Harry s'était toujours demandé à quoi ressemblait l'endroit où Sirius avait passé un tiers de sa vie. Il avait bien sûr vu des photos dans des coupures de journaux, mais il ne s'était jamais rendu sur l'île, n'avait jamais senti l'atmosphère qui y régnait. On disait qu'elle s'était beaucoup améliorée depuis le départ des Détraqueurs, mais il y persistait toujours une part d'obscurité, de désespoir si on en croyait ceux qui s'y étaient rendus.
Le départ était pour dans une vingtaine de minutes. Il y avait eu six autres volontaires, mais le jeune sorcier ne savait pas qui s'était présenté, mis à part Dean qui avait également partagé son envie d'aller sur Azkaban. Celui-ci disait qu'il voulait se rendre le plus utile possible et si cela passait par être affecté sur l'île, eh bien, il s'y rendrait. Cependant, Harry soupçonnait Moore d'être derrière tout ça. Durant les trois jours qui avaient suivi la déclaration d'Ospicus, le chef d'équipe s'était montré particulièrement renfermé et taciturne, chose rare à en croire Goodlight.
Le jeune Auror n'avait toujours pas compris pourquoi il avait été choisi. La raison donnée par Gwenvael lui semblait fausse : il connaissait Kingsley et il savait qu'il ne l'aurait pas envoyé à Azkaban sans raison. Le Directeur du Bureau des Aurors avait refusé de le recevoir. Il n'aimait pas ça. Non pas qu'il ne voulait pas aller à Azkaban – après tout, il était encore convalescent et rester à surveiller des prisonniers était moins dangereux que de poursuivre des Mages Noirs –, mais il ne comprenait pas qu'on ne prenne pas le courage de le lui expliquer.
Harry avait pris Ginny à part pour lui faire part de la situation. Elle était restée calme tout le long, attendant qu'il finisse. Puis elle n'avait rien dit, mais au regard qu'elle lui avait lancé, le futur père avait compris qu'elle lui en voulait, beaucoup. L'affectation à Azkaban était quotidienne, ce qui signifiait qu'il devrait dormir sur place. Il n'aurait droit qu'à un seul jour de repos par semaine, qu'il pouvait mettre à profit pour rentrer. Mais c'était insuffisant pour son épouse. Elle s'approchait du terme de la grossesse et, de toute évidence, elle était inquiète de le savoir loin d'elle à ce moment si crucial. Il ne lui en voulait pas.
Ron avait été mis sur une autre affaire – un type qui se prenait pour la réincarnation de Voldemort – et n'avait plus parlé à Harry depuis, sauf pour lui souhaiter bonne chance. Hermione, quant à elle, était si occupée par le Pacte de Non-agression qu'elle ne rentrait que très rarement chez elle. Bref, Harry s'était préparé seul, sans avoir la moindre idée de ce qui l'attendait. Son rendez-vous était au milieu de la matinée dans l'Atrium. Pour des raisons de sécurité évidentes, dues au départ des Détraqueurs, on ne pouvait plus se rendre directement sur l'île accueillant la prison d'Azkaban.
Il fallait au préalable passer par un petit village moldu du nom de Despair Bay – nom tout à fait charmant – où deux sorciers du Ministère s'assuraient de la liaison. Par précaution, un sortilège antitransplanage avait été posé tout autour du village, mais le Ministère comptait essentiellement sur les éléments naturels pour freiner d'éventuels sorciers voulant établir la liaison entre l'île et le continent, dans un sens ou dans l'autre.
En effet, il était impossible de dissimuler complètement Azkaban aux yeux des Moldus : d'une part parce que la zone maritime était fréquentée et qu'une île perdue attirait toujours l'attention, et d'autre part parce que la technologie évoluant, les Moldus pouvaient à présent repérer une île au milieu de la mer sans avoir à s'y rendre, depuis le ciel. Et là aussi, une île perdue attirerait l'attention, même si elle était vide.
La seule solution, trouvée plusieurs siècles auparavant, était non pas de duper les Moldus, mais de les empêcher physiquement de voir l'île. Au départ, celle-ci avait été sujette du plus grand sortilège de Désillusion jamais pratiqué, mais cela s'était avéré problématique : les bateaux Moldus ne la voyant pas, certains venaient s'échouer dessus sans comprendre pourquoi. Le Ministère s'était alors penché sur la question et le Directoire des Camouflages à l'usage des Moldus – ancien nom du Département des Accidents et Catastrophes Magiques –avait trou vé la solution idéale : appliquer des sortilèges climatiques suffisamment puissants pour repousser les navires Moldus. Le risque étant que si les Moldus persistaient, ils couleraient sans doute.
Le Ministère avait fait la fine bouche, puis avait finalement accepté, avec comme seule autre condition qu'une équipe soit présente sur l'île d'Azkaban pour récupérer les naufragés. À l'époque, on avait décidé de les enfermer à Azkaban pendant une période d'une année, ou plus, avec un programme de modification de la mémoire. Une fois les modifications effectuées, le ou les Moldus seraient alors envoyés à différents point du globe, loin de leur pays d'origine. Il avait fallu environ une dizaine d'années pour poser les sortilèges, qui avaient eu pour effet de créer un microclimat sur toute la région, allant jusqu'à un temps cyclonique autour de l'île d'Azkaban.
Depuis la mise en place de ce processus, seuls vingt-et-un Moldus avaient été récupérés – dont trois morts – et le dernier en date était arrivé à Azkaban le jour même de l'évasion de Sirius Black. Lorsque Harry apprit cette anecdote, il s'était une nouvelle fois montré surpris sur la façon dont le destin pouvait agir. La Gazette en avait à peine parlé dans son édition de ce jour-là. L'homme en question était à présent quelque part aux États-Unis, dans la banlieue de San Francisco – les Moldus ayant séjourné à Azkaban étant suivis toute leur vie.
Harry arriva dans l'Atrium cinq minutes avant l'heure du rendez-vous. Étaient déjà présents les autres volontaires pour le rejoindre, ainsi qu'Ospicus. Il posa son sac à côté de celui de Dean et attendit avec les autres. À l'heure précise, Kingsley sortit d'un des ascenseurs et vint les rejoindre, escorté par Gwenvael et Percy Weasley, en tant que Directeur du Département des Transports Magiques. Ils se dirigèrent vers une des cheminées et les Aurors les suivirent sans qu'on leur fasse signe.
Le Ministre s'arrêta devant la cinquième cheminée sur la droite et se retourna vers le contingent. Sans dire un mot, il prit des mains de Percy un pot en cuivre, qui devait sans doute contenir de la Poudre de Cheminette. Gwenvael resta légèrement en retrait. Toujours sans une parole, le grand sorcier noir fit signe au premier Auror – à savoir Jasmyn O'Shaughnessy – de s'approcher et lui tendit le pot. La jeune sorcière se servit une poignée, entra dans l'âtre de la cheminée et lâcha la Poudre, après avoir donné le nom du village où ils devaient se rendre. Elle disparut dans un tourbillon de flammes vertes. Les uns après les autres, les Aurors partirent. Lorsque ce fut au tour de Harry, Kingsley afficha un rapide sourire de bienveillance, qui disparut un clignement d'yeux plus tard. L'instant suivant, Harry se sentit balloté dans tous les sens et préféra fermer les yeux. Lorsqu'il ralentit – ce que son estomac apprécia –, il les rouvrit et se prépara à se réceptionner.
Il arriva dans une petite maison en bois et un air froid et salé vint instantanément emplir ses poumons. À travers l'une des fenêtres, il vit le ciel gris et devina un léger crachin.
« Bonjour Potter, bienvenue à Despair Bay ! J'espère que le temps ne te gênera pas, c'est comme ça trois cents soixante jours par an. Les cinq autres jours, on a droit à un cyclone.
— Bonjour Donoghue. Toujours aussi chaleureux. Ça t'arrive de voir le monde autrement qu'en gris ou en noir ? Tu sais, il y a toute une palette de couleurs.
— Harry, te tracasses pas, lança Dean. C'est pour ça qu'il a été le premier à demander le poste ici. C'est l'endroit parfait pour lui.
— Et je ne regrette toujours pas mon choix, assura le jeune Auror. Ce n'est pas moi qui fais la pluie et le beau temps. J'accueille juste les gens qui viennent ici et je vais au pub du village lors de ma pause. Vous devriez y faire un tour d'ailleurs, leur bière locale est la meilleure que j'aie jamais gouté.
— Trêve de bavardages », coupa un homme d'une cinquantaine d'années qui entra dans la pièce. « Nous n'avons que quelques minutes avant le départ de la navette. Dépêchez-vous ! »
L'homme sortit, tandis que Donoghue lançait à Harry un regard pressant. Celui-ci attrapa son paquetage et entra dans une nouvelle pièce, qui s'apparentait à une salle d'accueil. Sur l'un des murs, un poisson était accroché tel un trophée. Trois bureaux étaient disposés dans la pièce, occupant une large partie de l'espace, mais en laissant suffisamment de place pour se déplacer rapidement jusqu'à la porte. Ce qui intrigua le jeune sorcier, c'était le sigle accroché au mur opposé du poisson : celui de la police britannique. C'est alors qu'il remarqua que son ancien camarade ne portait pas une robe de sorcier, mais l'uniforme d'un policier.
« Nous sommes la police locale, révéla-t-il. Ça fait dix ans qu'il s'agit de notre couverture. Et jusqu'à maintenant, les Moldus gobent tout.
— Pourquoi la police ? s'intrigua Dean. Pourquoi ne pas rester cachés ?
— Pas le temps ! intervint l'homme mûr. Nous devons embarquer dans la navette tout de suite. On parlera en chemin. »
Sans un mot, l'homme fit sortir les Aurors un par un. Il les conduisit jusqu'au front de mer et Harry nota qu'ils se trouvaient dans un petit village côtier. Des embruns vinrent lui chatouiller les narines. Un petit port de pêche occupait la majeure partie du littoral. Le petit groupe se dirigea vers l'un des bateaux. Tous les sorciers les regardaient avec un air intéressé, voire même intrigué, mais Harry repéra immédiatement celui qui devait faire office de navette. Une vedette blanche, longue d'une vingtaine de mètres, beaucoup trop propre pour un bateau resté à quai des jours durant.
Il s'était déjà rendu plusieurs fois au bord de la mer, lors de sorties scolaires qui avaient été pour lui ses seules occasions de sortir de Londres. Il avait donc déjà eu l'opportunité de voir plusieurs fois des bateaux, autrement qu'en photos, et il n'avait pas souvenir d'une coque qui scintillait même sous un ciel couvert. Il s'agissait peut-être d'une vedette neuve, mais le sigle de la police peint sur le côté lui faisait dire que ce n'était pas la solution.
Le jeune Auror suivit ses collègues à l'intérieur de la superstructure, qui se révéla très simple : à l'étage devait sans doute se trouver la passerelle de commandement et le pont principal était composé d'un vaste salon, trop confortable et spacieux pour être le salon d'une simple vedette. La magie avait sans doute été utilisée pour adapter le transport Moldu aux besoins sorciers. À peine eut-il le temps de s'asseoir que Harry sentit le plancher vibrer sous ses pieds : ils appareillaient.
À travers les hublots, il vit le port défiler lentement, puis de plus en plus rapidement, avant de disparaître et laisser place à une vaste étendue d'eau. Tandis que le supérieur de Donoghue venait les rejoindre, le jeune sorcier nota une nouvelle anomalie : la vedette ne semblait nullement affectée par la houle clairement visible à l'extérieur.
Le responsable du détachement d'Aurors à Azkaban s'installa alors sur un large fauteuil, faisant face à toutes les nouvelles recrues. Il les regarda avec insistance. Il était très grand, plus encore que Moore, et il se donnait une allure déglinguée. Ses cheveux bruns ébouriffés, aux tempes légèrement grisonnantes, et ses yeux d'un brun cacao, lui donnaient l'air d'un savant fou. Mais le jeune sorcier savait que ce n'était pas le cas : d'une part, l'homme devant lui n'était pas un savant – bien que très intelligent –, mais surtout, il était tout sauf fou.
Jeff Quinn était l'un des Aurors les plus décorés du Bureau.
Il avait participé aux deux guerres menées contre les Mangemorts et avait eu à plusieurs reprises la possibilité de montrer sa valeur : il avait tué Evan Rosier lors de la première et avait quitté le Ministère le jour même de la mort de Scrimgeour pour rejoindre le réseau créé par Percy en aide aux Nés-Moldus. Enfin, il avait participé vaillamment à l'assaut du Ministère. L'homme assis devant Harry était un héros et se trouvait à l'un des trois postes les plus élevés du Bureau des Aurors : Chef de l'unité spéciale des Aurors affectés à Azkaban. Il aurait pu être à la place d'Ospicus, mais Quinn avait choisi lui-même ce poste. On parlait de lui confier le poste de la Brigade Pénitentiaire en projet.
« Bonjour à tous, commença-t-il. Pardonnez-moi de vous avoir pressés un peu, mais nous devions absolument partir. Comme vous l'avez sans doute remarqué, notre couverture est la police Moldue. Donc, elle nous oblige à faire une ronde au large des côtes une fois par semaine. C'est ce qui nous permet de rejoindre l'île d'Azkaban sous le couvert de l'anonymat. Cependant, le trafic maritime est dirigé par un centre de contrôle, ce qui nous oblige à suivre un horaire strict.
— On ne peut pas trafiquer leur centre ? s'enquit Adelhaidis, qui dévorait du regard Quinn.
— Trop difficile à mettre en œuvre, confia le chef de l'unité spéciale, d'autant plus que si le centre de contrôle britannique est responsable des eaux territoriales, il doit bien y avoir une dizaine de patrouilles qui surveillent cette zone. Croyez-moi, c'est plus simple ainsi.
— Pourquoi avoir choisi la police ? s'intrigua Dean. Je veux dire, il s'agit d'une institution très puissante et importante chez les Moldus. Vous n'avez pas peur de…
— N'ayez crainte ! garantit Quinn. Seuls Donoghue et moi-même sommes en poste sur la côte. Nous utilisons l'ancien bureau de police qui a était abandonné quelques mois après l'évasion de Sirius Black.
— Pourquoi ? demanda Harry.
— Ah oui, Black était votre parrain », se rappela l'immense Auror en regardant Harry d'un air dédaigneux. « Ne vous faites pas des idées. Votre parrain n'y est pour rien. Enfin, pas autant qu'on le sache.
« Le jour de l'évasion de Black, un ferry Moldu – c'est un bateau transportant beaucoup de monde d'un coup – s'est aventuré à proximité d'Azkaban. Comme vous le savez sans doute déjà, les eaux autour de l'île sont mortelles pour les Moldus. Ceux-ci le savent depuis des siècles et ont appris à les éviter. Mais pas cette fois-ci.
« Une opération de sauvetage a été lancée tandis que les gardiens d'Azkaban ont essayé de repérer le navire Moldu et le détourner de sa route. Ce fut fait, mais pas assez vite : le navire sombra. Cependant, les Moldus ont pu être évacués à bord d'autres navires.
« Là où le problème s'est posé, c'est lorsque la vedette de police s'est aventurée suffisamment près pour apercevoir l'île. Les éléments naturels se sont chargés de l'endommager et les gardiens de l'époque… ont décidé de l'achever comme le voulait alors la procédure. »
Quinn interrompit son récit, dans une pose théâtrale. Harry lança un regard aux autres Aurors et vit que la plupart buvait littéralement ses paroles. Adelhaidis en bavait presque. Pour sa part, le jeune sorcier ressentait de plus en plus d'animosité à l'égard de la personne.
« Un seul Moldu a été repêché, révéla le chef de l'unité spéciale. D'après ses dires, il y en avait un autre, mais nous ne l'avons jamais retrouvé. Quoi qu'il en soit, le policier Moldu a été enfermé un moment à Azkaban, le temps que sa mémoire soit modifiée. Une fois cela fait, le Ministère a organisé son transfert à Chicago. Les locaux ont cru qu'il avait disparu corps et biens en mer.
— C'était dans la presse, rappela Glykeria Henderson. La Gazette s'en était donnée à cœur joie. Ça n'explique pas votre stratégie.
— J'y viens, j'y viens. Ce que la presse n'a pas dit, c'est que pendant ce temps, Sirius Black s'évadait d'Azkaban, les Détraqueurs à ses trousses. Nous ne savons pas où Black a rejoint la côte, mais l'officier en chef du poste de police affirme, dans un de ses témoignages, avoir croisé un chien noir immense sortant de l'eau avant que la baie ne gèle instantanément.
« Les villageois l'ont pris pour un fou – la baie avait dégelé quelques minutes plus tard et il n'y avait aucune trace du chien – et il a fini par quitter la ville. Le Ministère a profité de l'occasion pour prendre le poste, afin d'éviter que ce genre d'événement ne se reproduise.
« Depuis dix ans, nous assurons à la fois la liaison vers Azkaban et la sécurité du village. Mais rassurez-vous, ce n'est pas bien compliqué. Tout ce qu'on a à faire, c'est de séparer deux marins trop soûls. »
Quinn conclut son paraphe par un rire joyeux, suivi par plusieurs des Aurors présents. Mais Harry nota qu'il n'était pas le seul à ne pas apprécier particulièrement leur nouveau chef d'unité. Il jeta un coup d'œil à l'un des hublots : la mer était déchaînée, le ciel gris, presque noir, et il pleuvait des trombes d'eau. Et pourtant, le plancher du navire était aussi stable que par temps calme. Même pas un frémissent.
Le voyage dura encore une demi-heure, durant laquelle Quinn ne cessa de rapporter des anecdotes sur sa carrière ou Azkaban. Harry comprit très vite qu'il avait en face de lui un sorcier ayant une très haute opinion de lui-même, se croyant clairement au-dessus des autres, et qui passait son temps – ou presque – à dénigrer les actions entreprises par d'autres personnes. Le tout, sur le ton le plus décontracté qu'on pouvait imaginer.
Le jeune Auror avait l'impression de se trouver face à une nouvelle version de son ancien professeur de Défense Contre les Forces du Mal, Gilderoy Lockhart. Sauf que cette fois-ci, Quinn avait vraiment réalisé les choses dont il se vantait et certaines de ses actions avaient grandement contribué au maintien de la sécurité au sein de la Communauté Moldue. La façon dont il le disait laissait à désirer, mais on ne pouvait lui reprocher de n'avoir rien fait.
Soudain, alors qu'un léger silence planait sur la pièce, l'immense quinquagénaire se leva et regarda au travers d'un hublot. Il se retourna vers eux avec un grand sourire.
« On arrive », se contenta-t-il de dire, avant de disparaître au pont supérieur.
Tout le contingent le suivit au travers des coursives, jusqu'à arriver à la passerelle de commandement. C'était une grande pièce dont le mur face à eux était composé d'une large baie vitrée. Une console devant laquelle se tenait Quinn devait sans doute servir à la manœuvre du navire. Ce qui attira cependant le regard de Harry, c'était le spectacle face à eux.
Donoghue n'avait pas exagéré lorsqu'il parlait de cyclone : un véritable déchaînement des éléments se produisait sous leurs yeux. La pluie tambourinait sur les vitres tout en inondant le bastingage, quand celui-ci n'était pas recouvert par le déferlement des flots lorsqu'une vague gigantesque s'abattait sur le navire. Cela rendait la visibilité nulle. Le ciel était noir, de temps à autre zébré d'éclairs monstrueux. Le vent était si violent qu'il faisait tomber la pluie à l'horizontale et découpait les vagues trop hautes, formant des écumes capables de les engloutir à elles seules.
Cependant, le navire ne souffrait d'aucun des éléments et continuait sa route. Quinn avait expliqué qu'un sortilège avait été appliqué sur l'ensemble de la coque afin que le navire puisse traverser les flots comme s'il était un fantôme. Harry en comprenait à présent l'utilité. Et il réalisa aussi pourquoi la navette était le seul moyen de transport susceptible de relier Azkaban : n'importe quelle autre embarcation aurait immédiatement coulé et il était tout simplement impossible de voler par un temps pareil. Les éléments constituaient à eux-seuls un rempart naturel. Comment Sirius avait-il pu rejoindre la côte sans mourir noyé ?
Ce fut alors qu'entre deux creux, un nouvel éclair illumina l'étendue d'eau et tous l'aperçurent pour la première fois, à environs un kilomètre. Cela ne dura qu'une fraction de seconde, mais ils surent qu'ils n'oublieraient jamais cette image, gravée à vie dans leurs mémoires.
Au milieu des flots déchaînés, se trouvait une île rocailleuse, telle un rocher posé sur l'eau, sur laquelle se tenait une silhouette menaçante. De puissantes fortifications recouvertes d'algues et de sel, érodées par des siècles de tempêtes, se dressaient tout autour d'une flèche noire et pointue. À intervalles réguliers des fortifications, une tour de défense carrée officiait comme point de vigie et poste de défense. La flèche, au contour anguleux et acérés, devait mesurer une bonne cinquantaine de mètres de haut pour une trentaine de large.
Des protubérances du même aspect, comme des miniatures de la flèche, couraient sur toute sa hauteur. D'autres flèches, plus petites avec les mêmes protubérances, pointaient vers le ciel tout autour de la grande flèche. On avait l'impression que des ponts les reliaient les unes aux autres. Un autre éclair fendit le ciel, les ombres formées donnèrent à la forteresse un aspect encore plus menaçant et inhospitalier.
Azkaban terrifiait par sa simple silhouette.
La vedette se rapprocha de plus en plus de l'île, longeant les roches qui s'avérèrent être de véritables écueils. Quinn manœuvra la frêle embarcation et longea l'île, permettant d'observer de plus près les contreforts des remparts. À présent, on pouvait distinguer des meurtrières à travers lesquelles filtrait un mince rayon de lumière. Mais celui-ci semblait dépourvu de toute chaleur, de tout réconfort.
Tous les Aurors regardèrent avec appréhension leur future maison. Harry lança un coup d'œil à Dean et comprit que lui aussi se demandait si c'était une bonne idée. Les Détraqueurs étaient peut-être partis depuis longtemps à présent, la contemplation de l'île suffisait à provoquer un profond désespoir au cœur des hommes. Le jeune Auror s'arracha de ce spectacle et se concentra sur la route suivie par Quinn.
Celui-ci semblait vouloir faire le tour de l'île pour la leur montrer, telle un trophée, ou pour les mettre dans l'ambiance, comme le ferait un sadique. Cependant, Harry comprit qu'il s'était trompé dans son jugement : en réalité, il vit se former petit à petit, puis apparaître complètement, une grotte à la base de l'île. La cavité était suffisamment grosse pour laisser passer le navire. L'eau s'y engouffrait, se fracassant sur les rebords et tourbillonnant dangereusement à l'entrée.
Quinn attendit d'être parfaitement aligné avant de s'y engager à vitesse réduite. Il appuya sur un bouton et de puissants phares, situés sur le toit de la vedette, illuminèrent l'entrée de la caverne. Harry vit alors qu'il s'agissait en réalité d'un tunnel s'enfonçant profondément dans l'île. Il remarqua que l'eau n'était pas plus calme qu'à l'extérieur et qu'au contraire, elle semblait former un violent courant.
Lorsque le bateau fut entré entièrement, le jeune sorcier réalisa que ce n'était pas tout : il sentait un léger tangage. Le sort qui protégeait jusqu'à maintenant la vedette ne fonctionnait plus et ils étaient à présent à la merci des courants et des vagues chaotiques qui régnaient dans le passage. Si l'entrée laissait à peine entrer le bateau, la galerie était suffisamment large pour permettre de manœuvrer.
À une cinquantaine de mètres devant eux, il distingua une lueur et comprit qu'il s'agissait de l'embarcadère. Deux personnes les attendaient. L'intérieur du tunnel était aussi accueillant que les flancs de l'île : les parois étaient recouvertes d'algues et luisaient à la lumière des projecteurs. Seules trois couleurs dominaient : le vert des algues, le gris de la roche et le noir de l'eau.
La vedette accosta quelques minutes plus tard et Harry reconnut les deux personnes qui les attendaient : il s'agissait de Dagmar Wiborg et Nicanora Mansilla. On voyait sur leurs visages les traces de leur affectation sur l'île, bien plus que chez Donoghue.
Wiborg semblait avoir été marquée au fer blanc. Son allure, autrefois impeccable et propre, était à présent désordonnée et abîmée. Son visage en forme de cœur s'était creusé. Ses yeux bleu cérulé, qui d'habitude pétillaient d'intelligence, étaient grave. Harry se souvenait que lorsqu'ils étaient à l'Académie, Wiborg était toujours plongée dans ses livres ou à les réprimander. À présent, il semblait improbable qu'elle leur ressorte l'alinéa A de l'article 8 du règlement si Dean venait à jouer au football dans son bureau.
Mais ce qui fut le plus saisissant, était le regard marron de Mansilla. Son sourire, qui faisait sa personnalité, avait disparu. Ron avait maintes fois essayé d'effacer ce sourire pour voir à quoi ressemblerait le visage rond de Mansilla. À présent, Harry s'en voulut de l'avoir aidé. Il n'avait jamais vu un visage aussi inexpressif et triste. Il avait envie de hurler.
Tandis que Quinn arrêtait les machines et qu'ils descendaient pour récupérer leurs affaires, les Aurors volontaires s'échangèrent des regards et le jeune sorcier vit que tous semblaient regretter leur choix. Tous semblaient redouter ce qui les attendait. Et il ne put leur en vouloir. Ils avaient toujours la possibilité de changer d'avis. Ils se verraient peut-être moqués par les autres Aurors du Bureau, mais parce qu'aucun n'avait vécu ici. Cependant, lui ne pouvait repartir. Il avait été affecté ici. Il vivrait ici pendant les prochaines années, ne retournant voir Ginny qu'une fois par semaine. Ou plutôt ne profitant de la liberté qu'un jour par semaine.
Était-ce une punition ? Une punition pour avoir échoué sur toute la ligne sur l'affaire du sceptre ? Pour s'être fait capturer et torturer, mettant en péril la vie d'autres Aurors ?
Ron leva les bras pour protéger sa tête lorsque Ginny lui envoya la coupe de Meilleure Poursuiveuse qu'elle avait gagnée l'année précédente. Il n'avait plus besoin de protéger ses oreilles, elles étaient déjà irrécupérables.
« Ginny, laisse-moi…
— COMMENT AS-TU OSÉ ?! vociféra-t-elle COMMENT AS-TU PU LAISSER FAIRE ÇA ?!
— Ginny, je n'y suis pour rien ! plaida le frère aîné. Ce n'est pas…
— JE SUIS ENCEINTE, RON ! TU NE L'IGNORES PAS ! TU ES CHEF D'ÉQUIPE ! TU POUVAIS DIRE QU'IL NE POUVAIT PAS PARTIR MAINTENANT !
— Ginny, calme-toi s'il te plait, supplia-t-il. Je ne suis chef d'équipe que depuis…
— TU ES RON WEASLEY ! IL EST HARRY POTTER ! s'insurgea la jeune femme de toute la puissance de sa voix. VOUS ÊTES TOUS LES DEUX DÉCORÉS DE L'ORDRE DE MERLIN PREMIÈRE CLASSE ! NE ME DIS PAS QUE TU NE POUVAIS RIEN FAIRE POUR L'EMPÊCHER !
— Ginny, écoute-moi, conjura Ron. Kingsley veut…
— C'EST KINGSLEY QUI L'A ENVOYÉ LÀ-BAS ! s'époumona la joueuse de Quidditch. ET POURQUOI ? HEIN ? POURQUOI ? POUR DES MIAMHIBOUX ! JE REFUSE ! JE M'Y OPPOSE ! JE VEUX…
— TU VAS M'ÉCOUTER ! explosa soudainement le jeune chef d'équipe, ce qui eut pour effet de faire taire Ginny. J'AI FAIT TOUT CE QUE J'AI PU ! ON PARLE D'AZKABAN, JE TE RAPPELLE ! TU CROIS QUE J'AI OUBLIÉ COMMENT ÉTAIT PAPA EN REVENANT À CHAQUE FOIS DE LÀ-BAS ?
« KINGSLEY A PEUT-ÊTRE RENVOYÉ LES DÉETRAQUEURS, MAIS ÇA RESTE UN LIEU DE DÉSESPOIR ! TU CROIS QUE JE VEUX VOIR MON MEILLEUR AMI, MON FRÈRE, PASSER LE RESTANT DE SES JOURS LÀ-BAS ?! TU CROIS QUE JE VEUX VOIR MA SŒUR SOUFFRIR DE L'ABSCENCE DE SON MARI ?! TU CROIS QUE JE VEUX VOIR MON PROPRE NEVEU VIVRE SANS PÈRE ?! »
Ron fulminait littéralement. Il attrapa un des cadres posés sur la table face à lui et le lança au sol de frustration. Ginny sursauta. Elle sembla se recroqueviller sur elle-même devant la fureur soudaine et explosive de son frère, qui était de nature calme habituellement. Les larmes commencèrent à monter à son visage.
« Ron…, couina-t-elle d'une voix étranglée.
— Tu crois vraiment que ça ne me fait rien ? D'abord Ste Mangouste et maintenant ça ? Je pensais qu'avec Harry, ça serait génial de devenir Auror. Mais à présent, je commence à me poser des questions.
— Ron, tu n'y penses pas ? s'offuqua une troisième voix. Après tout ce que Harry a fait pour t'aider. »
Les deux Weasley se tournèrent pour voir Hermione, sur le pas de la porte. Il était plus qu'évident qu'elle avait écouté leur dispute derrière la porte avant d'oser intervenir.
« Eh bien, justement, rétorqua le jeune sorcier. Il m'a aidé et maintenant, je ne peux pas lui rendre la pareille. J'ai tout essayé, je suis allé voir Ospicus, il n'a rien voulu entendre. Ordre de Kingsley, il n'a pas voulu bouger le petit doigt. Kingsley n'a pas voulu me recevoir. Je ne sais pas ce qu'il se passe, mais Harry a été muté à Azkaban et on me refuse le droit d'y aller. Ils veulent nous séparer, c'est indéniable. Or, sans Harry, je ne vois pas l'intérêt de continuer.
— Tu te décharges de tes responsabilités, accusa Hermione. Tu n'as pas le droit de quitter le Bureau des Aurors sur un caprice d'adolescent.
— N'accuse pas Ron de fuir ses responsabilités ! intervint Ginny. Tu sais parfaitement à quel point il aime ce qu'il fait !
— Mais le problème est là, Ginny. Je ne suis plus sûr d'aimer être Auror, révéla le jeune chef d'équipe. Je n'avais jamais réfléchi sous cet angle et je dois dire que maintenant, cet angle ne m'enchante guerre.
— Ron ! Tu ne peux pas quitter le métier d'Auror, objecta son épouse. Pas après tous les efforts, tous les sacrifices que tu as effectués. Tu ne peux pas décider de tout abandonner parce que tu n'es pas avec Harry.
— Hermione, ce n'est pas ça. Ils nous ont forcés à être séparés, insista-t-il. Nous aurions très bien pu être dans deux équipes différentes, mais cela ne leur a pas suffi. Harry a été le premier à choisir le poste au Ministère et il est le seul à ne pas avoir eu son mot à dire ! J'aurais bien voulu le rejoindre, mais Ospicus a refusé ma candidature. Il se passe quelque chose, Hermione.
— Ron, tu n'y es pas du tout. Pourquoi veux-tu qu'il y ait une sorte de conspiration contre Harry et toi ? Ça n'aurait aucun sens.
— Hermione, tu ne peux réfuter le fait que le transfert de Harry à Azkaban est intolérable ! renchérit la sœur cadette Pourquoi l'envoyer là-bas ? C'est une punition.
— Ce n'est pas une punition. »
Les deux Weasley ouvrirent grand leurs yeux simultanément en fixant la jeune femme, qui rougit soudainement. De toute évidence, elle venait de faire une bêtise et elle s'en était rendue compte trop tard. Ron serra si fort ses poings que ses bras tremblèrent. Ginny, quant à elle, était passée de la peur à l'inquiétude.
« Comment sais-tu que ce n'est pas une punition ? demanda le jeune homme d'une voix caverneuse.
— Je… je ne sais pas. J'ai dit ça comme ça.
— Ne me mens pas. Tu sais les raisons du transfert de Harry. Tu les connais et tu nous les caches. Hermione, nous parlons de notre meilleur ami.
— Je ne peux rien dire, affirma-t-elle. C'est mon travail !
— Non ! s'exclama Ginny. Non ! répéta-t-elle en fondant en larmes. Tu n'as pas fait ça ! Tu n'as pas pu le permettre !
— Hermione, ne me dis pas que…
— Je n'y suis pour rien et je n'ai rien pu faire.
— JE TE HAIS ! hurla alors Ginny avant de se précipiter vers sa chambre.
— Ginny…, tenta Hermione, mais c'était trop tard. Ron, je t'en prie…
— Je te crois, Hermione. Mais ne me prie pas. Ne me demande pas. J'ai confiance en toi, Hermione, je t'aime plus que tout.
— Ron, exhorta Hermione d'un ton suppliant.
— Ne me dis rien, décréta-t-il. Je risquerais de dire des choses que je regretterai ensuite. Je ne veux pas savoir pourquoi, je ne veux pas savoir comment. Je ne veux rien savoir. Tu as fait sans doute ce que tu avais à faire, comme tu l'as toujours fait.
— Ron, c'est mon travail ! Je ne pouvais pas aller à l'encontre de cette décision ! Je devais l'approuver et ne pas discuter.
— Hermione, tu sais parfaitement qu'on n'a jamais à devoir trahir un ami. »
Hermione ouvrit la bouche pour rétorquer, mais un cri retentit dans la chambre.
Harry regardait la petite pièce face à lui. On l'avait conduit dans l'une des tours de la prison, celle réservée au personnel surveillant. Tout comme l'extérieur, l'intérieur du pénitencier était profondément déprimant. Il n'y avait plus d'algues sur les murs, mais ceux-ci restaient plus ou moins humides. Par la fenêtre, pas plus grande qu'un livre de poche, il vit qu'il pleuvait toujours des trombes d'eau à l'extérieur et il comprit, au son, que le vent rugissait toujours avec autant de hargne. En inspirant de grandes bouffées d'air, il sentit l'air marin s'engouffrer dans ses poumons et crut qu'ils avaient gelé sur place.
Sa chambre, qui servirait également de bureau, mesurait trois mètres sur deux. Elle était composée d'un lit simple – disposant cependant de draps et de couvertures propres –, d'une table de bureau, d'une chaise et d'une armoire où il pouvait ranger ses affaires. Deux étagères étaient fixées au-dessus du bureau pour qu'il puisse ranger ses livres. Une simple chandelle servait d'unique source de lumière – si on excluait les éclairs qui traversaient le ciel de temps à autre.
Ce n'était pas le grand luxe, mais c'était sans doute mieux que les cellules situées dans les tours voisines.
« Harry, c'est notre tour de garde, annonça Dean à l'entrée de la chambre. Nous devons y aller maintenant.
— J'arrive. »
Son coéquipier l'attendait dans le couloir avec Mansilla. Elle avait toujours son air renfrogné, malgré le sourire qu'elle esquissa lorsque Harry vint les rejoindre. Elle les mena le long des couloirs, qui s'apparentaient à un véritable dédale. Bien évidemment, il n'y avait pas de plan – « Et si les prisonniers tombaient dessus ? » leur avait-on dit –, si bien qu'ils devraient tout mémoriser.
Après avoir monté et descendu un nombre incroyable de marches, l'équipe arriva devant une épaisse porte en chêne massif. La jeune Aurore sortit sa baguette et la passa le long de la porte. On entendit un léger déclic et le battant pivota légèrement. Aussitôt, une odeur pestilentielle envahit le couloir : une odeur à mi-chemin entre le poisson pourri et le moisi. Mansilla se lança un sortilège de Têtenbulle et alluma sa baguette, les deux autres l'imitèrent. Ils entrèrent dans un couloir plongé dans le noir.
La vision qui se présenta à eux était cauchemardesque : des cellules alignées les unes à côté des autres, des murs recouverts de moisissures et de champignons, des grilles rouillées, des détritus dans un état de décomposition avancée – Harry en identifia un comme étant le cadavre d'un rat – jonchaient le sol au point de former une couche recouvrant toute la roche.
Les trois Aurors commencèrent à avancer lentement, maintenant leurs baguettes pour éclairer le plus loin possible. Mansilla s'arrêta à chaque cellule, s'assurant que son occupant était toujours présent et en vie. Certains réagissaient à la présence de lumière, d'autres étaient tellement apathiques qu'ils maugréaient de façon inaudible. D'autres encore dormaient à même le sol ou recroquevillés contre l'un des murs. Les plus actifs se traînaient jusqu'à la grille et lançaient une suite de gémissements inintelligibles lorsqu'ils reconnurent Harry.
« Leurs conditions de vie sont inhumaines, fit observer Dean une fois qu'ils eurent franchi le couloir et atteint une nouvelle rangée de marches circulaires.
— C'est à la suite du départ des Détraqueurs », dévoila Mansilla d'une voix morne qui ne lui allait pas du tout. « Kingsley n'a pu obtenir leur départ du Magenmagot qu'après des contreparties. Quinn a carte blanche pour créer « l'environnement » qu'il souhaite. Chaque flèche constitue un centre de détention aux conditions de vie différentes.
— C'est le Magenmagot qui décide où les condamnés vont ? s'enquit Harry.
— C'est ce que je croyais aussi, avant de venir ici. Mais en réalité, le Magenmagot dit simplement la durée du séjour à Azkaban, pas le lieu. Parfois, il y a une précision, mais le plus souvent, c'est Quinn lui-même qui décide.
— Sans en référer à Ospicus ?
— Comme je l'ai dit, il a carte blanche. Il regarde le dossier transmis du Magenmagot et les places disponibles, expliqua la jeune femme. À partir de ça, il décide où un condamné trouve sa cellule.
« Il lui arrive aussi de regarder les prisonniers déjà présents : il adore mettre à côté deux sorciers qui ne peuvent pas se voir en photo. Certains centres de détention permettent aux détenus de voir leurs voisins directs. Ils n'ont plus de baguettes, mais leurs voix et leurs vigueurs physiques sont toujours là, au début du moins.
— C'est incroyable que cela puisse encore exister, après Tu-Sais-Qui, s'effara Dean. Personne ne s'en offusque ?
— Personne n'est au courant, rectifia Mansilla. Vous venez de voir les longs séjours. Ceux qui restent moins longtemps vivent dans des conditions plus saines, quoi que toujours précaires.
— Et nous alors ?
— C'est dans notre contrat. Clause de non-divulgation, que ça s'appelle. »
Leur coéquipière haussa les épaules, comme pour indiquer l'inutilité de se battre. Harry comprenait mieux à présent le comportement des gardiens : voir les prisonniers suffisait à les déprimer.
Ils passèrent ainsi dans plusieurs autres corridors, grimpant à chaque fois une volée de marches. Chaque niveau était constitué d'un petit réseau de couloirs entre les cellules, menant tous à une artère principale, qui reliait les escaliers. Il n'y avait aucune fenêtre à l'exception des meurtrières dans ces derniers, qui étaient au passage le seul lieu éclairé par une chandelle. Les cellules se situaient dans les ponts et les flèches qu'ils avaient vues à l'extérieur, les escaliers étant au niveau des protubérances.
Une envie germa alors dans l'esprit de Harry.
« Je veux voir la cellule de Sirius Black.
— Pardon ?
— L'ancienne cellule de Sirius Black. Je veux qu'on aille la voir.
— Pourquoi ? s'enquit la jeune Auror.
— J'en ai besoin.
— Ce n'est pas très judicieux, fit-elle remarquer. C'est là-haut que sont enfermés tous les principaux Mangemorts capturés. Celle de Black est à présent celle de Greyback.
— Le loup-garou ? s'étonna Dean.
— Vous en connaissez beaucoup ? Oui, le loup-garou. C'est la cellule offrant les meilleures protections de la prison. La seule capable de le retenir lorsqu'il se transforme.
— Vous ne lui donnez pas de la potion Tue-Loup ? s'étonna Harry.
— Il empile les fioles que nous lui donnons, sans y toucher. Le mur du fond en est pratiquement recouvert. On se contente de condamner l'accès lors des Pleines Lunes.
— Je veux quand même y aller. »
Mansilla haussa une nouvelle fois les épaules et se retourna pour continuer son chemin. Dean resta en retrait, sans rien dire. Ils continuèrent leur ronde, traversant les couloirs, montant les étages les uns après les autres.
À la lueur de sa baguette, Harry reconnut certains des prisonniers. Certains pour avoir vu leur visage dans La Gazette, d'autres pour avoir assisté à leur procès. Beaucoup étaient des anciens partisans de Voldemort ayant travaillé au Ministère ou raflé des Nés-Moldus durant l'année des Ténèbres. Une triste période dont le vainqueur voyait à présent les cicatrices que tout le monde s'était efforcé d'effacer.
Au bout d'une demi-heure, ils arrivèrent au dernier étage. L'escalier menait à une pièce circulaire, aussi miteuse que le reste de la prison. Le spectacle était tout aussi désolant : cette fois-ci, les cellules étaient alignées le long du mur, suivant la courbure de la tour. L'espace au centre était entièrement vide, à l'exception d'une unique grille. Le jeune Auror remarqua alors que le sol était légèrement incliné, la grille devait servir de bouche d'évacuation.
« À quoi sert cette… »
Mais Dean ne put finir sa phrase car il trouva sa réponse : il pleuvait littéralement dans la tour. Mansilla venait de lancer un sortilège d'imperméabilité pour les protéger, mais le sol était détrempé et Harry voyait l'eau s'infiltrer par plusieurs endroits du plafond. C'était inconcevable. En levant les yeux, il constata que le toit était dans un état épouvantable, on voyait le ciel par endroits.
La jeune sorcière s'avança vers une des cellules, suivie par ses collègues. Celle-ci n'était pas parfaitement rectangulaire, mais légèrement incurvée. La grille suivait cette géométrie. Une masse était allongée au fond et constituait la seule interruption de cette uniformité. Comme dans les autres cellules, il n'y avait aucun meuble visible. Sauf que cette fois-ci, Harry ne vit aucun objet pouvant servir à boire ou à manger. Et aucun mécanisme ne semblait pouvoir ouvrir la grille.
Ce n'était pas une cellule, c'était une pièce de torture.
Il s'approcha un peu plus, allant jusqu'à poser ses mains sur les barreaux. Il les retira immédiatement, ayant senti une décharge lui parcourir tout le corps dans un vif éclair lumineux. La masse remua, se retourna et l'éclat de leurs baguettes se refléta dans deux yeux jaunes. On y lisait la colère, la haine et – ce fut ce qui déstabilisa le plus le jeune sorcier – de la folie. Des dents apparurent dans un sourire carnassier.
« Eh bien, eh bien, eh bien. Pour une surprise, c'est une surprise. Harry Potter en personne. Tu es venu voir la vie que tu nous as offerte ou est-ce un pèlerinage pour venir voir la cellule de Black ? Après tout, il a vécu ici pendant combien… dix… onze… douze années.
— La ferme, hybride ! s'exclama Mansilla.
— Douze années, répéta Greyback. C'est long. Douze années à devoir subir le passage des Détraqueurs, à attendre l'unique repas de la semaine, à essayer de boire l'eau croupie qui dégouline des murs quand elle ne tombe pas directement du toit. Ça te fait quoi ? Tu veux pleurer comme un bébé ? Vomir comme un lâche ? Venger la torture de ton parrain défunt ?
— Greyback, si tu continues…, menaça la jeune sorcière.
— Vous allez me priver de mon repas ? Vous allez m'enfermer ? Rien de ce que vous ferez ne sera pire que la torture que vous me faites subir. Je suis preneur.
— Vous êtes un psychopathe, décréta Harry. Vous êtes un meurtrier, un assassin. Vous avez tué des enfants par pur plaisir, sous le couvert de votre maladie. Si le seul fait d'être isolé de tout ici suffit à vous punir, alors nous avons fait le bon choix. Nous vous proposons de la potion Tue-loup pour vous aider à surmonter votre maladie, mais vous la refusez. Cela prouve bien que vous êtes irrécupérable et que vous pourrirez ici même. »
Dans un mouvement incroyablement vif et rapide pour quelqu'un dans sa condition, Greyback se leva et se projeta contre la grille. Un nouvel éclair illumina la pièce et le loup-garou fut renvoyé en arrière. Il se leva et s'approcha de la grille, son visage frôlant les barreaux. Il fixait Harry droit dans les yeux, sans ciller.
« Attention à ce que tu dis Potter. Vous ne m'enfermerez pas indéfiniment, assura-t-il. Un jour viendra où je sortirai d'ici et alors tu comprendras ce que je suis. Ta famille ne sera jamais à l'abri, vivant toujours dans la crainte les soirs de pleine Lune. Tu essaieras de les protéger mais il arrivera un jour où toutes tes précautions échoueront et tu comprendras alors vraiment ce que représente le don qui m'a été donné.
— Je sais parfaitement ce qu'est la lycanthropie.
— Tu crois la connaître. Tu as été l'ami d'un de nos traîtres, mais le connaissais-tu réellement ? Sais-tu ce dont il était capable ?
— Remus est un héros et un père qui s'est sacrifié pour le bien de son fils ! objecta le jeune sorcier.
— Attends et tu verras. Vois et tu vivras. Vis et tu comprendras. Notre don ne se résume pas uniquement à une fourrure qui apparaît une fois par mois. C'est bien plus que cela. Et un jour, tu réaliseras que j'avais raison et alors seulement tu connaîtras ce qu'est ce don. »
Harry s'approcha à son tour de la grille, faisant face à Greyback. Leurs visages étaient séparés uniquement par quelques centimètres. Et malgré le sortilège de Têtenbulle, l'Auror sentait l'haleine fétide du meurtrier.
« Touche à un seul cheveu des membres de ma famille et crois-moi que ce que tu vis ici constituera ton plus beau souvenir à côté de ce que je te ferai.
— Hé Greyback, on se fait menacer par le balafré ? » railla une voix que Harry reconnut comme celle de Dolohov. « Hé les gars, Potter a fermé le clapet de notre toutou ! »
Des exclamations vinrent rejoindre celles de l'ancien Mangemort. Des insultes fusèrent, à l'intention de Greyback ou des Aurors, plus ou moins grossières. Des rires gras les accompagnaient. Harry recula de quelques pas, ne rompant pas le contact avec le regard meurtrier du prisonnier.
Sans ajouter un mot, les Aurors se retournèrent et sortirent de la pièce, alors que les détenus, toujours excités, narguaient le loup-garou. Ils redescendirent les étages un à un, en silence, repassant devant les mêmes cellules qu'à l'aller, s'assurant une nouvelle fois que les prisonniers étaient toujours vivants. La seule différence était que certains s'étaient mis à pleurer dans leur sommeil. Mais le jeune sorcier n'y prenait pas garde, trop intrigué par ce que lui avait dit Greyback.
C'est vrai qu'il ne connaissait la lycanthropie qu'au travers des yeux de Remus et celui-ci lui avait d'ailleurs déjà fait remarquer qu'il constituait un cas unique. La naissance de Teddy en était la preuve. Harry se prit à penser à ce qu'il ferait s'il apprenait que son enfant, ou l'un de ses neveux, étaient mordus par un loup-garou. L'accepterait-il ou, au contraire, le repousserait-il ? Aimerait-il toujours le fils ou la fille que Ginny mettrait au monde ?
Bien sûr que oui.
Mais en était-il sûr ? À présent, Harry avait envie de répondre qu'il protégerait son enfant contre vents et marées, qu'il l'aiderait à franchir cette difficulté, à y faire face. Mais cela sera-t-il le cas quand il sera confronté réellement au problème ? Et puis, surtout, qu'est-ce que Greyback avait-il voulu dire par « la lycanthropie ne se résume pas uniquement à une fourrure » ? Il y avait, bien sûr, toute la condition sociale que cela impliquait, la douleur insoutenable, la violence qui pouvait parfois conduire à tuer son meilleur ami. Est-ce que cela cachait autre chose ?
Il sentit une main se poser sur son épaule et sursauta. Il se trouvait devant sa chambre et Dean avait jugé bon de le sortir de ses pensées. Son regard avait une lueur étrange, comme s'il avait de la compassion, mais aussi du reproche. Harry s'apprêtait à le remercier lorsqu'il vit Stacie Hamilton courir dans sa direction. Elle s'arrêta dans un long dérapage et se rattrapa de justesse en attrapant le pan de la robe de Mansilla.
« Pardon Niki. Harry, tu as de la visite ! révéla-t-elle.
— Je viens de finir mon tour de garde, ça ne peut pas attendre ?
— C'est de la plus extrême urgence, insista la sorcière, essoufflée.
— Qui c'est ? Ginny ? s'inquiéta soudainement Harry.
— Non. Le Roi des Vampires demande une entrevue avec toi, tout de suite et maintenant. »
Ron se précipita vers la chambre où se trouvait Ginny, son épouse sur ses talons, défonçant littéralement la porte. Sa sœur se tenait debout, appuyée contre l'un des murs et respirant difficilement, le corps parcouru de spasmes. Elle se tenait le ventre avec son autre main.
« Oh mon Dieu ! Ron ! » s'exclama Hermione.
Son ton était étrange, à mi-chemin entre la panique et la joie. Mais ce qui fit tiquer le jeune chef d'équipe, c'est qu'elle utilisait rarement les expressions Moldues. Il suivit son regard et comprit alors.
Ginny venait de perdre les eaux.
