20 - A fine frenzy/Alison Sudol

Les doigts de John, sur la peau de Sherlock. C'était un acte anodin, qui s'était déjà produit des dizaines, des centaines de fois. Peut-être même plus, John n'en avait jamais tenu le compte. Sherlock aurait peut-être su, lui. Il savait toujours tout. Mais John ne se voyait absolument pas lui demander à brûle pourpoint combien de fois, depuis leur rencontre, ils s'étaient touchés. La question paraissait déjà complètement tordue, mais le simple fait qui s'y intéresse suffirait à mettre la puce à l'oreille de Sherlock, et John n'y tenait pas.

Il voulait profiter de cette ultime soirée, sans filtre, sans barrière. Juste lui et Sherlock. Et de l'alcool. Cela avait été l'enterrement de vie de garçon le plus parfait du monde. John avait réussi à faire voler en éclats les prévisions de Sherlock, et son sacro-saint contrôle sur tout et tout le monde. Ils s'étaient bourré la gueule, étaient rentrés en titubant jusqu'au 221 B, Baker Street, avaient lamentablement échoué à finir une partie du jeu des post-it (le simple fait d'avoir voulu y jouer était révélateur de combien ils étaient alcoolisés), et avaient enfin atterri sur le tapis du salon.

Serrés l'un contre l'autre, dans un enchevêtrement improbable de bras et de jambes, ils ne dormaient pas vraiment. Sherlock remuait à intervalles réguliers et John gardait les yeux grands ouverts et le cerveau beaucoup trop actif.

Le détective ne disait rien, et John se demandait s'il était capable de déduire ce à quoi le médecin pensait, en cet instant précis. Sur quel terrain glissant et risqué l'emmenait ses pensées. Sans en prendre conscience, ils s'endormirent.


Se redressant sur un coude (qui ne prenait cependant pas appui directement sur le sol mais en partie sur l'abdomen de Sherlock, qui émit une grimace de douleur), John vérifia l'état de son ami. Le soleil commençait à poindre à l'horizon, et il était heureux que nul ne soit venu les déranger pour une enquête au bien milieu de la nuit, comme cela avait déjà pu leur arriver. Ils n'auraient pas été capable de bouger de là.

Mais John, désormais un peu mieux réveillé, avait tout le loisir d'admirer Sherlock, recroquevillé sur le tapis. Il avait perdu la chaleur de John, qui dormait avec lui un instant plus tôt, et essayait de se réchauffer par tous moyens. Non pas qu'il en avait beaucoup à sa disposition.

Le spectacle était beau, à sa manière. Triste, aussi. Ce serait la dernière fois que John le contemplerait. Peut-être que cela se reproduirait, après une nuit d'enquête, euphorique de la réussite, et riant du talent du détective, mais John serait alors un homme marié, et ce ne serait plus jamais la même chose.

Mary n'était pas dupe des sentiments de John pour Sherlock, ni ceux de Sherlock pour John. Mais elle l'acceptait, comme elle acceptait tout le reste, comme John acceptait ce qu'il ne savait pas de sa femme. Personne n'était dupe, dans leur drôle de trio, mais ils jouaient tous le jeu comme si de rien n'était.

Sherlock s'était roulé en boule en position fœtale. Il semblait dormir profondément. Il n'avait assurément pas l'habitude de boire comme John avait pu le faire, dans sa jeunesse, à l'armée, lors de soirées bières et rugby avec Mike, Greg, ou d'autres de ses amis. Il risquait de cuver encore un moment. Dans un élan de compassion, se rappelant sa première cuite, John attrapa le plaid du canapé et en recouvrit le corps de Sherlock, pour le réchauffer un peu. Puis il passa à la cuisine, trouva deux comprimés de paracétamol. Il en prit un directement, et prépara un verre d'eau et le deuxième pour le poser sur la table, près de Sherlock quand il se réveillerait.

Se faisant, John avisa une partition de musique qui traînait, et la ramassa.

Ce n'était pas une partition imprimée, mais originale, de la main de Sherlock. Il n'y avait pas de nom, et les souvenirs de solfège de John étaient bien loin. Il savait lire la musique théorique, reconnaître un mi d'un sol, mais lire les notes ne déclenchaient pas de musique dans sa tête, et il était incapable de savoir à quoi ressemblerait le morceau une fois joué par les mains expertes de son ami.

Il n'en avait pas besoin, de toute manière.

De fatigue et de chagrin, John se laissa tomber sur son fauteuil, le morceau de papier glissant à terre. Il savait très bien que ce morceau, comme les autres, étaient de ces berceuses que le détective inventait pour apaiser les cauchemars de John, ou simplement l'aider à dormir. Combien en avait-il composés ? Combien de fois le violon les avait chantées pour John ?

Et toujours accompagnée de cette douce tristesse, cette mélancolie qui semblait toujours s'adjoindre à la musique quand Sherlock jouait pour John.

Ces images resteraient gravées à jamais en John.

- Sherlock... je ne voudrais plus jamais te voir malheureux.

Les mots murmurés ne semblèrent pas atteindre le sommeil du détective, ce qui était une bonne chose. John n'était pas sûr d'assumer ce qu'il pensait, ce qu'il ressentait, ce qu'il voulait tellement exprimer depuis toujours.

- Je pensais que tu voudrais, un jour, la même chose que moi. Mais nous ne pouvions que nous rendre malheureux, n'est-ce pas ? Je t'aime, Sherlock, et je suppose que tu m'aimes aussi. À ta manière. Avec tes failles, avec les miennes. Nous étions tout, nous avions tout. Mais nous n'étions pas pleinement ensemble. J'aurais dû savoir que tu ne m'apporterais que du chagrin. C'est ce qui se passe toujours avec les « presque ensemble ». Les « presque amoureux ». Nous étions presque. Presque ne suffit pas.

Sherlock remua, s'agita. John parlait de plus en plus fort, emporté par la vague de ses sentiments. Peut-être, au fond, que cela était mieux si Sherlock l'entendait, s'il crevait l'abcès de ces non-dits, de l'éléphant (métaphorique, celui-là) dans la pièce.

Mais John n'avait pas assez de courage pour ça, au fond.

Il laissa le silence remplir la pièce de nouveau, et regarda le soleil se lever sur la ville, et éclairer de plus en plus la pièce et la silhouette endormie qu'il aimait tant.

Il savait que la raison lui commandait de cesser de penser à Sherlock. Il essayait, parfois, de ne pas penser à lui. Un jour, Mycroft avait laissé échapper que Sherlock avait un ersatz de John dans son Palais Mental, que c'était lui qui l'avait dirigé durant son absence, durant sa mort. Le détective n'avait jamais confirmé, et John avait préféré ne pas poser de questions. Il en craignait trop les réponses.

Et puis, il comprenait très bien de quoi il s'agissait. Lui aussi avait son Sherlock mental. Sans doute pas aussi élaboré que cela devait être dans l'esprit du détective, ça tenait plutôt de la petite voix qui avait l'intonation et le timbre de son meilleur ami.

Cette voix l'avait accompagné tout le temps de son absence, et continuait encore aujourd'hui.

John ne pouvait pas exister sans elle. « Ne peux-tu pas me laisser être ? » lui avait-il un jour demandé, furieux, cinglé, au désespoir, sur la tombe de marbre. « Tu fais n'importe quoi sans moi », avait répliqué la voix de Sherlock, implacable.

Il n'avait pas entièrement tort. À ceci près que John faisait encore pire avec lui.


John se leva. Il devait partir. Partir avant de céder, partir avant de souffrir davantage. Il fit craquer les muscles de ses épaules, se retourna, cherchant des yeux sa veste, ses clés, son téléphone, son portefeuille, les indispensables à avoir sur soi.

- John ?

La voix qui s'éleva dans son dos le réchauffa aussi efficacement qu'elle le glaça. John voulait partir, continuer à lui tourner le dos. Fuir.

Il était beaucoup de choses, et lâche en faisait partie. Mais il était aussi médecin, compatissant, et ne voulait pas que son meilleur ami soit malheureux. Alors il fit face à Sherlock, dans un état relativement pitoyable de gueule de bois.

- Sur la table, verre d'eau et comprimé, indiqua-t-il.

Sherlock obéit immédiatement à ses ordres, reconnaissant, avec un air de chouette réveillée en pleine journée.

- Merci, offrit-il d'une voix rauque en reposant le verre.

John le regarda avec un sourire triste. Dans la lumière du petit matin, avec ses cheveux en bataille, sa peau pâle et ses yeux bleus, il était assurément le plus bel homme qu'il avait été donné la chance de voir.

- Tu vas bien, John ? demanda Sherlock en fronçant les sourcils, à voir son ami le regarder ainsi.

Vu l'état physique de Sherlock versus celui de John, la question ne s'adressait pas à la bonne personne. Cependant, mentalement, John est totalement détraqué, alors que la gueule de bois devait déjà avoir été intégrée, analysée, comprise, et surmontée par Sherlock.

- Je vais bien. Je vais rentrer. Je dois rentrer.

Sherlock ne répondit rien, se contentant de darder ses prunelles claires sur John, l'air très concentré. En pleine déduction. John se laissa faire complaisamment. Ce n'était pas comme si son ami risquait d'apprendre quelque chose de nouveau.

- D'accord.

Lentement, John se tourna vers la sortie, commença à s'éloigner. Lentement, Sherlock déplia son long corps, se releva, mit ses pas dans ceux de John. Il avançait plus vite, privilège de ses longues jambes. Quand John, sur le pas de la porte, se retourna pour dire au revoir, il percuta littéralement son meilleur ami, qui était contre lui.

- Bonne journée, John, lui souhaita Sherlock.

Et ce faisant, pour la première et dernière fois de leur existence, posa ses lèvres contre celles de John. Ce n'était même pas un baiser à proprement parler, juste un effleurement. La promesse d'un adieu.

- Je n'oublierai jamais, promit Sherlock alors que John repartait sans un mot de plus.


Il était tôt, mais la rue et le métro étaient déjà pleins de gens pressés qui allaient travailler, de touristes qui allaient visiter, de fêtards qui rentraient se coucher. John contemplait tous ces corps et tout le ramènerait inexorablement à Sherlock. Courir dans une rue bondée pour attraper un criminel. Apprendre à danser pour son mariage. Conduire de nuit à travers tout le pays. Atteindre l'océan au matin.

Toute sa vie était entachée par des souvenirs de Sherlock, omniprésence dans son existence. Durant le temps où il l'avait cru mort, John s'était senti hanté par ce vide qu'il avait laissé en lui. Aujourd'hui, il était hanté par sa présence, par ses souvenirs. Mais vivre avec Sherlock était un rêve sans espoir, une romance malchanceuse vouée à l'échec.

Oublier n'était pas une option. Il faudrait vivre avec.

Pris d'une impulsion, alors que le métro glissait tranquillement à travers les tunnels pour ramener John chez lui, il dégaina soudain son téléphone et tapa un message qu'il envoya avant de le regretter :

« Est-ce de ma faute ? Ai-je été si bête ? Ai-je rendu ça si facile de rentrer et sortir de ma vie ? »

La réponse de Sherlock ne tarda pas.

« Le monde est facile. Tu es la seule personne qui ne l'est pas, pour moi. Lier nos vies a été une évidence. Briser ta confiance pour sortir de ta vie a été la chose la plus difficile au monde. Nous savions que nous ne nous apporterions que du chagrin. C'est ce que font toujours les presque. »

La réponse de Sherlock conforta John dans le fait qu'il l'avait entendu, un peu plus tôt, quand il soliloquait son désespoir. Le détective ne dormait déjà plus.

Mais ils étaient d'accord sur le fond. Ils ne pouvaient que se détacher et souffrir. C'était leur destin.


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