C'est dans ce genre de moment que les doutes surgissent de nouveau. C'est dans ce genre de moment que je me sens coincée, le dos au mur. Berlin remonte sa tunique l'esprit ailleurs. Il semble serein, à ma grande surprise. Pour ma part, je me sens toujours aussi dépitée par les derniers événements. Ce n'est pas une partie de jambe en l'air qui me fera tout oublier. Je reste au sol, une main reposant sur mon ventre tandis que la seconde soutient ma nuque. Il sort enfin de son silence et me lance taquin :

- Coucher avec toi dans ces circonstances est encore plus excitant. On devrait peut-être rester enfermé ici pour le restant de nos jours, ha.

- On finirait par s'entre tuer.

- C'est le but d'un amour passionnel. Profiter jusqu'à douter de sa propre personne et se donner corps et âme pour retrouver une paix intérieure. Les deux êtres ne font qu'un, pour se déchirer et se réconcilier jusqu'à n'en plus pouvoir. Je trouve que c'est une belle vie.

Il s'observe avec attention dans le miroir, puis pivote vers moi droit et fier, me faisant face, les mains dans les poches :

- Tu ressembles à une œuvre d'art allongée comme ça...

Gênée par le compliment, j'esquisse un sourire timide et rabat la tunique sur ma poitrine dévoilée. Il me rend un rire amusé et emprunt d'affection :

- Non, je t'assure ! Je te vois bien en courtisane de la Renaissance, une coupe de vin à la main... À séduire au premier regard les malheureux qui auraient osé poser leurs yeux sur toi. Chaque homme a une faiblesse.

Il me tend une main bienveillante afin de m'encourager à me relever. Je ne réagis pas sur l'instant, il renchérit en soupirant, presque déçu que je ne sois pas la réalité de ses attentes :

- Ha Alma... Michel Ange t'aurait reproduite à la perfection. Tu aurais été sa muse.
- Tu en as une, toi ?
- Chaque homme a une muse.
- Et chaque homme a une faiblesse...
- Toi, tu es une muse qui ne peut que l'être. Tu es la faiblesse même que chaque homme redoute.

- Tu es un éternel baratineur.

Il pouffe sans se justifier. Berlin fait partie de ces hommes qui n'ont pas besoin de s'expliquer sur leur charisme qu'ils exercent avec grâce. C'est innée, ajouté à sa manipulation redoutable et il vous charme en un sourire emplit de vices. J'attrape finalement sa main tendue, il m'attire à lui pour me relever. Son regard est illuminé d'une malice qui lui sied à merveille. Vous le voyez, ce regard qui en dit long et qui vous transperce de toutes parts. Il tire une moue amusée avant de me bloquer pour m'inciter à reculer contre le mur :

- Tu sais que j'aurais toujours l'avantage sur toi, et cela s'explique par une notion simple qui détermine la nature humaine depuis la nuit des temps... La domination. Vois-tu, nous sommes là à prendre du plaisir sans se soucier du monde extérieur. On pourrait rester ici et continuer à s'envoyer en l'air incognito, ce qui ne me déplairait guère...

Alors que son index effleure ma lèvre inférieure, il poursuit son monologue égocentrique et narcissique :

- Mais la domination des hommes veut que l'on prenne nos responsabilités. Pour ça, il faut qu'il y ait une personnalité forte qui sorte du lot, moi en l'occurrence.

- Explique moi la suite de tes pensées.

- Je veux que tu saches et que tu retiennes que je serai toujours présent dans un coin de ton esprit. En bien ou en mal, ou peut-être les deux, mais je serai là.

Il embrasse avec avidité mon épaule en masquant un sourire carnassier. Bien sûr que toute cette mascarade me plaît et que j'aimerais en jouer avec autant de facilité que lui. le problème est que je suis sacrément entichée de ce connard sans nom. Je ne lui avouerai pas et je peine à me l'avouer à moi-même, mais j'aimerais que nous restions coincés ici et que le temps s'arrête. Les minutes passent et son sort est scellé. Bordel, ça me met les larmes aux yeux rien que d'y penser ! Je balance ma nuque en arrière afin d'esquiver son regard. Toutes les belles choses ont une fin. Je le sens de plus en plus empressé, ses lèvres toujours plus tendres contre ma peau, lorsque la porte s'ouvre sur une excuse gênée. Rio, je le reconnais sur le coup. Le gamin a reculé devant la scène et a préféré attendre devant la porte. Berlin semble exaspérée par son attitude, il me quitte en soupirant pour le retenir dans le couloir :

- La politesse veut que l'on s'excuse auprès de la gente féminine lorsque nous assistons à une scène de pudeur où elle est exposée. Surtout si l'on n'est pas convié...

- Je suis désolé, je ne savais pas que vous étiez là...

- Tu mens très mal Rio, mais ça on a dû te le répéter souvent je pense. Que veux-tu ?

- Tokyo.

- Tokyo ? Qu'est-ce qu'elle veut encore cette névrosée ?

- Hé ! Attention à ce que tu dis !

- Je m'en tape de ce que tu penses, tu n'es qu'un gamin immature incapable de résister à ses pulsions d'ado. Alors que Tokyo veuille quelque chose ou non, tu vas gentiment retourner lui dire, comme le bon petit copain que tu es, qu'elle aille se faire voir. On suit le plan et on en voit enfin la putain de fin !

- Je veux être sûr qu'il ne lui arrivera rien une fois sortis d'ici !

- Tu t'inquiètes pour elle, c'est touchant.

Berlin éclate d'un rire froid et le toise d'un regard glacial. Il le méprise pour son insolence mais surtout parce qu'il est incapable de réfléchir autrement qu'avec ses sentiments. On est aveuglés par l'argent mais Rio lui, a rencontré le grand amour, avec un grand A. Celle qui lui a donné l'importance qu'il cherchait aux yeux de tous. Celle qui l'a fait devenir l'homme qu'il espérait :

- Les otages sont venus nous voir en bas... le mur était arrêté par une énorme dalle en brique... Elle leur a filé une masse pour qu'ils la casse mais... Je ne sais pas, je le sens mal.

- Tu le sens mal parce que tu penses avec ton cœur. Cesse d'être un enfant Rio, il est temps d'ouvrir les yeux.

Au même moment, Nairobi hurle le nom de Berlin. Le Professeur est au téléphone. Il n'y a plus une seconde à perdre. Tout va très vite et le danger approche. Son visage s'assombrit soudainement, il revient vers moi une dernière fois pour m'intimer de le suivre. Son sérieux me déstabilise, mon amant prend conscience des minutes qui défilent :

- Alma, c'est notre ultime assaut. Toi et moi pour écrire le chapitre qui terminera le livre.

Je me sens mal en l'écoutant prononcer ces paroles. Il sait que tout n'a pas tourné comme prévu et que cela aura des conséquences. Nous avons déjà perdu et nous allons continuer de perdre. Je le suis alors que nous courons vers la salle des opérations. Après quelques secondes au bout du fil, il raccroche, la mine peinée :

- Andrés, parle moi... que t'a dit le Professeur ?

- Que c'est la fin. Pour de vrai. La fin de ce voyage.

Soudain, ses yeux se plissent et une figure rieuse prend possession de ses traits. Il se mord la lèvre en s'esclaffant :

- La fin du voyage qui va nous délivrer de ce trou à rat ! Il faut que j'avertisse Nairobi au plus vite... Il faut qu'elle arrête la production de billets et qu'on rassemble les sacs. Va voir Helsinki et dis lui de préparer les armes. Les soldats partent au front !

Bang-bang.

Je n'aime pas l'entendre parler ainsi car je sais que ce qui sort de sa bouche n'est que la vérité pure. Pour sortir de la Fabrique, il va falloir se battre. Toutefois, se battre avec des balles qui tuent n'est pas la même chose que des balles factices. Mon estomac se serre rien qu'en y pensant. Je me précipite dans le hall pour intercepter le grand gaillard, qui tape la causette avec quelques otages, occupés à travailler :

- Hé ! Je le hèle en haut de l'escalier, il lève la tête et me sourit amicalement.

- Rome ! Viens un peu par ici, cet otage a une fabuleuse histoire à raconter, un truc que tu n'imagines même pas !

- Pas le temps Helsinki, on se tire...

- C'est les ordres ?

Il doute de ma sincérité. En même temps, il faut le comprendre, le groupe a changé de leader un paquet de fois. Néanmoins, il scrute mon visage avant de lancer de nouveau :

- Allé ma belle Rome, n'aies pas peur, on va s'en sortir. Avec Denver, on va regrouper les munitions... On va les attendre armés jusqu'aux dents. Hé toi ! Tu vas m'aider.

L'otage en question sursaute alors qu'il lui frappe l'épaule sous de faux airs de camaraderie. Il grogne enjoué, quand nous entendons une détonation rugir. Ça vient d'en bas. Instinctivement, on s'est penché en avant, d'autres se sont jetés au sol. Le silence régnant n'a duré qu'une fraction de secondes, les coups de feu ont tonné. Ces putains de flics sont entrés.

On se précipite vers les escaliers du sous sol. Là, une épaisse fumée vient nous étouffer. Je fais des signes à Helsinki, bientôt rejoint par Denver et Nairobi. Rio est planqué derrière une caisse. Il crie pour que Tokyo lui réponde. Elle était aux premières loges lors de la secousse et a été touchée de plein fouet :

- Tokyo ! Tokyo est là bas, il faut l'aider !

Les deux hommes ouvrent le feu tandis que le sauveur fait de même en fonçant dans le tas. Les autorités nous font face, armés de boucliers et de lasers qu'ils ciblent sur nos poitrines. Ils entrent doucement, à tâtons. Eux portent des casques et des armures, nous... nous n'avons que notre ténacité et notre volonté de vivre pour nous en sortir.

L'échange de tirs se poursuit, Rio dépose sa bien aimée et s'agenouille auprès d'elle pour vérifier son état. Son visage poussiéreux est marqué et ses yeux sont à demi clos. Prit d'une peur incommensurable de la perdre, il pleure en relevant sa nuque. Elle est encore sous le choc. Assommée, elle articule faiblement quand le jeune sent sa dernière heure sonner. Nos ennemis sont derrière, ils pointent leurs fusils mitrailleurs sur lui. Il lève les bras au ciel et se rend, le cœur explosant sous la tension. Si Tokyo succombe, il part avec elle. Voilà son choix. On a tous les nerfs à vif, et au moment où il s'apprêtait à fermer les yeux, croyant son sort scellé, Denver est arrivé. Il lui a ordonné de se baisser pour avoir l'angle parfait pour tirer dans le tas. Les forces de l'ordre ont reculé de quelques pas, ce qui nous laisse plus de temps pour nous enfuir. Mónica Gaztambide l'aide. Elle a rejoint son camp. Elle aussi a préféré la voie du danger dans les bras d'un braqueur. On court se retrancher vers le tunnel. Nairobi nous retrouve, mais Berlin n'apparaît pas :

- Qu'est-ce qu'il fout ?! Où est Berlin ?

- Il arrive ! Il est parti chercher une otage.

- Quoi ?!

Ce grand con est aller risquer sa vie pour récupérer Ariadna, l'otage qu'il avait gardé dans son bureau. La vingtaine, pulpeuse et pleine de charmes. Je me sens éclater intérieurement d'une colère noire. Un sentiment d'injustice m'envahit tandis qu'Helsinki me rassure à sa manière. Il n'a pas toujours été fin dans ses mots, mais il a le cœur sur la main. Le voilà qui arrive en la tenant par la main :

- Nairobi, on en est où ?

Elle compte avec précision les sacs qu'il reste à faire passer par le tunnel. Certains ont déjà pris la fuite. Malgré le tonnerre assourdissant provoqué par les tirs, nous entendons les hurlements de peur des otages à l'extérieur et comprenons qu'ils nous on encerclé. Nous n'avons pas d'autre choix. Il faut emprunter le tunnel et vite !

- Berlin, la tranchée est en place et il reste quinze sacs de fric à apporter !

- Allé, vite ! Dépêchez-vous, qu'est-ce que vous attendez !

Puis, tout s'arrête. Tout devient plus simple et plus léger au moment où il approche. De ses yeux perçants, il me fixe et vient vers moi pour m'enlacer tendrement. Je peux sentir une once de remord émaner de son être. Des remords pour ce qu'il s'apprête à faire ou pour ce qu'il a déjà commis ? Je ne veux pas le savoir... Parce que je ne veux pas le voir partir... Je ne veux pas le voir mourir... Ses gestes sont précis et c'est méticuleusement qu'il calcule chaque parole, chaque regard. Et c'est dans ses pupilles dilatées par l'ambiance funeste et périlleuse que je comprends qu'il a toujours été sincère. Andrés n'a simplement pas su mettre des mots sur ses ressentis, mais c'est à ce moment précis qu'il m'adresse sa dernière pensée. Son dernier souffle en un baiser profond :

- Nous y sommes Bella... L'heure de notre gloire a sonné.

Il prend place à la lourde mitrailleuse et canarde les autorités sous les cris affolés de la jeune femme auprès de lui, condamnée à rester séquestrée jusqu'à ce que mort s'en suive.

.

.

.

Il a décidé comment allait terminer sa vie. Il a fait le choix de son destin. Les balles fusent et j'entends Nairobi hurler le nom de Berlin. Helsinki est à ses côtés et tente de la raisonner. Les flics approchent et leurs ombres commencent à se dessiner sur les façades qui nous entoure. On est piégé. Ils sont entrés dans le dernier couloir ! Andrés vérifie ses munitions avant d'adresser une parole enthousiaste à Ariadna. La jeune femme est en pleurs, terrorisée sous les échanges de tirs. Elle s'assied et se bouche les oreilles en priant que tout s'arrête. Mon amant est hilare, il vise, tire et se met à couvert. J'assiste à la scène l'estomac noué. Nairobi finit par accepter les directives du grand gaillard, il lui attrape le bras et la pousse à l'entrée du tunnel. Il faut partir et vite ! Je n'entends plus ce qu'ils disent et leurs articulations sonnent faux à mes oreilles. J'ai du mal à distinguer ce qui m'entoure. Je vois Berlin devant moi, amusé et plein d'héroïsme. Le chevalier sans peur qui fonce dans le tas quitte à risquer sa vie :

- C'est l'adrénaline de la mort en face, ha !

- Rome, qu'est-ce que tu fous, viens !

Helsinki crie mon nom, mais je ne réagis pas. Mon regard reste fixé sur l'homme en face, qui est à deux doigts de passer l'arme à gauche. Il recharge, se concentre et prend une grande inspiration, avant de se lancer dans l'arène. Il tire avec minutie, mais je me rends compte d'une trouille pétrifiante qui prend place en lui. Avouez que c'est normal, se retrouver seul à buter un tas de flics à la pelle qui se rue sur vous, la rage au ventre.

Je ne suis toujours pas partie. Je refuse. C'est au dessus de mes forces. Il finit par s'apercevoir de ma présence et recule brusquement pour arriver à ma hauteur. Il couvre ses arrières en se postant contre le mur et me dévisage, colérique :

- Alma, ne me fais pas ça, je t'en prie...

- Te faire quoi ? Assister à ta mort ?

- Je veux que tu partes !

Helsinki est à l'entrée du tunnel et continu à me héler avec détermination :

- Rome, grouille toi ! Viens !

- Tu vois... Il t'appelle alors vas le retrouver. Tu prends ce satané tunnel et tu sauves ta peau !

- Et toi ? Je ne te laisserai pas !

- Moi ? Moi je suis déjà mort Bella. Et tu le sais ça... Je vais vous faire gagner un temps précieux. Grâce à moi, vous serez tous en vie, et grâce à moi, tu auras une vie merveilleuse où tu seras heureuse.

- Je ne veux pas que tu meurs...

Bang-bang.

Je sens les sanglots monter, puis, sous la tension qui submerge mon corps, j'explose en larmes en le devinant étendu au sol durant les dix prochaines minutes. Les larmes perlent et il est touché. Son visage se déraidit pour afficher une pitié réelle et emplie de sincérité. Merde, si j'avais su qu'il fallait en arriver là pour voir une once d'honnêteté en son regard. Il en remet une couche, comme tout à l'heure. C'est toujours lors des derniers instants qu'on se dit les choses. Lorsqu'on ne peut plus faire demi tour. Il saisit ma mâchoire et me relève la figure avant de m'embrasser. Encore. Toujours. A jamais. Sans prévenir, il se plaque contre moi et me murmure ces mots, qui me font frissonner de douleur :

- Je ne t'ai jamais aimé.

- Tu ne m'as jamais aimé. Je ne te crois pas.

Il m'embrasse de nouveau et se décolle de moi pour recharger son flingue et se préparer à un nouvel assaut :

- Je ne t'ai jamais aimé, alors pars ! Ne gâche pas ta vie pour un homme comme moi !

- Tu ne m'as jamais aimé. Je ne te crois pas.

Je sens la forte poigne d'Helsinki qui m'agrippe le bras pour me tirer de force et me sortir de ce traquenard. Ses mots me font mal et restent en ma mémoire. Il se sacrifie et me ment pour me sauver, merde, Andrés, pourquoi me faire ça à moi ?! Je le perds de nouveau en voyant son désir de descendre les autorités une bonne fois pour toute, un désir de vengeance. Un désir intérieur qui l'a toujours rongé. Je hurle de désespoir. Il se retourne et me lance avec tristesse :

- Règle numéro un, ne jamais croire un voleur. Les voleurs mentent. Adieu Alma...

Le Professeur tente de le convaincre dans l'oreillette. Il essaie de le dissuader, de trouver les mots justes pour qu'il fasse marche arrière et nous suive. Il est encore temps... Mais Berlin est un connard, un connard têtu de surcroît :

- J'ai été un sacré con toute ma vie et maintenant, je veux mourir avec dignité...

Bang-bang.

Je suis poussée de force dans le tunnel et entends le sifflement des balles venir se percuter contre son corps. Je n'ai pas l'image sous les yeux mais la devine parfaitement en mon esprit. Je suis dévastée. Pourtant, je cours, la nausée et la survie remuant mon être face au choc de la perte. Le savoir mort, et une partie de moi s'envole.

Andrés, mais que t'ont-ils fait ? Tout avait pourtant si bien commencé.