Oiseaux de Paradis

Deuxième partie : Komorebi

Dixième chapitre : De l'orage tu te sens

Auteur : Rain

Disclaimer : Un deux trois, Shaman King pas à moi, quatre cinq six, rien qu'une admiratrice, sept huit neuf, je me fais pas de sous, rien ne rime mais c'est pas grave.

Le titre vient de Fabre d'Eglantine, dans « Hospitalité. »

Soundtrack : Gold (Echoes), Conquest of Spaces (Woodkid)

Note :

Quelqu'un de nouveau suit cette fic, alors ça m'a remotivée un peu. Elle n'est pas abandonnée hein ! J'ai juste très peu de temps et un autre projet sur le feu. Mais je vais m'y remettre !


« Nous arriverons à Boston dans quatre jours, » annonça finalement Marco au dîner. Jeanne et Meene échangèrent un discret regard complice.

Ils avaient fini par vaincre l'épidémie de grippe, et tous seuls, de surcroît. Jeanne n'avait pas mentionné aux autres ce que Hao lui avait conseillé d'essayer, mais elle l'avait essayé quand même, et ç'avait ridiculement bien marché. Elle s'en voulait de s'être ainsi laissée allée, ce soir-là, mais le résultat était là. Maintenant, s'il arrivait quoi que ce soit aux siens, elle pourrait les soigner sans inquiétude.

Deux samedis les séparaient de la fin de l'épidémie. Deux soirées de jeux que Jeanne commençait à maîtriser. Elle était encore lente, mais elle cherchait des moyens d'aller plus vite; sa dernière idée était d'associer un mot à chaque case, pour mieux se représenter le plateau dans sa tête. Tant que Hao s'en tenait aux échecs et au go, ça lui paraissait tenable, et jusqu'à l'annonce de Marco elle était en train de pratiquer discrètement.

Elle abandonna immédiatement l'exercice, bien plus enthousiasmée par l'arrivée du navire à quai et ce qu'il signifiait pour l'anniversaire de Marco.

« L'escale va durer un peu plus de trois jours. Christopher, John et moi avons établi un emploi du temps détaillant vos diverses missions pour que tout aille pour le mieux. Vous remarquerez que les plages de temps libre ne coïncident pas toutes, sauf pour le deuxième soir. Nous avons établi qu'une soirée pouvait être un bon moyen de nous détendre tous ensemble. »

L'air fier de John montrait bien de qui cette dernière idée venait. Jeanne regarda les emplois du temps être distribués à tous sauf elle et fit de son mieux pour regarder discrètement celui que Marco avait gardé. Il était clair et sûrement très lisible si on n'était pas obligée de loucher dessus depuis une autre place, avec des plages de couleur simples et des instructions détaillées. Marco aimait aller dans les détails.

Jeanne se demanda si elle pourrait emprunter celui de Meene, ou peut-être de Kevin. Avec eux, elle n'aurait même pas besoin de trouver d'excuse.

Pendant qu'elle planifiait la chose, elle vit que Hans repliait le sien, sans vraiment y avoir prêté attention. Avant même qu'il ne parle, elle sentit qu'il n'avait pas pour objectif de simplifier la vie du navire. « Est-on sûrs qu'une escale de cette longueur est bien nécessaire ? »

Marco, qui précisait quelque chose à Christopher à côté de lui, releva le nez, mais ce fut Kevin qui prit la parole le premier. « La vie sur l'océan peut avoir des effets néfastes sur la psyché humaine. La rupture de nos habitudes est cruciale pour nous garder tous en bonne santé physique et morale, et pour être sûrs de ne pas perdre nos réflexes. Trois jours, c'est en fait dans la limite basse de ce que devrait durer une escale, après une traversée comme la nôtre. »

Hans ne se laissa pas avoir si facilement. « Elle nous met en danger. N'importe qui pourrait s'introduire sur le navire quand il est à quai.
- Nous ne disposons pas d'informations indiquant que le port soit mal sécurisé. Bien évidemment, nous allons prendre des précautions, mais rien ne laisse supposer que nos usages habituels ne soient pas suffisants.

Marco acquiesça. « Ce n'est pas notre première escale. As-tu raison de penser que celle-ci soit différente ? »

Hans secoua la tête, mais n'en démordit pas. « La durée me paraît tout de même problématique. Les États-Unis sont un pays dangereux. »

Kevin ne se répéta pas, il n'aimait pas ça, mais la mine de John en disait long. Christopher, plus diplomatique, se redressa sur son siège. « C'est une interrogation légitime. Peut-être pouvons-nous étudier la question, Marco ?
- Bien sûr, » acquiesça l'intéressé de nouveau, peut-être soulagé de se voir proposer une solution aussi simple. « Kevin, tu es le plus au fait des effets psychologiques. Puisque c'est une inquiétude de Hans et que Christopher connaît nos stocks mieux que quiconque, il me semble que vous formez une équipe toute trouvée pour voir ce qui est possible. »

Les trois hommes acquiescèrent sans rien redire. Hans aurait dû se satisfaire de cela; il apparut pourtant qu'il avait autre chose en tête.

« Et pour notre seigneur ? »

Jeanne croisa son regard sans bien comprendre. Habituellement, lors des escales, elle accompagnait Marco. Ça lui faisait prendre l'air et Marco ne s'inquiétait pas pour elle.

« Comme je l'ai dit, l'endroit est dangereux. Après ce qui s'est passé en Islande…
- On ne sait toujours pas s'il s'est passé quoi que ce soit en Islande. C'est pour ça que cette escale est si importante, » expliqua Kevin. « La paranoïa est un réel danger dans ce genre de missions. »

Il y avait comme une remontrance dans sa voix, mais Jeanne était trop occupée à se sentir mal pour vraiment y réfléchir. Kevin avait raison, sauf que Hans n'était pas paranoïaque. Et s'ils étaient tous convaincus du contraire, elle était la seule à pouvoir leur dire la vérité…

… Sauf qu'elle ne l'avait pas fait et ne le ferait pas.

Elle devait se sentir un peu coupable, parce qu'elle n'avait vraiment pas envie de dire ce qu'elle dit ensuite mais elle le fit quand même. « Si ça peut te tranquilliser, Hans, je resterai dans ma chambre pendant toute la durée de l'escale. Puisque nous avons établi que les intrusions étaient peu probables, je serai en sécurité. »

Le silence qui suivit ne fit rien pour la mettre à l'aise. Relevant les yeux, Jeanne croisa le regard de Meene, qui semblait se retenir de dire quelque chose. Elle tenta de l'arrêter d'un vague sourire.

« Vous ne pouvez pas rester seule sur le navire, » protesta pourtant Marco. « Là, ce serait un risque de sécurité.
- Je resterai sur le navire pour monter la garde et défendre notre seigneur, » proposa Hans.

Jeanne cilla.

On ne la laissait jamais seule avec Hans. C'était une des règles les mieux respectées sur le navire, bien que ce fut aussi une des seules qui n'avaient pas d'explication pragmatique et qui n'étaient en fait jamais vraiment énoncées à voix haute. Juste… une habitude. Oh, elle pouvait se permettre une discussion en privé de temps à autre, mais il n'était jamais assigné à sa garde lors des escales. Ou lors de quoi que ce soit.

« On t'a assigné des missions, » rappela-t-elle doucement, pour que personne d'autre n'ait à s'en charger. « Je vais m'entraîner la plus grande partie du temps, et il y aura de toute façon une personne de garde pour assurer les livraisons. Je me trompe ? »

John s'empressa de le lui confirmer.

« Tu vois, Hans, ce ne sera pas nécessaire. C'est très gentil de ta part de t'inquiéter ainsi, mais je ne risque rien. »

Et il ne trouva rien à répliquer, ce qui était tant mieux, parce que la patience de Jeanne avait ses limites.


Cette dernière promesse ne devait pas, en vérité, changer grand-chose. Elle n'aurait pas pu trouver de présent en se promenant avec Marco, et c'était bien pour ça qu'elle avait mis Meene dans la confidence.

Les deux premiers jours à quai furent particulièrement difficiles à supporter. Elle se pensait une personne patiente, pensait l'avoir tellement bien apprise que rien ne pouvait plus lui poser problème, mais il s'avérait que la vérité était autre. Kevin avait dit quelque chose à propos d'effets psychologiques, mais il n'osait pas vraiment lui imposer quoi que ce soit, et comme c'était elle qui l'avait proposé, il ne lui avait rien dit du tout. Elle aurait mieux aimé; elle aurait pu s'emparer de la moindre excuse lui permettant de sortir. En son absence, elle s'entraînait, et elle priait, et elle s'ennuyait dans le navire presque désert. Pourtant, d'habitude, elle savait comment s'occuper. S'abîmer dans la prière lui était naturel. Avait-elle perdu sa nature ?

Au soir du deuxième jour, alors que Porf se préparait pour la soirée bar, laissant derrière lui une ribambelle de dispositifs de sécurité ainsi que trois anges chargés de la protection de Jeanne, cette dernière ouvrit une porte vers la bibliothèque. Pendant quelques instants, elle n'entendit rien, puis elle vit Meene sortir de derrière un rayonnage.

« Bonsoir, Meene.
- Bonsoir, seigneur. J'espère ne pas vous avoir trop fait attendre.
- Pas du tout. »

Elles se sourirent comme deux conspiratrices. Puis, Jeanne n'y tenant plus, elle demanda : « Alors ?
- J'ai trouvé quelque chose ! J'espère que ça vous plaira, » fit la brune. « Je sais que vous ne vouliez rien de trop sérieux, mais c'est un peu difficile de magasiner pour Marco, alors… »

Malgré son impatience, Jeanne laissa Meene se perdre en murmures rougissants. La tirant un peu plus dans l'espace libre de caméras, elle l'assit tranquillement et attendit qu'elle ait fini.

« Je… vous voulez certainement le voir. Pardon.
- Ne t'excuse pas. Je suis sûre que ce sera parfait. »

Meene s'exécuta, entrouvrant le petit sac en papier pour en sortir quelque chose de rond, soyeux, et turquoise.

Voyant que son seigneur était perplexe, Meene déroula le serpent. « C'est une cravate. » Elle dut se sentir bête, d'avoir dit quelque chose comme ça, mais ça n'éclairait pas Jeanne. « Je me suis dit que ça irait bien avec ses yeux. Et c'est plus… festif que ce qu'il porte d'habitude. »

Jeanne leva une main curieuse et effleura le tissu. C'était doux et voyant et elle ne pouvait s'imaginer d'empêcher Marco s'attachant les cheveux avec. Il les avait probablement un peu trop court pour ça, mais ils devenaient trop longs pour rester sages quand Marco avait besoin d'y voir; elle le prenait souvent à les rabattre avec impatience. « Comment ça se met ? »

Un instant déstabilisée, Meene reprit l'objet et le passa autour des épaules de Jeanne. « Pardon, je devrais dégager votre nuque, mais… » La masse de cheveux qu'il eut fallu bouger était une raison suffisante de ne pas le faire, et Jeanne secoua la tête, curieuse. « En théorie, on fait un nœud là. Ça se porte souvent sur une chemise. »

Marco portait beaucoup de chemises. Et en voyant la cravate nouée, Jeanne réalisa qu'elle savait ce que c'était. « Oh, oui ! Marco et les autres portent ce genre de choses ! Et… c'est… très beau, » murmura-t-elle en effleurant le tissu. C'était doux, délicat, un peu comme ses robes. Jeanne ne se souvenait pas avoir vu Marco porter quoi que ce soit qui y ressemble. Surtout pas dans cette couleur. La couleur était trop vive, trop… trop peu sérieuse pour lui. Et ses cravates avaient l'air beaucoup moins soyeuses.

C'était exactement le genre de chose qu'il ne choisirait pas pour lui-même et qui était donc un très bon présent. « Merci, Meene. Je suis sûre que ça lui fera énormément plaisir, » sourit-elle avec enthousiasme.

Meene délogea la cravate. « Je suis contente si ça vous va, seigneur. Je n'étais pas trop sûre de ce que vous cherchiez. »

Elle replia soigneusement le tissu et la rangea dans son petit sac brun, qu'elle confia ensuite à Jeanne. Celle-ci, posant le sac sur l'étagère la plus proche, prit les mains de Meene. « Je suis sérieuse. Tu as bien trouvé, et je ne peux pas te remercier assez pour tout ce que tu fais. Merci, Meene. »

L'adulte rosit. Rosit. Jeanne sentit son cœur gonfler.

« M… merci, seigneur. »

Jeanne la relâcha.

« Allez, tu vas être en retard.
- En retard ?
- Eh bien, pour la soirée, » rappela l'enfant innocemment. « Marco l'a dit, non ? C'est une soirée pour tout le monde.
- Mais… vous serez seule…
- J'ai Shamash, Michael, Zeruel et Remiel pour me garder. Va t'amuser, Meene, c'est un ordre. »

Et le sourire de Jeanne chassa sa subordonnée hors de la pièce. Restée seule, elle s'empara du sac, alla à sa chambre, et s'allongea pour fixer le plafond. Elle n'avait pas menti, elle trouvait la cravate très belle. Meene avait raison; leur bleu irait bien avec celui des yeux de Marco.

Entrouvrant le sac, elle jeta un œil audit bleu. Il était très beau. Ça ferait un très beau présent. Et pourtant… pourtant c'était comme s'il manquait quelque chose. Mais quoi ? Elle n'arrivait pas à le déterminer. Elle ne pouvait pas redemander ses services à Meene; l'autre ne comprendrait pas. Et puis elle serait déçue de ne pas avoir choisi quelque chose d'entièrement satisfaisant.

Demander à qui que ce soit d'autre serait aussi trop risqué. Et puis elle n'était même pas sûre de ce qu'elle cherchait. De ce qui lui manquait. Alors il faudrait… Non. C'était impensable. Elle ne pouvait pas imaginer une telle chose. Et pourtant, le ver était dans le fruit. Le poison est en toi, avait dit Hao, et elle se demanda s'il n'avait pas un peu raison. Pour qu'elle envisage une telle chose…

Taraudée, Jeanne dormit tard.


Au matin du troisième jour, l'idée, la terrible idée, ne l'avait pas quittée. Elle n'osait pas encore véritablement la formuler. Tout ce qu'elle savait lui disait que c'était une mauvaise pensée, mais elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Elle ne savait pas exactement ce qu'elle trouverait, et ça rendait la chose encore plus…

Ne pas terminer cette phrase. C'était une folie. C'était…

« Shamash, » murmura-t-elle. « J'ai envie d'aller en ville. »

Son esprit la regarda sans ciller.

« J'ai envie de chercher quelque chose pour Marco par moi-même. »

Il acquiesça. Et Jeanne savait qu'elle ne pouvait pas lui demander son avis sur la question, parce qu'il ne voulait pas l'influencer, mais elle aurait bien aimé qu'il se laisse aller à lui dire qu'elle ne pouvait pas.

« Tu veux que je t'aide ?
- Tu le ferais ? »

Il fit apparaître une petite pièce de métal cuivré dans sa main. « Choisis, pile ou face. »

Jeanne fronça les sourcils et regarda les deux côtés de la pièce. Sur l'un, rien; sur l'autre, le symbole de Shamash. Elle se laissa aller à sourire.

« La face que tu as choisie représente y aller. L'autre, ne pas y aller.
- Une chance sur deux, » dit Jeanne doucement.

« Lance-la. »

Jeanne obéit et regarda la pièce tournoyer vers le plafond avant de rebondir derrière son lit. Elle s'escrima à la rattraper, mais impossible de la retrouver dans ses draps pourtant impeccables.

« Je l'ai fait disparaître, » finit par dire Shamash, et elle s'immobilisa. Retint l'expression de frustration qui lui vint alors.

« Pourquoi ?
- Parce que quand la pièce était en l'air, tu savais de quel côté tu espérais qu'elle retombe, non ? »

Jeanne pressa ses lèvres l'une contre l'autre mais dut bien admettre qu'il avait raison. Elle brûlait d'envie de le faire. De sortir, seule. Et si elle voulait le faire, c'était maintenant, avant de perdre courage.

Jeanne s'imagina déambuler dans une ville inconnue. Elle peinait même à concevoir à quoi ressemblerait la ville. Du pont, on ne voyait presque rien, si ce n'était des grandes grues et d'autres navires de toutes les couleurs. Comment ça pouvait bien s'organiser, une ville américaine ? Où devait-elle aller ? Où trouverait-elle ce qu'elle voulait ?

Hésitante, elle leva la main, prête à ouvrir un portail. Mais vers quoi ? Vers l'inconnu, en vérité, vu qu'elle ne connaissait rien à la ville. Était-ce bien prudent ? Si elle tombait sur un endroit mal famé… Ou même là où les siens se trouvaient, ce serait une catastrophe.

Avalant sa salive, elle reconsidéra le paquet de Meene. Une petite carte était glissée dans un pli du paquet, avec le nom du magasin dedans. Ce n'était pas grand-chose, mais ça suffirait peut-être.

Se concentrant sur l'étiquette du paquet, Jeanne rouvrit son portail et, avant de perdre courage, elle le traversa.

En un instant elle quitta le silence douillet de sa chambre et se trouva dans une grande rue inondée de soleil.

C'était complètement fou, et Jeanne se sentait complètement folle, mais au lieu de s'inquiéter, la jeune fille se sentait toute grisée. L'air avait un goût différent dans la rue de la ville, vidé de tout sel, toute aridité. À la place, il fleurait la peinture fraîche, l'essence et la foule; la sous-couche d'ordures n'était même pas si gênante.

Dans une telle foule, sa petite taille et son immobilité auraient dû causer au moins une collision, mais Jeanne remarqua que les corps mouvants se tordaient pour l'éviter, comme s'ils sentaient qu'il y avait là quelque chose de particulier, de fragile, de sacré. Pour autant, ils ne la regardaient pas. Elle était invisible pour eux.

La pensée l'amusa, et Jeanne se mit enfin en mouvement. Elle ne savait pas réellement ce qu'elle cherchait; la porte qu'elle avait ouverte donnait seulement sur le magasin de mode où Meene avait trouvé la cravate, mais sa vitrine n'inspirait pas vraiment Jeanne. Elle ne voulait pas un autre cadeau, elle voulait… faire de celui de Meene quelque chose d'unique, quelque chose qui refléterait l'importance de Marco.

« Une idée, Shamash ? »

Son esprit, pour l'instant installé dans ses cheveux, lui envoya l'image d'un dessin qu'elle pourrait faire sur la cravate. Un X ?

Jeanne considéra l'idée. Dessiner à même le tissu lui paraissait hors de question : elle n'en avait ni la précision ni le talent. Et que se passerait-il lors du lavage ?

Un pochoir, alors ? Ça voulait dire trouver de l'encre, et un pochoir qui ait la bonne forme, ce qui disqualifiait toute emblème des X-Laws, qu'elle ne trouverait certainement pas.

Tout en réfléchissant, Jeanne s'engagea dans la rue commerçante, laissant ses yeux flâner sur les différentes devantures. La plupart des noms et des slogans la laissaient perplexes : elle ne voyait pas de sens aux offres colorées sur le devant de la banque, et l'idée des soldes lui était elle aussi étrangère.

Un moment elle s'arrêta devant une boulangerie pour observer les différents produits. Forêt noire, gland, macaron à la violette… autant de noms qui semblaient fait pour que l'imagination s'évade; autant de choses que Marco ne faisait pas. Peut-être qu'un livre de recettes… ?

Non. Ça voulait dire ajouter un cadeau, et en plus il le prendrait mal et croirait qu'elle n'aimait pas sa cuisine à lui. Se décollant à regret de la vitrine, Jeanne fit quelques pas avant de sentir une légère caresse le long de ses jambes.

Baissant le regard, elle tomba en arrêt devant un minuscule chat incroyablement noir, qui avait décidé que ses jambes étaient le parfait grattoir. Sans retenir son sourire, Jeanne se baissa et lui gratta le menton. La bête était chaude et douce; Jeanne se prit à rire. Elle n'avait vu de chats que dans les livres de Kevin, jusqu'ici. En avoir un tout contre elle, juste pour elle, sans avoir jamais pensé qu'elle apprécierait une telle rencontre…

Avec un ronronnement satisfait, le chat se dégagea de son câlin et fit quelques pas vers une rue adjacente. Jeanne, qui se souvenait un peu de ses contes de fée, le regarda avec circonspection et commença par inspecter la rue. Sans être autant animée que la précédente, pourtant, elle dégageait une ambiance tout aussi vacancière. Les banques et les restaurants laissaient ici place à des magasins plus modestes, dont un qui affichait fièrement : 'Librairie – papeterie – arts décoratifs'.

Le chat avait disparu; Jeanne décida, en accord avec Shamash, qu'il ne coûtait rien de regarder.

L'entrée était pavée de livres, qui s'élevaient en colonnes étonnamment stables jusqu'au plafond. À son passage, une légère cloche tinta.

N'ayant encore vu personne, Jeanne s'avança plus avant. Shamash ne décelait rien d'étrange, mais… en territoire inconnu, mieux valait se méfier.

« Je peux vous aider ? »

Une tête venait de jaillir de derrière un rayonnage. Sa propriétaire avait la même peau que Christopher, mais ses cheveux étaient longs, noués en épaisses tresses pleines de reflets soyeux.

Jeanne secoua la tête, et chassa de son esprit l'inquiète pensée que les siens l'avaient retrouvée.

« Pas vraiment, » finit-elle par dire, prudente. « Je ne fais que regarder.
- Aucun problème. Ton anglais est très bon ! On entend à peine l'accent. Tes parents sont à côté ? »

Jeanne fronça les sourcils. Ses parents ? Ah, oui, elle devait faire bien jeune, pour se promener toute seule.

« Oui, c'est ça. Ils avaient peur que je m'ennuie. Je serai sage. » Autant de mensonges. Des petits mensonges, mais des mensonges quand même. Jeanne décida immédiatement de s'en punir plus tard.

L'humaine sourit.

« Je compte sur toi. »

Et elle redisparut derrière le mur de livres.

Maintenant qu'elle les regardait, ces livres, Jeanne les trouvait bien différents de ceux du navire. Même ceux que Kevin lui prêtait n'avaient pas ces couvertures colorées, ces gros titres mystérieux; elle devait bien s'admettre intriguée.

'Harry Potter et la Chambre des secrets' couvrait une table à lui tout seul, mais elle ne comprit rien au résumé. Un sorcier ? Ça existait, ça, comme type de Shaman ? Porf était porté sur la question, elle le lui demanderait plus tard. L'existence même d'une telle littérature la rendait perplexe. L'existence des Shamans n'était-elle pas secrète… ?

« Tu le lis ? »

L'humaine revenait, et Jeanne put la détailler plus en détail. Elle portait des vêtements légers aux couleurs pastels, et elle était grande, autant que Marco.

« Ça fait un tabac en ce moment. Tu aimes la magie ? »

La sonnette d'alarme retentit de nouveau en Jeanne. La magie ? Elle ne sentait aucun parfum shamanique sur l'humaine. Se pouvait-il qu'elle se trompe, que l'inconnue sache se déguiser, comme Hao ? Se pouvait-il qu'elle sente son pouvoir à elle ?

« Je ne fais que regarder, » répéta-t-elle encore. « Je cherche un cadeau, en fait. » Elle hésita. « Pour mon père. »

Le mot avait un goût sucré dans sa bouche, le genre de pâtisserie que justement Marco savait lui faire.

L'humaine sourit. « Il aime Harry Potter ? »

Jeanne fit la moue. « Non, je ne crois pas. »

Mais si c'était des informations qu'il n'avait pas ? Impossible. Et puis si elle lui offrait un livre, il faudrait qu'elle explique comment elle l'avait eu. Et puis il n'aimait pas beaucoup lire.

« Je vais chercher de mon côté, » annonça-t-elle encore, un sourire désarmant aux lèvres. Quittant la jeune femme, elle pénétra dans la seconde salle. Celle-ci était plus petite, et ne comptait pas beaucoup de livres. À la place, il y avait des monceaux de tissu, des pelotes de laine, des minuscules mannequins de bois. Jeanne avait un peu de mal à s'y retrouver; elle s'approcha pourtant d'un rayonnage et étudia les boîtes présentées. C'était une série de… kits de couture. Non, de broderie; ils promettaient que le plus grand débutant pourrait se transformer en experte hors-pair en un rien de temps. Jeanne se demanda si ça fonctionnait comme quand on recousait une plaie.

Au moment où elle allait partir, elle repéra un motif amusant : une espèce de petit palmier vert. Un très beau vert, d'ailleurs. Elle resongea à la cravate trop unie, au pochoir qu'elle savait ne pas pouvoir trouver.

« Tu crois que ça pourrait aller ?
- C'est à moi que tu parles ? »

L'humaine était revenue, un paquet de pinceaux entre les mains. « Oh, tu regardes les kits. C'est peut-être un peu compliqué pour ton âge…
- Je sais déjà faire, » répliqua Jeanne souriante, convaincue déjà de la chose. « Mais… »

La jeune femme se pencha, comme si elle avait compris. « Oh, oui, ça fait environ douze dollars avec taxe, c'est peut-être beaucoup… »

Jeanne cilla. Elle ne s'était pas préoccupée de la chose, mais elle n'avait en effet pas d'argent. Son escapade lui parut soudain idiote.

« Je peux préparer tout ça, si tu veux aller chercher ta mère. Elle pourra peut-être payer discrètement… »

Voilà où menaient les mensonges. Elle aurait dû le savoir, pourtant. « Non, mais ça ira. Je ne voulais pas prendre de votre temps, je vais vous laisser. »

L'inconnue fit une drôle de tête. Jeanne s'apprêtait à se détourner quand une de ses poches lui parut tout d'un coup plus lourde, et elle la tâta. Elle la savait vide; pourtant elle en sortit un porte-monnaie, dans lequel brillait une vingtaine de pièces dorées.

« Oh, tu as ce qu'il faut… Euh, tu es sûre que tu peux dépenser ça sans demander ? C'est un peu beaucoup, et… »

Jeanne ne l'écoutait plus. Ce n'était pas à elle, elle en était sûre. La bonne réponse, c'était de dire non, en effet, ce n'était pas à elle de prendre cette décision, parce que donner des pièces sans doute fausses à une pauvre dame qui avait été parfaitement correcte avec elle c'était sale et elle n'avait pas envie.

Mais le kit était dans ses mains, et les pièces aussi, et sans vraiment le rationaliser elle donna les pièces et laissa la vendeuse lui en rendre quelques unes. Jeanne les regarda un moment, en laissa la moitié sur la table comme elle avait vu Marco le faire, et sortit du magasin.

« Est-ce qu'elle va avoir des problèmes ? »

Elle le sentit arriver, et s'en félicita, parce que c'était mieux que l'inverse. Elle avait encore le kit dans les mains et elle aurait pu lui rendre l'argent, mais elle n'était pas sûre qu'il soit vrai, et elle ne pensait pas qu'il en veuille.

« Je ne pense pas, » lui répondit-il avec un peu trop d'entrain. « Pas plus que les autres. »

Jeanne leva la tête et le regarda un peu de travers.

Il haussa les épaules. « Je n'ai rien fait de répréhensible.
- Je pense que nous en avons des définitions très différentes. Que faites-vous ici, d'abord ? »

Il lâcha un léger rire. « Je me suis dit que tu ne serais pas contre une escorte. »

Jeanne n'était pas convaincue.

« Tu as trouvé ce que tu voulais, au moins ? »

Elle baissa les yeux vers son sac, et ne retint pas le vague sourire qui lui vint alors. « Oui, je crois. » Puis, parce qu'elle était polie. « Merci. »

Hao inclina la tête, accueillant le mot d'un sourire. Puis il commença à marcher, et comme elle ne connaissait pas l'endroit elle le suivit. « Comment saviez-vous que j'allais sortir ? » Elle ne le savait pas elle-même avant de prendre la décision.

« Je ne le savais pas, » dit Hao tranquillement.

« Alors comment m'avez-vous trouvée ? » La liste des capacités de Hao ne semblait cesser de s'allonger, et Jeanne se sentait le besoin de les identifier aussi précisément que possible.

« Mon intuition ? »

Son sourire n'était pas des plus crédibles. Jeanne se trouva à penser qu'elle aurait dû être bien plus inquiète qu'elle ne l'était réellement.

« Est-ce que vous nous suivez toujours ?
- Toujours est un bien grand mot.
- Vous esquivez la question. »

Cela le fit rire, et Jeanne comprit qu'il ne le lui dirait pas. C'était encore une des énigmes qu'elle devrait résoudre toute seule, apparemment. Ça commençait à faire beaucoup.

Hao tourna dans une allée moins fréquentée et Jeanne s'arrêta sur le seuil, un peu hésitante. Hao fit quelques pas, puis s'arrêta aussi.

Elle ne voulait pas lui demander où il allait, parce que ç'aurait sonné un peu inquiet et qu'elle ne voulait pas avoir l'air inquiète, mais elle ne voulait pas non plus le suivre n'importe où. Et, de ce qu'elle comprenait de lui, il ne le lui dirait pas de lui-même, parce qu'il aimait trop l'ambiguïté et le malaise qu'elle pouvait créer.

Impasse, donc.

Elle s'éclaircit la gorge. « Avez-vous une raison de préférer les coins sombres ? »

Hao se retourna, souriant. « Pas sombres, exactement, mais dépeuplés, oui. Je n'aime ni la foule ni le vacarme. »

Jeanne jeta un coup d'œil derrière elle. Certes il y avait de la foule, et certes il y avait du bruit, mais… c'était une ambiance agréable. Enjouée. Vivante. Quand bien même elle n'aurait pas eu de difficulté à se promener avec Hao dans un coin sombre, parce qu'il avait beau dire le coin était sombre, elle…

« Je crois que je préfère la grande rue. »

Hao haussa les épaules.

« Ne risquons-nous pas plus de croiser les tiens là-bas ? »

L'argument était bon.

« Peut-être que je devrais retourner à ma chambre. Ils vont s'inquiéter, » dit-elle à la place. Après tout, sa chambre n'était éloignée que d'une pensée. Il suffisait qu'elle ouvre une porte. Il suffisait qu'elle plante Hao sur place, et comme c'était lui qui s'était invité dans son coup de folie à elle ce ne serait pas vraiment indécent.

« Déjà lassée de la ville ? »

Elle croisa son regard et se rappela l'émotion causée par le soleil. « Je ne dirais pas lassée, mais peut-être que je ne devrais pas attendre de l'être.
- Toujours très sage.
- Je vais prendre ça comme un compliment.
- Comme quoi d'autre, voyons ? »

Jeanne fit de son mieux pour ne pas se trahir et fit un pas en arrière, vers la rue animée, vers la chaleur du soleil. Ses chevilles la démangeaient un peu. Distraitement, elle se pencha pour regarder, et vit des grandes traces rouges. Elle ne s'était pourtant pas fait mal. Elle eut beau y réfléchir, elle ne voyait pas…

« Je crois, » sourit Hao aimablement, « que tu es allergique aux chats. »

Elle se contenta de le regarder avec incompréhension. Voilà qui était décidément trop pour une seule après-midi. « Je vais rentrer, maintenant. »

Il ne la retint pas, comme si elle n'avait eu qu'à le dire pour le faire, et elle le quitta sans plus un mot.


Jeanne rentra dans sa chambre et se rendit compte que quelque chose n'allait pas.

Une alarme sonnait quelque part dans le couloir, assourdie quelque peu par la porte et les coups que quelqu'un donnait dedans. « Seigneur Maiden ? Seigneur Maiden ! »

Elle eut à peine le temps de jeter son paquet sous le lit avant que la porte ne tourne et qu'elle ne se retrouve face au visage de Marco. S'il remarqua qu'elle était habillée pour l'extérieur, il n'en dit rien; il était trop occupé à s'approcher, l'inspecter sous tous les angles, et finalement tomber à genoux. « Vous êtes là. Tout va bien. »

Elle cilla, et en relevant la tête croisa le regard de Meene et Kevin dans le couloir. « Que… Que se passe-t-il, » demanda-t-elle d'une voix un peu moins calme qu'elle ne l'aurait désirée. « Je m'étais assoupie. »

Kevin se chargea de la mettre au courant. « À 1204, Hans nous a signalé avoir repéré la trace du groupe de Hao dans les parages. Évidemment, nous sommes tous revenus au navire en urgence, mais Hans avait disparu. Comme son rapport était fragmentaire et que les instruments du navire n'ont rien repéré, pas moyen de savoir où il était parti. Et…
- Et les capteurs ne repéraient votre présence nulle part, » finit Meene. « Nous avons craint que… Qu'il vous ait emmenée avec lui. »

Jeanne baissa les yeux vers Marco, qui n'avait toujours pas repris son souffle. Ils avaient dû courir.

« Il a laissé son traceur ici. Est-ce qu'il vous a parlé avant de partir ? »

Jeanne sentit un peu de son sang se figer, et elle s'appliqua à n'en rien laisser paraître. « Non. Je suis restée dans ma chambre, comme je l'avais promis. J'ai pu ne pas l'entendre et il n'aura pas insisté. »

Il avait la clé, mais il n'oserait pas entrer sans avoir son accord, pas vrai ? Et d'abord il n'avait pas la clé de la cellule de l'Iron Maiden. Il ne pouvait pas être au courant de son escapade.

« Il n'y a pas de capteurs ici. Ce n'est pas anormal que ma présence soit invisible, » ajouta-t-elle, et fronça le nez quand elle vit Kevin et Marco échanger un regard. « Ou bien voulez-vous me dire quelque chose ? »

Meene semblait aussi perdue qu'elle; les deux hommes secouèrent la tête. « Pardon, seigneur, c'est la situation de Hans qui nous préoccupe.
- Tu penses qu'il est en danger ? »

Jeanne se rappela du chat et serra les lèvres. S'il avait repéré Hao et allait l'affronter maintenant…

Ils avaient déjà perdu quelqu'un comme ça.

« Non, » fit Kevin honnêtement. « Je m'inquiète plus pour la ville autour. »

Jeanne considéra les trois soldats et leurs esprits. « Je peux repérer Azazel, » rappela-t-elle. « Je peux le retrouver.
- Seigneur… »

L'inquiétude dans la voix de Marco était touchante, mais Jeanne devina qu'elle allait s'accompagner d'un refus assez clair, alors elle ne lui laissa pas le temps de l'exprimer. « Nous ne pouvons pas le laisser dans la nature. Il sera bien temps de voir aux sanctions plus tard. Meene, va avertir Christopher qu'il a la garde du navire jusqu'à notre retour. Kevin, j'aimerais que John et Larky nous accompagnent; ils viennent d'ici, après tout. Rendez-vous à la passerelle dans dix minutes. »

Ils durent reconnaître dans son ton quelque chose qui leur ôta toute envie de discuter, parce qu'ils s'inclinèrent et disparurent. Jeanne tendit la main à Marco, qui la prit pour se relever sans bien entendu mettre le moindre poids sur son bras.

« Seigneur Maiden…
- Allons-y. On n'abandonne personne. »

Ils n'eurent pas besoin d'aller bien loin. À peine arrivés à la passerelle, Jeanne repéra une silhouette qui boîtait à quai. Laissant Marco, elle dévala la rampe et arriva juste à temps pour empêcher Hans de tomber à la renverse. Il avait la peau noircie et plusieurs blessures ouvertes; il se raccrocha à elle et lui offrit un sourire de crocodile. « Seigneur Maiden…
- Tout doux, » ordonna-t-elle. « Nous allons rentrer, et tu vas te reposer. Nous parlerons de ton sort une fois que tu auras repris des forces. »

Il ne cessa pas de sourire et leva un bras, celui qu'il appuyait contre le mur. Au bout, il tenait une main. À la main était accrochée un bras étranger, appartenant à une petite rousse couverte de bleus. Elle était inconsciente.

« Je ramène une prisonnière du camp de Hao, » dit Hans d'une voix rauque, et cette fois-ci il se laissa bien tomber dans les bras de John, inconscient lui aussi.

Le froid qui s'empara de Jeanne alors n'avait jamais eu son pareil.