Je suis dans un grand lit, trop grand pour moi. Je me sens si petite, si ridicule, si insignifiante. Je me noie sous la couette, le matelas absorbe mon corps tout entier. Je me suis recroquevillée sur moi-même et ma nuque est raide. Mon dos est douloureux. En fait, tout chez moi, me fait mal et me rappelle que je suis vivante. Aux pieds du lit, Camila me regarde attentivement. Ses deux mains sont posées sur le cadre du lit et elle se penche devant moi. Son sourire est tordu. Ses yeux sont rieurs, un peu moqueurs.

- Merci pour ton crime Opaline.

Une part de moi pense qu'elle a raison, et que je l'ai libérée de son père et de toutes les maltraitances qu'elle subissait. Une autre part, me hurle que je suis une meurtrière.

- Disparais ! je gémis.

- Non, je suis bien ici. .

- Va-t-en, je gémis. S'il-te-plaît, va-t-en !

Je supplie presque et le matelas semble devenir encore plus mou, et mon corps s'enfonce alors Camila s'approche, se penche encore plus vers moi.

- Je serai toujours avec toi maintenant !

Je veux qu'elle disparaisse.

J'essaie de me surélever, de m'en sortir, de garder la tête hors des couvertures qui m'engloutissent et attrape un oreiller. Il est rouge, alors je le jette dans la chambre, et en prend un autre. Il est rouge lui aussi. Alors je le jette aussi, et j'en prends un autre.

Rouge, encore rouge.

Je me rends enfin compte que le problème ne vient pas de tous les oreillers que j'ai jeté, mais de mes mains. Elles sont couvertes de sang et Camila rit, elle rit fort, pour que je l'entende. Et son rire m'agresse, me rentre dans les oreilles et fait des vas-et-vient incessants entre mes deux tympans.

J'essaie d'enlever le sang, mais j'ai l'impression qu'il est tatoué sous ma peau, incrusté sous mon épiderme. Je ne peux plus rien faire. Et mon corps continue de s'enfoncer dans le matelas, et je commence à ne plus respirer, à vouloir crier. Mais je manque d'air.

- Opaline ! Opaline !

Je sens mon corps se soulever, être secoué et j'ai l'impression d'être une poupée de chiffon, inerte. Je sursaute, et prends conscience que tout ça n'était qu'un cauchemar. Au-dessus de moi, Isaak me regarde et essuie mes larmes.

- Opaline, t'es réveillée ?

Je secoue la tête, parce que ma gorge me fait bien trop mal pour parler. Et la réalité me frappe. Même si je suis réveillée, ça ne va pas mieux. Parce que le père de Camila est mort. Je l'ai tué. Alors je ne sais pas ce que je préfère, entre le cauchemar et la réalité.

- Opaline…

Je me débats, donne des coups partout autour de moi.

- Lâche-moi ! Laisse-moi.

- Non.

Et il me tient plus fermement encore.

- Opaline, calme-toi.

- Va-t-en.

- Non, je ne m'en irai pas.

Comme Camila.

- Opaline..., répète-t-il. Tu vas bien ?

Ces trois derniers jours, j'ai entendu Isaak prononcer mon prénom un nombre incalculable de fois. J'ai l'impression qu'il n'a plus de sens, qu'il ne veut plus rien dire.

Opaline.

Une pierre précieuse qui n'a aucune valeur.

Opaline… Ca ne veut rien dire.

Dans les bras d'Isaak, je me sens presque bien et j'oublie tout ça.

- Ça va, je réponds enfin à sa question muette.

- Ok.

- Je te dis que ça va !

- Ok.

- Pourquoi tu restes ?

A chaque fois que je me réveille dans ses bras, Isaak reste avec moi dans le lit. Il s'allonge à côté de moi, et m'observe me recroqueviller encore une fois sous la couette. Je suppose qu'il attend que je m'endorme pour partir... Sauf que quand j'ouvre les yeux, il est toujours là, alors je me demande s'il s'en va vraiment, ou si c'est ce que je me dis pour ne pas avoir peur de tout ce que cela pourrait signifier.

- Parce que je le veux, répond-t-il en enlevant ses chaussures et en s'allongeant totalement.

- Ok.

Nos conversations se résument toujours à ça. Je m'échappe de son étreinte et décide d'éteindre la lumière. Je tourne la tête vers Isaak. C'est lui qui m'a sorti de l'appartement de Salzerman. C'est lui qui m'a sorti de ma léthargie, qui m'a amené ici. C'est lui, qui m'a sorti de presque tous mes cauchemars.

Ca fait trois jours que je suis enfermée dans cet appartement.

Je ne veux voir personne. Les médicomages viennent tous les jours, mais je ne leur dis rien. Je n'ai rien à dire de toute façon.

- Est-ce que tu veux parler ? me demande-t-il.

Je secoue la tête.

Non.

Je me rendors.

Je me réveille.

Le temps passe si lentement et je ne bouge pas.

Je repense au regard de Salzerman quand il a compris que je venais de le poignarder, quand il a compris qu'il allait probablement mourir.

- Il faut que tu manges, me presse Isaak.

Il me supplie presque. Pour lui faire plaisir, j'ai bien envie d'essayer d'avaler quelque chose.

- J'ai envie de crêpes, je croasse, la voix affreusement rauque.

- Je vais t'en chercher.

Il revient un quart d'heure après, avec une pile de crêpes, que je regarde, avant de les dévorer. Finalement j'ai faim.

- Ne mange pas si vite…

- Qu'est-ce qui va m'arriver maintenant ?

Il fronce les sourcils, et s'assoit à côté de moi :

- Rien.

- Mais j'ai tué Salzerman.

- C'était de la légitime défense.

- Il est mort. Et moi je suis en vie.

- Je préfère que cela soit dans cet ordre, chuchote-t-il.

- Qu'est-ce qui va arriver à Camila ?

- Elle va être prise en charge par le Ministère, et passera probablement le reste de ses jours à Sainte-Mangouste.

Je continue de manger. Je sais que les aurors ont arrêté une cinquantaine de personnes. Dont Polly. Dont ce petit homme. Mais pas Ombrage.

- Les Autres, ils sont où maintenant ? je change de conversation.

- On n'en sait rien.

Il passe une main dans ses cheveux, et son éternel boucle lui retombe entre les deux yeux.

- Toute l'histoire va être rendue publique ? Je demande.

- Oui, probablement. Ton rôle dans l'affaire sera expliqué. Ne t'inquiète pas... Tout ira bien.

- Tout le monde saura que je suis une meurtrière, je souffle.

Je tends un morceau de crêpes à Isaak :

- Faut que tu manges toi aussi, je continue.

- Merci, accepte-t-il en mangeant un morceau.

Mon cerveau arrête de fonctionner, et mes poumons se vident complètement. Mon corps entier se fige et pourtant, je tremble. Isaak a lâché sa fourchette et me fixe.

« Merci ».

« Merci pour ton crime ».

- Ne me remercie pas. Ne remercie plus jamais.

Ses yeux brillent. J'y lis de l'incompréhension et pourtant… Son expression figée reste rassurante.

- D'accord, répond-t-il tout doucement en posant ses mains sur mes joues.

Il ne pose pas de questions et mange sa crêpe en silence, après avoir repris sa fourchette en main.

Je me rendors.

Je me réveille.

J'étouffe un cris. Isaak fond sur moi. Il me serre dans ses bras, et je me mets à pleurer. Je sanglote pendant plusieurs heures et toutes mes larmes se tarissent, les unes après les autres. Son visage est neutre, et pourtant, je sens son inquiétude, comme si elle était mienne.

- Il faut que tu me parles…

- Je veux rentrer à la maison. Je veux rentrer chez moi.

- Tu ne peux pas. Pas déjà c'est trop dangereux. Ombrage est dehors, et…

Il s'arrête et me serre plus fort encore, mais je m'en fiche. Je me sens bien dans ses bras.

- Je vais m'en remettre, j'affirme.

- C'est certain.

Je suis forte. Je vais me relever. Après tout, j'ai l'habitude de tomber. Isaak soupire lourdement et coince l'une de mes mèches de cheveux derrière mon oreille.

- La première fois que j'ai tué quelqu'un…

- Je n'ai pas envie d'entendre ça, je l'arrête.

- Mais moi, j'ai envie de t'en parler, murmure-t-il.

Je ne dis rien de plus et je me rapproche de lui. J'en ai besoin.

- J'étais en mission et je venais tout juste de commencer, je débutais en tant qu'auror. Tu sais, c'est stupide mais on croit toujours que la magie est plus forte que tout, que les armes, ou même les accidents cons de la vie… On poursuivait un sorcier qui avait monté toute une entreprise par laquelle il vendait des inferis. Son nom était Mulciber. Il avait tué des centaines de moldus pour les transformer, et ensuite, il …

Je me blottis contre lui, comme un chat et ses bras se referment autour de ma taille.

- C'était horrible ce qu'il faisait Opaline. Vraiment horrible. On lui avait enfin mis la main dessus, on avait capturé certains de ses hommes. Mais lui, il était en train de s'enfuir, de profiter du chaos … Je l'ai suivi. Il y avait un gamin sur mon chemin, un de ses partisans. Je ne voulais pas l'affronter. Il devait à peine avoir quinze ans. Il s'est interposé entre moi et Mulciber. Il avait déjà sorti sa baguette, mais je l'ai ignoré. Je crois que ça l'a énervé. J'ai évité tous ses sorts, puis il a tenté de me lancer un avada kedevra. J'ai finis par perdre mon calme , j'ai eu peur et je l'ai repoussé violemment contre mur. Il a perdu l'équilibre en tentant de rester debout. Il est tombé et sa tête a heurté une pierre.

Je me redresse et me positionne au-dessus de lui. Isaak caresse ma joue et c'est à mon tour de le prendre dans mes bras. J'enfouis ma tête au niveau de son cou :

- Il est mort sur le coup. Je n'ai utilisé ni arme, ni magie. Il est juste… tombé. Et il en est mort. Je l'ai poussé, c'est de ma faute.

- Isaak, tu n'y étais pour rien.

- Si. Si je l'avais affronté, je l'aurais immobilisé et capturé très vite. J'étais juste orgueilleux. Je ne pensais qu'à Mulciber. Ce gamin est mort à cause de moi.

- Il t'aurait tué !

- Peut-être. Mais c'est lui qui est mort. Pas moi.

- Je préfère que ce soit dans cet ordre, je murmure à mon tour.

Il me sourit, et je me sens presque mieux.

- Est-ce que ça passe ?

- La culpabilité ? Me demande-t-il.

Je hoche la tête, presque imperceptiblement, alors que sa main est toujours sur ma joue.

- Pas vraiment.

- A qui tu en as parlé ?

- A mes supérieurs, quand j'ai du remplir le dossier et faire mon rapport. Et à toi.

Je me demande si Colin sait. Mais je devine que non. Je n'imaginais pas qu'Isaak avait vécu pendant mon absence. Je n'ai pensé qu'à moi. Mais durant ces deux dernières années, Isaak a vécu. Et je ne sais rien de ce qu'a été sa vie.

Je réalise qu'il m'a vraiment manqué.

Ma vie est si tordue, si compliquée en ce moment. J'ai changé, et je ne serai plus jamais celle que j'étais avant. J'ai tué un homme il y a trois jours.

- Tu veux bien sortir de ce lit ? Me demande-t-il.

-Je m'y sens bien, je ronchonne.

- Viens jouer aux échecs avec moi !

- Tu vas me battre !

Isaak est très doué aux échecs. Ça a toujours énervé Colin.

- Certes.

- Alors pourquoi tu veux jouer ?

Je veux voir à quel point t'es nulle ! Se moque-t-il.

Son sourire s'efface quand je m'écarte de lui et il se reprend plus sérieusement :

- Je veux que tu sortes de ce lit, et que tu vives ta vie. Il faut que tu te secoues Opaline. Je sais que c'est dur, que tu souffres. Je vais pas te mentir, et te dire que ce sera facile. T'es assez intelligente pour savoir que ce ne sont que des paroles et que ce n'est pas vrai, cependant, t'es assez forte pour faire en sorte que ça le devienne.

- Je te rappelle que je n'ai pas le droit de bouger de cet appartement, que le ministère de la magie a si généreusement mis à ma disposition.

Je sais qu'ils me surveillent, et que je n'ai pas intérêt à m'enfuir. Je ne sais pas vraiment si c'est pour ma protection, comme ils l'affirment…

- Quand tout ça sera terminé, je m'en irai, je fais.

Je le sens se paralyser, mais il se reprend presque immédiatement, déjà sur ses gardes :

- Tu iras où ?

- Je ne sais pas. En Chine peut-être, ou en Inde. Peut-être en Italie, ou au Congo. Les Caraîbes, je fais les yeux brillants rien qu'en y songeant.

- Tu reviendra ?

- Ou en Suède, ou en Australie….

- Et Lydia ?

- Les Thomas prendront bien soin d'elle.

- Elle a besoin de toi Opaline…

- Vraiment ? Je hausse un sourcil.

- Et Justin ? Tu sais qu'il se fait du soucis pour toi, maugrée-t-il.

Je penche la tête et l'interroge silencieusement :

- Comme tu l'as demandé, on le fait surveiller pour sa protection, soupire Isaak. Il passe souvent devant ton immeuble. Je pense qu'il s'inquiète pour toi. Tu ne vas plus en cours depuis des semaines… Teddy lui a lancé plusieurs sorts, pour l'empêcher de prévenir la police moldue.

- Justin est quelqu'un de fort. Il m'oubliera.

- Tu crois ?

- Je ne sais pas.

- Moi je pense que tu es de ce genre de personnes qu'on ne peut pas oublier, même quand on le voudrait.

Il soupire et je devine à son expression qu'il est agacé mais résigné.

- Allez Wallergan. Assez parler ! Allons faire une petite partie d'échecs pour que je te colle la raclée du siècle !

Il me pousse hors de lit, et je m'entends rire. Ça fait bizarre… Prise d'angoisse, je regrimpe sur le lit. Une boule a grandie dans ma gorge dès que je l'ai quitté. Je sens tout mon sang quitter mon visage et mon corps, me laissant sans force et totalement amorphe, terrifiée...

- D'accord, comprend-t-il. C'est peut-être trop tôt.

Il fait quelques pas, et se dirige vers l'échiquier. Il me rejoint, et ses yeux s'attardent sur mon visage alors qu'il pose le plateau de jeu sur la couette.

- Je vais te démolir Wallergan !

C'est sûrement vrai…

D'habitude, je joue pour gagner. Mais là, je joue juste pour oublier que j'ai déjà énormément perdu depuis le meurtre des Pierce.

Je regarde cette petite chambre. Je veux la quitter, et pourtant je m'y sens en sécurité. Je me demande combien de temps je pourrais y vivre, avec Isaak, ce lit deux fois trop grand pour moi, des crêpes et un échiquier.