supérieur hiérarchique qui ne fit aucun commentaire. Le regard de Reiyan n'exprimait rien mais Aurore conserva son attitude à la fois sérieuse et décontractée. C'était presque comme si elle avait envie de pousser le bouchon à s'étendre dans son fauteuil comme une gamine mal éduquée.

Ce qu'elle préféra ne pas faire par sécurité.

– Je vous ai amené le rapport écrit de notre voyage, commença-t-elle directement sans laisser le temps à Reiyan de débuter la conversation.

Elle enchaîna rapidement en replaçant ses mèches de cheveux.

– J'ai aussi quelques notes sur les désagréments de parcours et notamment le fait d'avoir dû faire la majorité du voyage à pied. La faute à la personne qui nous a fournis deux chevaux qui n'étaient pas adaptés aux conditions climatiques des régions traversées je suppose...

Elle laissa sa phrase en suspens, attestant de son mécontentement évident. Elle reprit.

J'ai également un document de la plus haute importance que voici – elle le brandit devant ses yeux – vous en prendrez connaissance bientôt, pas d'inquiétude.

Reiyan n'avait pas esquissé le moindre geste durant tout le monologue. Il se redressa cependant dans son fauteuil et s'exprima avec le même ton que précédemment.

– Tu me prends au dépourvu Aurore. Moi qui pensais engager la conversation autour d'une bonne tasse de thé… Mais puisque que tu vas droit au but, je ne vais avoir d'autre choix que d'en faire de même. Donc ma question sera simple. Qu'a donc donné votre voyage en termes de contact diplomatique ?

Pile la question à laquelle elle s'était attendue.

– Pour répondre simplement – elle insista ironiquement sur ce mot – le contact et le dialogue se sont faits naturellement, en l'espace de quelques minutes. Le lieu s'y prêtait bien. Difficile de ne pas socialiser lorsqu'on est automatiquement invité à venir partager la gastronomie locale : plat, vins… Une véritable osmose s'est donc créée entre moi, mon frère et la reine gérudo dont je salue la beauté ainsi que la confiance que tout son peuple lui voue au passage. Nous n'avons d'ailleurs eu aucun mal à nous fondre dans la masse, la culture gérudo est d'une richesse et d'une bienveillance rare de nos jours et outre nos devoirs d'ambassadeurs, nous avons pu acquérir un certain nombre de compétences qui nous étaient, jusqu'alors, hors de portée ! Par exemple, la garde royale nous a fait profiter de leurs connaissances tactiques, de leurs armements ainsi que de leurs méthodes d'entrainements, d'où le fait que vous me voyez avec une peau moins blanche, une musculature et une endurance accrues. J'ai acquis un sens du commandement beaucoup plus prononcé qu'avant aussi. Mais bref, concernant l'accueil, rien à redire, nous étions de véritables monarques et rares ont été les personnes, jusqu'à présent, à nous avoir reçus avec autant d'égards. La région est magnifique, la citadelle est sublime et l'atmosphère est des plus vivifiantes. Sans prendre en considération l'aspect politique, nous devons vous remercier pour ce voyage incroyable…

– Hum…, fit Reiyan en faisant mine de réfléchir. Je dois dire qu'une telle annonce est des plus satisfaisantes, je n'ai jamais visité ce désert aride et inhospitalier, mais la description que tu m'en fais Aurore est, je dois le dire, très plaisante.

La mention de la région gérudo comme étant un « désert aride et inhospitalier » fit tiquer Aurore mais elle n'en montra rien. Malgré les jolis mots employés, Reiyan ne cachait pas son mépris car comme Aurore s'en était doutée, à part un soutien armé, la région gérudo lui était d'une indifférence écrasante.

Il reprit cependant.

– Mais, pour autant Aurore, tu n'as pas répondu à ma question, asséna-t-il d'un coup sec, modifiant radicalement l'atmosphère de la pièce. Je ne te demande pas de me faire part de tes souvenirs de vacances mais de me dire ce qu'il en est concernant la demande de rencontre entre sa sainteté du désert et les Chevaliers Célestes.

– Il me semblait y avoir répondu Monsieur !

– Effectivement, tu m'as donné une réponse mais pas la réponse !

Intérieurement, Aurore savait parfaitement ce que voulait Reiyan mais elle voulait s'amuser un peu avec ses nerfs, voir jusqu'à où il pouvait aller avant de franchement s'énerver. Au-delà d'une simple réunion, c'était un duel qu'Aurore cherchait à lancer. C'était l'une des premières étapes du plan de Riju.

Provoquer Reiyan !

D'après leurs conclusions, le dirigeant des Chevaliers Célestes les avait volontairement envoyés elle et son frère dans un rôle d'éclaireur plus que d'ambassadeur. Le hasard n'y était pour rien et avoir été envoyé au sein même de leur royaume, après en avoir été retenu huit ans hors de ses frontières, cachait forcément quelque chose. Le tout était de savoir quoi ?

– Ah ! Répondit-elle en faisant mise d'avoir eu un éclair de lucidité – ce qui n'échappa pas à Reiyan au passage qui leva un sourcil – et en mettait une main devant sa bouche, histoire de pousser l'exagération à son paroxysme. Vous parliez de ça ? Fallait le dire plus tôt !

Elle laissa échapper un petit instant. Instant durant lequel Reiyan la regardait avec son air impénétrable mais quelque peu dubitatif cette fois.

– Ce que vous voulez savoir, c'est connaître la position des gérudos, et plus particulièrement celle de la reine, vis-à-vis de la demande d'alliance sous-entendue par la lettre envoyée il y a bien sept ou huit semaines. Je ne me trompe pas, cette fois ?

Toujours aucune réaction de la part de Reiyan. Son regard se fit cependant plus perçant et moins enclin à la blague.

– Je prend ça pour un non alors, reprit tranquillement Aurore avec un pur culot. Notre venue a abouti à une requête de sa part en effet, mais je ne suis moi-même pas certaine qu'elle vous plaise. La reine aimerait beaucoup avoir à sa disposition une seconde délégation. Elle aimerait faire plus ample connaissance avec nous d'abord mais aussi avec davantage de monde de notre grand groupe, car deux simples mercenaires appartenant à une unité très disgraciée par ses semblables ne représentent en rien la nature de notre organisation… selon ses dires. J'ajoute que c'est une demande officielle émise à la suite de nos cinq semaines passées chez elle et non une vulgaire idée qu'elle nous a glissé à notre départ. Son Altesse Makeela Riju a murement réfléchi à ce sujet et elle considère qu'avant d'entreprendre quoique ce soit, une véritable relation amicale doit s'opérer entre nous et eux… Voici la lettre qui en atteste – elle posa enfin la fameuse enveloppe sur le bureau de Reiyan – et vous pouvez demander à vos spécialistes si vous doutez de son authenticité…

Le silence s'installa dans la pièce. Aurore garda son calme mais Reiyan n'avait toujours pas bougé d'un pouce. Elle commençait à comprendre pourquoi tout le monde disait qu'il était difficile de rester concentré et sûr de soi face à lui. Cette absence de réponse était stressante car rien n'indiquait ce qui pouvait survenir dans les secondes futures. Il était immobile mais semblait réfléchir à vive allure. Allait-il s'en foutre royalement ? Où au contraire allait-il perdre une partie de son sang-froid ?

Aurore ne s'inquiéta pas. Dans l'immédiat, tout ce qu'elle avait dit n'était que la stricte vérité et la missive allait réexpliquer à Reiyan ce qu'il avait entendu de sa mercenaire. Ce n'était qu'après que les choses risquaient de se corser.

Il prit finalement la missive, déchira l'enveloppe d'un mouvement négligé et lu son contenu pendant d'interminables secondes.

Il reposa abruptement la feuille. Son air se fit aussitôt glacial.

– À quoi vous avez joué vous deux ? Demanda-t-il brutalement en haussant légèrement le ton.

Aurore passa une nouvelle fois une main dans ses cheveux et se redressa légèrement en avant avec un flegme qui devait paraître inconcevable pour le chef des Chevaliers Célestes.

– Nous avons fait ce que vous nous avez demandez Monsieur. Nous avons expliqué le fonctionnement global de notre organisation, nous en avons listé les mérites et nous avons même cru bon d'ajouter quelques éloges à votre propos… à votre unique propos par ailleurs. Cependant, il est tout à fait possible que nous ayons vanté les compétences de vos troupes d'élite d'une manière un peu… dégradante, fit-elle en modifiant l'expression de son visage en une fausse moue. Cela a dû jouer je suppose…

Il y avait du vent dehors, Aurore l'entendit très clairement malgré la très bonne isolation de la pièce… Preuve que cet instant de silence ne présageait rien de bon.

Et effectivement, Aurore cru que Reiyan allait enfin entrer en ébullition en apprenant que ses unités d'élite qui le suivaient aveuglément, mais fidèlement, avaient été humiliées au sein même de la citadelle gérudo avec la reine en personne pour témoin.

Mais si c'était le cas, s'il était véritablement en pleine éruption, il n'en laissa rien paraître.

Ce fut lui qui se décida à briser la glace.

– Vous qui vous plaignez depuis longtemps de la considération que portent mes troupes d'élite à ton groupe, vous risquez d'en prendre une couche supplémentaire dans les jours à venir ! Et je ne pourrai rien y faire… malheureusement.

Elle se retint de rigoler. Le fait de considérer son équipe comme étant, selon certains « un pauvre groupe qui se charge des sales besognes sans émotions » lui était d'un niveau d'indifférence proche de ce qu'elle pouvait ressentir pour un caillou. Mais tout comme Reiyan, elle se contrôla.

– Sauf votre respect, lança-t-elle. Je n'ai fait qu'émettre à l'encontre de la reine, une vérité que nous avons jugée, mon frère et moi, indispensable pour garantir une bonne entente entre nos deux groupes. Que ce serait-il passé si les gérudos avaient découvert le vrai versant de vos chères élites ? Aram et moi-même n'avons fait qu'être honnête envers celles qui nous accueillaient. L'honnêteté envers son prochain, n'est-ce pas une des premières leçons que l'on apprend en arrivant ici ?

Reiyan ignora délibérément la remarque.

– Et c'est pour cette raison que ta très chère reine demande l'envoi de ton équipe, si j'en crois cette feuille, en plus d'une de mes équipes de l'élite pour s'assurer des propos que vous avez tenus en sa présence ? Fit-il calmement mais d'une froideur glaciale en relisant la lettre.

Visiblement, les propos qu'elle avait tenu à l'instant ne lui avaient guère plu.

– C'est exact.

– Donc, elle veut que je vous renvoie vous ? Toi, ton frère, ma fille, Line et les trois autres dont j'ai oublié le nom et elle veut une unité supplémentaire pour prouver que mes guerriers sont des imbéciles un peu trop fiers de leur statut, et s'appropriant tous les mérites pour leurs orgueils démesurés ?

– Je ne serais pas allé jusqu'à dire ça, ajouta-t-elle sur un ton d'amusement. Mais en soit, vous les avez très bien décrits.

Reiyan posa brutalement ses deux mains sur le meuble qui lui répondit par un bruit sourd. Il se leva de moitié.

– Tu te fous de moi ?!

Elle tenta de rester imperturbable mais si elle avait pu faire trois bonds en arrière, elle l'aurait fait sans l'ombre d'un doute.

– Est-ce que j'en ai l'air ? Répondit simplement Aurore sans ciller alors que Reiyan reprit sa place. De plus, et je le répète, ce n'est pas moi qui fais la requête. Si cette idée ne vous plait pas, vous pouvez toujours le dire directement à la principale intéressée en répondant à cet écrit. Puis, si c'est l'envoi des élites qui vous préoccupe, envoyez Hystoria ! Après tout, elle est votre fille, cela devrait être suffisant comme argument de réponse.

– Envoyer ma fille ? Dit-il avec une voix glaciale. À part câliner votre fameuse reine ou provoquer un accident diplomatique, elle sera inutile… Et effectivement ça ne me plait pas ! Si tu crois que tu vas pouvoir t'esquiver de tes obligations d'un claquement de doigt… Malheureusement pour toi, je me vois dans l'obligation de répondre négativement à cette requête.

– Alors dans ce cas, pourquoi ne pas envoyer le reste de mon groupe ? Ce sont des membres de votre organisation non ? Jusqu'à preuve du contraire, ils sont parfaitement formés à ce genre d'actions et ça leur fera du repos après les récents combats.

– Certes, admit-il. Mais contrairement à vous deux, ils n'ont pas autant d'expérience que vous dans ce domaine si pointilleux qu'est la diplomatie… Et de toute manière, ils n'ont aucune autre utilité que d'accomplir les missions que je leur donne. À mes yeux, ce ne sont que des mercenaires et je ne confie des missions importantes qu'aux personnes qui en ont les compétences. Dois-je simplifier mes paroles ou c'est rentré dans ta tête Aurore ?

Aurore acquiesça lentement. Reiyan ne voulait pas ouvertement s'étendre sur le sujet. Ça ne la surprenait qu'à moitié.

– Ce qui est franchement surprenant Aurore, reprit-il enfin d'une voix qui annonçait la fin non négociable de l'entretien. C'est que j'ai laissé partir une jeune femme compétente mais docile et fidèle à notre organisation et à ses valeurs. Loin de moi l'idée que tu aies changé de camp, comme tu t'en doutes, mais je retrouve six semaines après, une jeune femme qui prend ses aises et qui se prend pour une princesse à me répondre et à me tenir tête avec insolence ! J'aimerai beaucoup savoir ce que l'on vous a fait là-bas… Mais passons. Le problème Aurore, c'est que, toi et ton frère, vous êtes rentrés en même temps que nous. Pendant que vous étiez en train de prendre du bon temps, mes chevaliers ont accomplis leur travail, à savoir remonter jusqu'au commanditaire de ce qui vous est tombé dessus à Leurain ! Comme vous devez le savoir, le roi est mort et il s'agit pour nous d'une victoire sur nos ennemis principaux, mais une victoire acquise au prix de quelques pertes. Vous n'étiez pas indispensables à l'assaut d'Aytema mais votre présence aurait pu amener le nombre de pertes humaines proche de zéro. Au vu de la situation actuelle, je ne compte pas me passer de vos services pour les évènements à venir, considérez donc que vous resterez ici jusqu'à nouvel ordre et ce, pour une durée qui s'annonce longue. Quant à cette demande officielle, je prendrai les mesures nécessaires pour y répondre en temps et en heures. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?!

– Fort et clair monsieur !

– Bien, alors je pense que tout est dit. Je me passerai de te complimenter pour m'avoir tenu tête avec autant d'effrontément. Veille à te comporter d'une manière plus polie envers tes supérieurs les prochaines fois si tu ne veux pas finir dans nos geôles lugubres et crasseuses.

– C'est une menace monsieur ?! Je ne savais pas que ce genre de punition avait lieu d'être ici, surtout en ce qui concerne une personne qui a fait ses preuves depuis belle lurette…, ajouta-t-elle en se désignant ironiquement.

– Dehors ! Cria-t-il presque.

Elle quitta son fauteuil prestement, fit un salut militaire évidement exagéré puis sortit du bureau sans perdre son temps, bien consciente qu'elle avait poussé la provocation un petit peu trop loin.

Heureusement qu'elle avait caché ses envies de glousser.

O_o_O_o_O

– Sale fouineuse !

Cela faisait à peine dix minutes qu'elle était partie et son amusement refusait de redescendre. Il s'était attendu à trouver des changements dans le comportement d'Aurore mais pas à ce point-là. Elle avait tenu bon avec un calme imperturbable et elle s'était même autorisée à l'humilier sans paraître inquiète des conséquences que cela pouvait lui amener. L'ancienne Aurore n'aurait jamais osé ça face à lui.

Cela l'intéressait grandement en vérité…

Avec une amélioration de son procédé de contrôle mental, il était sûr d'avoir sous ses ordres une commandante terriblement efficace.

À vrai dire, il était aussi curieux de savoir ce que la reine avait révélé aux deux mercenaires sur leurs passés. La vérité sans aucun doute. Qu'à cela ne tienne, il le découvrirait bien assez tôt, et une fois toutes les étapes effectuées sur les deux royaux, il pourra lancer un assaut sur Sanglance avec un objectif que tous ignoraient. Personne n'avait connaissance de ses véritables intentions.

Reiyan apprécia ce sentiment de puissance. Il se leva pour regarder sa base avec un air de tout-puissant.

On toqua à la porte de son bureau. Cela l'arracha à ses pensées intimes et il se retourna vers l'entrée avec un air perplexe. Il n'attendait personne d'autre avant deux ou trois heures… Avec un ton calme mais autoritaire, il autorisa le nouvel arrivant à entrer dans son bureau. Dès que l'homme eut franchi la porte, les yeux de Reiyan se froncèrent et il se mit discrètement en état d'alerte.

Habillé d'une grande cape noire aux motifs rouges inquiétants et portant un masque sur son visage, l'homme avait manifestement réussi à passer toutes les défenses de la base. Comment avait-il fait ? Ça, Reiyan en avait une vague idée et cela ne lui plaisait guère… Il savait d'où provenait l'intru car après tout, ils étaient capables d'avoir construit ce moyen de transport !

– Ça faisait un bail, comment vas-tu ? Demanda l'inconnu innocemment.

– Je vais éviter de te répondre pour la raison que tu imagines, répondit Reiyan avec une voix glaciale. Qu'est-ce que tu me veux et comment es-tu entré au sein du complexe ?

En disant ces mots, le dirigeant des Chevaliers Célestes sortit discrètement une lame de son bureau.

L'homme ouvra les bras en grand.

– Voyons ! Ce n'est pas comme ça que l'on reçoit des amis de longue date. Je te savais hostile envers nous, mais pas à ce point. Quelle tristesse… mais bon, j'y étais préparé…

– Qu'est-ce que tu fous ici ?! Répéta Reiyan d'un ton menaçant.

– Toujours aussi direct à ce que je vois… Tu n'as décidément pas changé… à l'académie, tu avais déjà tendance à vouloir avoir la main mise sur tout mais ça, c'était le bon vieux temps ! En tant qu'ancien camarade de promotion, je me devais bien de te rendre une petite visite. C'est malheureusement dommage que l'on soit dans deux camps différents mais ainsi vont nos destins…

L'inconnu se racla la gorge sans discrétion et reprit.

– Il y a deux personnes ici qui sont intéressantes et que nous aimerions beaucoup avoir de notre côté mais heureusement pour elles, il y a également ici, une troisième personne qui compte plus que n'importe qui à nos yeux… Enfin disons plutôt à ses yeux ! Tu sais très bien de qui je veux parler mon ami !

Reiyan eut un rire nerveux.

– Comme si j'allais vous la laisser…

L'étranger éclata de rire.

– Bien sûr, fit-il en allant taper la paume de sa main sur son front. Nous avons échoué à peu près une quinzaine de fois à la récupérer par la force et nous y avons laissé quelques centaines de nos guerriers et guerrières… Rassure toi Reiyan, bien que l'envie soit irrésistible, je suis tout seul et je ne compte ni m'attaquer à toi, ni tenter un seizième sauvetage qui serait de toute manière vain… Non, en fait, je suis juste venu t'apporter une nouvelle qui va te faire rudement plaisir !

– Je t'écoute…

– Sanglance marche en ce moment même pour vous botter le cul, toi, ton organisation à la con et tes crétins de chevaliers.

Reiyan leva juste un sourcil à cette annonce.

– Et ? C'est tout ? Fit-il d'un ton presque indifférent. Qu'est-ce que je peux en avoir à foutre que tu me dises ça ? Ton information, tu peux te la mettre où je pense, je savais déjà que vous comptiez exercer des représailles après la déculottée que vous avez subi à Aytema.

L'intru haussa les épaules comme une personne qui ignorait tout de ce que son interlocuteur lui disait.

– Je suis venu te mettre en garde Reiyan, en tant qu'ancien ami, mais visiblement, tu ne saisis pas l'intensité des emmerdes qui vont te tomber dessus. J'espère que vous êtes prêts car ce ne sont pas les trouffions de Sanglance que vous allez affronter… Ces mêmes débiles qui vous ont fait sortir de votre base pendant trois semaines… Cela a dû être jouissif de malmener à ce point nos petits débutants… Quand je pense que vous en avez fait une boucherie charcuterie… Quelle tristesse ! Mais d'un côté, le roi que vous avez trucidé n'était qu'un de nos pions et on ne peut pas dire qu'il était franchement compétent vu le bordel qu'il a foutu à Aytema… On vous remercie d'ailleurs de l'avoir supprimé… Dire qu'on s'était donné un mal fou pour le placer sur le trône… Mais je te prie de m'excuser. Je radote, je radote et j'en oublie les politesses. J'avais un autre message pour toi que voici. Notre souveraine te transmet ses amitiés en te souhaitant de crever dans d'atroces souffrances !

Reiyan rigola bruyamment.

– Toujours aussi aimable celle-là ! Tu diras alors à cette putain que je serai ravie de terminer ce que j'ai commencé il y a dix-huit ans !

– Dixit la personne qui a détruit sa vie… Mais je n'y manquerai pas Reiyan, sois en certain !

– À la bonne heure ! Mais dit moi, tu es bien sûr de toi pour venir ainsi taper la causette avec ton ennemi. Dois-je en conclure que vous avez de nouveaux atouts dans votre manche ? À moins que ça ne soit que du bluff puisque jusqu'à présent, vous n'avez fait que chatouiller mes bottes avec une vulgaire plume usée et crois-moi que c'est à peine si j'ai imaginé la sentir.

L'intru accorda à Reiyan un regard dénué de sentiment.

– Nous préférons garder le meilleur pour la fin Reiyan…, reprit-il. En tout cas, j'espère que tu ne seras pas déçu du voyage. Nous avons quelques… comment dire… quelques belles surprises… à te proposer. En espérant qu'elles seront à la convenance de tes marionnettes.

– Venant de vous, je ne peux que vous faire confiance sur la qualité de ces « surprises ». Maintenant si tu permets, j'ai du travail alors si tu pouvais repartir d'où tu viens dans les dix secondes, ça m'évitera de devoir nettoyer les tapis. Je te connais assez pour savoir que tu as de quoi empêcher ta capture si je l'ordonnais et je ne compte pas m'opposer à ta fuite, ça sera vain, alors fous-moi le camp, tu seras aimable.

– Quelle sage décision camarade, répondit l'intru en appuyant le dernier mot. Ça me donnerait presque envie de boire un thé en ta compagnie tout en ressassant le passé mais soit, je vais prendre congé de ton égo démesuré dès maintenant. Je te souhaite donc une bonne journée Reiyan et rendez-vous sur le champ de bataille.

– Avec grand plaisir !

L'intru se retourna et en deux jambées, sortit de la pièce pendant que Reiyan remettait sa lame tranquillement et précisément à sa place.

Un rire discret résonna dans le bureau. Reiyan se parla à lui-même.

– Venir dans ma tour en passant par mon propre miroir, ce n'est pas bête. Je ne me serais jamais douté qu'ils en avaient construit un de leur côté. Il ne me reste plus qu'à détruire le mien donc… quelle dommage…

Il se leva de son fauteuil et regarda l'immensité de son complexe avec un plaisir non dissimulé.

– Venez donc Sanglance ! Viens donc ma très chère souveraine que je te tue une bonne fois pour toute !

O_o_O_o_O

Aurore ne remercierait jamais assez Riju pour lui avoir prêtée ses oreillettes d'écoute Archéoniques. Cet objet s'était révélé fort pratique du fait de sa capacité à capter nettement des sons en les amplifiants et en faisant abstraction des obstacles, aussi épais soient-ils.

Mais ce qu'elle avait entendu la laissait songeuse. Derrière la querelle entre les Chevaliers Célestes et Sanglance, il y avait quelque chose de beaucoup plus profond, quelque chose que ni Aram ni elle ne savaient.

Un fait était confirmé cependant, le combat initié à Leurain n'était que le préambule d'un conflit qui n'allait pas tarder à s'embraser.

En revanche, il y avait une chose qui l'alertait dans l'immédiat. Reiyan comptait réduire son système de téléportation en miettes. Nul doute qu'il mettrait son affirmation à exécution le plus tôt possible. Cela changeait complétement le plan de fuite !

Aurore inspira lentement et ne laissa pas cette pensée la troubler.

Ils allaient trouver une solution. La téléportation n'était plus envisageable mais ils n'avaient pas été formés durant plusieurs années pour n'avoir à disposition que la solution de facilité. S'ils devaient ouvrir un passage pour sortir du complexe par la force, ils le feraient… s'ils ne se faisaient pas tuer avant.

La problématique avait été énoncée bien sûr et il s'agissait du cas qu'ils ne souhaitaient pas voir se réaliser. Riju avait émis beaucoup de réserves en envisageant cette possibilité car elle était certaine – et elle et son frère également – que faire face à presque mille guerriers et guerrières à deux, malgré l'avantage de la surprise et la position tactique de la maison aux limites du complexe, serait un carnage sans nom.

Avec une infime discrétion, sa pensée pleine de questions et de plans à élaborer, elle sortit de sa planque… Elle n'était pas loin de la porte du bureau du dirigeant, ce qui lui avait permis d'esquiver l'inconnu à son arrivée et à son départ.

Quel étrange personnage d'ailleurs…

Furtivement, Aurore rejoignit l'escalier qui jouxtait la plateforme d'élévation et entreprit de le dévaler. L'accueil ne pouvait rien lui reprocher car ils étaient bien placés pour savoir que les échanges avec Reiyan pouvaient être interminables.

La large porte de la tour s'ouvrit et elle redécouvrit les joies d'être à l'air libre. Le vent frais lui fit du bien après son passage dans la pièce surchauffée du grand patron. Profitant de cet atmosphère agréable, Aurore se lança au pas de course vers la maison de son unité. Aram avait intérêt à être là car elle avait beaucoup de choses à lui dire.

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La nuit était tombée, et en cette période qui terminait une journée classique de vingt-quatre heures, deux filles étaient assises simplement sur les tuiles qui recouvraient le toit de leur maison. Une simple torche archéonique apportait une petite touche de lumière bleue agréable. Le ciel était assez dégagé pour apercevoir quelques étoiles mais des nuages jouaient les troubles fêtes à ce spectacle nocturne qu'Aurore ne se lassait toujours pas de regarder. C'était certes beaucoup moins impressionnant que la nuit passée dans les montagnes à l'Est du désert gérudo mais c'était mieux que rien.

Rien qu'elle et Shanna. Aurore profitait donc de cette occasion et ce qu'elle venait de lui dire faisait réagir sa plus jeune recrue comme elle l'avait plus ou moins pensé…

– Certaine tu dis ? Demanda la lancière aux cheveux bleus.

– Je ne vois pas ce que je peux faire de mieux pour te convaincre Shanna, énonça calmement Aurore en regardant les ongles de ses dix doigts.

– Ça alors…, reprit la concernée. J'ai du mal à croire que ça soit vrai… Excuse-moi Aurore, pas que je ne te fasse pas confiance mais c'est tellement gros que l'idée même d'être passée à côté de cet événement me file la nausée… Enfin merde, excuse-moi encore, mais avoir à sa disposition un miroir permettant de se téléporter n'importe où du moment qu'il y a un récepteur en fin de trajet… C'est juste délirant ! Qui sait ce que Reiyan a pu faire d'un tel objet et surtout qu'est-ce qu'un membre de Sanglance est venu faire ici, au beau milieu d'une base truffée de soldats qui lui sont hostiles ?

Aurore acquiesça tranquillement et remonta son large manteau pour couvrir son cou. La nuit étant particulièrement fraiche, ce n'était pas le moment de tomber malade.

– Faire plus que de la provocation gratuite si tu veux mon avis, dit-elle d'un ton neutre.

Shanna grogna.

– Et les autres ? Est-ce que les autres sont au courant ?

Aurore inspira sereinement de l'air frais.

– Matael et Kaze le sont et en partie seulement. Comme ils ont été absents toute la journée pour des affaires à régler à Kalastine, je n'ai pas pu trouver de moment pour leur faire part de ma récente découverte. Ils ont uniquement connaissance de ce qu'Aram leur a dit avant-hier…

– Et Line ? Et Hystoria ?

– Vu leurs proximités avec la direction des Chevaliers Célestes, je préfère éviter…, fit clairement Aurore. Comme tu t'en doutes, je ne tiens pas à ce que ce que j'ai découvert leur parvienne aux oreilles. J'ose à peine imaginer la réponse qu'ils nous donneront en apprenant des choses qu'ils ne devraient pas savoir. Ce que j'avance est une forme de rébellion d'une certaine manière !

– Bien entendu…

Aurore avait volontairement omis de lui dire que ce n'était pas la seule raison, que la vérité était bien plus dangereuse à révéler que ce semi-mensonge. Shanna semblait se contenter de cette réponse, alors inutile de pousser plus loin le raisonnement.

– Comme je te l'ai dit, continua Aurore sur sa lancée. Il est difficile pour moi de fournir la moindre preuve de ce que j'avance. Je pourrais toujours te proposer de m'accompagner à la tour, de forcer l'accès et de foncer au dernier étage mais à l'heure qu'il est, Reiyan doit avoir réduit son miroir à l'état de poussière et il serait bête de prendre un risque pareil si ce n'est que pour trouver du vide…

Aurore se stoppa. De ce qu'elle voyait, Shanna semblait assez de son côté pour accepter certaines choses que Matael ou Kaze – surtout Kaze – réfuteraient sans l'ombre d'un doute. Une chance pour Shanna de n'avoir fréquenté les mauvaises personnes que pendant un laps de temps réduit…

Après un instant de réflexion durant lequel les sons de la nature nocturne avaient accompagné ses pensées, Aurore se lança finalement avec une idée bien précise en tête. Elle devait cependant faire attention à la tournure qu'allaient prendre ses futures phrases.

– En fait, Aram et moi-même…, commença-t-elle. Nous ne sommes pas revenus au complexe par le chemin que nous avions emprunté sur notre voyage d'aller… Pour tout te dire, si on connait l'existence de ce fameux miroir situé au dernier étage de la tour centrale du complexe, c'est parce qu'on est revenus de la citadelle gérudo… en l'empruntant ! On sait qu'il existe parce qu'on a atterri juste devant… Dans cette fameuse salle interdite d'accès comme tu le sais…

Instant de flottement, instant pendant lequel Aurore analysa rapidement les émotions qui passaient sur le visage de Shanna et il y en avait une multitude. Bien que la faible luminosité n'aidât pas, elle y décela de la surprise bien sûr, de la peur et un peu d'incompréhension. Heureusement, et cela la soulagea, elle n'y décela pas de colère ou une quelconque forme de trahison.

Aurore reprit rapidement pour ne pas laisser Shanna en placer une.

– J'avais déjà eu des doutes dans le passé, mais j'ai surtout approfondi cette théorie durant mon séjour avec Aram. Pourquoi interdire totalement l'accès au dernier étage de la tour à l'exception de Reiyan lui-même ? Tout ce qui est précieux et important est stocké au cœur d'un entrepôt gardé par plusieurs patrouilles et dont la porte est solidement verrouillée par des cadenas. Cela n'a donc aucun sens sauf s'il s'agit d'un objet personnel que personne ne doit connaître !

Aurore fit effort pour se souvenir avec assez de précision d'un évènement particulier et reprit.

– Je me souviens que, il y a quelques années, quand nous étions encore en formation avec mon frère, il y a eu un jour ou nous avons dû aller dans une salle du rez-de-chaussée de la tour pour assister à un cours théorique. Alors que nous étions en train d'attendre, assis sur nos chaises, que notre professeur arrive, nous avons entendu deux hommes discuter dans le couloir et je me souviens qu'ils évoquaient un nouvel objet très pratique pour parcourir des grandes distances en précisant qu'il était bien à l'abri dans un endroit inaccessible de tout le complexe…

Un nouveau blanc s'installa mais Aurore vit les traits de Shanna s'adoucir. Cette dernière répondit alors avec un air moins suspicieux qu'Aurore l'aurait cru, bien que cet air fût bel et bien présent sur le visage de la lancière.

– Pour ça, je veux bien te croire mais je ne vois pas le rapport avec…

Aurore ne lui laissa pas le temps de finir.

– J'y viens, coupa-t-elle brutalement. Pendant ces dernières semaines, Aram, Riju et moi-même avons pas mal travaillé sur différents sujets. Pour je ne sais quelle raison, il nous est venu, à un moment, l'envie de parler des raretés qui existaient dans le monde. Cela faisait suite à un livre, que j'ai obtenu dans une petite librairie, qui traitait de la technologie archéonique sous des formes qu'aucun manuel ne nous apprend ici. Chose improbable donc. Durant une discussion avec mon frère, il nous est venu à l'idée qu'il y avait quelque chose de caché tout en haut de cette tour et en lisant attentivement mon bouquin, je suis tombée sur cette histoire de miroir… J'ai tout de suite fait le lien avec le fait que je t'ai expliqué avant… Avoue qu'il y a de quoi être étrangement intéressé par ces coïncidences. En tout cas, moi, ça a attiré ma curiosité.

– Et ce livre… Tu l'as ramené ?

Aurore soupira.

– J'aurais bien voulu figures-toi mais Aram m'a fortement déconseillé de le faire. J'ai protesté mais Riju s'en est mêlée et s'est rangée à l'avis de mon frère… Le bouquin est donc entre les murs de la citadelle gérudo à l'heure où je te parle.

– Hum…, Shanna semblait songeuse mais Aurore ne le remarqua pas. J'ignorais tout cela, c'est vrai que ton hypothèse est assez crédible maintenant. Mais comment avez-vous fait pour arriver via le miroir alors ? C'était un pari sacrément risqué que vous avez pris !

La blonde acquiesça.

– Oui, totalement insensé, je suis d'accord avec toi ! Nous avons mis plus d'une semaine à en construire un nous aussi, avec les plans d'origine des archives et les indications du livre. Les gérudos ainsi que les sheikahs ont grandement participé et n'ont pas beaucoup dormi, tout comme nous. Coup de chance, il s'est avéré que notre système, à son allumage, nous a tout de suite indiqué l'existence d'un autre miroir à une distance plus ou moins égale à celle qui sépare le désert gérudo de notre base. Nous avons tous les deux un peu angoissé au moment du départ mais finalement, tout s'est très bien passé. Nous avons lancé la téléportation à quatre heures du matin pour arriver… à quatre heures du matin plus quelques centièmes de secondes. Autant te dire que nous n'avons eu aucun mal à quitter la tour à cette horaire si matinale…

Shanna croisa ses bras en regardant au loin devant elle.

– Si jamais votre projet avait échoué, fit-elle sur un ton de reproche. Vous vous seriez mis dans un beau pétrin !

– Oui, je le concède…, admit-elle. Mais malheureusement pour Reiyan, et heureusement pour nous du coup, nous avons réussi et même s'il émet des doutes quant à notre fidélité, à mon frère et moi, il y a très peu de chances pour qu'il découvre notre moyen de transport à la sauce gérudo !

Shanna lâcha un petit rire.

– Toujours le même sens de l'humour à ce que je vois, répondit-elle. Merci de m'avoir prévenue, je vais essayer de faire un peu plus attention à ce qu'il se passe dans cette organisation à partir de maintenant. Si ton but, et celui de la reine gérudo par extension, est de répertorier toutes les bizarreries louches des Chevaliers Célestes, je devrais pouvoir t'aider…

– Heureuse de l'entendre, fit Aurore avec un sourire. J'essayerai de négocier pour tous vous emmener chez le peuple du désert un de ces jours, je suis sûre que la région vous plaira…

– Avec grand plaisir, répondit joyeusement Shanna.

Les deux filles s'échangèrent un sourire complice.

Mais intérieurement, Aurore espérait que d'ici là, tout son groupe se sera rangé à ses côtés… Revenir au sein des remparts protecteurs de la citadelle du désert les aiderait sans doute à accepter l'idée d'avoir tourné le dos à l'organisation qui les avait accueillis, mais encore faudrait-il qu'ils y arrivent tous et ça, elle ne pouvait pas en être certaine.

Cela la peinerait sincèrement de devoir se séparer de ses amis, surtout s'ils n'arrivent pas à comprendre ses vraies intentions. Seulement, ce n'était pas que pour elle qu'elle prenait des risques… et tout ce qu'elle venait de penser s'appliquait également à Aram.

La porte d'entrée s'ouvrit soudain et brusquement dans sa totalité et heurta le mur intérieur avec force. Cela fit sortir Aurore de ses pensées alors que Shanna se leva en avant pour essayer de voir qui était sorti avec autant de violence.

Pour y voir plus clair, Shanna prit la torche archéonique et la pointa un peu plus dans la direction concernée.

C'est avec surprise, qu'elles découvrirent la personne qui « s'amusait » à claquer les portes et qui n'était autre qu'Hystoria. Elles la virent ensuite marcher droit devant elle avec une démarche qui n'avait rien de naturel. Shanna et Aurore se regardèrent, étonnées.

Aurore siffla mais n'eut aucune réponse, Shanna tenta une approche différente. Elle créa une petite flamme dans la paume de sa main libre, sort élémentaire que tous maîtrisaient ici, et l'envoya virevolter devant les yeux améthyste de la guerrière.

Aucune réaction apparente. Hystoria ne détourna pas la tête en direction de là où venait la petite flamme. En réponse, Shanna envoya trois autres flammes, plus massives cette fois, se placer en colonne cinq mètres devant Hystoria.

Cette dernière esquiva la colonne de chaleur sans sourciller, s'arrêta, fit pivoter son corps de direction mais n'avança plus.

Aurore fronça les sourcils.

– On s'approche ? Questionna alors Shanna à voix basse, de plus en plus interloquée.

Aurore hocha la tête en signe d'approbation.

– Oui…

Les deux filles s'accroupirent sur les tuiles en silence.

– Toi qui me demandait de trouver des trucs louches, me voilà déjà servie, fit ironiquement Shanna.

Ce n'était pas faux nota intérieurement Aurore.

– Crise de somnambulisme tu penses ? Demanda cette dernière en fixant intensément Hystoria du regard. Elle a l'air de marmonner des mots aussi, ça concorderait…

La voix, soudain, terriblement sérieuse de Shanna ne confirma pas cette hypothèse.

– Non, Aurore, elle a évité mon quadruple sort bien avant d'entrer dans son champ de chaleur, cela veut donc dire qu'elle l'a vu d'une manière ou d'une autre et qu'elle l'a consciemment esquivé… Ça m'inquiète, j'ai déjà vu ça !

– Déjà vu ça ? Où ça ? Quand ?

– Il y a un moment déjà, répondit Shanna avec un air soucieux en posant un doigt sur son menton. C'était pendant votre deuxième semaine de voyage. Au beau milieu de la nuit, alors que j'étais en train de feuilleter un livre dans le salon, elle a descendu l'escalier et est allée dans la cuisine en racontant je ne sais quoi dans une langue manifestement inconnue. Elle a ensuite regardé attentivement la petite maquette de navire posée sur l'étagère et est finalement repartie dans le sens opposé… Vu ce qu'elle nous fait là maintenant, je pense qu'elle est en train de délirer de la même manière que la dernière fois. À son réveil, elle aura des envies d'affection très prononcées… Crois-moi que votre présence va nous éviter bien des problèmes et des sauts d'humeurs de sa part…

– À ce point ? Questionna Aurore avec un air mi-embarrassé mi-préoccupé alors qu'un frisson la parcourut.

– T'imagines même pas… mes pauvres…

Aurore enregistra l'information dans un coin de sa tête et particulièrement l'adjectif « mes » qui désignait donc à la fois son frère et elle-même. Elle reporta ensuite son attention vers Hystoria.

Cette dernière se retourna vers la maison, leva la tête et Aurore sentit immédiatement les yeux de la blonde se poser sur elle pendant de longues secondes… pendant d'interminables secondes.

Aurore sentit un frisson la parcourir, elle se sentait sondée comme une élève qui avait fait une bêtise et qui cherchait à le cacher à son professeur. Elle se tourna furtivement vers Shanna qui était mal à l'aise elle aussi mais qui s'évertuait malgré tout à comprendre ce qui se passait. Aurore reporta ses iris vers ceux d'Hystoria et soutint son regard quelques instants.

– Aurore, descendons la voir ! Lança soudain Shanna d'une voix dénuée d'émotions.

Aurore tourna une nouvelle fois légèrement sa tête vers la lancière sans quitter les yeux violets d'Hystoria.

– Pour être fixées sur son état ? Bonne idée, je suis d'accord, fit-elle après une seconde de réflexion. J'aimerais savoir ce qu'elle raconte… Peut-être réagira-t-elle si on se place à ses côtés.

Shanna fit une moue.

– C'est une possibilité mais la probabilité reste faible. Consciemment ou non, elle nous ignorera si j'en crois mon expérience.

– Alors descendons, on en aura le cœur net.

Avec beaucoup de précautions, les deux filles se levèrent et descendirent prudemment les tuiles jusqu'à arriver sur une pile de caisses. C'était par là qu'elles étaient arrivées toutes les deux et c'était donc par là qu'elles allaient rejoindre le plancher des vaches. Shanna avait toujours sa torche dans les mains.

Les deux filles se placèrent quelques mètres devant la porte.

L'air absent, Hystoria s'approcha d'elles lentement, en continuant de déblatérer des paroles sans queue ni tête.

Une fois face à elle, Aurore détailla plus facilement la blonde grâce à la source lumineuse produite par la torche. Elle portait sa robe de nuit, ses cheveux étaient en bataille et elle parlait… de choses incompréhensibles pour les deux filles. Hystoria semblait, pour ainsi dire, déconnectée tout en étant bel et bien là. Les parties de son corps laissées à l'air libre ne présentaient rien d'anormal également.

Shanna attrapa soudain le bras d'Aurore.

– Regarde ses yeux !

Aurore obéit et remarqua enfin la chose qui lui avait échappée à cause de la distance et de l'angle de vue.

Les yeux d'Hystoria brillaient en effet très légèrement. Une sorte d'halo d'un améthyste plus lumineux mais discret entourait les iris d'Hystoria. Depuis quand cela apparaissait-il dans ses yeux ? C'était la première fois qu'elle assistait à ça.

– Aram, Aurore pourquoi étiez-vous partis ? J'étais si seule…

Stupéfaction simultanée des deux filles, leurs sangs se glacèrent presque instantanément. La voix de soprano d'Hystoria d'habitude si chaleureuse et douce avait été à cet instant d'une froideur et d'une tristesse innommables. Son visage n'exprimait rien et continuait de regarder dans le vide… comme si elle n'avait jamais parlé. Involontairement ou non, Aurore et Shanna reculèrent.

Jusqu'alors, elle n'avait rien pu capter de ce que disait Hystoria et d'un seul coup, cette dernière avait lâché des propos parfaitement audibles.

– Si seule…

Hystoria reprit sa route en direction de la porte de la maison grande ouverte. Aurore sentit d'un seul coup une vague de culpabilité l'envahir sans en connaître l'origine. Elle déglutit. Cette sensation de malaise était difficilement nommable.

– Pourquoi tout le monde m'abandonne… ?

Un sursaut de lucidité fit réagir instinctivement Aurore. Elle n'y avait prêté aucune attention jusqu'alors mais une aura étrangère était comme collée à Hystoria. Expliquait-elle à elle seule toute la négativité de ses propos ? Cette aura… pourquoi en avait-elle soudain une peur si viscérale ?

– Shanna, écarte-toi d'elle, vite !

– Quoi ?

– Discute pas et écarte-toi de son chemin !

La lancière dégagea le chemin dans une grande incompréhension.

Hystoria arriva au seuil de la porte d'entrée et s'arrêta. Aurore et Shanna retinrent leur souffle.

– Maman, où es-tu ? Pourquoi m'as-tu laissée ? J'ai peur… tellement peur…

Elle entra finalement en laissant en plan les deux filles qui restaient là, à regarder béatement l'ouverture. Aurore et Shanna ne regardèrent cependant pas où allait Hystoria. Elles étaient simplement là, à quelques mètres l'une de l'autre à échanger des regards pleins d'interrogations.

– Tu avais raison Shanna, elle ne nous fait pas une crise de somnambulisme à la con, c'est bien plus grave ! Annonça Aurore en sentant ses bras trembler. Rassure-moi, elle n'a pas fait ça la dernière fois que tu l'as vu ?

Shanna bafouilla une réponse, toujours perturbée par ce qu'il venait de se passer. Tout comme Aurore, une singulière sensation avait pris possession de son corps.

– Non, répondit-elle. Elle n'avait fait que marmonner des paroles incompréhensibles comme je te l'ai dit et ça s'était arrêté là ! Et il n'y avait pas non plus cette atmosphère bizarre qui l'entourait… Tu sais ce que c'était Aurore ?

– Je ne sais pas…

Sa propre incompréhension l'inquiéta d'autant plus qu'elle sentit également son pouvoir commencer à se manifester d'une nouvelle manière et ça n'avait rien à voir avec ce qu'elle avait produit à la citadelle gérudo.

– Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus mais j'ai déjà ressenti cette aura terrifiante…, continua-t-elle avant de reprendre plus pour elle-même. Où est-ce que c'était… ? Où est-ce qu…

C'est alors qu'un bruit féroce de verre éclaté au sol résonna dans la maison. Un hurlement suivit, et c'était celui d'Hystoria !