Helloooo !
Je vois que vous avez bien hurlé sur le chapitre précédent, héhé.
Rassurez-vous, le titre de celui-ci est un peu mensonger. Par contre il est assez long par rapport aux précédents, et le dernier le sera aussi. J'ai pas pu faire autrement. Je pense pas que ce soit un souci mais bon, voilà, c'est pas une petite vignette.
Cliché n°23 : Le gros drama qui fait pleurer
Lorsque la porte du bâtiment principal s'ouvrit, tous les elfes présents levèrent la tête. Et furent déçus.
« Il veut pas sortir ? questionna Demyx.
-Non. Ni me laisser entrer » soupira Zexion.
Au moins, ils se parlaient, maintenant ? Ça ne parvenait pas vraiment à le consoler vu l'ampleur de la catastrophe. Tellement un désastre qu'il n'y avait aucune angoisse à ressentir face à la situation, seulement du désespoir. Paradoxalement, il préférait encore le stress plutôt que cette sensation de désœuvrement.
Complètement défait, Zexion s'installa à la grande table avec les autres. Certains avaient le nez plongés dans leurs chocolats chauds, d'autres s'entreregardaient avec des moues d'hésitation.
« Moi, j'ai rien compris, marmonna Sora.
-Y a rien à comprendre, on a merlé » soupira Xion.
Cette foutue auto-censure ! C'était frustrant de ne pas pouvoir jurer dans ce genre de situation merdique.
Riku releva la tête.
« Oh, si si, on aimerait bien comprendre, nous ! s'agaça-t-il. C'est quoi toute cette histoire et pourquoi on n'est pas au courant ?
-Ben parce que vous étiez juste les figurants du film, annonça Demyx.
-Pardon ?
-Plus précisément parce que vous étiez occupés à l'usine, expliqua Ven. Euh, enfin je crois que c'est ça ? »
En désespoir de cause, Riku se tourna vers Zexion, qui détourna le regard. Il n'avait vraiment pas envie de parler de ça. Il avait échoué. Non seulement toute cette histoire avait blessé Lea, mais en plus il allait décevoir grandement le patron. Et si Lea avait perdu définitivement la magie de Noël ? Il s'était enfermé dans sa chambre, chez lui, avec une playlist de chansons tristes. Même pas des chansons de Noël !
Et Zexion se sentait vraiment comme un con. Les autres le dévisageaient avec des yeux de merlan frits, attendant qu'il explique. Il fit court. Une fois le résumé terminé – ce fut un petit miracle qu'aucun elfe ne l'ait interrompu pour poser des questions – il se tut.
« Pardon, je veux pas être vexant, mais vous êtes des imbéciles, déclara Riku sans prendre de gants. Les ordres n'étaient pas clairs, d'accord, mais jamais le Père Noël ne vous a dit de les faire tomber amoureux.
-Ben... Si ? argua pitoyablement Xion. Il a dit... des personnalités qui se trouvent et tout...
-Et tu aurais compris quoi, gros malin ? » grogna Zexion.
Il ne se sentait vraiment pas d'humeur pour les reproches, surtout venant de ce type. Type qui se prenait la tête entre les mains, l'air plus exaspéré que condescendant – c'était pire. Qu'il fasse mieux avant de juger, franchement !
« Écoutez, vous me dites qu'Isa déteste Noël. Vous me dites aussi que Lea se mettait à douter de l'esprit de Noël. Comment pensez-vous qu'un rapprochement amoureux aurait pu aider Lea ? Il fallait les faire se détester !
-Pardon ?
-Mais enfin ! C'est logique ! Si Lea se mettait à détester Isa et tout ce qu'il représentait, il aurait compris que ne pas aimer Noël était mal ! Il serait rentré dans le droit chemin !
-N'importe quoi ! s'écria furieusement Demyx. Y a jamais rien de tel dans les films !
-On n'est pas dans un film ! »
Zexion n'intervint pas pendant que les autres débattaient de façon virulentes. Il se prit la tête entre les mains, une affreuse sensation d'horreur s'insinuant dans son estomac. Il aurait compris les ordres de travers ? Mais...
« Le Père Noël est trop intelligent pour faire une erreur ! protesta Kairi. Il savait forcément comment ses mots allaient être interprétés. Ses raisonnements nous dépassent, mais il nous connaît tous par cœur... Il nous a créés après tout.
-Depuis quand t'es une elfe intelligente, toi ? » s'étonnait Sora.
Ce qui fit soupirer l'elfe en question.
« Sora, il y a deux elfes intelligents dans chaque équipe.
-Quoi ? Mais nan. Ça a jamais fonctionné comme ça, et puis t'es pas stressée ni en train de nous donner des ordres tout le temps. Ce serait qui le deuxième intello de l'autre équipe, en plus ?
-Demyx, bien sûr. »
Cela seulement captura l'attention de Zexion. Les autres affichaient des mines ahuries, hormis Kairi et Demyx qui semblaient trouver la situation parfaitement normale. Riku était devenu tout vert.
« Je vous demande pardon ?
-N'importe quoi.
-Pff... soupira Kairi. Le Père Noël n'a jamais précisé qu'il y avait des elfes intelligents et des elfes bêtes. Ni leur nombre. C'est nous tous qui avons supposé des choses.
-Moi j'comprends pas trop c'que ça veut dire, bête et intelligent, pérora Demyx. Y a pas de définition très claire, honnêtement. Mais je sais que j'ai de bonnes intuitions parfois. Surtout niveau émotions. Ça se peut, une intelligence émotionnelle ?
-Au pire les gars, on s'en fout ? intervint Sora. Lea est triste, on peut revenir au sujet ? On peut pas le laisser être triste pendant le réveillon ! Ni le laisser être triste tout court !
-Ok mais j'comprends plus rien, moi. Si le Père Noël ne se trompe jamais, s'il sait ce qu'il fait... Il voulait qu'on échoue ?
-Ça... ferait sens, en fait, marmonna Riku. Il se pourrait que cela ramène Lea dans le droit chemin, qu'il se consacre à son destin pour oublier la peine. »
Le silence se fit dans la salle, lourd et pesant.
La conclusion n'était... pas idiote. Mais elle ne plaisait pas à Zexion. À personne, vu les mines défaites de ses collègues et amis. Non seulement leur créateur les aurait manipulé, mais il aurait volontairement fait souffrir son propre fils ? Non...
Il se sentit tout à coup très, très en colère.
« Bon, ça suffit, décida-t-il. On arrivera à rien comme ça. Je vais voir le boss.
-Je viens avec toi » fit Demyx en se levant.
Zexion le considéra un instant. Dans sa nervosité, il avait envie de refuser. Seulement, il ne pouvait pas fuir éternellement et, qui sait, ils pourraient peut-être en profiter pour mettre les choses au clair ? Mais le devoir d'abord. Il hocha la tête et ils se dirigèrent vers la sortie.
« Ah, alors ça ne se déroule pas trop mal » proféra le Père Noël en reposant sa tasse de thé sur la petite soucoupe.
Zexion avait les bras le long du corps, mais il les sentit tomber quand même. Il venait de tout lui dire, de s'excuser d'avoir échoué... Et lui, ce paisible gros bonhomme, avait l'air satisfait du résultat. Mais s'il ne pouvait pas faire confiance au Père Noël, que pouvait-il faire ? S'exiler au village du Grinch avec sa bande d'anti-elfes pouilleux ? Ou pire, tenter de vivre parmi les humains ? Il allait mourir. Instinctivement, sa main trouva la manche de Demyx pour s'agripper à quelque chose de tangible, et il se fichait que cela prête à confusion.
Ce fut ce dernier qui prit la parole.
« Euh, alors c'est vrai ? Vous vouliez que Lea soit triste ?
-Ce n'était pas évitable. J'ai trop préservé ce garçon. Ça ne fait pas de mal de souffrir, de temps en temps. »
C'en fut trop pour Zexion.
« Et tout ça pour quoi ? Pour qu'il accepte docilement de vous succéder quand vous partirez à la retraite ? Qu'il soit seul pour le restant de ses jours et aussi aigri que les autres humains pour les siècles qu'il lui reste à vivre ? Vous auriez pu nous expliquer votre plan, on se serait senti moins bêtes ! »
Le boss écarquilla les yeux. L'elfe regretta aussitôt ses paroles.
« Pardon, je... Je ne devrais pas parler si...
-Si c'est vraiment la conclusion à laquelle tu es arrivé, fit calmement le Père Noël, alors je trouve tout naturel que tu me houspilles à ce sujet. Cependant, je suis bien heureux de t'annoncer que tu fais fausse route. Lea ne va pas souffrir éternellement, voyons.
-Mais Isa est parti... »
Calmement, le bonhomme enfila son manteau. Il jeta un coup d'oeil à l'horloge toute de bois accrochée au mur.
« Allons, vous devriez le savoir, vu la quantité de téléfilms que vous regardez. Ce n'est que la phase un peu triste avant le dénouement heureux.
-La phase de... répéta Zexion. Mais elle est déjà passée, c'était facile et... Oh. D'accord. J'ai compris. »
Si c'était si simple, c'est que ce n'était pas la vraie phase de drama. C'était maintenant, et c'était toujours rattrapable, bien qu'il ne comprenne pas comment. Et si le Père Noël ne s'inquiétait pas, c'est qu'il savait que la situation s'avérait temporaire. Il n'avait trahi personne. Comploté dans son coin, ça oui, mais...
« Pas moi, fit Demyx, mais on va avoir un happy end ?
-Je vais parler à Lea. Dites-lui que j'arrive, je règles quelques affaires. Le temps nous manque, mais c'est toujours ainsi, n'est-ce pas ? Oh, et pour l'amour du ciel, mes enfants, profitez-en pour discuter de vos sentiments ! Ce n'est pas une véritable histoire heureuse si les personnages secondaires ne finissent pas ensemble. »
« Lea ! Le boss arrive, il veut te parler ! »
La voix de Demyx résonna à travers la porte et la musique. Lea augmenta le volume des hauts-parleurs pour signifier l'impossibilité de la discussion.
J'ai attrapé un coup d'soleil
Un coup d'amour, un coup d'je t'aime
J'sais pas comment, faut qu'j'me rappelle
Même pas une chanson de Noël ! Il éprouvait une joie acérée en pensant à combien ça devait les outrer. C'était une chanson d'une niaiserie totalement hors de contrôle en plus, mais il n'éprouvait ni honte ni retenue. Il estimait avoir le droit de faire sa dramaqueen, étant donné les circonstances.
Et il avait parfaitement le droit de se rouler en boule dans son lit devant des vidéos de chat. Il ne se sentait même pas désolé de gâcher le réveillon des autres. Vraiment pas. Au contraire, l'égoïsme atténuait un peu la couche de désespoir qui enveloppait tout son être. Il s'en foutait de Noël et il s'en foutait des elfes et des cadeaux et des enfants et de ce repas à la con.
Et il s'en foutait d'Isa. Qu'il retourne à sa petite vie merdique si ça lui chantait. Dans six mois, il se gaverait sûrement d'anti-dépresseurs pour supporter son existence insignifiante et il regretterait amèrement sa lâcheté.
Qu'est-ce que ça pouvait lui faire, à Lea ? Il était heureux, lui. Parfaitement heureux.
Mais tu n'es pas là
Et si je rêve, tant pis
Quand tu t'en vas
J'dors plus la nuit
Bordel.
Deux elfes qui tambourinaient à la porte. La voix de Zexion, maintenant.
« Allez, Lea ! Ce n'est pas trop tard ! C'est juste la phase de drama ! »
Ils y croyaient, hein ? Dans la vraie vie, ça ne se passait pas ainsi. Il savait que ce serait impossible à intégrer pour leurs petits cerveaux limités.
La poignée s'actionnait dans le vide, se heurtant au verrou. Ils n'allaient pas le lâcher, hein ?
« Allez, s'il te plaît ! »
Mais merde, on n'avait pas le droit d'avoir envie de mourir tranquille, dans cette famille ? C'était encore plus insupportable qu'à l'époque de sa crise d'ado. Pour couvrir le bruit, il se mit à chanter – brailler.
« J'VOULAIS M'TIRER, MAIS J'ME TIRE PLUS, J'VIS À L'ENVERS, J'AIME PLUS MA RUE, J'AVAIS CENT ANS, J'ME RECONNAIS PLUS, J'AIME PLUS LES GENS DEPUIS QU'J'T'AI VU ! »
« Purée de portée de merle de mes nouilles ! Quel taulard !
-Eh ben, je te savais pas si vulgaire, plaisanta Demyx. J'aime bien. »
Malgré la censure, ça lui fit du bien. Il donna un coup de pied à la porte, pour la forme, lorsque Lea continua à hurler par-dessus la musique et leurs supplications.
« J'AI ATTRAPÉ UN COUP D'SOLEIL UN COUP D'AMOUR UN COUP D'JE T'AIIIIIIME ! »
L'elfe se passa une main dans les cheveux. Soupira. Ils s'éloignèrent et gagnèrent le salon de la maison des Noël, où le bruit de la musique était un peu moindre. Zexion se laissa tomber sur une chaise.
« Si on pouvait détester les gens, je crois que je le détesterais » grinça-t-il.
Il ne le pensait pas, bien sûr, parce qu'il aimait énormément Lea, mais le dire lui faisait du bien quand même.
« C'est pas à nous qu'il devrait en vouloir ! On a tout fait pour aider ! »
Ce à quoi Demyx haussa les épaules.
« Le patron va tout arranger. J'y crois à mort.
-Tu parles. Dans quelques heures, il doit partir pour la tournée de cadeaux. Il n'aura pas le temps de tout arranger.
-Bon, eh ben, nous, on a fait tout ce qu'on a pu ! Et on n'aa pas à culpabiliser ! »
Il se percha sur la table, presque en face de Zexion, qui détourna les yeux. Merde alors. Il était vraiment amoureux de Demyx, hein ? Bien qu'il ait identifié le problème, ça le rendait encore plus nerveux. Il ne savait même pas que c'était possible, tiens. Malgré tout, il était content que sa carapace de déni ait disparut.
Et puis, rien ne pressait. Là, ils devaient sauver l'histoire d'amour de Lea. Ce n'était pas le bon moment pour discuter de ça. Ce ne serait jamais le bon moment, à ce qu'il paraissait. Il s'éclaircit la gorge.
« Alors comme ça, tu crois que tu es un elfe intelligent ?
-Oh bah, ça me paraît pas si incongru, répondit Demyx. J'ai souvent de bonnes idées.
-Pourquoi tu l'as pas dit plus tôt ?
-Je pensais pas que c'était important. Et puis ça m'arrange, de te laisser tout gérer. En plus, tu m'aurais cru ?
-Je ne suis toujours pas sûr de te croire » grinça Zexion.
Ça allait contre toute la conception de son monde et de son ego surdimensionné. Il imaginait que Riku n'en menait pas large non plus de son côté. Les elfes en charge des équipes A et B avaient leur fierté, nécessaire pour supporter autant de pression.
« Oh, il a raison, fit une grosse voix joyeuse à l'entrée de la maison. Tous les elfes sont intelligents à leur manière, même si certains ont une logique... particulière. Il faut des elfes comme toi, Zexion, pour leur garder les pieds sur terre. Et des elfes comme Demyx pour vous apprendre à garder une certaine légèreté. Bon, j'en déduis que Lea n'a pas voulu sortir... »
Et le patron qui lui annonçait ça comme s'il parlait de la pluie et du beau temps ! Oh... Zexion soupira. Plus la force de s'étonner de quoi que ce soit. D'accord, disons qu'il acceptait.
Le Père Noël se dirigea vers la chambre de son fils et fit tourner la poignée.
« Il a verrouillé, expliqua Zexion. Vous ne pourrez pas... »
En apparence, le vieil homme ne fit aucun effort. Il poussa un peu et le verrou céda avec un bruit désagréable. Il ne faisait pas souvent la démonstration de sa force herculéenne, du coup ça restait toujours impressionnant.
« Bon... Vous pouvez ajouter le serrurier à la liste des dépenses du mois prochain ? C'est bien aimable. »
Blasé, Lea assista à l'entrée de son père qui venait de défoncer tranquillement sa porte, les bras croisés.
« Eh bah t'es pas gêné, toi. Mais venant d'un type qui entre par effraction chez les gens une fois par an, je devrais pas être étonné...
-Tu as hérité de mon sens de l'humour. Quelle catastrophe. »
Une blague, évidemment. Lea se redressa sur son lit et croisa les bras. Le daron était déjà en costume.
« Tu dois pas partir bientôt pour t'occuper des gamins des autres ?
-N'exagère pas, j'ai encore une heure ou deux... Fais une place pour ton vieux père. »
Lea leva les yeux au ciel mais s'exécuta. Le matelas s'affaissa un peu lorsque le daron s'assit dessus.
« Bon. Tu veux bien me raconter ?
-Non, pas vraiment. »
Son père n'insista pas mais resta là à le fixer. Une seconde. Deux. Dix.
« Non mais sérieusement, pourquoi tu l'as amené là ? finit par exploser Lea. C'est quoi ce traquenard ? Tu fais toujours des magouilles un peu cheloues, mais là, c'est le pompom quand même ! »
Qu'il n'essaie même pas de jouer les innocents ! Comme par hasard, il faisait le remplacement d'un chauffeur de bus le jour où une tempête se déclenchait et figeait la circulation ? À une semaine de Noël alors qu'il devrait être occupé à autre chose ? Et il ramenait un seul type ?
Le vieux se gratta la tête. Il ne semblait pas prendre la situation au sérieux. Super.
« Allons bon, marmonna-t-il. Je n'ai pas d'excuse, c'est vrai... Il est parti, hein ? Tu veux me raconter ? »
Lea poussa un soupir à fendre l'âme – du moins, il en était certain, déjà que ça arrivait à fendre la sienne...
« Écoute, j'sais pas, fit-il. J'pensais... je sais pas à quoi je pensais. »
Il y croyait dur comme fer, qu'il arriverait à convaincre Isa de rester. Que c'était presque joué. Il n'aurait pas essayé de l'embrasser si ça n'avait pas été le cas. Est-ce que c'était si bête que ça ?
« Non mais, puis l'autre en plus, qui me sort 'gneuh gneuh gneuh on tombe pas amoureux en une semaine', 'gneuh gneuh gneuh grandis un peu'. Hé, c'est lui qui a peur du changement, que je sache, c'est lui le gamin ! J'veux dire, wesh, il sait qu'il est malheureux, ça se voit sur sa gueule, tout le monde le sait ! Il a juste trop peur de l'admettre, c'est ouf ça quand même. »
Son père poussa un gros soupir dans sa barbe.
« Tout le monde n'a pas eu la même chance que toi, tu sais, Lea, fit-il. Tout le monde n'a pas appris à être soi-même... Enfin, à le rester. Les adultes oublient ces choses-là. La plupart d'entre eux. »
Ils oubliaient pour devenir des pantins grognons rendus malheureux par leur travail et par l'épuisement. Bah super.
Lea se sentait triste. Et tout petit, tout à coup. Avec quelque chose comme une boule dans la gorge.
« Mais papa, à quoi ça sert alors ? Pourquoi on fait tout ça, les cadeaux aux enfants et tout, si quelque années plus tard la vraie vie vient péter toute leur joie de vivre ? »
À présent, il visualisait la vie comme un énorme type musclé qui viendrait vous donner des coups de genoux dans les côtes dès l'adolescence. Et là, aujourd'hui, la vie lui distribuait des grosses tatanes dans la tronche. C'était pire que tous les râteaux qu'il s'était pris avant. Cette fois, il y avait vraiment crû, malgré tout ce qui les séparait, il n'avait pas voulu se soucier des conséquences. Est-ce que c'était naïf ? Il n'arrêtait pas de se poser des questions. Et s'il avait fait les choses différemment ? S'ils avaient eu plus de temps ?
« Parce que les souvenirs restent, répondit le Père Noël. Et, j'aime à le penser, l'espoir reste. La joie des moments partagés. Parfois, il ne faut qu'une étincelle pour la faire ressurgir. La bonne personne, par exemple. »
Il essayait de le réconforter ou de l'enfoncer, là ? Lea se détourna.
« Faut croire que j'étais pas cette personne. »
Hé merde, quoi, il allait pleurer ? Nan, hors de question qu'il pleure ! Il s'était mis en colère pour une bonne raison, et cette raison était d'éviter d'être triste ! Et pourtant, il sentait l'eau monter et envahir ses yeux. Quelle journée de merde, quoi. Quelle vie nulle.
Une grosse paluche réconfortante se posa sur ses épaules.
« Allons, fils... Je ne te savais pas si défaitiste ! Parfois, il faut s'y reprendre à plusieurs fois pour faire partir un feu. Non ? Mon petit doigt me dit que tu y étais presque. »
Loin de le réconforter, le constat le déprima encore plus. Alors quoi, il était près du but et il s'était foiré ?
« Super. Ça change pas grand-chose, il est loin maintenant. »
Son père soupira à nouveau. De la poche de son costume, il sortit ses petite lunettes rondes, qu'il chaussa, et le smartphone que Lea lui avait offert l'an dernier – il avait encore beaucoup de mal à comprendre comment ça fonctionnait, et avait agrandi la police d'écriture des sms pour mieux lire, mais il se débrouillait pas mal pour un vieillard plusieurs fois centenaire.
« Euh p'pa, tu fais quoi là ?
-Chut. Je réfléchis. Alors... Ton ami est parti il y a environ une heure et demi, c'est cela ?
-Comment tu s-
-Il faut une heure de bus pour arriver à la ville la plus proche, jaugea-t-il en plissant les yeux sur l'écran du téléphone. Puis quatre heures supplémentaires pour qu'il arrive chez lui en bus, mais... Étant donné qu'il était très pressé de rentrer, qu'il est une personne intelligente et qu'il n'a pas prévu de repas, sans compter que les cars ne roulent pas de nuit, je dirais qu'il a choisi de prendre l'avion. Encore une demi-heure de taxi pour accéder à l'aéroport donc, puis environ une heure de plus, voire davantage, pour trouver un vol qui le ramène chez lui et y monter... Je vais voir les horaires des avions sur l'internet et... Voilà ! »
Il lui colla l'écran sous le nez. Lea du se reculer pour lire les horaires.
« D'accord, très bien, et après ?
-Es-tu réellement prêt à baisser les bras ? À ne rien tenter de plus et à le regretter toute ta vie ? »
Lea pinça les lèvres. Isa lui avait bien fait comprendre qu'il ne voulait pas de lui, mais il y avait une très forte probabilité qu'Isa se mente à lui-même. Au pire, voir Lea l'agacerait juste un peu plus. Et s'il le repoussait à nouveau cette fois, alors il lâcherait l'affaire.
Ça paraissait un bon plan. Il leva les yeux vers son père, qui souriait paisiblement, comme s'il avait déjà prévu le déroulé des choses. Lea ignorait ce qu'il pensait de sa façon de se mêler de sa vie privée, avec son omniscience étrange, mais il décida que pour cette fois, juste cette fois, ça passait. Et que c'était peut-être le plus beau cadeau de Noël qu'il lui ait jamais fait.
« Wow, papa, je sais même pas comment te remercier, sans toi j'serais resté là à-
-Dépêche-toi ! C'est bien beau tout ça, mais le temps presse ! »
Il ne se le fit pas dire deux fois.
Hop ! Je suis pardonnée ?
À demain pour la conclusion !
