Encore une fois, je vous rassure : je vais bien. C'est pas de ma faute si les chansons qui m'ont inspiré sont pas forcément gaies xD Et encore, dans mes chansons préférées au monde, y'a Nuit et Brouillard (Ferrat), L'Affiche Rouge (Ferré), ou le Galérien (Yves Montand)... Allez les écouter, et ensuite remerciez moi de ne pas avoir écrit dessus xD
Allez c'est promis, Noël sera joyeux ;) (d'ici là, je peux rien dire par contre...)
22 - Bénabar
Ce jour-là, tout avait commencé comme un jour ordinaire. Les drames commençaient toujours des jours ordinaires. John, qui accompagnait Sherlock sur des enquêtes en permanence, et lisait des romans policiers (du moins quand Sherlock ne lui en gâchait pas la fin), était bien placé pour le savoir.
Tous les contes, toutes les histoires commençaient un jour normal, sans problème, jusqu'à ce que tout à coup, tout bascule. S'ensuivait alors l'enquête, les meurtres, la course-poursuite, l'angoisse, l'attente, le suspense, puis la résolution, enfin, plus ou moins heureuse. Dans les romans, même s'il pouvait y avoir des morts au passage, globalement, les personnages s'en sortaient bien, c'était le symptôme du héros. Dans la vraie vie, aux côtés de Sherlock, c'était parfois très différent. Parfois le point final de leur enquête, c'était des macchabées et plus rien à sauver.
Ce jour-là, ni Sherlock ni John n'avait pu prévoir ce qui allait se passer. John avait un job de médecin de garde, dans un hôpital de Londres qui avait eu vent de ses absences répétées et injustifiées (il commençait à se tailler une sérieuse réputation sur la place médicale, à force d'être viré pour abandon de poste pour courir après Sherlock la moitié du temps) mais qui croyait en ses talents de médecin urgentistes et qui avait accepté de l'embaucher. Pour l'instant, tout se passait bien. John faisait des gardes de fin de nuit et début de matinée. Sherlock déposait alors Rosie, six ans au compteur et fort caractère, à l'école. John allait la chercher en fin de journée. Si une enquête venait, Mrs Hudson suppléait de temps en temps, tout comme Molly. Et dans les cas extrêmes, un homme en costume et lunettes noires envoyé par « Onc' Mycroft » faisait le boulot.
Ledit Mycroft arguait toujours haut et fort que ce n'était pas son job que de sacrifier des agents pour aller chercher la belle-fille de son frère à l'école, mais jamais il n'avait failli quand on avait eu besoin de lui. Comme disait Mrs Hudson, lui comme les autres avait succombé au charme des boucles blondes, des yeux très bleus et des fossettes roses.
Ce jour-là, John était revenu de sa garde en fin de matinée, et comme Sherlock était absent mais n'avait pas besoin de lui, il était allé prendre un repos bien mérité, et s'était profondément endormi, sans oublier de mettre le réveil de son téléphone pour aller chercher sa fille. Il avait ensuite mis son portable en silencieux, et n'avait rien entendu des douze appels en absence qui s'étaient succédés.
Ce jour-là, au son du réveil, John était sorti de son sommeil pour se préparer à partir pour l'école. À ce stade, bien sûr, il avait vu les appels manqués, mais ils provenaient tous d'un numéro masqué. De la pub ? Sherlock qui avait tenté de le joindre d'un téléphone qui n'était pas le sien ? En tout état de cause, personne n'avait laissé de messages alors John ne s'était pas inquiété plus que ça.
Tranquillisé, reposé et de bonne humeur, il était parti à pied à l'école du quartier, où sa fillette suivait brillamment sa scolarité. D'après Sherlock, il lui laissait trois ans pour intégrer le collège d'Eton, et six pour intégrer la fac d'Harvard, Cambridge si elle tenait vraiment à rester au pays. John avait levé les yeux au ciel.
Il avait attendu sa fille, ensuite. Il avait attendu longtemps. Le temps que tous les enfants sortent. Le temps qu'il se demande ce qu'elle fabriquait. Le temps que son cœur commence à s'emballer et que son esprit envisage nombre d'hypothèses.
- Rosamund Watson ? Elle est partie en début d'après-midi. Quelqu'un est venu la chercher, comme elle ne se sentait pas très bien. On a essayé de vous joindre, mais comme vous ne répondiez pas, on a essayé les autres numéros de la liste. Puis on est venu la chercher pour la ramener chez vous.
Le personnel de l'école était souriant, joyeux. Ils ne voyaient aucune raison de s'inquiéter. Ils avaient suivi les consignes. Appeler le père. Puis les autres personnes de la liste. Le beau-père avait répondu, informé qu'il envoyait quelqu'un. Quelqu'un était venu. Oh, bien sûr, avec son costume un peu trop lisse et ses lunettes noires, il n'avait pas l'air très engageant, mais ce n'était pas la première fois que des agents gouvernementaux à l'aspect surprenant venaient chercher la fillette. Et elle avait accepté de le suivre sans difficulté. L'homme était souriant, courtois, poli, malgré son costume et la forme du holster sous sa veste.
Pourquoi n'auraient-ils pas laissé l'enfant partir ? Les monstres, les pédophiles, les assassins, ceux dont les enfants apprennent à se méfier, ils n'avaient rien d'humain. Ils étaient hideux, horribles, très vilains. C'était ce qu'on racontait aux enfants, pour les rassurer. Cela permettait de les reconnaître, de s'en méfier. L'homme blanc, bien rasé et peigné, propre sur lui et aimable, il n'avait rien d'un monstre.
Un instant, John fut rassuré. Cela expliquait tous les appels en absence : l'école avait tenté de le joindre, en vain. S'était rabattu sur Sherlock, qui avait refilé la corvée à Molly et/ou Mycroft, qui avait eux aussi tenté de joindre John. Puis l'agent qui avait récupéré sa fille, n'ayant pas les clés et ne pouvant la ramener à Baker Street, avait dû la ramener avec lui au MI-6, et avait à son tour cherché à appeler John pour lui dire où se trouvait Rosie.
La seule source d'inquiétude restante, c'était que la fillette se sentait mal, souffrait de douleurs au ventre, d'après l'école. John, en bon médecin, et père de famille, imaginait déjà une gastro et les médicaments à prendre.
Ce jour-là, John quitta l'école après avoir chaleureusement salué le personnel et la directrice, avant de dégainer son téléphone pour appeler Mycroft. Il détestait ça, appeler son beau-frère, mais il n'avait pas le choix.
- Docteur Watson, répondit le politicien à la troisième sonnerie.
Il avait toujours refusé de le tutoyer, de l'appeler John, et paraissait toujours exaspéré et débordé quand John appelait. Heureusement, à force de fréquenter le petit frère, John savait reconnaître le jeu d'acteurs des Holmes.
- Bonjour Mycroft. Vous pouvez me ramener ma fille ? Je serai à la maison sous peu, plus besoin qu'elle vous embête au MI-6 ! dit-il d'un ton joyeux.
Le silence qui lui répondit fut plus sinistre et angoissant que tous les mots du monde.
- Je vous demande pardon ? articula Mycroft.
- Je... Je reviens de l'école, Rosie est rentrée plus tôt. On m'a dit que quelqu'un était venu la chercher. J'étais injoignable... Et la description ressemblait à un de vos agents, et...
John n'acheva jamais sa phrase. Il commençait à ressentir la faille béante qui se creusait lentement sous ses pieds.
- Je suis en Allemagne depuis deux jours, John. Je ne suis pas à Londres. Je n'ai jamais reçu d'appels concernant Rosamund aujourd'hui. Ni donné d'ordres en ce sens.
Pour la première fois de sa vie, malgré les mots froids et cliniques, la voix de Mycroft Holmes à l'égard de John Watson était adoucie, et pleine de compassion. Mais aucune compassion au monde ne pouvait alléger la sensation des entrailles qui gelaient sur place, du corps qui se glaçait de l'intérieur.
- Où est ma fille ? murmura John, arrêté en pleine rue, en plein mouvement, sans même en avoir conscience.
Le silence qui précéda la réponse de Mycroft fut plus douloureux que tout le reste.
- Appelez Sherlock. Je donne immédiatement des ordres pour que vous ayez le soutien entier et total du MI-6. Anthea est restée à Londres. Elle coordonnera l'opération.
Il raccrocha aussitôt, sans fioriture ni sentiment dont John n'aurait pas voulu de toute manière. Dans un mouvement de réflexe, il réussit à pianoter sur son téléphone pour essayer de joindre Sherlock, cherchant mentalement comment lui annoncer que Rosie, sa filleule et belle-fille, l'enfant qu'il disait ne pas aimer mais qui était toute sa vie, avait disparu.
Il n'en eut pas le temps. Sur l'écran tactile venait d'apparaître une photo, adressée par message. Numéro masqué. Rosie, dans son uniforme, attachée, bâillonnée, les yeux écarquillés de terreur. Rosie, sa petite fille de six ans, qui paraissait microscopique sur l'écran.
« On a ta fille », proclamait un panneau écrit grossièrement à la main, et posé près de la fillette.
Le monde de John sembla s'écrouler.
Il avait fallu à douze heures à Sherlock, John, Lestrade et derrière lui toute la police londonienne, Anthea et avec elle tout le MI-6, pour retrouver la fillette. Sherlock était peut-être unanimement considéré comme un connard par la plupart des gens qui les avaient aidés, mais Rosie et ses fossettes étaient le meilleur super-pouvoir au monde. Et pour ça, la plupart des agents avaient été prêts à collaborer sans aucune plainte avec un détective furieux et vociférant et un médecin prêt à tuer quiconque se mettrait sur le chemin qui mènerait à sa fille.
Il avait eu le droit, arme au poing, de participer à l'assaut de la planque des kidnappeurs. Tuer pour protéger était ce pour quoi il avait été formé. Ce qu'il savait faire de mieux. Il avait déjà tué, pour Sherlock, pour se défendre, pour leur protection, et il savait vivre avec cette pensée.
Pour Rosie, il en aurait été capable sans sourciller. Mais quand il avait braqué son âme sur le délinquant qui retenait son enfant, il y avait Rosie dans la pièce, et il avait refusé de devenir un meurtrier à ses yeux.
Maîtrisé par le reste de la police, l'enfant avait été libéré et s'était jetée, en larmes, dans les bras de son père et Sherlock, qui la serraient à l'en étouffer, tandis qu'elle sanglotait contre leur poitrine.
- Papaaaaaaa ! Je suis désolééeee ! Je voulais paaaaas ! Je suis dés-désolée ! s'excusa-t-elle, encore et encore.
- Désolée de quoi, Princesse ? Tu n'as rien fait !
Elle se recula un peu, les joues humides de larmes, les yeux gonflés et larmoyants, la morve au nez. Le spectacle du trop-plein d'émotions avait, en général, tendance à rebuter Sherlock. Pourtant cette fois, agenouillé dans la poussière d'un vieil entrepôt désaffecté, câlinant Rosie, il tendit la main pour essuyer le visage de la fillette avec un mouchoir, dans un geste tendre.
Présence rassurante et réconfortante, mais mutique. Sherlock savait quand il devait être là, mais se taire. Le moment appartenait à père et fille, même s'il restait présent parce qu'il était un membre de la famille, lui aussi.
- Tu m'as dit de jamais suivre un inconnu ! Et je le connaissais paaaas ! Alors je voulais pas, mais il a dit qu'il venait de la part de Onc' Mycroft... Alors je l'ai suivi ! Je suis désolée Papa ! Mais il avait l'air gentil, et, et, et...
Les sanglots submergèrent de nouveau l'enfant, et John la ramena contre sa poitrine, lui jurant que ce n'était pas de sa faute, qu'elle n'avait rien fait de mal. La peur de son kidnapping avait été telle qu'elle s'était concentrée sur ce sentiment de culpabilité d'avoir désobéi à son Papa pour ne pas céder à la terreur.
- J'aimerais te dire qu'ils ne nous ressemblent pas. Que nous sommes différents. Que tout nous sépare d'un despote, d'un criminel, d'un assassin. Mais ce n'est pas vrai, Rosie. Parfois, ils nous ressemblent. Parfois, ils sont comme nous. Et on ne peut pas les reconnaître. Ce n'est pas de ta faute.
C'était de la sienne, en tant que père. Ils auraient dû avoir un protocole à respecter quand les agents de Mycroft venaient chercher l'enfant. Ils n'en avaient pas. Ils avaient failli le payer cher, aujourd'hui.
Vaincue par ses émotions, Rosie dormait sur les genoux de son père dans la voiture de police qui les protégeait. Lestrade achevait de vérifier la zone, et de rendre ses dernières conclusions.
- Vous pouvez rentrer, John. On vous appellera pour le dossier, pour le procès. Ramène là à la maison, conclut le DI à la fin de son exposé.
John hocha la tête. L'histoire n'était pas finie. Et il faudrait sans doute des années à Rosie pour s'en remettre, avec une bonne psychothérapie s'il le fallait. Et pour John, il y avait les mots de Lestrade qui tournaient dans sa tête, à propos du criminel : Ted Taylor, trente-sept ans, père de deux enfants, banquier.
- Pourquoi ne sommes-nous pas différents ? murmura-t-il.
Assis à côté de lui, dans la voiture, Sherlock pressa la main libre du médecin, celle qui ne caressait pas les cheveux de sa fille endormie. Ils étaient seuls, le policier devant les ramener à Londres n'était pas encore arrivé, et le détective se permettait alors ce rare geste d'affection.
- On dit aux enfants de se méfier des ogres et des sorcières, dans leurs contes. Mais les sorcières et les ogres ressemblent à leurs parents, dans la vraie vie. Même les meurtriers sans état d'âme peuvent avoir des enfants. Tu te souviens du chauffeur de taxi, lors de notre première enquête ensemble ? Les oppresseurs ont des femmes, des amis de longue date. Les assassins aiment aussi la musique. Les délinquants et les dealers sont parfois gourmands. Les pédophiles vont au cinéma, au théâtre, lisent des romans. Ils n'ont pas tous l'air méchants. Pourquoi ?
Dans un premier temps, Sherlock ne répondit rien, mais pressa plus fort la main de John, se rapprochant de lui, de l'enfant endormi, jusqu'à ce que leurs corps se touchent et leurs chaleurs se mêlent, cocon rassurant et protecteur.
- J'aimerais te dire qu'ils ne nous ressemblent pas, qu'on ne peut pas nous confondre. Mais ce serait un mensonge. Mais ils existent, et c'est la raison pour laquelle toi et moi existons en retour. Pour les trouver, pour les comprendre, et pour les mettre hors d'état de nuire.
Ce n'était pas entièrement faux, en soi. Sherlock, grâce à son métier de détective consultant, arrêtait tous ces gens qui faisaient semblant de rien, mais cachaient des fous furieux, des tueurs en série. Mais au fond, ceux pour qui la police faisait appel à Sherlock, c'était les pires. Les tordus, les malades, ceux qui avaient souvent un problème psychiatrique.
L'homme qui venait d'enlever Rosie n'appartenait pas à cette catégorie. Il était un type normal. Un simple type normal, qui un matin, s'était découvert une vocation de kidnappeur d'enfants, par chagrin, par désespoir, par vengeance, par folie. Sa femme était décédée sur la table d'opération de John le mois dernier. Un accident de voiture, des blessures trop importantes, sept heures de chirurgie avant que John ne se décide à prononcer le décès et aller l'annoncer à son époux, désormais veuf.
Le chagrin avait fait le reste. Il suffisait de rien. Il suffisait d'un ennemi pour vouloir se venger. John, le médecin ayant échoué à sauver sa femme, était devenu cet ennemi, et il avait alors fomenté sa vengeance, souhaitant lui arracher ce qu'il avait de plus cher au monde.
John, alors que Rosie gémissait dans son sommeil, réalisait qu'il aurait pu être cet homme. Qu'il risquait d'être cet homme. Lui aussi avait perdu sa femme, mais il avait trouvé la force de pardonner (et de faire sa vie avec) à la personne responsable de cet état de fait. Aujourd'hui qu'il avait manqué de perdre sa fille, il se sentait incapable de pardonner à Ted Taylor. Il suffisait d'un ennemi pour devenir un monstre. Et sans la main de Sherlock dans la sienne, sa chaleur contre lui, et le poids de sa fille sur ses genoux, John aurait été capable de le devenir.
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
