De nouveau, ce fut une détonation. Kakashi et Naruto se figèrent sur place, les yeux arrondis par l'effroi, encaissant le choc.
Puis, soudain, une affreuse réalisation.
-Itami ! s'exclama Kakashi.
Il fit volte-face vers Izumo :
-Est-ce qu'Itami est au courant ?
Izumo secoua la tête :
-Je pensais la trouver avec vous, à vrai dire. Je ne l'ai pas encore vue. Mais Tsunade en a été informée. Shikamaru doit être en train d'annoncer la nouvelle à Kurenai. Ino, Choji, Raido et Kotetsu étaient sur place. Et nous avons ramené son corps à Konoha… Alors la nouvelle ne va pas tarder à se répandre.
L'idée que n'importe qui d'autre l'apprenne à Itami lui fut aussitôt insupportable. Une personne lambda pour lui briser le cœur… Hors de question.
Il disparut sans prévenir.
-Maître Kakashi ! appela Naruto après lui.
-Laisse, fit Yamato en posant une main sur son épaule. Il préfère le lui dire lui-même.
Itami tourna au coin de la rue. Ichiraku n'était plus qu'à quelques pas. Les odeurs de Ramen parvenaient déjà à ses narines et elle se sentait saliver d'avance. Elle était affamée et ne doutait pas qu'il en était autant des trois hommes qu'elle avait laissés au terrain d'entraînement. Quelques mètres à parcourir, et elle pourrait prendre leur déjeuner et les rejoindre. Continuer de voir Naruto évoluer.
-Itami, appela une voix sourde derrière elle.
Sa respiration se bloqua. Elle se retourna lentement, et il lui sembla qu'une éternité s'écoula avant qu'elle ne se retrouve nez à nez avec Kakashi.
-Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il, la voix tremblante.
Parce qu'elle avait senti, dans la façon dont il avait prononcé son prénom, qu'il n'était pas là pour modifier sa commande de Ramen. Mais il sembla hésiter, comme s'il avait du mal à prononcer ce qu'il était venu lui dire.
-Kakashi, qu'est-ce que tu fais là ? répéta-t-elle.
Sa voix manqua se briser sur la fin de la phrase, et elle s'en voulut pour cela. Ce n'était peut-être rien, après tout. C'était peut-être seulement… Mais il n'y avait pas seulement le ton de sa voix. Il y avait aussi ce qui se lisait sur son visage : du regret, de la tristesse, une profonde compassion.
Elle comprit.
Elle comprit, parce qu'elle avait déjà vu ce visage-là. Elle sut. Elle se mit à secouer la tête, doucement d'abord, puis avec plus de vigueur. Non, non, non. Elle refusait d'entendre de nouveau ces mots-là. Non, il n'avait pas le droit de les prononcer.
-Itami…
-Non.
-Tam…
-Non ! répéta-t-elle avec plus de force. Ne t'avise pas…
Elle ne parvint pas à finir sa phrase, la voix étranglée dans sa gorge.
-Itami, je suis désolé. Asuma est mort.
Asuma. Pas lui, bon sang, pas lui. Pas Asuma. Mais elle lut la confirmation dans l'œil de Kakashi. Asuma était mort. Mort.
Quelque chose se rompit en elle. Une digue s'effondra, bâtie là avec soin et maintenue toutes ces années. Elle eut l'impression que l'air ne parvenait brusquement plus à ses poumons, que son cœur s'était bloqué dans sa poitrine, que son corps refusait d'obéir, d'enregistrer l'information et de continuer à fonctionner. Soudain, ses jambes vacillèrent et décidèrent de cesser de la porter. Ses genoux se dérobèrent sous elle.
Kakashi la rattrapa avant qu'elle ne puisse s'effondrer. Elle s'accrocha à lui, serra les doigts sur le tissu de son dos, s'agrippa à lui comme s'il était une bouée de sauvetage, et elle sentit ses bras l'entourer fermement, la tenir contre lui – la garder debout, au sens propre comme au figuré. Parce qu'un jour, quelqu'un vous tient si fort contre lui que soudain, tous les petits morceaux de vous-même, ceux qui ont été brisés et émiettés, commencent à se recoller. Comme si, depuis tout ce temps, vous n'attendiez que cela : que cette personne vous prenne enfin dans ses bras, et, simplement, soit là. Inébranlable. En cet instant, Kakashi fut cette personne-là.
Alors, elle éclata enfin en sanglots. Et là, dans ses bras, elle pleura. Elle pleura pour les enfants qu'ils avaient été une éternité plus tôt, pour le frère qu'elle n'avait pas pu sauver et le père qui l'avait abandonné, pour les amis qu'ils avaient perdus, pour les jeunes gens brisés qu'ils étaient devenus ensuite, pour les adultes bancals qu'ils étaient désormais. Elle pleura pour Sakumo, pour Minato, pour Rin, pour Obito, pour Asuma. Elle pleura pour la première fois depuis quinze ans, et enfin, enfin, pleura hors de son corps toute sa peine, tout son chagrin, tous ces deuils impossibles à faire.
Et Kakashi, tout du long, la serra contre lui sans rien dire, le menton appuyé sur le haut de son crâne, l'odeur de fruits de son shampoing dans les narines. Conscient de lui briser le cœur. S'accrochant à l'idée que tant qu'elle était là, dans ses bras, elle n'était pas encore tout à fait perdue. Terrifié à la pensée qu'ils pouvaient brusquement être ramenés quinze ans en arrière.
Les funérailles d'Asuma avaient un étrange aspect de déjà-vu. Elles rappelaient à Itami toutes celles auxquelles elle avait déjà assisté au fil des années, et elle avait envie de tourner les talons et de fuir en courant. Ce n'était pas ainsi qu'elle voulait se rappeler de lui. Elle préférait se souvenir du garçon un peu nonchalant qu'il avait été, de l'ami fidèle, du coéquipier qui veillait loyalement sur ses arrières.
Habillée en noir de la tête aux pieds, elle se tenait dans les premiers rangs, entre Raido et Kakashi, non loin de Kurenai. Raido avait bien tenté de lui poser une main sur l'épaule, mais elle s'était dégagée. Oh, sans brusquerie, doucement, juste pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait pas de son soutien. S'il fut blessé, il n'en montra rien. Il laissa retomber sa main mollement, les yeux fixés sur la tombe de son ancien coéquipier, son ami d'enfance.
Les souvenirs se bousculaient dans sa tête, affleurant à la surface de sa mémoire, et elle tentait de s'accrocher à ces images plutôt qu'à la pensée du corps froid et enterré d'Asuma, à la façon terrible dont il avait été tué par un duo d'Akatsuki. Pas n'importe quel duo, d'ailleurs.
-J'aurais dû les tuer, avait-elle grogné lorsque Raido lui avait raconté ce qui s'était passé.
Il était arrivé en renfort avec Aoba, Ino et Choji, mais la vie d'Asuma ne tenait déjà plus qu'à un fil. Il n'en restait pas moins que ces deux-là, les deux hommes d'Akatsuki…
-Si je les avais tués, Asuma serait encore en vie, s'était-elle obstinée.
-Itami, si mes souvenirs sont exacts, tu as failli y laisser ta propre peau.
Il n'empêche. Maintenant, debout dans le cimetière, elle s'en voulait encore. Elle en aurait bouillonné de rage si elle ne s'était pas sentie aussi vide, aussi triste, aussi rongée par l'absence. Son absence.
Elle revoyait Asuma enfant. Il avait été un petit garçon plutôt mignon, puis était devenu un adolescent sans charme, handicapé par un nez un peu trop gros et un visage quelconque. Le mauvais passage de l'adolescence. Adulte, il était devenu un homme séduisant. Mais tout cela ne lui avait jamais importé. Asuma était presque un frère, c'était son coéquipier, son ami, son bras droit de jadis. Leurs gestes d'affection, assez rares, avaient toujours été dépourvus de toute sensualité.
En ce moment, elle aurait donné n'importe quoi pour rompre leur comportement habituel et le serrer dans ses bras à l'étouffer. Toutes ces années, elle ne l'avait fait qu'une fois, au retour d'une mission qui n'avait pas tout à fait tourné comme ils l'auraient souhaité. Elle avait poussé brutalement la porte de sa chambre d'hôpital, l'envoyant claquer contre le mur. Dans son lit, Asuma, onze ans, avait sursauté.
-Ita… ? avait-il commencé.
L'instant d'après, elle était agenouillée sur son matelas, les bras passés autour de son cou, et le serrait si fort qu'il avait cru ne plus pouvoir respirer. Il avait dû tirer sur sa manche pour lui faire comprendre qu'elle devait relâcher un peu sa prise.
-Tu es un crétin ! s'était-elle exclamée avec toute l'assurance de ses dix ans.
Et elle lui avait asséné le poing dans l'épaule.
-Aïe, avait-il protesté. Qu'est-ce que j'ai fait ?
-Tu m'as fichu la trouille, Asuma !
Il avait roulé des yeux. Dans le dos d'Itami, quelqu'un avait gloussé. Vexée, elle avait vivement tourné la tête en direction des deux personnes qui étaient entrées dans la chambre à sa suite – mais sans débouler aussi violemment qu'elle l'avait fait.
-Ne vous moquez pas de moi, maître, avait-elle sifflé, mécontente. Vous aussi, vous avez eu peur.
Puis, se laissant glisser du lit, elle avait ajouté à l'attention d'Asuma :
-Avec Raido, on t'a vu tomber par terre, et on a cru que tu étais mort.
À l'époque, ils étaient encore de jeunes ninjas, un peu naïfs et innocents. Itami était devenue Chunin, mais Asuma et Raido étaient encore Genin. C'était la guerre, pourtant, mais elle était encore trop neuve pour avoir déjà bouleversé leur vision du monde. Et surtout, tous les corps qui devaient plus tard parsemer leur parcours étaient encore bien vivants, et ils allaient et venaient dans leur quotidien, inconscients de ce qui les attendait bientôt. Pour le moment, la mort n'était encore que quelque chose qui n'arrive qu'aux autres.
Aujourd'hui, elle regrettait ce temps-là. Quand elle avait encore une famille auprès de laquelle rentrer. Quand ils avaient encore des amis. Quand la guerre, et la vie, ne leur avait pas encore arraché les gens qui leur étaient précieux.
Ce temps-là était bien révolu, à présent.
En tournant la tête, elle pouvait voir le profil de Kakashi, silencieux et grave. Ainsi, c'était ce que cela faisait, de perdre l'un des membres de son équipe. Est-ce donc là ce que tu as ressenti ce jour-là, Kakashi ? Pas étonnant, alors, que tu aies réagi ainsi. Pas étonnant que tu aies perdu la tête. Une douleur comme ça… Une douleur pareille, ça vous dévorait de l'intérieur.
Elle ne pleura pas. Elle avait déjà versé toutes les larmes de son corps, de toute façon. Alors elle écouta simplement l'eulogie, le regard rivé vers la plaque de pierre qui portait désormais le nom d'Asuma Sarutobi. Elle entendait les sanglots du jeune Konohamaru, le neveu d'Asuma, autour des épaules duquel Naruto avait passé un bras réconfortant, et, sans vraiment s'en rendre compte, elle tendit la main pour attraper celle de Kakashi. Elle glissa les doigts entre les siens, et il ne chercha pas à se dégager ni à récupérer sa main. Il ne broncha pas, d'ailleurs, continuant de regarder droit devant lui. Mais il serra la main d'Itami dans la sienne, et c'était assez. C'était assez.
[A/N: Merci pour vos derniers commentaires ! Comme toujours, ils me donnent envie de continuer à avancer cette histoire, qui a encore bien du chemin devant elle...]
