J'espère que je ne vous ai pas trop manqué mes petits lecteurs adorés ! Here we go pour le chapitre 22

Bonne lecture !


Le lendemain matin, Nathaniel attendait son amie à la sortie de sa chambre. Quand Prune sortit, Nathaniel aperçu Yeleen derrière elle, toujours en pyjama. Il lui fit un sourire carnassier :

- Salut, toi.

La colocataire frémit et détourna le regard.

Avec un petit rire, Prune prit le pan du manteau de son ami, et le tira dans le couloir :

- Aller viens.

Ils descendirent les escaliers en trottinant. Prune dût ralentir sa cavalcade dans les marches pour enrouler son épais foulard jaune autour de son cou. Elle eût un frisson, les couloirs étaient bien moins chauffés que leurs chambres. Elle enfoui son nez dans les replis dans son étole, et ses mains dans les gants en velours que son cousin Javier lui avait offerts pour Noël.

- Elle me fait trop marrer ta coloc', avec son air effaré dès qu'elle me voit.

- Pour être honnête, j'adore. Elle ose même plus me faire la moindre remarque, elle a peur de me regarder dans les yeux maintenant.

- Au moins, ma réputation à la con est utile maintenant, rit-il amèrement.

Ils quittèrent les dortoirs, dans le flot d'étudiants à l'air mal réveillé, et s'engagèrent sur les chemins pavés dehors.

- Hmm… marmonna Prune en refermant sa veste autour d'elle.

- Quoi ?

- On a toujours pas discuté de… ta réputation… et de comment et pourquoi tu l'as eue…

Il soupira : « Pas maintenant, Prunette, m'emmerde pas, il est trop tôt. »

- Okay.

Nathaniel fronça les sourcils, c'était inhabituel que son amie lâche le morceau aussi facilement, il y avait anguille sous roche. Ils pénétrèrent un bâtiment arborant une plaque « Faculté de Littérature ».

- On le traverse pour sortir ?

- Oui oui.

Nathaniel parcourût le hall du regard. D'autres élèves se rendaient en cours, se défaisant de leurs manteaux en entrant à leurs côtés. Mais pas de porte en face d'eux pour ressortir dehors. Prune passa un bras dans le sien et le tint fermement contre lui, alors qu'elle le guidait vers l'escalier.

- Heu… Prune, tu m'emmènes où, là ?

Il la suivit jusqu'à l'étage, puis jusqu'à une porte, quand il réalisa. Nathaniel freina des quatre fers avant que Prune ne puisse la lui fasse passer :

- C'est quoi ton plan là ?!

- C'est ton cours de littérature française, viens, insista-t-elle en le tirant par le bras.

Nathaniel leva des yeux affolés vers les élèves qu'il avait l'impression de connaître. Ils rentraient dans la salle, leur lançant un regard circonspect.

- Prune, merde ! souffla-t-il pour ne pas attirer l'attention sur lui.

- Nath, c'est qu'un cours de littérature française, tu vas y arriver.

Il la saisit brusquement par la veste et allait l'arracher à lui, quand une femme s'approcha d'eux. Elle avait un sourire curieux sur ses lèvres, et un regard surpris dans ses yeux noisette. Elle portait un paquet de photocopies dans les bras. D'un âge mur, on devinait une personnalité pétillante dans son pas souple.

- Nathaniel ?

Le jeune homme se figea, le poing toujours refermé sur le vêtement de son amie. Ses yeux effarés croisèrent ceux de Prune qui l'encouragea d'un sourire mal assurée.

Elle le vit fermer les yeux, expirer fébrilement, et se redresser. Il se tourna enfin vers la femme qui les avait abordé.

- Bonj-… Bonjour. Professeur.

Il sortit un chewing-gum de sa poche et l'enfourna dans sa bouche, évitant le regard de la femme en face d'eux.

- Tu viens en cours ce matin ?

La professeure lui parlait d'une voix douce et engageante, le sourire aux lèvres.

Nathaniel haussa une épaule sans répondre, donc Prune prit l'initiative. Elle glissa doucement son bras dans le sien :

- Oui ! Je l'accompagne, si vous m'y autorisez.

Les yeux de la femme allèrent de l'un à l'autre, puis elle acquiesça : « Oui, si vous voulez mademoiselle. »

- Merci beaucoup madame, je serais discrète.

Elle tira la grande carcasse figée de son ami vers la porte, et ils pénétrèrent dans la salle de classe. Prune allait pour prendre les deux places libres au premier rang, mais Nathaniel se défit d'elle et se dirigea vers le fond de la classe en grommelant :

- 'Faut pas abuser...

Il les emmena à la table de deux vide près du mur, et se laissa tomber sur une chaise avec une tête de dix pieds de long. Prune s'assit à côté de lui, elle vit quelques uns des camarades de son ami se retourner vers eux, puis discuter à voix basse.

- T'es populaire dis donc, le taquina Prune.

Nathaniel soupira. Malgré son corps avachi contre le dossier de sa chaise, son regard allait nerveusement d'un élève à l'autre.

- Calme-toi, tout va bien se passer, le rassura-t-elle en lui caressant le bras.

Il se déroba au contact : « Tu m'as tendu un piège... »

- C'est pour ton bien, Nath.

- J'te retiens, putain… C'est pour ça que tout d'un coup ma 'réputation' passait au second plan ? Quel enfer…

- Tout va bien se passer, t'as même pas à participer, si tu veux.

- Encore heureux, putain...

La professeure leur lança un dernier regard et commença son cours :

- Alors, on va reprendre notre conversation sur Le Rouge et Le Noir qu'on a eu la semaine dernière. Je vous avais demandé...

La professeure commença son cours, revenant sur les notions du cours précédent puis enchaînant sur le chapitre qu'ils allaient étudier ce jour. Il y eu quelques mains levées, quelques élèves qui répondirent aux questions, mais sans plus. Prune s'en étonna, en Histoire de l'Art, même si la promo était deux fois plus grande, tout le monde y allait de son commentaire, particulièrement en Art Moderne… Ici, l'audience était plus froide, et la professeure peinait à les faire réagir. Elle voyait certains élèves sur Facebook sur leurs ordinateurs, certains prenaient quelques notes sans grande conviction, la plupart n'écoutaient qu'à moitié. Elle eût un peu de peine pour la prof qui essayait malgré tout de les motiver.

Nathaniel avait sorti son jeu de clés et grattait la peinture de leur table avec un agacement mal dissimulé. Il n'avait même pas enlevé son manteau, et avait même remonté sa capuche sur sa tête.

- Putain mais ils sont tous teu-bés... grommela Nathaniel à sa gauche.

- Mmh ?

- Dans cette classe, ils sont tous teubés… répéta-t-il à voix basse.

- Alors ? soupira la professeure. Personne ne peut me parler de la rencontre entre Julien et Madame de Rênal ?

Nathaniel soupira une énième fois.

- Tu connais la réponse, au moins ? lui demanda Prune.

Il jouait toujours avec son jeu de clés, et lui répondit à voix basse : « Je l'avais lu, au lycée. »

- Je me rappelle pas l'avoir étudié, pourtant ?

- Je l'avais lu tout seul. De ce que je me souviens, c'est une scène importante. Y'a tout un jeu de regards, y'a un rapport avec les sens, entre la vue, l'ouïe, et la fenêtre qui donne sur le jardin, ou une connerie comme ça. »

- Oui Nathaniel ?

La voix de la professeure interrompit son explication, l'invitant à répéter pour toute la classe. Il la regarda, puis remarqua d'autres élèves de sa classes retournés vers lui. Prune le vit serrer ses clés dans son poing, interdit. Elle lui donna un coup de coude et lui fit un sourire confiant.

Il s'éclaircit la gorge, et se redressa, sans lever les yeux de sa table.

- La scène est beaucoup liée aux sens. Il y a un jeu de regards entre les deux personnages, qui vient ajouter à leurs paroles. Sans ça, le dialogue n'aurait pas le même sens.

La professeure acquiesça : « C'est exact. Merci Nathaniel. Quelqu'un pour ajouter des éléments ? » ses yeux noisette parcoururent sa classe une fois de plus, et désignèrent un heureux élu qui reprit ses notes malgré lui en enchaîna l'analyse.

Prune se pencha discrètement vers son ami : « Tu vois, ce n'est pas si compliqué ? » elle tendit la main vers la sienne mais il la repoussa du coude. « Eh… ça c'est bien passé, non ? »

- Quand je te dis que j'ai pas envie de venir en cours, c'est que y'a une raison. J'apprécie pas que tu m'oblige à me pointer ici, et à me ridiculiser devant toute une classe…

- Te ridiculiser ?

Il montra les autres élèves du menton : « Je connais que deux-trois trucs qui datent du lycée. Clairement pas assez pour faire une vraie réponse. Alors déjà qu'ils me regardent tous de travers, ils doivent sûrement se dire que je vois rien dans ce bouquin. Ils doivent se demander pourquoi je reviens en cours si c'est pour sortir ce genre d'inepties. »

Son amie fronça les sourcils :

- Tu t'intéresses à ce que ces gens pensent de toi ? Je croyais qu'ils étaient tous débiles ?

Nathaniel jeta un regard vers sa professeure, et baissa les yeux. « Laisse tomber... »

Ils écoutèrent le cours pendant cinq minutes, sans un mot.

- Pourquoi t'as arrêté d'aller en cours ? lui demanda-t-elle à voix basse.

Il haussa les épaules, et prit un moment pour répondre.

- Parce que j'avais plus le temps de faire le travail. Et les cours m'emmerdaient. Analyser un livre que j'ai déjà lu, et que j'avais déjà compris à dix-sept piges, y'a plus passionnant. Je pourrais être en train de dormir par exemple, la railla-t-il.

- Nath, t'as toujours été un bon élève, avec des supers capacités de réflexion, et des commentaires poussés.

Ça le fit sourire : « Tu veux écrire mon CV, aussi ? »

- Je suis sérieuse, Nath. Peut-être que tu pourrais recommencer à aller en cours ?

Il secoua la tête avec un air sombre : « J'ai pas que ça à foutre. »

Elle posa sa tête sur son épaule : « Tu y penseras ? »

- Si ça peut te faire plaisir, soupira-t-il.

A la fin du cours, Nathaniel se leva et s'étira largement. Il réajusta son manteau et remonta les rangées de tables vers la porte de sortie, Prune sur les talons. La professeure les arrêta avec un sourire bienveillant :

- Nathaniel, ça faisait longtemps qu'on ne vous avait pas vu… Comment allez-vous ?

Prune trouvait l'attitude de son ami envers sa professeure de plus en plus étrange. Lui qui avait d'habitude du mal avec les figures d'autorité, en face d'elle il redevenait le lycéen sage qu'elle avait rencontré des années auparavant.

- Ça va.

- Vous avez passé les examens de Décembre ?

- Mmh, acquiesça-t-il.

Prune le poussa du coude : « Fais des phrases construites. »

Il enfouit ses mains encore plus profondément dans ses poches, lui lançant un regard de travers, comme pour la prévenir de ne pas trop le pousser.

La professeure rit : « Très bien. Et vous, mademoiselle, vous êtes ? »

- Prune Velásquez. Je suis en histoire de l'art. Merci de m'avoir acceptée dans votre cours.

- Pas de soucis, mademoiselle.

Alors que Nathaniel allait sortir, une autre femme entra dans la pièce, Grande, élancée, rousse à la peau de lait, elle fit les yeux ronds en voyant le jeune homme.

- Nathaniel ? Vous étiez en cours ?

Nathaniel se racla la gorge avant de lui répondre :

- Bonjour mademoiselle Candide. Euh… ouais.

Elle lui sourit, visiblement surprise de le trouver là : « Et… et bien… tant mieux ! »

Nathaniel prit le bras de Prune : « O- Okay… Euh… Au revoir... »

Les deux professeures les regardèrent quitter la salle. Une fois dans le couloir, Nathaniel rabattit sa capuche sur sa tête, et plongea ses mains dans ses poches. Ils se mirent à marcher en direction de la sortie.

- Alors, c'était pas si mal, non ? Tes profs ont l'air de t'adorer, surtout celle-là ! Elle voulait savoir ce que tu devenais.

- Oui, c'est… Madame LeGoff. C'était notre professeure principale en première année, on discutait pas mal à la fin des cours, elle adorait toujours mes remarques, et elle me mettait des 18 et des 19 aux devoirs. Elle s'est battu pour moi à chacun de mes conseils de discipline pendant ma première 2e année, elle… Un jour je lui ai raconté pour… Pour mon père. Pourquoi j'étais émancipé. Elle a compris.

Nathaniel fouilla dans ses poches pour en sortir une cigarette et la cala au coin de sa bouche.

- Elle a l'air d'être une belle personne.

Il eût un petit sourire. « Ouaip... » il sortit son briquet et alluma sa cigarette quand ils sortirent du bâtiment, leurs pas les guidant vers les grilles du campus. « Bon, tu me dois un p'tit dej. »

- Quoi ? En quel honneur ?

- Tu m'as mené dans un piège, l'estomac vide de surcroît, tu me dois un petit dej.

Il lui souffla la fumée de cigarette au visage pour l'incommoder. Elle s'éventa avec une grimace et finit par soupirer :

- Allez, bien parce que tu as été mignon aujourd'hui.

Il passa un bras autour d'elle et mit ses lunettes de soleil : « Ouais, ouais, ouais... »

Ils s'installèrent au Cosy Bear, en terrasse. La salle était déjà remplie, et Hyun eût peine à trouver une minute pour prendre leur commande. Il repartit avec un bisou d'encouragement sur sa joue de la part de Prune.

- Allumeuse.

Prune leva les yeux vers son ami sa deuxième clope à la main. La nervosité qui l'avait habité pendant tout le cours l'avait quitté à mesure qu'ils s'étaient éloignés du campus. Il recommençait même à la taquiner.

- Jaloux ?

Il pouffa de rire : « T'aimerais bien. »

- Je sais que je suis pas ton type, Nath, pas la peine d'enfoncer le couteau dans la plaie ! dramatisa-t-elle avec un geste de la main sur son front.

Nathaniel tira sur sa cigarette en souriant : « Qu'est-ce qu'il faut pas entendre. »

Le téléphone de Nathaniel se mit à vibrer. Prune, l'œil curieux, vit une photo peu flatteuse d'Ambre s'afficher. Il décrocha.

- Ouais allô ?

- Salut Nath. Dis, je sais pas si t'es dispo là ? Je suis en shooting, mais j'ai oublié une des tenues que m'a filé le créateur chez moi. Tu pourrais faire un aller-retour rapide ?

Prune pouvait l'entendre. Elle qui était supposé avoir 'tant changé', faisant encore faire ses courses par quelqu'un d'autre. Nathaniel jeta un regard coup d'œil à son amie assise en face de lui.

- Nan je suis pas dispo.

- T'es où ?

- Avec Prune.

Ambre se tût une seconde.

- Tu m'avais pas déjà dit que tu étais avec elle l'autre soir ?

Il ne répondit pas, se contentant de tapoter sa cigarette sur le bord du cendrier.

- Pourquoi tu la fréquentes autant ? Tu sais qu'elle n'apporte que des problèmes. Elle ne nous a apporté que des problèmes.

Prune fronça les sourcils. Faisait-elle référence à la fois où elle avait aidé Nathaniel à quitter la maison où on le battait ? C'était un peu tiré par les cheveux de la tenir pour responsable…

- Elle m'apporte pas de problèmes. Je suis pas dispo pour ton truc de shooting. T'as qu'à demander à un des assistants d'aller chez toi.

- Pourquoi tu la défends ? Notre famille a explosé à cause d'elle. Elle nous entend ?

- Oui.

Ambre fût silencieuse un moment, puis elle continua sur leur première conversation, un peu plus tendue que la minute précédente.

- Je vais me débrouiller pour la tenue. Mais tu fais chier, Nath. Je te fais tes courses et tes lessives, tu pourrais me rendre service de temps à autres.

Il soupira avec une pointe d'énervement. « Ne fais pas ta victime, tu sais que je te rends service. »

- Bonne journée.

Il raccrocha.

Prune resta interdite une seconde. Elle ne savait pas trop comment réagir. Hyun vint briser le silence gênant qui commençait à s'installer.

- Désolé pour le retard ! Un allongé et un cappuccino !

Nathaniel sortit un billet de dix euros de son portefeuille et lui tendit :

- Je paie. Merci.

Hyun prit le billet et le glissa dans la poche avant de son tablier : « Je reviens avec la monnaie ! »

Nathaniel prit sa tasse de café fumante et bût sa première gorgée avec un grognement satisfait. Il écrasa son mégot dans le cendrier et sortit son paquet pour allumer une troisième cigarette.

- T'en veux toujours pas ?

- Non merci.

Il fit claquer son briquet et le rangea dans sa poche après.

- Ça se passe comment avec ta sœur ?

- Les consultations sont ouvertes, docteur Prunette ? lui dit-il sur un ton désinvolte, presque de reproche.

- Je fais pas ma psy, je te demande juste.

Il sembla chercher ses mots dans le noir ondulant de son café, un doigt tapotant contre l'anse de la tasse. Il passa sa langue sur ses lèvres avant de répondre avec un énième soupir :

- Elle me materne, ça me soûle. Tu l'as entendue. Elle fait mes courses. Je peux les faire tout seul, mais elle le fait quand même. Elle m'achète des trucs bios à la con. Comme si ça allait réparer les dégâts de ça.

Il leva sa main tenant sa cigarette. Hyun refit apparition pour rendre quelques pièces à Nathaniel, et disparu de nouveau à l'intérieur du café.

- Elle me demande sans cesse avec qui je sors, à quelle heure je rentre.

- Tu lui dis ?

- Parfois je lui mens, sinon elle est ingérable. Mais… ouais. J'aime pas lui cacher ce que je fais. Elle… elle a dû passer de princesse choyée à adulte responsable en quelques mois, notamment pour m'aider, moi et mes conneries. J'aime pas lui mentir.

Il but une gorgée de son café. Il reposa la tasse un peu trop brusquement sur la soucoupe, ses yeux perdus dans le vague.

- Après que je sois parti... ça a été vraiment dur pour elle, à la maison. C'était vraiment pas la joie, entre ma mère qui s'est mise à boire, et mon père qui…

Il prit le cendrier entre ses doigts tendus et le tapota contre la table, pour égaliser la cendre dedans.

- Bref. Elle est sortie de là-bas elle aussi après un an. Elle a eu ses premiers contrats et a pu se payer un appart en centre ville. Heureusement, elle est très bonne dans ce qu'elle fait, elle a les moyens de vivre la vie qu'elle a toujours rêvé.

Son regard n'avait pas quitté sa tasse, qu'il replaçait sans cesse, essayant de faire correspondre le motif de la tasse avec celui de la soucoupe.

Prune hocha la tête en silence. Donc, de peste imbue d'elle-même, Ambre était passée à une business-woman un peu trop sur le dos de son frère ? Pourquoi pas. Rosa, Priya et Alex n'avait eu cesse de lui répéter « tout le monde change ».

- Tant mieux pour elle alors…

Prune bût son cappuccino pensivement. Elle essuya ses lèvres avec la serviette en papier, et continua :

- Tu sais, tout le monde n'arrête pas de me dire à quel point elle est devenue une nouvelle personne, quelqu'un digne d'une amitié. En attendant, j'attends toujours des excuses pour la façon dont... enfin, tout ce qu'elle m'a fait.

Prune ressentit une vieille colère sourde, teintée d'injustice, remonter des tréfonds de ses souvenirs. Nathaniel caressa le dos de sa main avec son pouce.

- Désolée pour elle. Et... je sais que j'aurais dû en faire plus. Elle est ma sœur, je savais bien ce qu'elle te faisait subir, et parfois, je n'ai rien fait...

Elle enveloppa sa main dans les siennes : « Ne t'en veux pas, Nath... Tu avais assez de choses à gérer. Et puis, ça m'a vraiment appris à ne pas me laisser faire. L'école de la vie t'enseigne à coups de latte, c'est comme ça. »

Il compara les mains douces de son amie avec les siennes, aux jointures abîmées et aux grands doigts tordus, et eût un petit rire amer.

- C'est clair… Tu penses que tu vas faire comme Rosa et Priya, et devenir amie avec elle ?

Prune haussa les épaules :

- Je ne sais pas quoi faire d'elle. D'un côté on me dit qu'elle est devenue quelqu'un de bien, mais en attendant, elle me dénigre dès qu'elle entend parler de moi. Je lui ai rien fait, moi, vraiment, tout… tout ce dont j'ai besoin, c'est des excuses. Je m'en fout si on se parle plus jamais, mais… ce qu'elle m'a fait subir, au lycée… Je sais que c'est ridicule, mais ça m'arrive de faire des rêves où je suis de retour à Sweet Amoris, et elle me poursuit dans les couloirs, me trouve dès que j'essaye de me cacher...

Elle entendit son ami pouffer de rire, et releva les yeux :

- Eh, c'est pas drôle !

- Désolé. C'est l'idée de voir Ambre te débusquer à tout prix, et toi détaler comme un petit lapin paniqué qui me fait rire. Pardon. Je savais pas.

- J'en avais juste parlé à Vincente. Je n'ai pas envie de mener une guerre contre elle. J'ai perdu trop d'énergie à l'époque, j'ai vraiment d'autres choses à penser en ce moment. Qu'elle me casse du sucre sur le dos quand je ne suis pas là, je m'en fous. Mais qu'elle vienne pas s'attaquer à moi, j'ai de la frustration à revendre.

- Oh, petite Prunette sort ses gants de boxe !

- Arrête ça !

Il serra sa main dans la sienne avec affection : « Je t'embête. »

- Parlons d'autre chose. Merci, pour le cappuccino. La prochaine fois, c'est moi qui paie.

- T'as raison, je vais être fauché avec tes boissons de meuf à la con à sept balles.

- Toi, tu n'as jamais eu à payer mes cocktails en boîte, alors ne te plains pas.

Ils reprirent une conversation plus légère, jusqu'à ce qu'un message de Chani rappelle Prune à ses responsabilités.

- Je vais à la BU bosser mon mémoire. Tu veux venir ?

- Nan je... déclina-t-il en regardant son téléphone. J'ai des trucs à faire aujourd'hui. On se voit plus tard, Prunette.

Il se leva, embrassa son amie sur la tempe, et prit la direction des rues commerçantes. Prune le regarda s'éloigner, pensivement.

Elle trouvait la relation entre Nathaniel et sa sœur touchante. Après tout ce qu'ils avaient traversés, ils semblaient toujours pouvoir plus ou moins compter l'un sur l'autre. Ils n'avaient jamais eu de vrai lien de jumeaux comme on pouvait s'y attendre. Au lycée, c'était même facile d'oublier qu'ils étaient frère et sœur. Prune se sentait rassurée, d'un côté, de savoir que Nathaniel avait quelqu'un qui lui apportait du soutien. Même si ce quelqu'un était Ambre.

Elle prit le chemin du campus, le nez caché dans son écharpe, fixant le trottoir défiler sous ses pas, les yeux dans le vague. Au fond d'elle, elle aurait aimé qu'Ambre et elle fassent la paix. Mais son ennemie du passé semblait décidée à dénigrer ses idées et ses efforts, à la dénigrer toute entière. Prune s'était promis de plus laisser personne lui marcher sur les pieds. L'époque de la petite Prune timide et arrangeante était révolue, et ce n'était certainement pas Ambre qui mettrait cette résolution à mal.

.

Après une sérieuse session de recherche, Prune et Chani déclarèrent une fin de journée vers vingt heures. Leurs sacs remplis de notes et de livres, elle se dirigèrent vers le réfectoire. A cette heure, la grande salle était déjà bien vidée, et il était facile de se trouver une place près des fenêtres qui donnaient sur le campus, les pavés illuminés par les lampadaire, les toits par la pleine lune.

Les deux amies posèrent leurs plateaux et commencèrent à s'attaquer goulûment à leurs plats. Prune voyait bien que son amie s'était mise à l'observer en silence, sa petite bouche rose se dandinant de gauche à droite rapidement. Prune avait repéré ce tic adorable chez elle, quand elle réfléchissait à la manière de tourner une phrase. Au bout de quelques minutes de profondes réflexions, Chani parla enfin :

- Dis, Prune... il se passe quoi, exactement ?

Prune avala une autre bouchée de risotto, et haussa les épaules :

- Quoi ?

Chani poussa pensivement un grain de riz dans son assiette.

- Toi, Nathaniel... monsieur Zaidi... Il se passe quoi ?

Prune se raidit un instant, puis reprit vite une autre bouchée pour éviter d'avoir à répondre dans l'immédiat. Elle vit du coin de l'œil que sa petite sorcière préférée ne la lâchait pas du regard, elle voulait entendre sa réponse. Prune déglutit difficilement.

- Rien, rien, je... Rien.

Elle-même n'était pas convaincue.

- Prune... Je ne suis pas une personne qui aime mettre mon nez dans la vie des autres... Mais, tu sais... je comprends que Monsieur Zaidi et toi ayez partagé des choses, mais quand même, pas... pas au point de te mettre dans des états comme ça, et de lui faire une telle guérilla.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

Prune trouvait son verre vide soudainement très intéressant.

- Je vois bien que Nathaniel et toi, vous vous amusez. Et y'a aucun problème à ça. Mais vous le faites un peu contre monsieur Zaidi. Et... s'il t'appréciait comme tu l'appréciais toi, alors tu lui fais du mal. Intentionnellement.

- Et alors ?

- Prune... ce n'est pas très constructif, ça. Je...

Son amie cherchait les mots justes, son petit tic revint le temps d'une seconde, et elle continua sur un ton honnête :

- Je sais à quel point ça t'a choquée et blessée. Mais je t'assure, tu n'arriveras pas à passer à autre chose si tu te concentres sur cette haine en toi. Tu es en train de te faire du mal à toi-même.

- Pas du tout, grommela Prune.

Chani lui prit doucement la main :

- Prunette... C'est terrible, ce qu'il a pu te dire. Horrible, injuste, et gratuit. Il n'avait pas à te dire ça, et tu n'avais pas à le subir. Mais tu dois être meilleure que ça. Et, tu sais, il a l'air... triste. Depuis.

La gorge de Prune se serra : « Il fait bien. »

Elle lui en voulait tellement. Elle avait ce feu sans nom qui la brûlait de l'intérieur, et rien que le souvenir du visage choqué de Rayan semblait l'atténuer.

- Chani, je n'ai pas très envie d'en discuter… C'est comme ça, ce n'est pas moi qui ait commencé les hostilités.

- Tu n'es pas obligée de les poursuivre. Tu peux même y mettre fin.

Elle soupira : « Non. Je… si je ne le fais pas, alors je suis sa victime, et je refuse d'être sa victime. D'être victime de… de ce que j'ai pu croire. »

Chani n'ajouta pas une autre parole, mais visiblement, elle n'était toujours pas d'accord avec son amie.