Oui le titre spoile mais BON, vous vous doutiez que ça allait arriver un jour.
Dans la vraie vie, nous sommes à trois jours de Noël mais, dans cette histoire, ce chapitre commence au matin du réveillon. On approche de la fin.
Bonne lecture !
Cliché n°22 : Le bisou (ben oui)
« Hummmmmmmmm...
-Nan mais laisse tomber Riku, tu trouvera pas de défaut ! Il est impec' ce traîneau.
-Il y a encore des marques de griffure ici, ici et là. La peinture a mal pris sur l'avant-gauche.
-Oh, ça vaaaa ! C'est pas dangereux.
-Ça met à mal l'aérodynamisme. Ça pourrait s'avérer très grave. »
Isa se mordait la joue pour ne pas entrer dans la conversation. Ce type était pire que Zexion. Il ne faisait même pas ses remarques avec agressivité, non. Pire : on aurait dit que toute la misère du monde s'abattait sur lui à mesure qu'il découvrait des accros dans leur travail. Quel enfer.
Lea secoua la tête, avec l'air mi-embêté de celui qui s'y attendait.
« Bon, bah on va reprendre...
-Non ! Ne touchez à rien ! Je vais le faire.
-Euh, t'es sûr ? T'as l'air d'un gars qui a pas dormi depuis trois jours.
-Et tu crois que je pourrais dormir en imaginant le Père Noël faire une chute mortelle au-dessus de l'Océan Atlantique ?
-Bon, ça va, on va te laisser tranquille... »
Sur ce, Lea saisit doucement le bras d'Isa pour l'entraîner au-dehors. Quelques elfes couraient encore aux préparatifs de dernière minutes, mais la plupart se chargeaient de décorer le dernier sapin de l'année, au centre de la place du village. Isa les regarda de loin, pensif.
« Dis donc, cet elfe était un peu...
-Extrême ? suggéra Lea. C'est un elfe, quoi. Rien d'anormal. Mais hé, j'espère que t'es pas comme ça quand t'as du retard sur des dossiers au boulot, ah ah !
-Hum. »
Isa se retint de grimacer. Oh, merde. Il était vraiment très, très comme ça, à présent qu'il y pensait. Il n'avait jamais eu suffisamment de recul pour s'en apercevoir. Ça le faisait un peu flipper. Peut-être que ce ne serait pas une si mauvaise chose qu'il se fasse renvoyer...
« Mais bon, j'arrête pas d'le dire, on a besoin de plus d'elfes !
-Et ton père ne veut vraiment rien entendre ?
-Je suis pas sûr. Ça rentre par une oreille et ça ressort par l'autre. Il est pas... Il pense au bien-être de ses elfes, hein, va pas croire le contraire, mais je crois qu'il se rend pas bien compte. Ça a toujours bien fonctionné comme ça, qu'il dit, mais euh, le nombre d'enfants dans le monde augmente chaque année, donc le boulot aussi. Je sais que je suis sensé le remplacer un jour, et là je pourrais faire à ma sauce, mais en attendant... »
Ça le fit tiquer. Il l'avait peut-être déjà entendu le dire, mais ça le frappa seulement maintenant.
« Attend. Tu vas devenir le prochain Père Noël ?
-Un jour, ouais, c'est l'idée... »
Ah bah super. Génial. Pourquoi il se sentait aussi déçu ? Ça le confortait dans son idée que ça ne pourrait pas marcher entre eux. Quoique non, vu que cette histoire de Père Noël était fausse parce que la magie n'existait pas.
Oh, la migraine. Ça faisait longtemps.
« Mais... Tu es immortel ? Ça ne veut pas dire que je te crois.
-En gros, ouais. Mais ça ne pose pas de souci puisqu'on ne va plus jamais se revoir après cette semaine, hm, monsieur Isa ? »
Ouch. Il savait ce qu'il faisait en lançant cette pique, l'enfoiré.
« Non, ça ne fait rien, effectivement. Surtout que c'est faux, tu n'es pas immortel. Cela dit, j'ai du mal à t'imaginer en Père Noël.
-Ouais hein ? Moi aussi. »
Un elfe faillit faire une chute mortelle en escaladant le sapin. Personne ne fut surpris. Les deux humains continuaient à les regarder de loin. Lea semblait... triste, tout à coup.
« Et ça te tente ?
-Ben, je sais pas... C'est ça le souci. J'aime bien les gosses, et puis j'aime bien voir les gens heureux. Mais est-ce que j'ai vraiment envie de passer l'éternité à fabriquer des jouets pour des enfants que je connais même pas ?
-Ne le fais pas, alors.
-C'est pas si simple, répondit Lea en lui retournant un sourire tremblant. C'est... C'est très important. Les enfants ont besoin d'espoir. Ils ont besoin de rêver et de voir que le monde est beau et qu'il y a de la magie partout autour de nous. »
Il marqua une pause avant d'ajouter :
« Les adultes aussi, d'ailleurs. Mais va savoir, c'est plus compliqué avec eux.
-À force de se prendre la réalité en pleine poire... » commenta Isa avant de pouvoir s'en empêcher.
Il aurait voulu ravaler ces mots. Ça ne lui ressemblait pas. Ses parents à lui l'avaient préparé à la vie réelle sans laisser la place à toutes ces futilités de rêves et de fantaisies. Jusque là, il approuvait leur démarche, mais est-ce que ça lui avait vraiment réussi ? Est-ce qu'il se sentait plus préparé, plus fort qu'un autre face à tous les problèmes d'une existence d'adulte ? Est-ce qu'il avait mieux réalisé ses objectifs que certains réalisaient leurs rêves ?
Ah. Ben super. C'était quoi ça, la crise de la quarantaine mais deux décennies en avance ?
« Mais ne le fais pas, continua-t-il. Vraiment. Sinon c'est toi qui va perdre l'espoir. Et un Père Noël sans magie ? Ce serait un peu de l'arnaque. »
Pendant un moment, il crut que Lea allait l'embrasser. Et puis finalement un sourire moqueur se dessina sur ses lèvres.
« Ah, ça veut dire que tu crois au Père Noël !
-Je n'ai pas... Je réserve mon jugement, si ça peut te faire plaisir.
-Mouaiiiiiis. Quand t'auras fini de te protéger derrière ta mauvaise foi tu m'feras signe, hein. »
Fichtre. Même quand il blaguait, il tapait juste. Quelle enflure.
« Mais en attendant, viens, tu vas m'aider à préparer le repas pour c'soir ! On va voir si toutes les émissions de cuisine que tu regardes servent à quelque chose. »
Et il lui prit la main pour l'entraîner vers le bâtiment principal. Il ne portait pas de gants, pourtant sa paume était chaude contre la sienne.
« Attend voir que je résume, soupira Isa. Les elfes ne savent pas que... la viande, celle qu'ils mangent à peu près tous les jours... Ils ne savent pas qu'ils mangent des animaux morts ?
-Chut, pas si fort ! Et grosso modo... oui ? »
C'était quoi cet air coupable, là ? Isa fronça le nez. Il n'était pas végétarien, mais même lui trouvait ça...
« C'est très limite quand même, de leur cacher ça.
-Hé, c'est pas mon idée, c'est celle de mon père ! Et puis pour une fois, je comprends un peu le souci. On est dans le village de Noël, d'accord. Et tu sais ce qui est le repas le plus traditionnel de Noël ? La dinde ! Sauf que les elfes sont sensibles, ils voudront pas manger d'animaux. Mais ils ne voudront pas non plus rompre les traditions, parce que ce sont des elfes de Noël. Ils vont imploser. Sans déconner, y aura des morts. »
Isa soupira.
« Il faut leur dire. Ils doivent pouvoir choisir ce qu'ils mangent ou non, tu ne penses pas ? Ils ont un cerveau, ils savent s'en servir. Pas très bien mais quand même. »
Lea paraissait embêté. Il gesticulait, mal à l'aise. C'était la première fois qu'Isa le voyait comme ça. Honnêtement, y avait de quoi.
« Moui... T'as tellement raison, mais bon. Pour l'instant, je peux pas y faire grand-chose.
-Parle-en à ton père, bordel.
-Mouiiii... »
Même dans les familles fonctionnelles, la communication restait parfois compliquée, hein ?
« Ok, fais comme tu veux. Mais tu auras ça sur la conscience.
-Je saiiiiiiis, Isa ! Pourquoi t'es si méchant avec moi ?
-Pour ton bien. Qu'est-ce qu'on fait ? On peut pas mettre la dinde à cuire maintenant, c'est trop tôt.
-Grave. Hé, y a un endroit que je t'ai pas encore montré.
-Lequel ? Je te jure que si tu me dis ta chambre je plie mes affaires et je me barre maintenant.
-Hé, c'est toi qui y as pensé, pas moi... releva Lea. Mais non, perdu. Viens au lieu de dire des trucs de gros pervers, maintenant. »
Son seul vrai presque jour de congé de l'année, et Zexion ne parvenait même pas à en profiter.
Par la fenêtre, il voyait Xion et Kairi faire de la luge. Même Riku faisait une bataille de boules de neige avec Demyx et Roxas – quoiqu'il ne paraissait pas bien d'accord pour participer mais hé, il s'amusait, même contre son gré. Ven et Sora tapaient leur meilleure sieste sur le canapé devant un dessin animé, engoncés dans un plaid à l'air beaucoup trop doux.
Et Zexion, il ne savait pas trop quoi faire. Son indécision le paralysait.
Il s'était dit qu'il trouverait peut-être un moyen subtil d'expliquer à Demyx ce qu'il ressentait. Il improviserait lorsque l'elfe débarquerait pour le coller comme à son habitude.
Seulement voilà, Demyx semblait l'ignorer copieusement depuis la veille. Et ça, Zexion, ça le rendait terrifié et furieux. Alors quoi, le type le harcelait pendant un an, il lui chantait des chansons et il lui apprenait à danser et puis d'un coup il cessait de le calculer ? Il lâchait l'affaire du jour au lendemain ? Bah d'accord. Si c'était si facile il aurait pu le faire plus tôt, hein ! Ça aurait évité bien des prises de tête.
Il l'avait peut-être un peu mérité. D'accord. C'était complètement sa faute. Mais, et maintenant ? Il allait se noyer dans son amertume et ses regrets jusqu'à la fin de ses jours ? Sûrement. Ça paraissait un bon plan. Meilleur que de confronter Demyx, en tout cas.
De toute façon, bon, il avait pas le temps pour l'amour.
« Eeet c'est un placard. Tu vois, je savais que c'était un truc graveleux.
-Alors, déjà, non. Et puis ne dis pas ça avec un ton si blasé, j'vais vraiment finir par croire que j'te plais pas ! »
Isa préféra ne rien répondre.
Bon, d'accord, c'était plutôt un cagibi qu'un placard. Mais ça sentait le renfermé pareil et c'était mal éclairé pareil. Il y avait des rangées de vieilles étagères poussiéreuses de mauvaise qualité et certainement des rats.
« Je te présente les restants de feu notre marché de Noël ! Enfin, ceux qu'on a pas disséminés un peu partout dans le village. On manque de place pour mettre des décorations. »
Isa se concentra pour discerner des objets dans ce bric-à-brac. Effectivement, il y avait là un pêle-mêle de bidules en tous genres, la plupart sculptés dans du bois et peints de couleurs vives. Des ornements pour le sapin de diverses formes. Rien d'extraordinaire, même si la multitude de détails restait assez impressionnante pour des babioles bon marché.
« Pourquoi tu me montres ça ?
-Bah j'sais pas, j'me suis dit que ça pouvait t'intéresser ? Je sais que t'aime pas les trucs de Noël mais bon.
-Où est-ce que vous avez eu tout ce stock ?
-Bah, on les a fabriqué sur notre temps libre, rétorqua Lea comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle du monde. Enfin ok, surtout moi, quand j'étais au lycée et que je voulais une excuse pour pas faire mes devoirs. »
Oh.
« Mais non. Tu ne peux pas avoir fait tout ça.
-Pourquoi pas ? sourit Lea.
-Bah, c'est... »
Très détaillé. Du travail de professionnel, vraiment. Venant du fils du Père Noël, est-ce que c'était étonnant ?
Isa ne s'était jamais trop ému de ce genre de choses. Quand il se baladait sur les marchés et qu'on lui disait que tel objet était « fait main » ça lui paraissait tellement abstrait... Il se disait juste vaguement qu'il s'agissait d'une sacrée perte de temps, là où une machine aurait pu faire ça plus vite et mieux. Seulement là, il ressentait quelque chose de différent. Est-ce que c'était parce qu'il connaissait le sculpteur ? De se dire que quelqu'un avait pu créer ça, tout seul, avec ses dix doigts, en y mettant tout son cœur...
Ses yeux se levèrent vers l'étage supérieur, où reposait un autre type de décoration.
« Les boules à neige aussi, c'est de toi ?
-Ah, ouais... Regarde pas trop, c'est pas méga réussi. Ça prend du temps et je suis pas super patient. »
Il y avait divers paysages, très classiques. Plaines enneigées, tour Eiffel, un genre de statue de la Liberté où on sentait effectivement le manque de patience... Mais l'agencement était réussie, et puis ça restait joli. Est-ce qu'on en demandait davantage à une boule à neige, au final ?
Il saisit doucement un globe qui représentait un petit village sans habitants et le secoua. Les flocons se mirent à s'agiter doucement sur la scène, brièvement. Ça ne durait jamais assez longtemps. Et pourtant, pendant ce bref laps de temps, il éprouva comme de l'émerveillement. Un truc tout simple et éphémère.
« Tu as tout arrêté ? C'est dommage.
-Arrête, souffla Lea étonnamment doucement. Tu dis ça par gentillesse.
-Est-ce que j'ai déjà dit des trucs par gentillesse ? Ne soit pas idiot. C'est vraiment... Enfin, voilà.
-Eh ben, c'est le plus beau compliment qu'on m'ait jamais fait ! »
Isa leva les yeux au ciel. Il fallait toujours qu'il pousse la blague trop loin, celui-ci. Mais vraiment, il ne l'aurait pas crû aussi modeste sur son travail, avec sa personnalité bruyante... Comme quoi.
Au détour d'une étagère il avisa un petit bureau, doté de divers outils et d'une lampe de chevet poussiéreuse. Il n'était pas quelqu'un d'imaginatif, pourtant il arrivait à invoquer la vision très nette de Lea bossant ici à la seule lumière de cette lampe, son expression perdant cette arrogance habituelle pour laisser transparaître sa concentration. C'était une vision si évidente et paisible.
Il finit par comprendre tout ceci, cet endroit, ce village. Ce n'était pas à propos de magie, ni même de Noël. Tout tournait autour d'une simplicité déroutante. Ici, pas de labyrinthe noueux de problèmes inextricables, pas de jugement, pas de regards des autres, pas de qu'en-dira-t-on, pas de pression pour survivre.
Quand on enlevait toute cette couche de choses insignifiantes que la société saupoudrait sur les épaules de chacun jusqu'à les faire crouler, il restait ça. L'insouciance, la joie, l'amour. Les choses qui comptaient et auxquelles on ne prenait même plus le temps de penser.
En avisant un caroussel tout en bois qui tournait, il souffla :
« Tu devrais vraiment en faire quelque chose. Les vendre. »
Lea rit, haussa les épaules.
« Je peux pas vraiment partir d'ici. Et le marché de Noël... Bon, je t'ai expliqué ce que ça donnait. »
Isa se tourna vers lui. Il fallait qu'il le convainque. Il ne savait pas pourquoi, tout à coup, cela lui paraissait extrêmement important.
« Réessaie. Tu es quelqu'un de déterminé. Tu peux arriver à faire fonctionner ça, si tu y crois vraiment. »
Est-ce que c'était si absurde de penser connaître quelqu'un en moins d'une semaine ? Il n'avait jamais été aussi sûr de ce qu'il affirmait, pourtant. Mais Lea se rapprocha. Il paraissait très incertain lorsqu'il lui offrit un pauvre sourire tremblant et que leurs mains se frôlèrent.
« Peut-être... Mais j'y arriverais pas tout seul, tu sais ? »
L'allusion était très claire, et Isa se surprit à frissonner.
Il eut sans doute sa part de responsabilité dans le frôlement de leurs lèvres.
Il s'écarta. Ne vit pas l'air blessé de Lea mais l'entendit.
« Isa ?
-J'peux pas. »
Qu'est-ce qu'il lui avait pris, bon sang ? Il ne s'égarait jamais ainsi. Ça ne lui ressemblait pas. Ça ne pouvait pas continuer. Il tourna prestement les talons.
« Mais attend ! Où tu vas ? »
Isa ralentit à peine, sa main sur la poignée de la porte.
« Le traîneau est terminé, non ? Vous n'avez plus besoin de moi. Je vais prendre le prochain bus.
-Quoi ? Hé, non ! »
Une main autour de son poignet. Isa se raidit. Il fut effrayé d'à quel point sa froideur naturelle revenait rapidement lorsqu'il se tourna pour asséner :
« Lâche-moi.
-J'peux pas te laisser partir comme ça ! Puis c'est faux. Je crois que j'ai besoin de toi.
-Non.
-Je suis tombé amoureux de toi ! Bordel... »
Il fallait toujours qu'il dise ce qu'il pense, hein ? Isa se détourna. Le força à le lâcher.
« On ne tombe pas amoureux de quelqu'un en une semaine. Grandis un peu. »
Il s'attendait à ce qu'il le suive et rende ça encore plus difficile. Il guetta les pas derrière les siens, mais le silence fut tout aussi douloureux, au final.
Ses affaires furent vite prêtes. Il repensa à l'improbable suite de coïncidences l'ayant mené à ce village, à ces gens, à lui. Il ne croyait toujours pas au destin. Il ne pouvait pas se permettre d'y croire, ou d'y réfléchir.
Il sortit en trombe du village et personne ne vint l'arrêter. Il se mit à courir après le bus qui commençait déjà à démarrer. Il ne devait marquer l'arrêt que pour la forme, ici, vu que personne ne sortait jamais du village.
Il s'attendait presque à voir le père du Lea à la place du chauffeur. Fut déçu que ce ne soit pas le cas. Se détesta de se sentir déçu. S'installa pitoyablement avec son sac sur les genoux et posa le front contre la vitre. Il ne voulait plus voir ce village de sa vie.
Allez, dans quelques jours, il aurait oublié, comme un étrange rêve dérangeant.
Il avait pris la meilleure décision. Au tout dernier moment. S'il l'avait embrassé, Isa savait qu'il n'aurait plus jamais été capable de s'en aller.
J'aimerais pouvoir voir vos têtes, là maintenant.
À demain !
