21 - Renan Luce

Quand Sherlock et John avaient — enfin — admis leur attirance réciproque et avaient décidé de se mettre en couple (ou, plus exactement, quand John avait hurlé sur un Sherlock couvert de sang qui avait risqué sa vie avant de le plaquer contre le mur le plus proche pour l'embrasser passionnément), aucun des deux n'avait réellement pensé à ce que cela allait changer dans leur vie. Ils vivaient déjà ensemble, travaillaient ensemble, s'entendaient mieux et pire à la fois que la plupart des couples, connaissaient tous les secrets, tares et défauts de l'autre. Seul l'aspect physique des choses, leur avait-il semblé, était à régler. Et, au vu de la passion désespérée avec laquelle Sherlock avait rendu son baiser à John et la vitesse avec laquelle ils s'étaient effeuillés dans le salon pour rejoindre la chambre la plus proche avec maladresse et s'envoyer en l'air, l'aspect physique de leur relation n'était pas vraiment un enjeu.

Le lendemain, ils décidaient d'officiellement s'installer dans la chambre de Sherlock, plus pratique que celle de John. Ce dernier conservait une bonne partie de ses affaires dans la pièce du haut. Mollement, et par paresse, ses vêtements avaient fini par investir les armoires de Sherlock, mais le déménagement s'était fait lentement, en douceur et sans heurt.

Tout le monde était donc, après plusieurs mois, raisonnablement persuadés que tout allait très bien entre eux, qu'ils formaient un couple solide malgré tous leurs désaccords et disputes, et que tout était parfait au 221 B Baker Street.

Rien ne pouvait être plus faux. Car John avait découvert l'une des rares facettes du détective qu'il méconnaissait jusque-là : son sommeil. Sherlock sommeillait, vautré sur le canapé, aussi fréquemment qu'un chat, dans les journées sans enquête et sans stimulation intellectuelle. Les jours avec enquête, l'adrénaline noyait son corps et l'endorphine le maintenait totalement éveillé. L'un dans l'autre, il ne dormait donc pas beaucoup. John, naïvement, s'était donc imaginé dormir sans le détective, passer des nuits relativement reposantes, ne pas être gêné par l'autre dans le lit, parce que les relations à base de pieds glacés collés contre soi toute la nuit, John avait donné et ne tenait pas à recommencer.

Dans son esprit, Sherlock dormait peu, et légèrement, à la manière dont il somnolait régulièrement dans leur canapé.

Il n'en était rien du tout. Sherlock dormait peu, mais avec la profondeur d'une bûche. Il s'endormait instantanément, dès que sa tête touchait l'oreiller et qu'il avait décidé de dormir, et se réveillait avec la même facilité déconcertante, après trois à quatre cycles d'une heure et demie chacun environ, sans jamais faire de cauchemars, se réveiller en plein rêve, ou être grognon ou fatigué quand le réveil sonnait.

En bref, Sherlock maîtrisait son sommeil avec la même mainmise entière et totale qu'il appliquait sur le reste de sa vie et sa personne et son corps. Et pour le médecin au sommeil contrarié, ces facilités représentaient son pire cauchemar.

- Ton corps n'est qu'un transport, John. Il obéit à tes ordres. Pas l'inverse. C'est facile, si on s'en donne la peine, lui avait un jour asséné son amant, quand il lui avait fait part de sa jalousie dévorante de le voir dormir si facilement et efficacement.

John avait, un bref instant, considéré la violence comme une option tentante face au reniflement presque méprisant qui avait accompagné la tirade de Sherlock. À la place, il avait préféré utiliser ses poings serrés sur une autre partie de l'anatomie de son amant, avait ensuite joint sa langue à la partie, et lui avait appris de la plus belle des façons que non, monsieur le grand détective ne maîtrisait pas toujours tout.

Bien sûr, après que Sherlock a joui dans la bouche de John, et qu'il haletait, les joues rosies par le plaisir, ses prunelles déformées par le désir et l'envie de s'envoyer en l'air avec son amant, ce dernier avait eu le malheur de se vanter et de faire remarquer la perte de contrôle de Sherlock. Plutôt que de s'envoyer en l'air, ils avaient alors connu une dispute mémorable à faire trembler les murs. Puis une enquête avait fait tout oublier tout le reste, et quand ils étaient rentrés ce soir-là, ils préférèrent oublier et avoir enfin la partie de jambes en l'air intense qu'ils désiraient ardemment tous les deux.

Depuis, il n'avait jamais reparlé ni de cet incident, ni de l'insolente maîtrise des nuits de Sherlock.


Et la situation n'avait pas évolué. Encore aujourd'hui, John passait une nuit blanche. Il s'était couché avant Sherlock, comme souvent, et avait respecté toutes les prescriptions nécessaires à une bonne nuit de sommeil. Il était médecin, il savait de quoi il parlait. Plus d'écran, lecture, musique douce, lumière apaisante, boisson chaude, détente et relâchement. Il refusait d'en arriver au stade des narcoleptiques, et avait mis Sherlock à la porte de leur chambre pour se détendre efficacement.

Au début, cela avait très bien marché. John était détendu et relaxé, et s'était senti partir vers le sommeil. Dans un état de veille second, il avait entendu alors Sherlock arriver sans un bruit, et se glisser sous les draps avec lui, pour entamer sa nuit. Il ne pouvait même pas reprocher à son amant de l'avoir réveillé : ce dernier avait veillé à faire les choses le plus délicatement possible. Mais dix secondes après que le poids familier du corps de Sherlock se fut allongé à ses côtés, John ressentit la respiration de son amant devenir profonde, signe qu'il était plongé dans le sommeil.

L'éclat de jalousie fut si vif et puissant qu'il annihila toutes les tentatives de bien-être tentées jusque-là. Et il fut parfaitement bien réveillé. Commença alors la longue nuit.

Comme souvent, John essaya toutes les positions possibles. Sur le dos. Sur le côté. Sur le ventre. Collé contre Sherlock. Loin de Sherlock. Tentant d'étrangler Sherlock dans son sommeil (ce dernier ne bougeait pas, d'un iota, de toute la nuit. Sans doute pour éviter de se fatiguer). Rien n'allait. Bien sûr, s'accompagnait de ces mouvements le fameux test de température. Avec ou sans la couette, une jambe sortie, ou deux, ou les épaules, ou rien, ou un bras, ou voler toute la couette à Sherlock. Là encore, rien n'y faisait.

Les méthodes comme compter les moutons avaient tendance à oppresser John, tout comme d'imaginer une montre et son tic-tac rassurant et hypnotisant qui faisait plonger dans le sommeil, Le médecin s'imaginait toujours Big Ben et finissait écrasé par l'énorme monument.

Ne restait que la dernière option : attendre. L'épuisement finirait bien par avoir raison de John. Les yeux grands ouverts, il se mit à observer le décor. Entre le radio-réveil à chiffres rouges lumineux de Sherlock (qui narguait très clairement le médecin) et la lune qui se déversait par la fenêtre ouverte, il y avait une relative luminosité dans la pièce. Observant le plafond et les rainures et autres marques dans la peinture ou le bois, l'imagination de John se mit à bondir d'un élément à un autre.

Là, un visage se dessina. Un visage en souffrance, qui plus était. Probablement parce qu'il était terrifié par la libellule qui était juste à côté. Il devait bien y avoir des gens qui avaient la phobie des libellules, et ces gens avaient la tête qui était incrusté dans le bois du plafond et dans l'imagination de John. Cela dit, peut-être que les libellules elles-mêmes (oui, il y en avait deux à la réflexion, mais la deuxième n'était pas tout à fait finie, il lui manquait une aile, c'était tragique) fuyaient les chiens qu'il y avait derrière elles. Un sur le mur, l'autre sur le côté.

John décida que c'était des bull-terriers. Il n'était pas très calé en race de chien, alors il s'imaginait que ça ressemblait à ça.

Tournant la tête de l'autre côté, le médecin poursuivit sa cartographie de la pièce. Lui qui n'avait jamais été fort pour reconnaître les étoiles, ou même les formes dans les nuages, établit rapidement l'existence d'un dragon, qui cachait un trésor, et d'un pot. De cornichons. Parce que c'était bon, les cornichons. Il leur restait des cornichons ? John sentait poindre la fringale. Il avait envie de cornichons, mais aux dernières nouvelles de sa mémoire, le seul bocal qu'ils avaient dans le frigo contenait des yeux de porc, pour une expérience. Donc pas de cornichons. Et pas non plus de moutarde. Donc pas de possibilité de se faire un petit sandwich cornichons-moutarde. De toute manière, Sherlock ne jurait que par la moutarde française, Dieu seul savait pourquoi.

Et tiens ! d'ailleurs ; ce truc-là, ça ne ressemblait pas à la France, un peu ? Ça en avait les vagues contours ; on pouvait même distinguer les prémisses de l'Allemagne, en haut, et de l'Espagne en bas. Pas de trace de l'Italie, en revanche, il manquait un bout de Provence, on ne pouvait la rattacher à rien.

À ce propos, John ne se souvenait plus de la dernière fois qu'il avait fait refaire leurs passeports ? Avec Sherlock, on ne savait jamais quand ils pourraient en avoir besoin. Il valait mieux être préparé. Et si John ne se souvenait plus du dernier renouvellement, c'était bien peut-être parce que ça datait.

- Je vérifierai demain, décréta-t-il. J'en profiterai pour appeler la mairie. Et puis les impôts, aussi, tiens. Je ne sais toujours pas dans quelle case je dois déclarer les enquêtes de Sherlock.

Malgré les mots prononcés à voix haute, Sherlock dormait toujours. En lui jetant un coup d'œil, John réalisa que pour cette histoire de passeport, il n'avait pas besoin de réfléchir. Il lui suffisait d'appeler Mycroft. Mycroft saurait, Mycroft ferait le nécessaire.

John attrapa son téléphone, et rédigea un SMS en ce sens, bafouant allégrement la règle de « pas d'écran avant d'aller se coucher ».

Absorbé par la lumière forte et blanche qui se dégageait du petit écran, John était en train de sombrer dans les méandres de Youtube quand une vibration le surprit.

« Ok. Je m'en occupe immédiatement – MH »

- Immédiatement ? commenta John à sa voix haute. Je devrais m'excuser un peu plus auprès d'Anthea, parfois.

Le fait que Mycroft Holmes ne dorme pas n'était pas, en revanche, surprenant. John songea soudain que le lendemain, il pourrait même se vanter auprès de son amant en lui disant que son frère lui avait envoyé un SMS, lui qui ne faisait ça que lorsqu'il était allé chez le dentiste. De toute évidence, le plus profond de la nuit était une autre circonstance exceptionnelle.

Emporté par ses pensées, John s'apprêtait à réveiller Sherlock pour lui dire de penser à prendre un rendez-vous de contrôle chez un dentiste, juste pour vérifier que tout allait bien, Il se ravisa en voyant le visage du détective. Dans une bande dessinée, la bulle au-dessus de Sherlock aurait été avec une représentation de bûches en train d'être sciées. Et vu l'efficacité du sommeil du détective, c'était la forêt Amazonienne qu'il décimait chaque nuit en dormant.

Puis, ses esprits toujours bondissant aléatoirement, il redevint jaloux de son amant, et entama la liste des tentatives pour réveiller Sherlock naturellement. Ni la quinte de toux faussement simulée (et c'est toujours mieux qu'une fausse mort, idiot ! hurla John dans sa tête), ni le coup de pied dans le mollet « par hasard » n'eurent raison du sommeil du détective.

John en était à la réflexion qu'on disait dormir dans les bras de Morphée, et pourquoi ? Et si Sherlock pouvait se faire greffer des bras de Morphée ? Comme ça il l'enlacerait, et il dormirait enf- ... quand le sommeil le faucha.


Sherlock qui se réveilla parfaitement naturellement, deux heures après, et qui s'étira en cognant John, eurent raison du faible sommeil de ce dernier.

Il sursauta.

- Hum, bonjour Jooohn, le salua Sherlock en s'étirant de nouveau. J'ai passé une nuit épouvantable, sais-tu ? Tu n'as pas arrêté de remuer.

Le détective avait la marque des draps imprimés près de l'oreille. John, en retour, avait deux cratères sous les yeux, témoin de son manque de sommeil.

- Pardon ? demanda-t-il, incrédule.

- J'ai très mal dormi, répéta Sherlock d'un ton geignard. T'as pas arrêté de bouger.

John le considéra d'un regard indéchiffrable. La violence, c'était tentant parfois.


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