23 - Jean Ferrat
(Petit indice, il est possible que vous connaissiez le texte de par son auteur original, Ferrat n'ayant fait que le mettre en musique pour le sublimer !)
On avait répété à John qu'aimer, ça faisait mal. C'était douloureux. C'était triste. Il l'avait cru.
Toute sa vie d'enfant, il avait cherché à se prémunir de ce danger d'aimer. En même temps, ses parents, qui étaient censés s'aimer, semblaient n'avoir que pour seul mode de communication les cris et les disputes. Le tout agrémenté de bières (pour son père) et de larmes (pour sa mère). Cela ne lui avait pas donné beaucoup de raisons de croire en l'amour. Alors dans ses jeunes années, il préféra fuir ostensiblement les filles, à l'exception de Harry. Mais Harry, ça ne comptait pas, parce que c'était sa sœur, donc pas une amoureuse potentielle.
Il continua ainsi pendant plusieurs années, jusqu'à l'adolescence et ses hormones bouleversantes. Il tint bon longtemps, et il avait dix-sept ans quand il craqua et décida de faire taire ses principes. Il ne pouvait pas y avoir d'amour heureux, clamaient ses parents ? John les ferait taire. Après tout, les magazines, les films et les histoires clamaient haut et fort des « forever happy ending », alors il avait décidé d'avoir le sien.
Il fut surpris de découvrir qu'à force de s'être tenu très à l'écart de toutes les filles, il s'en était rendu populaire. En cet âge critique, son désintérêt affiché pour le beau sexe s'était interprété en « ténébreux inaccessible », et les filles aimaient ce qui leur résistait, manifestement.
Harriet, déjà à la fac, avait éclaté de rire en entendant son petit frère lui dire qu'il trouvait ça surprenant.
- Surprenant ? Vraiment ? La moitié de mes copines a déjà fantasmé sur mon petit frère, et ce depuis toujours ! Maintenant qu'elles savent que tu es sur le marché et que tu as enlevé tes œillères...
Elle lui adressa une œillade complice, qui plongea un peu plus John dans les abîmes de la perplexité. Harry, à sa manière, payait aussi l'héritage des disputes continuelles de leurs parents. Là où John s'était fermé à l'amour, elle avait plutôt décrété que les hommes étaient tous pourris, et qu'elle n'en voulait pas dans sa vie, leur préférant les femmes.
- Mais tu n'as pas choisi ta sexualité, lui avait fait remarquer John un jour.
- Oui. Mais c'est beaucoup plus drôle de faire croire à Papa et Maman que c'est de leur faute si j'ai voulu devenir ainsi.
John ne trouvait pas ça drôle, mais il était difficile de faire entendre raison à sa sœur quand elle était d'humeur joyeuse et détendue, parfois un peu trop, puisqu'alors rien n'avait d'importance à ses yeux.
John, dix-sept ans et subitement populaire, put rapidement constater à quel point sa sœur avait eu raison. Même ses amies de fac, plus âgées, s'intéressaient à lui. Il n'eut aucune difficulté à trouver une copine. Puis une autre. Puis une autre. Puis encore une autre.
Il se tailla rapidement une réputation de bad boy bourreau des cœurs, à son grand désarroi. Il ne voulait en rien enchaîner les filles et les conquêtes, et encore moins leur briser le cœur. Mais les préceptes familiaux étaient fermement ancrés en lui : il ne savait pas tomber amoureux. Il se refusait inconsciemment à ressentir des sentiments, les fameux qui n'auraient pu que le faire souffrir, et se trouvait dans l'incapacité de poursuivre une relation dans laquelle il ne s'impliquait pas émotionnellement. Alors il préférait y mettre fin.
Il en gagna une vie sexuelle riche et intense de nouvelles expériences, et une vie amoureuse désertique et glacée. Ses amis ne le comprenaient pas vraiment, le charriaient régulièrement sur le surnom de John-trois-continents-Watson qu'ils lui avaient donné, entre sa relation avec Li Yu, née au Japon, et Fatou, qui venait du Gabon. Pour eux, John enchaînait les conquêtes, donc les relations, et sa vie amoureuse était donc remplie et parfaite.
John n'avait pas le cœur de leur expliquer. Lui-même avait du mal à comprendre. Au fond de lui, il se pensait défaillant, incapable d'aimer, brisé par ses parents comme ils avaient brisé leur mariage.
Ses débuts à la fac de médecine, à ceci près qu'il avait moins de temps, n'avaient rien changé.
Jusqu'au jour où il s'était tourné vers Mike Stamford, son binôme d'anatomie, pour lui annoncer sa décision :
- Je pars pour l'armée. J'ai passé les tests. J'ai été pris. Je finirai de devenir médecin là-bas
À ses amis qui ne comprenaient pas sa décision, il avait invoqué l'argument monétaire. Ses parents ne pouvaient pas payer. L'armée prenait tout en charge.
Il ne donna à personne les vraies raisons de son départ. Ce besoin d'adrénaline, de remplir sa vie de quelque chose de fort, rapide, angoissant, qui faisait peur et mal. Et qui lui éviterait de penser aux tourments de l'amour, qui faisaient peur et mal aussi. La guerre plutôt que l'amour. John avait choisi.
Réformé. Déformé. Son retour à la vie civile avait été douloureux. Sa seule satisfaction, perverse et étrange, c'était d'être disloqué, la jambe boiteuse. Il ne pourrait plus jamais plaire, séduire une fille. Même en se tenant loin des combats armés qui avaient composé son quotidien durant quinze ans, il pourrait continuer à se tenir loin de ce fléau contre lequel on l'avait tant mis en garde.
Et puis il suivit Mike Stamford, bienheureux de le retrouver après tant d'années, dans un labo de Saint Bart, et rencontra Sherlock Holmes. John ne le savait pas, mais le monde venait de changer d'axe.
Sherlock entra dans sa vie et il entra dans la sienne. À la manière d'une tornade, le détective balaya toutes ces certitudes. Il ne croyait pas en l'humain, en la bonté naturelle. Tout était forcément calcul et manipulation, dans le monde de Sherlock. Et il ne croyait pas en l'amour, évidemment. C'était le point principal sur lequel ils s'accordaient. Pour le reste, John avait entièrement foi en la bonté de l'humanité, sa capacité à s'entraider, là où Sherlock voyait jeu et manipulation.
Ils s'entendaient si bien, se complétaient et s'accordaient, à tel point que c'en était effrayant, que John mit des mois, des années avant de réaliser qu'il était amoureux. Ces sentiments desquels il s'était toujours tenu à l'écart, et dont il avait toujours cru qu'ils ne pourraient venir que d'une fille, il les ressentait avec une violence inouïe à l'égard de son colocataire.
Il l'avait appris, à ses dépens, un soir d'hiver, quand Sherlock n'était pas rentré de la nuit. Il était sur une enquête, et il ne donnait pas de nouvelles. John, cette fois-là, n'avait pas pu l'accompagner. Il s'était persuadé que l'inquiétude viscérale qui lui avait rongé l'estomac, l'intestin, et la moitié de ses organes au passage, était simplement une forte amitié entre deux hommes qui vivaient ensembles, travaillaient souvent ensembles, et s'entendaient très bien.
Le retour de Sherlock ne s'était pas fait en silence. Assoupi dans son fauteuil, John avait sursauté en entendant un grand fracas. Il avait bondi sur ses pieds en direction de la salle de bains, éclairée. Sherlock s'y tenait, ensanglanté, tenant contre lui un bras probablement fracturé et entaillé à de nombreux endroits. Il avait des bleus qui jaunissaient déjà à plusieurs endroits du corps, dont le visage. L'un de ses yeux présentait un coquard d'une taille très respectable. Son pantalon était humide de sang, sa chemise déchirée. Il essayait d'ouvrir un paquet de compresse et d'alcool sans faire de bruits, mais n'avait réussi qu'à faire tomber sur le carrelage les instruments chirurgicaux de John, expliquant le bruit.
John, horrifié dans un premier temps, avait vite repris le dessus. Et soigné Sherlock à la manière d'un blessé de guerre, dans leur salle de bains, jusqu'au petit matin. Et en le palpant de toute part, s'assurant de son bien-être et établissant des prescriptions, il avait senti son cœur battre de manière si désordonnée qu'il avait enfin compris. Il aimait cet homme. À la folie. Littéralement. Il aurait perdu la raison pour lui. Il avait perdu la raison pour lui.
- Merci, John, avait murmuré Sherlock une fois au lit, pansé, le bras bandé (seulement une grosse entorse, d'après John, il avait risqué la fracture).
Ses magnifiques yeux bleus s'étaient fermés après un sourire de reconnaissance sincère. John avait alors réalisé que le détective était le seul avenir qu'il voulait. Il était le début et la fin de tout, l'horizon de son futur. Il l'aimait à n'en savoir que dire, ni à lui, le principal concerné, ni aux autres.
Il l'aimait jusqu'au sacrifice, jusqu'à la mort. Il l'aimait dans la douleur et le sang.
John savait que tout ne pouvait que mal finir. Sherlock n'avait que mépris pour l'amour. Les prophéties de son enfance se réalisaient : Aimer ne pouvait que faire souffrir. Aimer ne pouvait que le rendre malheureux.
C'était sans doute vrai. La part rationnelle et logique de son être savait qu'il aurait dû y mettre fin, trouver un moyen de s'éloigner durablement du détective. S'il s'en était donné la peine, maintenant qu'il avait repris ses marques à Londres et que son stress post-traumatique n'était plus qu'un lointain souvenir, il aurait pu obtenir un très bon poste de chirurgien traumatique dans un grand hôpital ou une clinique privée. Il aurait pu vivre seul, et plutôt confortablement.
Mais il se complaisait dans une vie dissolue auprès de Sherlock, enchaînant des petits postes dont il était viré pour absentéisme quand trop d'enquêtes survenaient dans leurs vies. Et rien ne pouvait le rendre plus heureux. Rien ne le faisait se sentir plus vivant et exalté que suivre Sherlock dans son rythme de vie effréné. Il s'épanouissait dans cette adrénaline, ces planques, ces fous rires, ces courses à travers la ville, ces retours en plein milieu de la nuit, clopin-clopant, éclopés mais en vie, et heureux de l'être.
- John, John, John, mon ami. Tu étais censé réfréner Sherlock dans ces folies ! Pas le suivre à en perdre la raison !
Ces mots, c'était le DI Gregory Lestrade qui les avait prononcés un soir, en secouant la tête de désespoir. L'homme, avec lequel ils travaillaient régulièrement, était devenu un ami pour John.
- Trop tard pour ça...
- Un jour, vous allez vous faire tuer.
John avait haussé les épaules. C'était une possibilité. Elle n'était pas plus effrayante que celle de mourir sur un champ de bataille en Afghanistan. Il avait déjà survécu à une balle dans l'épaule. Peut-être pourrait-il y survivre encore ?
- Tu l'aimes, n'est-ce pas ?
Les mots du DI, jetés à brûle-pourpoint, avaient figé John en plein geste. Lentement, précautionneusement, il avait reposé sur la table du bar la pinte dont il s'apprêtait à prendre une gorgée. Il cherchait quoi répondre à cette déclaration, quand Lestrade avait ajouté :
- Ne me mens pas, s'il te plaît. Réponds-moi sincèrement. On n'est pas obligés d'en parler, je veux juste la confirmation de ce que je pressens.
John l'avait regardé, droit dans les yeux, et Lestrade avait soutenu son regard.
- Pourquoi penses-tu cela ?
C'était presque une confirmation, sinon John se serait empressé de répondre non, avant de demander des précisions.
- Parce que personne ne peut le suivre comme tu le fais, sinon par amour. Et parce que ça se voit, dans ton comportement avec lui, ta manière de le regarder comme s'il était le soleil et que tu étais une planète gravitant autour de lui.
John rougit, une nouvelle confirmation inconsciente. Greg avait l'air doux et bienveillant. Alors il se décida pour l'honnêteté.
- Je n'ai jamais aimé avant lui. Jamais. On m'a élevé en me répétant que l'amour faisait souffrir, alors je m'en suis toujours tenu éloigné, ne m'impliquant jamais dans mes relations. Mais lui... Sherlock... je me suis impliqué sans même le réaliser. Et sans même être dans une relation avec lui. Et je découvre aujourd'hui que mes parents avaient raison. Je l'aime à en perdre la raison. C'est toujours moi qui suis blessé dans notre relation. Mon pauvre bonheur pitoyable d'être à ses côtés, ma faiblesse. C'est moi qu'il insulte et délaisse. Moi qui reste dans l'attente.
Alors que John se sentait tout petit et misérable, à sa grande surprise, Greg avait un immense sourire.
- Tu sais... si toi tu le regardes comme s'il était le soleil, je crois que lui te regarde comme si tu étais la voie lactée tout entière. Je le connais depuis longtemps, et jamais il n'a regardé quelqu'un comme il te regarde. Tu devrais lui parler.
Les paroles de Greg avaient résonné longtemps en John. Il y avait réfléchi, longtemps, et il avait pris une décision. Il n'avait pas eu le temps de la mettre en application : Sherlock avait sauté du haut de Saint-Bart.
John savait depuis longtemps qu'il ne connaissait plus d'autres saisons que celles que Sherlock faisait naître en lui : les journées alanguis à Baker Street étaient un doux printemps, les enquêtes exaltantes le plus pur des étés. Les recherches et les réflexions, c'était l'automne. Et l'absence de Sherlock, dès qu'il partait sans John, c'était un hiver.
La douleur de sa perte déclencha en John un hiver éternel. Il ne connaissait plus de saisons, que celle du chagrin glacé et gelé.
Sherlock était revenu, un matin, après deux ans d'absence. Il avait passé la porte de Baker Street, où John vivait encore, dans une sorte de transe, en hibernation. Si son enveloppe corporelle vivait, s'agitait, travaillait, son esprit était brisé. Il avait aimé Sherlock. Il en avait perdu l'esprit.
- Pardon, John, furent les premiers mots que le détective prononça en réapparaissant.
John, assis dans son fauteuil, le regarda, éberlué. Jamais il ne douta que c'était bien Sherlock, devant lui. Sa raison avait été perdue depuis longtemps. Il n'était pas capable de générer un fantôme aussi tangible et réel.
Il n'y eut alors aucune réflexion pour John. Son instinct prit totalement le pas sur le reste. Il se leva, marcha jusqu'à Sherlock, et le repoussa contre le mur le plus proche. Et l'embrassa à en perdre haleine.
Et le détective, fermant les yeux, s'abandonna tout entier à l'étreinte, se fondant dans la chaleur de l'homme qu'il aimait, qu'il retrouvait enfin, embrassa en retour. Leurs langues, incapables de parler, communiquaient de la plus belle des manières, se mêlant et s'emmêlant, encore et toujours.
Jusqu'à ce qu'à bout de souffle, ils se séparent enfin. Leurs lèvres étaient tellement rougies et blessées par les baisers qu'elles en saignaient. Ils n'en avaient cure. John aimait ce fichu détective à en perdre, littéralement, la raison, pendant deux années. L'amour ne savait être que souffrance, c'était peut-être vrai, car il avait souffert jusque-là. Mais Sherlock l'aimait en retour, et alors plus jamais il ne souffrirait.
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
