Bon... voilà la suite.

Ouais, vous la sentez ma motivation ? -_- si ça vous intéresse, je vous explique rapidement :

Déjà, en novembre, j'ai participé au NaNoWriMo et... surprise, j'ai réussi ! 50000 mots en un mois ! Franchement, à la fin, j'étais tellement crevée que je n'ai même pas réussi à m'en réjouir. J'ai vraiment dû me forcer à écrire pour tenir le rythme, et ce qui était un plaisir pour moi est devenu assez violent. De ce fait, une fois terminé, j'étais complètement vidée et l'inspiration était complètement partie. Ça a été un coup dur, surtout que je pensais toujours sans arrêt à mon histoire, seulement c'était devenu impossible à l'écrire.

Et puis bon, on ne va pas se mentir, oui j'ai bien écrit 50000 mots... mais qui concernent des chapitres bien futurs, donc impossible de publier tout ça immédiatement, et en plus de ce fait je me suis bien éparpillée... donc voilà. Je présente mes excuses à ceux et celles qui auraient aimé avoir la suite bien plus tôt. Pardon.

Ensuite... (insérer torrent d'insultes ici) le boulot ces deux derniers mois a été très éprouvant. Je suis pâtissière, et comment vous dire à quel point on a croulé sous les commandes de bûches et de galettes des rois ? Et à quel point je ne ressemblait à rien en rentrant ? (bon sang, je crois que je hais les fêtes maintenant)

Bref, je ne suis pas certaine d'être encore remise ni de réussir à retrouver mon rythme d'avant, mais je voulais vous expliquer ça pour « justifier » mon retard et surtout vous dire que je ne compte absolument pas arrêter cette fanfic. Je la finirai un jour, je la finirai !

J'espère que vous passerez un bon moment. Bonne lecture et merci à ceux qui sont toujours là. ^w^Y

ooOoo

Le débarquement sur l'île céleste ne s'était pas effectué dans le plus grand calme. Arlong, soutenu par Hachi et Kuroobi, n'avait pas manqué d'insulter copieusement Casoar qui marchait en tête paré d'une belle figure de vainqueur. De temps à autre, celui-ci administrait une remarque cynique à leur encontre et s'amusait à leur envoyer quelques petites attaques à distance tranchantes. Les entailles superficielles qui se rajoutaient ici et là à leurs blessures attisaient leur rage, de même que le rictus vicieux de l'ailé qui criait « Voyez, je peux vous faire absolument tout ce que je veux ! »

Plusieurs fois, Kuroobi laissa libre cours à sa colère et lâcha Arlong qui manquait de finir au sol pour tenter de se jeter sur le blond, mais à chaque fois il fut stoppé en plein élan. Non pas par Cardina mais par le masque blanc, qui resserrait le collier incassable autour de son cou et manquait de lui faire perdre connaissance.

- Décidément ils ne comprennent rien à rien, s'esclaffait Cardina avec une expression extasiée devant l'homme-raie à quatre pattes qui tentait de reprendre son souffle. Leurs capacités intellectuelles ne doivent vraiment pas voler très haut ! N'est-ce pas Casoar ?

Son compagnon rejetait ses cheveux en arrière.

- On ne peut pas leur en vouloir, ils sont plus proches des animaux que de nous après tout.

Le rire cristallin envahissait l'espace, couvrant les grossièretés de l'homme-requin. Tout à l'arrière, Chu faisait de son mieux pour porter Shirley. Il était un peu moins fort que ses camarades et son air pâle trahissait son état de faiblesse et de peur, cependant Arlong avait insisté pour que ce soit lui qui s'occupe de sa sœur. La sirène lui parlait doucement, essayant de lui redonner contenance, mais il tremblait encore.

Et à l'avant, Cléo et ses sœurs, accompagnées par Katsu, se tenaient la main et semblaient ne plus jamais vouloir se lâcher. La bleutée avait de plus en plus mal à la tête à force d'essayer de contrer les petites attaques de Casoar sans y arriver. Peut-être que ce qui c'était passé sur le navire n'était qu'un coup de chance ou un miracle ?

Une petite ligne blanche atteignit Katsu cette fois, à la taille. Le jeune homme-poisson ne put retenir un râle et Dana ravala une exclamation d'effroi et plaqua une main sur sa bouche. Cléo se prit la tête dans les mains, assaillie par un début de sacrée migraine après une autre tentative infructueuse. Cardina s'approcha alors.

- Et bien ? Qu'est-ce qui se passe, tu as un soucis ?

Cléo détourna les yeux, refusant de lui répondre. La femme rouge continua de marcher à côté d'elle en peignant ses longs cheveux d'un noir de jais.

- Mmmm, je suppose que je devrais être fière de voir que tu considères mon pouvoir utile au point de l'avoir assimilé. C'est l'un des premiers que tu parviens à retenir, avec le lancer destructeur, c'est ça ?

Cléo fit une grimace. Le lancer destructeur que lui avait enseigné Orcheïde n'avait servi qu'une seule fois sur cette île. Dans un moment de désespoir elle l'avait lancé sur Casoar qui essayait une fois de plus de s'approcher d'elle pour « jouer un peu ». C'était l'attaque la plus puissante dont elle avait connaissance, suffisamment pour pouvoir briser le bouclier de Cardina, comme savait le faire Orcheïde. Mais pas Cléo. Était-ce son sang mêlé, son manque de détermination ou sa peur qui avait entravé son lancer à ce moment-là ? Elle avait pourtant réussi, mais le projectile s'était brisé contre la barrière de Cardina, réduit en poussière. Et ensuite elle s'était évanouie. Et ensuite...

Elle dut contracter son estomac pour stopper une formidable remontée d'acide.

- Tu l'as utilisé à nouveau en bas, n'est-ce pas ? On ne peut pas dire non à sa vraie nature. Les Mockingbird tiennent vraiment à tout contrôler, tout voler aux autres et faire étalage de leur éventail de compétences.

Cléo sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle risqua un minuscule coup d'œil vers le masque blanc. On lui avait dit il y a longtemps que ces personnes étaient considérées comme des parias utiles. Il arrivait que l'on décide de couper les ailes de ceux que l'on décrétait comme dérangeantes ou irrespectueuses. C'était devenu la punition traditionnelle réservée à ceux qui s'éloignait du mode de vie ou de pensée des ailés. « Puisqu'ils veulent être différents, accordons-leur cela avec notre marque » avait-on dit. C'était il y a très longtemps. Cléo n'était plus sûre si ça avait encore du sens mais apparemment ce peuple n'en avait cure et y était bien habitué.

Une fois les ailes coupées, ces personnes devenaient autre chose. Quelque chose proche du néant. Comme si l'horrible douleur lors de l'ablation avait englouti la totalité de leur personnalité. Ces choses n'avaient plus de noms, de désirs, de sensations, de but, de raison de vivre ou de mourir.

Le seul trait qui leur demeurait et qui les caractérisait était la perception. Ironiquement, la perte de leurs ailes faisait naître en eux la capacité de détecter l'énergie propre aux ailés. Une énergie dont ils étaient désormais totalement privés, et qui se décuplait quand une technique était utilisée.

Et cette énergie, ils l'avaient ressentit lorsque Cléo avait utilisé instinctivement le lancer destructeur contre les monstres des mers, i peine quelques jours. Ils l'avaient repérée à cet instant, après tout ce temps. Elle ne s'était pas méfiée, elle croyait réellement que c'était Arlong qui les avait tous tués. Ou elle avait ardemment voulu le croire.

C'est de sa faute, tu sais ?

Les paroles de Casoar sonnaient cruellement vraies.

- Tu m'écoutes ? Je suis en train de te complimenter, enfin ! Être capable d'utiliser mon pouvoir afin de préserver ce à quoi tu tiens... c'est assez admirable je trouve. J'aimerais être capable de faire ça moi-même...

Puis elle se pencha au-dessus de son oreille et chuchota tout bas.

- C'est étrange, ça me donne envie de te voir t'en sortir.

Intriguée, Cléo tourna la tête pour scruter son visage, où régnait une expression de douce mélancolie.

- Cardina ? interrogea-t-elle.

Malheureusement elle ne vit pas ses ailes, il y avait trop longtemps qu'elle n'avait pas eu affaire à un ailé. La gifle qu'elle se prit claqua comme un coup de fouet.

- Tu croyais vraiment que j'allais te dire ça ? Alors que tu as osé me voler ce qui me rend unique ? Ah !

Le masque sadique qu'elle montrait à présent s'harmonisait parfaitement avec son dos. Cardina gifla ensuite Dana puis Medley, qui essaya de riposter avec un rugissement mais fut projetée plus loin par la protection rouge. Elle manqua de basculer dans le vide par-dessus le pont qu'ils étaient en train de traverser. Cléo cria et tenta de lui porter secours, mais Cardina la bloqua, l'enfermant sous un dôme d'énergie si petit qu'elle fut plaquée au sol. Elle réduisit l'espace de plus en plus, jusqu'à commencer à l'aplatir.

- J'ai hâte de te voir échouer de plus en plus et finir par tout perdre !

La pression était terrible. Impossible de faire le moindre mouvement. Heureusement, Dana et Katsu avaient bondi pour retenir Medley chacun par un bras. Devant, Casoar avait ralenti le pas.

- Cardina, où sont passées tes bonnes manières ?

L'ailée eut un petit rire un peu crispé.

- Elles ne s'en vont jamais très loin, sois rassuré.

D'un geste, elle dissipa la force qu'elle exerçait sur Cléo et celle-ci inspira l'air avec avidité. Un peu plus et elle aurait pu mourir étouffée.

- Tu as vraiment de la chance d'être indispensable. Du moins pour l'instant.

Alors que Cléo tentait de se relever, Arlong qui avait assisté à toute la scène bouillonnait. S'il avait pu, il aurait envoyé une rafale d'eau droit dans le dos de Cardina, mais son bras pendait misérablement sur l'épaule de Hachi, et l'eau coulait entre ses doigts sur l'épaule de l'homme-poulpe. Le regard de celui-ci oscilla subtilement entre le liquide et le visage de son capitaine et ami, mais il ne fit aucun commentaire.

En tout cas, malgré leurs différences, tous étaient d'accord sur un point : Cardina et Casoar avaient l'air tout aussi timbrés l'un que l'autre.

- Bon ! Et maintenant, nous allons vous conduire à vos appartements respectifs, informa joyeusement le blond. Vous verrez, vous y serez très bien installés, nous avons d'innombrables cellu... oh, pardonnez-moi, je veux dire chambres à disposition !

Casoar montra une nouvelle fois toutes ses dents, pleinement satisfait, et reprit la tête du petit groupe, se dirigeant droit vers l'immense porte en bois gris et marbré. Cléo frissonna, incapable de prendre calmement le fait qu'elle était de retour. Derrière cette porte se trouvait le terrain de toutes ses peurs, un paysage qu'elle n'avait jamais souhaité revoir un jour, malgré son étrange beauté. Cette beauté qui ne recelait aucun signe de vie. Inexorablement, alors que l'ailé s'approchait des battants, ceux-ci s'ouvrirent lentement en un grondement constant et sourd. La lumière violente fusa à travers l'ouverture et les inonda tous. Puis elle s'estompa et les couleurs et les formes se révélèrent. Hachi ne put retenir une exclamation face au spectacle et Shirley aurait très certainement laissé tomber sa liseuse à terre si elle l'avait toujours.

Le sol était constitué de nuages blancs qui tiraient sur un bleu-violet pâle. Les arbres qui se dressaient ici et là arboraient un dégradé allant du marron au gris et dévoilaient un feuillage ainsi qu'une panoplie de fleurs et fruits de la même teinte. Ils étaient tous figés malgré un vent froid qui se manifestait, et les natifs des îles d'en bas réalisèrent vite que ce n'étaient en réalité que des fossiles. Le reste de la végétation, semblable à de l'herbe et des plantes cristallisées et diaphanes, se réduisaient en poussière sous les pas de Casoar en ce qui ressemblait à un infime bruit de grelots. Une brume argentée survolait le tout et semblait crépiter doucement au niveau de certains murs, constitués aussi majoritairement de nuages solides. Une énergie parcourait ces murs, et il ne fallut pas longtemps avant de comprendre qu'ils étaient chargés en foudre, qui semblait n'avoir besoin que d'un simple contact pour se libérer. Le ciel semblait si proche qu'il en devenait écrasant et la température avait baissé de plusieurs degré malgré le soleil. En levant simplement le regard, on pouvait apercevoir plus d'une dizaine d'îlots éparpillés sur le fond bleu, reliés entre eux par des arcs de cercle laiteux sur lesquels circulaient des bateaux volants. Des étranges cris d'oiseaux tintaient en échos au loin comme des cloches, témoins de la présence d'une faune toute aussi extraordinaire, mais invisible pour le moment.

Après tout ce temps passé sur une île si banale que Calm Stone, l'atmosphère qui régnait ici était surréaliste, même pour la bleutée.

- Bienvenue sur Nubes ! Plus précisément sur la rive blanche ! scanda Casoar en désignant le tout d'un geste exagéré.

Puis il se tourna vers Cléo.

- Et bienvenue chez toi.

Cléo ne l'entendit pas vraiment. Elle fixait au loin un îlot gigantesque. Comment pouvait-elle oublier ? Chaque partie de cet archipel de nuages était sous la tutelle d'un clan, et le plus imposant appartenait aux Mockingbird. Elle plissa les yeux sous l'effet des rayons du soleil et la lumière filtrée par ses cils se détailla en petits hexagones. Cette vision donnait à cet îlot une apparence féerique. Tout le contraire de ce que c'était.

C'est de là d'où je viens...

Elle serra les dents pour contenir son émoi et sa frayeur.

Orcheïde est là-haut.

Oui, elle était là-haut. Et elle observait leur arrivée depuis le début.

ooOoo

Orcheïde avait été avertie de la réussite de l'expédition menée par Casoar et Cardina. Elle n'en éprouva ni joie ni soulagement, ni rien du tout. En fait, la première chose qui lui traversa la tête fut simplement :

Ah. Alors ils sont capables de réussir quelque chose alors. Quelle surprise.

Que ce soit avant ou après la mort du père de Cléo, Casoar avait toujours fait des avances à Orcheïde, qui l'avait toujours éconduit. De nombreuses fois, pour ne pas dire quotidiennement, il avait essayé d'user de la force, de la provocation, en vain. Orcheïde n'avait peut-être plus aucune idée de ce qu'elle désirait en ce monde, sans doute n'en avait-elle jamais eu aucune idée, mais elle avait toujours conscience de ce dont elle ne voulait pas. Et au sommet de cette liste se trouvait « se soumettre à Casoar ».

Et juste derrière se trouvait une gamme de points concernant Cléo, qu'elle n'avait jamais pu apprécier comme son enfant. Comment appréciait-on un enfant de toutes façons ? On ne lui avait pas enseigné et elle n'en voyait pas l'utilité. Elle ne voyait pas en quoi c'était gratifiant. Pour elle, c'était juste une perte de temps.

Ça l'avait toujours été.

ooOoo

Lorsque le mal les avait tous frappés, Orcheïde allait entrer dans sa dixième année. On ne lui avait pas prêté beaucoup d'attention jusqu'à cet âge, on attendait juste d'elle qu'elle porte les couleurs de son clan, qu'elle perpétue la tradition et qu'elle puisse un jour montrer à son tour que les Mockingbird étaient des êtres spéciaux parmi les ailés. De ce fait, elle savait à quoi s'attendre, elle savait quoi faire, et elle se rengorgeait de son rang. Personne n'avait besoin de la surveiller, de la remettre à sa place, car elle savait laquelle tenir, et ça lui convenait.

Mais le shaman avait lancé le sort. Ils étaient condamnés à disparaître un jour. La perpétuation du clan, la lignée à maintenir. Tout cela n'avait soudain plus aucun sens. Tout leur avait été enlevé. Mais Orcheïde avait continué à se comporter comme si de rien n'était. Cela ne l'empêchait pas de se sentir spéciale, et elle parvenait à s'en contenter.

Seulement, les autres s'en mêlèrent bien vite. Les autres Mockingbird, oiseaux moqueurs qui ne riaient plus, empiétaient de plus en plus dans son espace personnel, la pressait de trouver la solution à ce mal. Elle, la plus jeune du clan, celle qui avait le plus de temps devant elle.

Tu te rends compte ? Si tu venais à trouver le remède, tu serais encore plus spéciale, tu ne crois pas ?

Et dans le même temps, les membres des autres clans la narguaient, elle et son indifférence.

De toutes façons on trouvera sans doute avant toi. Tu ne seras plus spéciale du tout !

Au début, Orcheïde se fichait pas mal de ces commentaires. Elle ne souhaitait rien d'autre que se concentrer sur la maîtrise des techniques des autres. À ce qu'il paraissait, le premier Mockingbird en avait dompté plus de mille, elle avait cet objectif à atteindre, à dépasser. À quoi servait de penser à la descendance si on n'avait rien de spécial à leur transmettre ?

Mais le mal était de plus en plus évoqué, les provocations de plus en plus nombreuses et irritantes, les membres de son clan de plus en plus insistants et désespérés. Et Orcheïde grandissait, son corps aussi. Ainsi que ses objectifs.

- Après tout pourquoi pas ? Ça ne prend que quelques minutes d'essayer.

C'était ce qu'elle avait répondu à une énième proposition. Cela n'entrait pas en opposition avec ses ambitions et si ça devait marcher avec elle, elle n'en serait que plus spéciale encore, comme on n'avait cesse de lui répéter.

- Sois bref, d'accord ?

Elle avait un peu plus de quinze ans. Ce fut la première fois de sa vie que quelqu'un la fit saigner.

- Tiens ? On dirait que j'ai réussi à te blesser, finalement, se moqua son partenaire avec un sourire satisfait. Tu n'es pas si invincible que ça, mademoiselle Je-peux-tout-faire.

Orcheïde rajustait son kimono avec élégance et se dirigeait tranquillement vers la sortie.

- Ta langue soi-disant incisive n'a aucun effet sur moi, Casoar. Je pourrais en dire autant de ce que tu appelle « virilité ».

Mais elle n'avait jamais autant été rebutée par un sourire qu'en cet instant.

- Ceux qui veulent mentir cachent leurs ailes.

Orcheïde avait décidé en son fort intérieur de ne plus jamais le laisser l'approcher. En dépit de ce qu'elle avait dit, il y avait bien eu une douleur. Pour la première fois.

Elle s'était jurée de ne plus jamais avoir mal ainsi. Heureusement, les candidats suivants, tous différents à chaque fois, ne lui firent pas expérimenter de douleur. C'était comme si Casoar se l'était réservée exclusivement à lui. Ce fut le seul qui revenait toujours à elle, avec ce sourire irritant, cette lueur dans ses yeux qui criait « je sais ce que je t'ai fait ». Le seul qu'elle refusait toujours.

Puis un humain était arrivé. Parmi tant d'autre. Comme le shaman auparavant, on l'avait amené ici après avoir perpétué un de ces nombreux massacres, juste pour s'amuser. Les survivants que l'on ramenait étaient stockés à l'extérieur dans des cages célestes, faites en nuages de foudre dont les décharges au moindre contact faisait aisément office de dissuasion. Ainsi, aucun des captifs ne s'était risqué à essayer de les percer, et préféraient concentrer leurs tentatives sur la grille en fer quadrillée de barreaux incassables. On utilisait ces prisonniers en tant que bêtes de foire, et parfois les plus ambitieux des ailés, qui oubliaient leur fierté, appâtés par une promesse de gloire, partageaient leur couche avec eux.

Orcheïde n'avait pas prévu de s'encombrer d'un humain, mais l'un d'entre eux l'avait intriguée. Il n'y avait aucune peur dans ses yeux, il n'était pas intimidé lorsqu'elle déambulait à proximité des cages à certaines occasions. Il ne reculait pas comme ses semblables et se contentait de l'observer tranquillement passer, avec une espèce de lueur dans les yeux qu'elle n'avait jamais vu. Elle se surprit à emprunter de plus en plus ce chemin, même quand elle n'avait rien à faire dans les parages.

Et un jour, alors que tous les autres prisonniers apeurés s'éloignaient jusqu'au fond de leur prison un fois de plus, faisant fi du risque de se prendre une décharge, elle s'était approchée et l'avait véritablement observé à son tour. Des vêtements en lambeaux, une barbe de nombreux jours, des cheveux bruns et hirsutes, emmêlés et sales, la peau sur les os. Et toujours cette lueur au fond des prunelles.

- Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça ?

Dans son dos, ses ailes se balançaient très légèrement. Le prisonnier pencha la tête sur le côté et cilla. Puis il se retourna plusieurs fois, intrigué.

- C'est bien à toi que je parle.

L'homme dut alors s'éclaircir la gorge. Il y avait trop longtemps qu'il n'avait pas parlé.

- Je suis seulement fasciné.

Orcheïde fut prise par surprise. Fasciné ? Qu'est-ce que c'était ?

L'homme eut un espèce de mouvement de l'index vers elle, comme s'il voulait désigner quelque chose mais sans trop savoir quoi. Le dos de sa main était couvert d'écorchures et la couleur ne correspondait plus trop à celle de la chair. Peut-être ne pouvait-il déjà plus bouger correctement.

- Votre kimono est très beau, dit-il enfin.

Oh. Peut-être était-ce de la flatterie déguisée ? Ça, elle comprenait, elle y avait souvent droit.

- Je suppose que tu voudrais que je l'enlève ?

C'était un peu son quotidien, après tout.

Le brun cligna des yeux. Son air dénué de toute malice la mettait mal à l'aise. Il ne semblait pas comprendre ce qu'elle voulait dire. Elle était trop habitué à scruter les ailes des vautours. Lui pouvait plus facilement la tromper, alors qu'il était bien en-dessous d'elle. Elle sentit ses plumes se crisper de dépit.

- Non, répondit-il après un temps, je pense qu'il est plus joli sur vous.

Sa réplique inattendue couplée à son honnêteté surprit de nouveau Orcheïde. Elle fut à court de mots pendant un moment alors que cet homme semblait l'étudier avec attention. Puis il acquiesça pour lui-même.

- Oui, il ne faut pas l'enlever, ce serait dommage.

C'était quand même un peu vexant !

- Ma foi, tu m'as l'air bien téméraire !

Le captif eut un petit rire qui illumina son visage.

- On me le disait souvent, mais je n'ai jamais compris pourquoi. Je ne fais que dire ce qu'il y a dans ma tête.

Orcheïde croisa les bras et le toisa avec dédain.

- En fait tu es juste idiot.

- Sans doute. On me l'a souvent dit aussi. Mais ce n'est pas grave, ça ne me dérange pas.

Puis il leva la tête et huma l'air. Ses maigres bras se levèrent lentement comme s'ils étaient sous l'eau et il attrapa les barreaux noirs de sa cage. Puis, comme s'il était fatigué, il colla sa joue contre le fer froid. Orcheïde avait déjà vu ce genre de position. Quand les prisonniers commençaient à perdre pied et imploraient le monde extérieur de venir à eux, à bout de force, ivres du désir de sortir. Comme si les barreaux allaient soudainement s'écarter au contact de leur joue. Mais lui, il se contenta juste de soupirer d'aise.

- Il va y avoir un orage ce soir.

Puis il se tut. Orcheïde le laissa ainsi et reprit son chemin, sans se rappeler quel était son but ou sa destination.

Quel étrange humain.

Le soir même, il tomba des trombes d'eau durant des heures dans un fracas assourdissant, et les multiples éclairs colorèrent presque la nuit en blanc, au rythme des rugissements du tonnerre.

ooOoo

- Es-tu un sorcier ?

Le nombre de captifs avait diminué, et les rares qui restaient étaient couchés au sol, dépouillés du peu d'énergie qui les animait jusqu'à présent. Assis sur ses talons, le prisonnier semblait assez déçu de voir qu'elle avait remplacé son kimono par une robe noire dépourvue de toute fantaisie. Il soupira et répondit enfin.

- Pourquoi pensez-vous ça ?

- Tu as prédit l'orage d'hier.

Orcheïde tentait tant bien que mal de masquer sa colère. Mais elle faisait penser à une mère qui venait confronter un enfant après qu'il ait fait une énorme bêtise.

- J'ai toujours pressenti l'arrivée des orages. Ça doit être parce que je les adore. Mais je ne les provoque pas, pas plus que je les contrôle. Je ne suis ni sorcier ni shaman.

Orcheïde se crispa davantage à ce mot.

- Tu veux me faire avaler ça ?

Ses ailes se soulevaient lentement derrière elle, comme si elle levait une main menaçante pour le gratifier d'une gifle.

- Si je l'étais, j'aurais ouvert la cage et j'aurais pleinement profité de cette nuit.

Orcheïde restait méfiante.

- Tu n'aurais pas pu t'enfuir de cette île.

- Ce n'est pas mon intention.

Les ailes se figèrent.

- Comment ça ? Tu veux rester dans cette cage ?

L'humain eut un sourire triste.

- Je préférerais sortir d'ici, je l'avoue. Mais quitter cette île, je ne l'envisage pas. L'orage était d'une splendeur... je n'en avais jamais vu de pareils en bas, commenta-t-il, rêveur. J'étais le seul à les apprécier et à savoir quand ils tomberaient. Ça a fini par faire peur à tout le monde, même ma famille. Comme vous, ils ont fini par se dire que c'était moi qui provoquait ces tempêtes. Quand quelque chose réduit à néant les efforts des gens, ils ont besoin d'un responsable. Et c'est plus facile de blâmer une personne que la nature et ses éléments.

Orcheïde eut une petite moue.

Il me raconte sa vie maintenant ?

Il ne sembla pas remarquer qu'elle s'ennuyait.

- Ça doit être pour ça qu'ils m'ont vendu. Ceux que vous avez décimés étaient des... comment dire ? Des exploiteurs ? Enfin, je n'étais pas très bien traité, au moins autant qu'ici. Alors je ne peux pas vraiment dire que je vous en veux, ou que je veux retourner en bas. Enfin, ça aurait été mieux de ne pas les tuer, tout de même... ça reste malheureux.

Orcheïde était de plus en plus intriguée, et surtout de plus en plus perdue. C'était vraiment comme s'il parlait une autre langue, le concept qu'il dépeignait était trop abstrait pour elle.

- Enfin, je suis bizarre. Mais ça ne fait rien.

Au moins ils étaient d'accord sur un point.

- Tiens donc ! Mais si ce n'est pas Miss Je-peux-tout-faire !

Orcheïde leva intérieurement les yeux au ciel tandis que ses ailes s'affaissaient de dépit.

- Je t'ai déjà dit non, Casoar, trancha-t-elle d'un ton sec. Ta mémoire serait-elle en constante défaillance ?

Il y eut un ricanement mesquin.

- Oh quoi, ne me dis pas que c'était si terrible que ça, tu vas me faire rougir.

Le blond aux ailes ténébreuses s'approcha d'elle, un air empli de fierté peint sur la figure.

- Et puis, tu ne t'attends pas à se que je renonce si facilement ? Pour ma part, j'ai particulièrement apprécié avoir le dessus sur toi.

Ce fut au tour d'Orcheïde de ricaner.

- Toi ? Avoir le dessus ? Pauvre oisillon tout juste tombé du nid, tu as vraiment dû cogner ton petit crâne de piaf très fort à l'atterrissage pour tirer de telles conclusions.

Elle se tourna vers lui et le gratifia de son expression la plus triomphante devant son air décontenancé.

- Si tu as pu bénéficier de cet honneur, comme tout les autres d'ailleurs, c'est uniquement parce que je l'ai permis. Et la preuve en est que tu n'as plus jamais eu d'autres chances après ça.

Là-dessus, elle lui tourna délibérément le dos.

- Maintenant, je te suggère de passer ton chemin, acheva-t-elle.

Elle sentit son mouvement avant que son ombre ne la recouvre.

- Attention !

L'humain dans sa cage avait crié alors qu'Orcheïde révulsait déjà ses yeux. Casoar fut stoppé en plein assaut et envoyé boulé contre un arbre fossilisé. Il se redressa péniblement, la bouche tordue de fureur et les ailes déployées rageusement.

- De quoi je me mêle ?! hurla-t-il à l'adresse du captif.

Celui-ci ne lui prêta aucun attention. Il était obnubilé par Orcheïde, qui avait un visage fermé.

- Sans son intervention, j'aurais réussi !

Elle regarda enfin l'homme derrière les barreaux et sourit légèrement.

- Tu as donc besoin de ce genre d'excuse pour te rassurer. C'est puéril.

Casoar vomit alors un torrent d'insultes et de menaces assez imagées pour faire pâlir un gardien démon de la prison d'Impel Down. Il décolla à tire-d'aile et disparut enfin. Dans son dos, les plumes d'Orcheïde se relâchèrent.

Le silence perdura agréablement quelques minutes avant que l'humain ne livre ses impressions.

- Je n'aime pas ce type.

Orcheïde hocha proprement la tête. Voilà une deuxième chose qu'ils partageaient.

ooOoo

Cela faisait plusieurs jours qu'elle ne lui avait pas rendu visite. Elle n'avait rien à faire là-bas de toutes manières et elle ne devait pas négliger ses exercices ni sa recherche de perfectionnement. Seulement le souvenir de cet homme voletait désagréablement autour d'elle comme un moustique et la perturbait plus qu'elle ne l'aurait cru. Quelque chose coinçait dans ses rouages d'habitude si rigoureusement réglés et graissés. Ce grain de sable grinçait et l'obnubilait de plus en plus, et elle se flagellait en silence pour ça.

Elle commença à maudire cet humain, continua de maudire Casoar, s'efforça de ne pas trop se maudire pour cet état de faiblesse. Elle croyait cet homme quand il lui disait qu'il n'était ni sorcier ni shaman, mais elle ne pouvait se défaire de cette impression qu'il avait jeté un sort sur elle. Et elle n'aimait pas ça.

Je vais demander à ce qu'il serve de chair à pâtée dans l'arène aujourd'hui.

Les meilleures solutions étaient toujours les plus simples.

Du moins, c'était ce qu'elle croyait.

- Que t'est-il arrivé ?

Elle s'était précipité un peu trop vite vers sa cage en remarquant son état, alors même qu'elle se dirigeait vers les quartiers du geôlier pour faire appliquer sa sentence. Le prisonnier était écorché de partout, de grosses lignes rouge sombre barrait son visage en travers, comme s'il avait été attaqué par un ours.

Bien sûr qu'elle savait ce qu'il s'était passé. Elle n'avait juste pas su garder son calme. Pour la première fois.

- Ah, et bien... vous vous souvenez quand j'ai dit que je n'aimais pas ce type ? Je crois que c'est réciproque.

Il lui sourit une nouvelle fois, comme pour lui dire de ne pas s'en faire. Orcheïde ne comprit pas ce qui lui arriva à cet instant, mais elle sut que son aversion pour Casoar venait d'atteindre un nouveau palier. Sans plus comprendre, elle reprit sa route, ses pieds foulant à grands pas le sentier qui menait à la porte en pierre de bois. Sans ralentir une seconde, elle poussa le battant et pénétra à l'intérieur. Elle s'arrêta tout net devant une minuscule femme ronde avec des ailes blanches et insignifiantes dans le dos.

- Oh, un Mockingbird dans mon humble demeure ? Que me vaut ce plaisir ? déblatéra-t-elle d'une voix aiguë à toute allure.

Lorsqu'elle parlait, cette femme donnait toujours l'impression que les espaces entre les mots n'existaient tout simplement pas. C'était très désagréable mais, faisant partie du clan des Pies, cela lui correspondait plutôt bien.

Avant de répondre, Orcheïde fit passer l'une de ses ailes devant elle et en arracha une plume. Son corps entier tressauta et elle dut se mordre la langue pour retenir un cri. Vraiment, elle détestait la douleur !

- Scelle un collier avec, ordonna-t-elle en brandissant la plume sous le nez de la boule ailée atterrée. Je vais prendre un prisonnier avec moi.

Casoar s'amusait beaucoup trop à son goût. Tous les moyens étaient bons pour le priver de ses petits plaisirs.

ooOoo

- Je croyais qu'il vous aimait. D'une certaine façon du moins.

Cela faisait presque une heure que l'humain marchait sagement derrière Orcheïde en jetant des coups d'œil curieux absolument partout. Son maître tirait souvent sur la chaîne reliée à son collier mais comme il suivait bien son allure malgré son état de faiblesse, ce n'était pas très utile. Sa phrase fut suivie d'un rire sans joie de l'ailée.

- Personne n'aime qui que ce soit ici, et encore moins Casoar. Au contraire, il me hait.

Oubliant qu'il était tenu de rester derrière elle, l'homme s'avança jusqu'à sa hauteur.

- Mais j'avais cru comprendre que vous aviez été intimes...

- Intimes ? cracha Orcheïde

- Dans la forme, tout au moins.

Comme il semblait véritablement perdu et embarrassé de ne pas saisir les tenants et aboutissants, elle consentit à développer un peu.

- Bien que cela ne te regarde en rien, sache que je fais partie d'un clan privilégié et que j'ai reçu bien des dons de naissance, des capacités surpassant aisément quiconque ici.

Le captif hocha la tête et attendit la suite, comme si elle venait simplement de parler du beau temps, un sujet qui ne valait pas le coup d'être impressionné. Orcheïde plissa les yeux.

- Et donc, poursuivit-elle malgré tout, je suis jalousée par grand nombre mes semblables. Casoar est en plus l'incarnation de l'arrogance et de la fierté. Alors inutile d'être un génie pour comprendre qu'il ne supporte pas mon existence. À de nombreuses reprises, il a tenté de me défier ou de m'attaquer par surprise, mais il n'a jamais réussi à m'égratigner. Personne d'autre d'ailleurs.

Ses ailes se crispèrent au souvenir qui suivit.

- Le fait est que je lui ai permis, à une seule occasion, de m'avoir. Dans la forme comme tu dis. Mais j'ai toujours été en contrôle. Et je savais que je devais essayer. Nous sommes tous contraints d'essayer diverses combinaisons, tous autant que nous sommes. J'espérais juste que ça ne marche pas avec lui. Que je ne doive pas le refaire.

Elle frissonna simplement à cette idée.

- On dit qu'on garde le meilleur pour la fin. Et bien moi, en suivant cette règle, j'ai commencé par le pire, juste pour m'en débarrasser au plus vite.

L'humain fronça les sourcils. Il n'arrivait visiblement pas à concevoir une quelconque raison valable de se forcer à faire quelque chose dont on n'avait pas du tout envie.

- Je ne comprends pas du tout.

- Tu n'as pas à comprendre, ça ne te concerne pas.

- Peut-être. C'est juste que, en général, les gens qui veulent concrétiser les choses sont... et bien, des gens qui s'aiment.

- On ne veut rien concrétiser du tout ! On est obligé !

Elle le repoussa en arrière juste pour le plaisir de tirer sur la chaîne, le traînant efficacement dans son sillage.

- Il vaudrait mieux pour toi que je ne regrette pas de t'avoir sorti de ta cage.

ooOoo

- N'essaye pas de l'enlever, tu perds ton temps !

Le brun tentait de tirer sur le collier en métal pour y passer les doigts depuis plusieurs minutes maintenant, assis non loin d'Orcheïde sur le ponton de sa résidence. La plume argentée scellée à sa surface parcourait la circonférence du cercle de métal, jusqu'à en faire pratiquement le tour complet.

- Je n'essaye pas de l'enlever. Ça me gratte, c'est tout.

- Il va falloir que tu le supportes. J'ai scellé ce collier avec mon âme, en quelques sortes. Je suis la seule capable de te l'enlever, et je n'en vois pas l'utilité ici.

Il lui adressa une moue boudeuse. Elle l'ignora.

- Bon, pour que ce soit clair : tu m'appartiens désormais. Tu es libre de te balader ou bon te semble. Si mes semblables ont un peu de jugeote, ils n'oseront pas trop s'en prendre à toi car tu portes ma marque. Je te conseille juste d'éviter Casoar. Si tu sors du périmètre de l'île, ton collier te compressera le cou suffisamment pour te faire sauter la tête. Si tu me manques de respect ou me désobéis, il en sera de même. Des questions ?

Elle se rendit alors compte qu'il continuait de triturer le cercle de métal avec une grimace. Peut-être n'avait-il rien écouté du tout. Le bout de ses ailes papillonna légèrement.

Quel homme étrange.

Finalement il se résigna en un soupir et haussa les sourcils pour lui-même.

- Je n'en ai qu'une seule.

Orcheïde pencha sa tête. Même s'il avait un temps de retard, il avait les oreilles moins encrassées que celles de Casoar.

- Comment dois-je vous appeler ?

Elle fronça les sourcils.

- J'aimerais vous appeler par votre véritable nom, si possible, précisa-t-il.

Où voulait-il en venir ? Était-ce une tactique pour se hisser à son niveau, comme s'il pouvait seulement le prétendre ? Espérait-il gagner sa sympathie au fil du temps simplement par familiarité ? C'était futile, elle ne connaissait rien de la sympathie. Elle eut néanmoins la sensation que cela cachait un piège, c'était déstabilisant. Qu'est-ce que ça signifiait? Quel était son but ? Que répondre à cela ?

La question était pourtant aussi basique que futile !

Elle finit par soupirer.

- Je suis Orcheïde Mockingbird. Rien de moins.

Il n'y avait pas d'autre réponse de toutes façons. Néanmoins elle eut l'impression de lui avoir cédé une victoire un peu trop facilement. Elle se tourna vers lui, le regard flamboyant, irritée par son sourire authentique.

- Ah ! Moi c'est...

- Ça ne m'intéresse pas. Et tu ferais mieux de ne pas trop t'emballer, ça ne sera pas aussi facile la prochaine fois !

Là-dessus, elle se leva et marcha d'un pas rageur dans le jardin, bien décidée à s'entraîner, laissant derrière elle l'humain complètement désorienté.

ooOoo

- Tiens ? Miss Je-sais-tout-faire s'est trouvée un petit toutou ?

Orcheïde venait de s'absenter pour aller étudier un arrivage de kimonos, lui avait préféré rester dehors, sous les gros nuages gris qui grossissaient de seconde en seconde. Il adorait cette vue. Sur l'île céleste, les cumulus étaient bien plus proches qu'au niveau de la mer, et parfois l'île était même engloutie dans ces énormes nuages. Comme aujourd'hui.

Tout joyeux, il s'amusait à tracer des courbes improbables dans cette épaisse brume mouillée quand Casoar était arrivé.

- Orcheïde n'est pas ici, dit-il simplement.

L'ailé blafard plissa les yeux avec un sourire méprisant.

- Tu l'appelles par son nom.

C'était un constat qui avait l'air de l'écœurer tout particulièrement.

- Bien sûr. C'est illégal ?

Casoar laissa échapper un son presque imperceptible, entre la moquerie et la rancœur.

- Vos lois ne nous concernent pas, pas plus qu'elles ne m'intéressent.

Il saisit doucement le collier qui enserrait son cou, et gratta la plume argentée parfaitement incrustée dedans du bout de son ongle énorme.

- Elle a expérimenté cette douleur pour un rebut tel que toi, ça doit tellement te donner la fausse impression d'avoir une quelconque importance. Mais tu n'es pas le seul. Moi, au moins, je l'ai faite saigner !

Le brun écarquilla les yeux et fit subitement un pas en arrière, se libérant de la main griffue qui ne laissa aucune marque sur le métal. Même dépourvu d'ailes, son inconfort était évident et il frissonnait visiblement. Casoar dévoila toutes ses dents en un sourire froid.

- Tu comprends donc ? Il n'y a aucun moyen que tu puisses prétendre être mon égal.

L'humain plissa alors les yeux et releva la tête bien haute.

- En effet, jamais je ne pourrais affirmer être à votre niveau. Je l'espère de toute mon âme. Car moi, jamais je ne voudrais tomber aussi bas que vous.

L'ailé réagit au quart de tour et planta sa griffe dans le bras de l'humain, qui refusa de crier et serra les dents.

- Le fait que tu appartiennes à Mockingbird ne te donnes pas l'immunité ! Maintenant supplie-moi de t'épargner avant que... !

Il y eut un flash argenté et Casoar jura, propulsé de plusieurs pas en arrière. Sous ses yeux furibonds, la longue plume dans le collier d'Orcheïde scintillait dangereusement. Mais l'humain ne sembla pas s'en rendre compte, ni prêter attention à sa blessure. Il fusillait l'ailé avec colère, sans craindre d'autres éventuelles représailles.

- Contrairement à vous, je n'ai jamais voulu qu'elle souffre. Vous ne devriez même pas avoir le droit de l'approcher ! Partez maintenant !

Les ailes de Casoar fulminèrent pour lui.

- Mes droits s'accordent avec mes désirs ! Et ce n'est certainement pas un toutou capable de seulement aboyer, incapable de me survivre sans son maître, qui peut me dicter ma conduite !

Avant qu'il n'ait pu faire un geste, cependant, une ombre se découpa progressivement dans le brouillard juste derrière l'humain provocant. Puis, enveloppée dans son nouveau kimono d'une élégance rare, Orcheïde dissipa la brume autour d'eux d'un simple geste du bras, dans un bruit de tissu aussi captivant que sa splendeur. Son regard vide glissa sur Casoar et se posa longuement et sur l'homme qu'elle avait acquis. Et sur sa blessure.

- Un problème ? demanda-t-elle en ignorant délibérément l'ailé qui se renfrogna.

- Oui, tu dresses mal ton clébard ! cracha-t-il.

Le brun ne lâcha pas Casoar des yeux, ne recula pas.

- Rien qui ne vaille la peine de vous inquiéter, Orcheïde.

Le sourire qu'elle lui accorda faillit définitivement faire sortir le natif de Nubes de ses gonds. Il essaya de se donner un air intouchable, mais les os qui constituaient ses ailes grincèrent violemment tandis que le bruit inquiétant du froissement de toutes ses plumes noires déchiraient l'atmosphère.

- Toi... toi qui te crois si supérieure, tu t'es abaissée à apposer un tel sort sur ce collier juste pour protéger cette chiure du monde inférieur ! Quel déshonneur ! Quel écœurement !

Orcheïde ne lui prêta pas la moindre attention.

- Allons-y, ordonna-t-elle.

- Ah ah ! C'est ça ! Emmène ce déchet hors de ma vue ! Et toi, cracha-t-il à l'adresse de l'humain, n'oublie pas de remuer la queue en la suivant, tu auras peut-être un os à ronger !

Mais ils lui avaient déjà tourné le dos, insensibles à ses tentatives verbales, et leur dialogue ne s'accordait plus du tout avec le sien.

- Qu'en penses-tu ?

- Il est magnifique, concéda l'humain. Mais je suis un homme simple et nostalgique, alors je crois que je préfère celui que vous portiez la première fois que je vous ai vu.

- Heureusement que je ne dépend pas de ton avis.

Ils continuèrent leur chemin en silence sans se retourner, alors que les cris fulminants de Casoar s'estompaient. Le brouillard s'épaissit à nouveau et l'ailée sortit un dial qu'elle plaça dans un lampion rouge avant de l'activer. Une lumière émana du coquillage et éclaira doucement leur chemin. L'homme pressait précautionneusement sa main sur sa blessure et ne laissait échapper aucune plainte. Il marchait un peu plus à l'écart d'Orcheïde que d'ordinaire, sans doute dans un soucis de ne pas salir son nouveau kimono. Si elle le remarqua, elle ne fit aucun commentaire.

Sans quitter des yeux le décor retouché d'une teinte rougeâtre, l'ailée entre-ouvrit les lèvres.

- Ce soir je reçois à domicile.

Elle n'ajouta rien d'autre et l'humain la scruta pensivement.

- Une amie à vous ?

Il cilla devant la lueur de reproche qu'elle lui octroya.

- Tu le fais exprès ? Je reçois un homme, intimement. Et oui, c'est seulement dans la forme !

Le brun fronça les sourcils et se gratta la barbe.

- Ah...

- Ça n'a pas l'air de te plaire.

Il secoua la tête pour appuyer ses dires.

- Parce que ça ne vous plaît pas non plus.

- Je te l'ai déjà dit, nous sommes obligés.

Elle stoppa sa marche, stupéfaite, lorsqu'il outrepassa la liberté qu'elle lui accordait et se planta juste devant elle.

- Orcheïde. Vous... vous ne devriez pas être obligée de faire quoi que ce soit.

Il se passa alors quelque chose de très étrange. Une sensation qu'elle n'avait encore jamais ressenti. Comme une immense amertume qui l'engloutissait. Depuis toujours, on lui avait dit quoi faire. Rien que le fait d'être née Mockingbird la condamnait d'entrée à de nombreuses responsabilités auxquelles elle ne pouvait échapper. Jusqu'à maintenant elle ne s'était jamais plainte, n'avait jamais remis cet état de fait en question, n'avait jamais considéré sa situation comme injuste. Le bonheur, les envies, la liberté, elle connaissait ces mots mais n'avait jamais réfléchi à leur sens profond, à ce qu'ils impliquaient si seulement elle se les appliquait à elle. Cela n'avait juste pas de sens. Quand l'incident avec le Shaman était arrivé, elle n'avait rien questionné, n'avait pas réfléchi. C'était juste une nouvelle obligation, qui s'appliquait à tout le monde. Au mieux, elle avait considéré que, comme leur peuple entier devait s'y plier, c'était simplement bien plus juste, plus égal. Ils étaient enfin tous unis par la même fatalité. C'était presque risible pour elle.

C'était devenu la norme.

Et aujourd'hui, cet humain venait d'accomplir un exploit : il avait réussi à la remuer, émotionnellement. Enfoui au plus profond d'elle-même sans qu'elle n'en ait jamais eu conscience, il réveillait quelque chose, quelque chose de terrible : une envie. Non, une absence d'envie. Il existait quelque chose qu'elle ne voulait foncièrement pas faire, et elle voulait qu'on lui dise que ça avait du sens. Elle avait toujours voulu entendre ceci, sans même le savoir. Même le fait qu'il soit étranger à cette île, à leur race, à leur situation, ne parvint pas à réveiller le moindre argument contre lui.

Sa gorge se serra et il dut le voir, car il ajouta :

- Vous n'avez pas à faire ça.

Finalement, elle ravala absolument tout et le dépassa sans rien dire.

- Orche...

Elle le fit taire d'une impulsion, presque trop violente, alors que le collier autour de son cou se resserrait avec force. Elle l'écouta étouffer, s'étrangler à moitié, tandis qu'elle macérait dans les relents interdits de ses désirs tout juste découverts et bafoués. C'était de sa faute, c'était à cause de lui qu'elle se sentait ainsi. C'était une juste punition.

- Apprends à connaître ta place !

Elle relâcha son emprise d'un coup et l'entendit inspirer avec difficulté et souffrance. C'était ce qu'il méritait.

- Je ne tolérerai aucune remarque de plus. Maintenant hâtons-nous.

Le soir-même, Orcheïde grimpa les marches du premier étage de la résidence familiale, suivie d'un énième prétendant. Elle fit glisser son kimono au sol et toisa sévèrement le candidat qui lui adressait un sourire de façade dénué de chaleur. Elle initia l'action avec un désintérêt évident renforcé par ses ailes pendantes et inactives. Au moment de la concrétisation, le visage de l'humain lui apparut et ses mots tournèrent encore et encore dans sa tête, alors qu'elle menait la même danse insipide qui se répétait depuis des années. Au final, c'était plus machinal qu'autre chose. Des coups de reins, des rebonds, le sourire fier de son partenaire, son silence à elle, la matière gluante. Puis elle se levait et sa voix brisait l'atmosphère dénuée de chaleur.

- Ton aide a été prise en compte.

Et une fois qu'elle se retrouvait seule, elle partait se laver dans sa salle de bain, sous les quelques jets d'eau agréablement chauffée, projetés par les hydro-dials.

En redescendant après avoir achevé ce rituel, parée de nouveau de son kimono, Orcheïde alla s'asseoir sur le ponton, ses pieds nus effleurant le sol cotonneux. Du coin de l'œil, elle observa l'humain, assis un tout petit peu plus loin, son épaule bandée.

- Je t'avais dit que tu pouvais t'absenter.

Les sourcils froncés d'une étrange manière, il la regarda tristement avant d'acquiescer en silence. Il savait que s'il parlait elle ne lui pardonnerait pas, mais son visage fut suffisant pour tout lui transmettre.

Ils n'échangèrent plus un mot et, dans la nuit noire et brumeuse, deux souhaits identiques se formulèrent en silence.

Pourvu que ce soit la dernière fois.

ooOoo

Quelques jours après la participation de son dernier partenaire, Orcheïde avala avec flegme une bille blanche de la taille d'une petite perle.

- Cela prend seulement quelques minutes, expliqua sobrement l'ailée au brun qui semblait une fois de plus très intéressé. Elle se dissout, explore les moindres recoins pour détecter une anomalie, puis elle reviendra à son point de départ sous sa forme initiale. Quand elle remontera, il suffira d'étudier sa couleur. Dans le cas de toutes les ailées un tant soit peu ambitieuses, le doré sera l'équivalent de la victoire.

- C'est fou ! On peut orienter un diagnostique dans une direction précise si rapidement ! Vous m'avez dit que le rouge, c'était lié à un problème dans le sang, le jaune dans les os, le vert dans les organes, le bleu...

- Tu ne vas pas tous me les refaire, je sais ce que j'ai dit. C'est la couleur dorée qui m'intéresse.

- Bien sûr mais... mais c'est tellement dingue ! Et non seulement la couleur mais aussi les motifs parfois, ou un simple dégradé ! On peut se préparer à tellement de choses ! Vous vous rendez compte du nombre de vies qu'on pourrait sauver avec ça ?

Orcheïde haussa les épaules. Ça ne la concernait pas.

Tandis qu'elle attendait le résultat, l'enthousiasme de l'humain retomba quelque peu.

- Donc, si vous vous révélez être enceinte, vous aurez atteint votre but ?

L'ailée acquiesça.

- Je t'ai déjà expliqué notre situation. C'est le but de quiconque ici.

Il fronçait de nouveau les sourcils.

- Mais est-ce que ça vous rendra heureuse ?

Les épaules d'Orcheïde se soulevèrent à nouveau. Elle ne comprenait pas le but de sa question. Elle ne voulait pas comprendre.

- Quelle importance ?

Elle n'apprécia pas la pitié dans ses yeux et se prépara à resserrer son collier au moindre mot de sa part. Heureusement pour lui, il ne dit rien.

- Et si la bille revient blanche ? Que se passera-t-il ?

- Et bien, ça signifiera un nouvel échec, rien de plus. Il faudra donc recommencer, avec quelqu'un d'autre. Jusqu'à ce que ça marche. Ne dis pas un mot !

L'homme referma illico la bouche qu'il venait d'ouvrir. Cependant il afficha une moue de défi boudeuse et croisa les bras en faisant une grimace. Peu habituée aux comportement enfantins, Orcheïde haussa un sourcil.

- Tu n'as pas besoin d'aile pour te dévoiler, toi.

- Je ne compte pas cacher ce que je ressens.

L'ailée soupira avant de redresser son dos bien droit. Son buste eut un imperceptible sursaut, comme si elle avait le hoquet, et sa gorge se contracta. Elle ferma les yeux un moment, à l'image de quelqu'un qui priait. Puis elle entre-ouvrit les lèvres, y plongea deux doigts fins et récupéra la bille. La redoutée blancheur immaculée manqua de la faire grogner, mais l'humain s'en chargea pour elle.

- Dommage, dit-il avec amertume. Même si l'inverse ne m'aurait pas réellement fait plaisir non plus, cela dit...

Les sourcils froncés, il avait l'air songeur. Orcheïde hésita à l'étrangler un instant, mais se rendit compte qu'elle n'en avait pas vraiment envie. Non pas qu'elle ait déjà eu envie de quoi que ce soit, mais depuis qu'il avait évoqué le sujet, ça commençait à la déranger. Il fallait qu'elle fasse honneur à son rang, à ses origines, et surtout qu'elle valorise la gloire de leur peuple avant autre chose. Le reste n'avait pas lieu d'être. Elle l'avait assimilé depuis le départ, pourquoi ne pouvait-il juste pas faire de même ? Ça ne le concernait même pas, en plus.

- Je ne comprend pas pourquoi ça te dérange. Je te rappelle que nous ne sommes pas égaux, je n'ai pas d'estime pour toi. Tu fais une grossière erreur si tu penses que je te garde en vie et en bonne santé par ce que tu appelles bonté ou sympathie. Tu ne me dois rien, au contraire, c'est moi qui peut tout te prendre. C'est idiot de ta part de vouloir me voir heureuse dans ces conditions, surtout que je ne le recherche pas moi-même.

Elle s'interrompit un court instant pour toucher son collier du doigt.

- Ceci... je n'ai pas fait ça pour toi, mais pour faire enrager Casoar, rien de plus. Ce serait bien que tu le comprennes.

Le brun sourit doucement.

- Mais je l'ai très bien compris, je ne me fais aucune illusion. Seulement, ça ne m'empêche pas d'avoir de la peine pour vous.

- Mais pourquoi, enfin ?

- Pourquoi pas ? Il n'y a aucune raison particulière. Quand quelqu'un est malheureux, ça me rend malheureux, c'est tout.

Orcheïde secoua la tête.

- Tu es impossible à comprendre.

- Et bien, ça s'appelle l'empathie. Et puis, j'avoue que comme je n'aime pas Casoar non plus, ça suffit à me sentir un peu plus proche de vous.

Elle ricana.

- Un ennemi commun rapproche les individus, c'est ça ? C'est stupide ! Ne sais-tu pas que ce sont dans les alliances forcées que naissent les hypocrisies ?

- Pas nécessairement. C'est face aux difficultés que l'on arrive à s'entre-aider, parfois à se connaître mieux et même à s'apprécier.

- Je ne t'apprécie pas !

- Mais moi si.

Il avait lâché cette phrase le plus naturellement du monde, sans en rougir. Ce n'était même pas une plaisanterie. Les ailes d'Orcheïde se refermèrent sur son corps. L'humain l'observa, l'air inquiet.

- Ça ne va pas ?

- Si bien sûr. Bien plus que toi.

Vraiment, ils ne parlaient pas du tout le même langage.

ooOoo

- N'avez-vous jamais quitté cette île ?

Un tic agita la pommette d'Orcheïde alors que la voix de l'humain faisait fi de sa concentration.

- Je t'ai déjà dit de ne pas me déranger ! J'essaye d'écouter !

L'énigme du plus beau son du monde n'avait cesse de tourner dans sa tête. Personne n'avait encore réussi à en percer le secret ou le sens. Si elle pouvait être la première à apporter la réponse et donc la délivrance, elle en serait plus que fière. D'autant plus que cela signifierait qu'elle pourrait enfin arrêter les incessantes coucheries infructueuses. Du moins jusqu'à ce qu'on lui attribue un partenaire définitif pour le bien de la lignée...

Durant la période où il était totalement inutile de s'adonner à cette pratique, Orcheïde employait son temps à deux occupations en général : elle élargissait son éventail de techniques, et surtout elle écoutait, enregistrait le plus de sons possible. Chez elle, au cours de ses escapades sur Nubes, la nuit ou le jour. Elle faisait cela depuis le début et ça n'avait jamais abouti, mais elle continuait car il n'y avait que ça à faire. Même si elle réalisait à quel point tout cela semblait vain.

- Excusez-moi, mais j'avais justement une suggestion qui pourrait vous aider.

L'ailée leva les yeux au ciel, passablement irritée.

- On va dire que ta voix est un son comme un autre, alors j'accepte de l'entendre.

Son irritation monta d'un cran quand elle réalisa que le sourire de cet homme ne la laissait plus aussi indifférente qu'avant. Elle se sentait de plus en plus faible face à lui, et parfois elle se demandait si elle n'aurait pas dû le laisser périr dans sa cage depuis le début.

- Peut-être que vous ne pouvez pas entendre le son que vous cherchez justement parce qu'il n'existe pas sur Nubes ?

Elle réfléchit et plissa les yeux, soupçonneuse.

- Où veux-tu en venir ?

Il y avait une lumière qui animait son visage, qui n'avait rien à voir avec les rayons du soleil. Orcheïde avait un mauvais pressentiment.

- Si on allait visiter les îles de la mer bleue ? Je suis certain que la majorité des sons d'en bas vous est inconnue.

À nouveau, elle se sentit étrange. Mal à l'aise, mais surtout amère. Les îles d'en bas, la mer bleue... bien sûr.

- Tu aimerais y aller, n'est-ce pas ? interrogea-t-elle en prenant un ton inquisiteur. Tu aimerais partir d'ici, t'échapper. C'est ça que tu as en tête ?

Le brun secoua la tête et essaya de se défendre, mais elle s'approcha de lui et lui enfonça durement un doigt dans le sternum, les yeux réduits à de dangereuses fentes.

- Même si j'acceptais de t'y emmener, même si tu parvenais à te soustraire à ma vigilance, ta tête sauterait avant que tu n'aies pu te réjouir !

- Orch...

- Tu ne peux pas t'enfuir ! Essayer de me rouler avec un tel plan est une insulte à mon intelligence !

L'homme secoua une nouvelle fois la tête.

- Je vous ai déjà dit que je ne souhaite pas m'en aller. Être à vos côtés me convient, je vous assure ! Je veux juste vous aider...

- Juste m'aider, dis-tu ? Parce que tu m'apprécies, sans doute ? Il n'y a pas la moindre petite arrière-pensée qui traîne dans le vide entre tes deux oreilles ? Ça aussi, tu peux me l'assurer ?

Loin de se sentir offusqué, il eut un regard fuyant qui fit bondir une bête triomphante en Orcheïde, fière de l'avoir percé à jour, même en l'absence d'ailes.

- En fait... je veux avant tout vous aider oui, mais... j'admets que certaines choses me manquent aussi.

L'ailée acquiesça avec un rictus ironique.

- Des choses que tu retrouveras en bas, bien sûr.

- Oui. Par exemple, certaines musiques que j'aimais me manquent assez.

Elle fronça les sourcils.

- Certaines quoi ?

- Musiques. J'appréciais tous les styles – enfin presque – et certains artistes peuvent réellement être qualifiés de génie tellement ils savent retranscrire leur...

- Attends, de quoi tu parles ? le coupa-t-elle sèchement.

Elle n'aimait pas quand il commençait à parler ce langage inconnu et elle s'attendait une fois de plus à ce qu'ils tournent en rond. Cependant, ce fut la première fois qu'il se mit à la fixer avec effarement, comme si elle venait de se transformer en éléphant bleu avec des oreilles géantes.

- Orcheïde, vous... vous ne savez pas ce qu'est la musique ?

Le silence prudent emprunt de méfiance qu'elle garda le mit dans tous ses états.

- Mais... mais c'est horrible !

Il lui prit la main sans réfléchir et elle sursauta, abasourdi par son audace.

- Il faut y aller ! Absolument ! Il faut que vous entendiez ce genre de son ! Oh, comment ça se fait... c'est impensable ! Si ça se trouve c'est la solution en plus, comme ça n'existe pas ici ! C'est complètement fou ! Oui ! Il faut vraiment...

Il finit par s'écrouler à terre, inconscient, suite à l'étranglement qu'Orcheïde, pétrifiée, lui avait fait subir de toute urgence sous l'effet d'un furieux cri instinctif.

ooOoo

- J'espère que ça en vaudra la peine.

- Vous n'avez aucune crainte à avoir ! s'empressa-t-il de la rassurer, excité comme jamais. Vous verrez, c'est...

- Si tu recommences à faire étalage de ton enthousiasme, j'y mets fin aussi radicalement que la dernière fois.

- Ah, pardonnez-moi, je suis juste tellement impatient !

- On n'y va pas pour toi. D'ailleurs je peux toujours changer d'avis et te laisser là !

- Vous le pouvez, c'est vrai. Mais saurez-vous identifier ce que vous ne connaissez pas ?

- Ah ! S'il existe une technique pour éteindre une voix, ce sera la prochaine que j'apprendrais en revenant !

Orcheïde et l'humain se dirigeaient vers la rive blanche, là où était entreposé le petit bateau privé de l'ailée. Les moyens de locomotion étaient de rigueur même pour ce peuple qui pouvait aisément fendre les cieux sans risquer de chuter, car les habitants de Nubes rechignaient parfois à utiliser leurs ailes, notamment les jours d'orage. Elles étaient extrêmement sensibles aux chocs, à la température et aux attaques, et l'on préférait éviter de tenter le diable. Après tout, certains avaient déjà perdus leurs ailes dans un moment d'inattention, que ce soit la conséquence d'un coup d'éclair ou d'un tour du destin. Les plus imprudents ou téméraires finissaient au mieux transformés en masques blancs.

Les véhicules garantissaient donc une sorte de sécurité supplémentaire. Mais Orcheïde n'utilisait que très rarement le sien, parce qu'elle n'en voyait pas l'utilité et aussi pour montrer qu'elle ne craignait nullement d'être déplumée par quiconque, même pas par les éléments.

Elle prit place à bord elle l'incita à la rejoindre. Puis elle lui banda les yeux.

- Tu as beau dire que tu ne cherches pas à t'échapper, je reste dubitative, expliqua-t-elle.

Il savait à quoi s'attendre s'il protestait, alors il se contenta de rester modéré :

- J'aurais pourtant voulu savoir comment on allait voler...

- Tu as bien dû remarqué, depuis ton arrivée ici, que pratiquement tout fonctionne avec des dials. Ils absorbent quelque chose pour l'expulser ensuite, et sont dénommés selon l'élément en question. Les hydro-dials pour l'eau, les flamme-dials pour le feu, les lampe-dials pour la lumière, les thunder-dials pour l'électricité et cetera et cetera... nos bateaux, qu'ils aient la taille d'une barque ou d'un bâtiment de guerre, flottent aisément sur les eaux blanches de l'île et se déplacent dans l'air grâce aux jet-dials. Donc grâce à la propulsion de l'air.

L'homme acquiesça. S'il n'avait pas eu ce bandeau noir, Orcheïde aurait pu jurer qu'il devait avoir les yeux brillants d'excitation.

- Passionnant ! Les dials n'existent pas en bas, du moins je n'en ai jamais vu ou entendu parler. Je trouve ça incroyable !

Elle décida d'ignorer son ardeur et essaya de se rassurer. Même si elle lui expliquait le fonctionnement de leurs navires, encore fallait-il qu'il sache maîtriser parfaitement les différents débits d'air de chacun des coquillages pour réussir à s'en servir si jamais il voulait...

Mais il avait l'air tellement enclin à accepter son sort qu'elle renonça à y réfléchir plus que ça désormais.

Orcheïde n'était jamais descendue sur le Monde d'en bas. Le mépris qu'elle éprouvait pour ces terres n'était pas aussi prononcé que celui de ses comparses ou des Dragons Célestes. Eux qui, lorsqu'ils y consentaient, allaient s'y pavaner en protégeant leur tête dans un casque totalement transparent et hermétique pour éviter de respirer cet air pollué des relents des êtres inférieurs. Se mêler aux masses ? Dénigrer ainsi leur droit de naissance qui leur permettait de marcher sur les autres ? Quelle idée.

Orcheïde se considérait elle-même pourvue de ce droit à juste titre, mais elle n'en faisait pas étalage. À quoi bon ? Quel intérêt ? Elle ne jouait que dans la cour des grands, ce monde n'en valait aucunement la peine. Alors pourquoi aller le fouler ? Elle en connaissait la plupart des aspects grâce aux livres et aux récits. Pourquoi aller vérifier ?

Oui, pourquoi ?

Pourquoi, passé les épais nuages, avait-elle le souffle coupé ?

Ce n'était qu'une large étendue bleu marine ondulante parfumée d'embruns salés, parée d'éclats de lumière chatoyants. Les vagues créaient des reliefs ronds et doux sur un fond sonore de clapotis captivant. Ce paysage était monotone, s'étendait à l'infini, et pourtant le désintérêt s'effaça trop vite pour se laisser remplacer par un sentiment d'immensité.

La mer bleue. La mer d'en bas.

- Je la sens d'ici ! Je peux presque la voir ! Quelle majesté ! s'exclama l'homme fébrile en dépit de son bandeau.

Orcheïde aurait donné cher pour lui rétorquer que cette vue était loin d'égaler quoi que ce fut sur Nubes. Et le penser vraiment.

- Hâtons-nous. Trouvons une île où réside cette fameuse « musique », enregistrons-la et rentrons sans tarder.

Tout en menant sa barque, l'ailée surveilla du coin de l'œil le sac près de l'humain, rempli d'audio-dials pour l'occasion. Elle espérait que cela suffirait à ne pas redescendre ici, à rester à sa place. À ne plus s'émerveiller inutilement.

Les jet-dials les propulsaient à une vitesse impressionnante, et ils ne tardèrent pas à distinguer une étendue de terre au loin. Orcheïde rajusta sa longue cape blanche pour dissimuler ses ailes. Même si elle en était fière, elles restaient un point sensible. Elle savait qu'elle devait faire preuve de discrétion et de prudence dans un endroit inconnu.

Pourvu que cette île ne soit pas peuplée.

Son souhait fut exhaussé. Les quatre premières îles étaient toutes désertes. Et tellement différentes les unes des autres, tellement différentes de Nubes. Les couleurs des arbres, le parfum des fleurs, les cris de la faune, l'écorce, l'herbe... la température plus chaude, les jeux d'ombres sur le sol solide et ferme alors que le vent soufflait dans les branches. Des branches vivantes, non figées. Avec des feuilles souples sous les doigts.

Une île estivale habillée en vert. Une automnale vêtue de rouge et d'or. Une forêt de bambou. Des chutes d'eau claire. Et au milieu de tout, l'humain qui s'extasiait, oubliant totalement l'objectif.

- Des érables bleus ! Orcheïde, des érables bleus ! Venez voir, venez venez venez vite !

Elle s'approchait en levant les yeux au ciel. Ces choses n'allaient tout de même pas s'envoler ! ...si ?

- Tout ça est passionnant, grinça-t-elle en se félicitant de son ton las, mais où est donc cette musique ?

Ce fut à cet instant que l'humain, qui s'était égaré dans son enthousiasme, sembla pleinement mesurer son niveau d'ignorance. Sans doute pour ne pas la froisser, il tenta de dissimuler son étonnement avec peu de succès alors qu'il lui expliquait que ces sons avaient besoin de personnes pour exister.

- Je m'excuse, j'aurais vraiment dû vous en dire plus avant de partir, mais c'est juste tellement évident pour moi que... ah, mais on a passé un agréable moment dans ces paysages divers, non ? Non ? Ah, tant pis. Bon bon bon...

Le reste du trajet se poursuivit dans un silence autant gêné que menaçant jusqu'à ce qu'ils atteignent véritablement leur but, sur une île surpeuplée débordant de scènes.

Orcheïde, qui avait tant tendu l'oreille jusqu'à présent pour capter tous les sons que ces mondes et le sien proposaient, devait désormais se les boucher sous l'attaque sonore infâme qui déferlait sur elle. Placée directement à côté d'une enceinte dont elle ignorait la fonction quelque minutes auparavant, elle avait fait un bond impressionnant lorsque la fameuse « musique » en sortit avec un volume excédant tout ce qu'elle connaissait. Ce fut un véritable miracle que personne ne la vit littéralement décoller du sol suite à un coup d'aile instinctif, et l'humain eut toutes les peines du monde à la convaincre que c'était normal et qu'elle n'avait pas besoin d'utiliser une technique pour réduire en cendre la machine infernale.

- Ce... c'était quoi cette... chose ? demanda-t-elle incrédule après être revenue au calme.

- Je suis profondément désolé. C'est vrai que, pour votre première rencontre avec ce domaine, un concert de métal n'était pas forcément la meilleure des idées.

L'ailée secoua la tête pour elle-même, complètement abasourdie par cette première expérience. Elle sentait encore les percussions qui lui avaient tambouriné dessus, le grésillement des guitares électriques qui lui avait hérissé l'échine, le cocktail inhumain qui n'avait plus laissé aucune place dans son crâne vibrant. De plus, il lui semblait, non en fait c'était sûr, que son audition avait sensiblement baissé, et un sifflement à l'intensité variable agressait ses tympans en continu.

Et il osait dire que ne pas connaître ça était horrible ? Et tous ces gens sans cervelle et sans héritage, comment pouvaient-ils être ensorcelés à ce point ?

Par la suite, Orcheïde refusa d'approcher une autre scène et chargea l'humain d'aller récolter ces satanés sons par lui-même, sans oublier de proférer mille menaces à son encontre.

ooOoo

- Bon, tu as de la chance que ces... morceaux... ne m'horripilent pas autant que le tout premier.

La nuit était tombée depuis peu. De retour sur Nubes après leur escapade en bas, trop courte pour l'humain et beaucoup trop longue pour Orcheïde, ils s'étaient installés sur la terrasse de la résidence des Mockingbird et écoutaient précautionneusement la récolte du jour. L'homme, conscient à présent d'une partie des goûts musicaux de son maître, avait choisi quelques musiques classiques, un rock qui commençait à dater, plusieurs chansons à texte, un air de méditation, du jazz et un extrait d'opéra.

- Ce n'est qu'un maigre échantillon. Il existe une multitude de façons de faire vivre la musique, et de la vivre ensuite en l'écoutant.

- Je ne comprends toujours pas. Ceci dit, j'ai conscience des différences entre les morceaux. C'est difficile à expliquer cependant.

- Vous vous sentez différente selon la musique, ou selon votre humeur peut-être ?

Orcheïde fronça les sourcils.

- C'est...

Elle n'était pas sûre. Et cela l'agaçait. Elle ne voulait pas paraître indécise devant quiconque.

- Moi, par exemple, en cet instant j'apprécie ce jazz. Je l'ai choisi juste parce qu'il me donnait envie de danser. Puis-je ?

L'ailée lui accorda sa bénédiction au moment où la musique montait en puissance. Elle regarda cet homme se tortiller, se dandiner, tournoyer en rythme avec l'air du moment dans une chorégraphie qui aurait bien besoin d'être remaniée. Son immense sourire et son expression béate la laissa stupéfaite. Comment pouvait-il se satisfaire d'être autant ridicule ? Comment pouvait-il sembler aussi... vivant ?

- Ah ça fait du bien ! Vous devriez essayer !

- Sans façons. De toutes manières, c'est l'heure de se remettre à l'ouvrage.

Elle avait écouté tous ces nouveaux sons. Il était temps d'en vérifier l'efficacité. L'homme semblait trop envoûté pour bien comprendre ce qu'elle voulait dire, ou pour noter ce qu'elle était en train de faire.

- C'est toi qui as ramené cette musique ici. Je suppose que c'est mon devoir de te récompenser.

L'homme, les yeux fermés et envoûté dans sa danse, n'entendit pas le bruit de tissu qui tombait au sol.

- Je le suis déjà bien assez ainsi ! dit-il sans s'arrêter, prenant des poses à chaque fois qu'une trompette lâchait une note suivie d'un très bref silence pour appuyer davantage les paroles du chanteur. Ça fait longtemps que je n'ai pas été aussi heureux !

Il était dos à elle lorsqu'elle coupa la chanson. L'humain s'immobilisa et son corps s'affaissa.

- Ah, je m'excuse, je me suis encore laissé emporter. Mais j'étais sérieux, alors merci Orch...

Il s'était enfin retourné pour lui parler en face et était désormais pleinement conscient de l'absence du kimono. L'image qui s'offrit à lui le coupa dans son élan et il en resta bouche bée, figé durant quelques secondes. Puis il détourna précipitamment la tête.

- Heu... vous... vous avez fait tomber votre kimono.

- Vraiment ? Je n'avais pas remarqué.

- Si si je vous assure ! balbutia-t-il en refusant de la regarder. Il... heu... il est juste derrière vous...

- Et si on s'y mettait, tu ne crois pas ?

Elle allait prendre l'initiative quand il la maintint précipitamment à bout de bras. Son cou se tordait exagérément alors qu'il essayait d'orienter ses pupilles par-dessus son épaule, visiblement paniqué.

- Non non non ! protesta-t-il. Je refuse de prendre part à ça !

Orcheïde cilla. Voilà qui était inhabituel. Mais elle aurait dû s'y attendre venant de lui.

- Ne suis-je pas suffisamment à ton goût ? Ne m'as-tu pas dit que tu m'appréciais ?

Il secoua vivement la tête.

- Ça... ça n'a rien à voir ! Je ne prétends pas être un saint, je suis un homme comme un autre. Bien sûr que vous êtes... splendide...

- Alors quel est le problème ?

- Le problème c'est que vous n'en avez pas vraiment envie ! Ce serait différent si c'était le cas, mais là... c'est juste... mal.

Orcheïde soupira.

- Tu ne l'as peut-être pas encore constaté, mais la notion de bien ou de mal n'a pas lieu d'être ici. Si ce n'est pas toi, ce sera un autre. En me repoussant, tu ne fais que te refuser un bon moment que je t'accorde.

L'humain fit la grimace.

- Je préférerais que vous ne fassiez rien du tout.

Orcheïde repoussa alors ses bras en claquant la langue.

- En somme, ça t'est bien égal.

Un pincement désagréable titillait son muscle cardiaque. Elle mit cette sensation sur le compte de sa fierté blessée. L'homme faillit la regarder en face avant de se rétracter à temps.

- Mais... mais non ! C'est tout le contraire !

Orcheïde garda un visage de marbre alors qu'elle se penchait pour récupérer son habit, son aigreur grandissant en même temps que cet étrange pincement.

- Oublions ça. L'idée même de proposer de la confiture à un cochon était en soi une idée absurde après tout.

Sourde aux tentatives décousues de cet homme qui l'avait offensée par son absence de regard, elle dressa à nouveau le tissu entre elle et lui, et quitta la pièce sans se retourner.

Bien plus tard, à chaque fois qu'elle s'unirait encore à quelqu'un dont elle ne retiendrait même pas l'identité, elle se sentirait assaillie d'une sensation très désagréable, comme si elle n'était plus en contrôle de ses actions, un peu comme si c'était Casoar qui obtenait ce qu'il voulait, qui la narguait en se persuadant de la dominer.

Comme si une envie bafouée et impossible à atteindre avait germé en elle.