Voici donc l'épilogue de Freak. J'espérais le poster avant la fin de 2019, mais une grippe monstrueuse m'a sauvagement attaquée entretemps. Merci à tous d'avoir été là pendant tout ce temps!
Now I lay in my grave
At age twenty-one
Long before you were born
Before I bore a son
What good did it do?
Well hopefully for you
A world without war
A life full of colors
-The War Was in Colors (Carbon Leaf)
La Ford Anglia volait au-dessus de Londres à une allure paisible, sans urgence. Au volant, Arthur Weasley souriait avec une fierté toute enfantine. Il jetait parfois des coups d'oeil à sa femme, assise sur le siège passager, se retenant visiblement de très peu de lui faire remarquer qu'il avait bien dit que la voiture volerait aussi bien qu'elle le faisait. Molly, elle, s'accrochait à la poignée au-dessus de sa tête, le visage légèrement verdâtre. Qu'elle ait le mal des transports alors que la voiture ne roulait même pas était difficile à expliquer, mais elle avait malgré la longueur du trajet renoncé à poursuivre le tricot qu'elle avait amené, et semblait ne faire qu'attendre la fin du supplice avec difficulté.
Sur le siège arrière, Harry n'en pouvait plus de tapoter le banc ou de tirer sur la ceinture de sécurité qu'Arthur lui avait attaché autour de la taille. En s'étirant le cou, il parvenait à observer l'immense ville Moldue en-dessous et Londres le fascinait si bien qu'il ne voulait en manquer aucun détail; mais ne pas pouvoir partager la vue avec ses frères lui semblait affreusement injuste.
C'était d'autant plus paradoxal qu'il avait été secrètement excité de faire ce voyage sans Ron, Ginny ou les autres. À quelques semaines de ses onze ans (et il avait tellement hâte!), Harry prenait goût à avoir un peu de distance avec ses frères et sa petite sœur. Pas beaucoup, bien sûr : il adorait sincèrement sa famille. Mais le goût de l'indépendance, le goût d'être différent, lui venait comme il venait à Ron et comme il était venu à Fred et Georges, menant Molly et Arthur à leur offrir des chambres séparées depuis peu.
Bien sûr, d'après les explications de ses parents, il était plus qu'un peu différent.
Il admirait la vue à vol d'oiseau et il triturait sa ceinture et passait son temps à remonter ses lunettes sur son nez, mais son agitation, et ses efforts pour retenir toutes les images qu'il voyait et les rapporter à Ron, ne parvenaient pas à le distraire de son estomac qui s'agitait dans tous les sens. Il avait l'impression d'avoir dans le ventre une créature comme la goule qui vivait dans le grenier, qui cognait pour sortir et créait du désordre sur son chemin.
-Ça va, Harry? Demanda Molly. Elle le regardait dans le miroir avec inquiétude, même si elle était elle-même d'un vert pâle inquiétant.
-Ça va, répondit-il, ne voulant pas lui causer de souci.
-Nous aurions dû prendre la poudre de cheminette, Arthur, dit pourtant Molly, comme si elle n'avait pas entendu. Ce n'était pas l'occasion d'essayer ton nouveau jouet.
-Ils n'ont pas de cheminée, ma chérie, nous en avons parlé. C'était l'occasion parfaite d'essayer la voiture. Harry, tu vois la tour? Je crois que les Moldus l'utilisent pour prédire la température!
Harry sourit à ses parents dans le rétroviseur, les laissant à leurs argumentations à mi-voix. Ses yeux se portèrent sur la grande tour et le pont qui lui faisait face, admirant l'étrange architecture angulaire et minérale des Moldus, mais son estomac ne s'agitait que davantage, son trouble ravivé par les mots de son père : ils n'ont pas de cheminée. C'était ce ils, encore mystérieux et effrayant, qui le tourmentait.
Ses parrains.
Enfin -non. Son parrain, et le mari de son parrain. Mais il n'était plus sûr de savoir lequel était lequel, et il ne saurait pas les reconnaître. Il espérait qu'il n'aurait pas l'air impoli devant eux -mais il avait eu du mal à se concentrer sur ce qu'Arthur disait quand il lui avait tout expliqué.
Il savait qu'il avait été adopté alors qu'il était encore très jeune par les Weasley. Ses cheveux noirs et son allure différente du reste de sa fratrie lui auraient mis la puce à l'oreille même si ses parents avaient essayé de lui cacher la vérité -et ils ne l'avaient jamais fait. Mais toute sa vie, Arthur et Molly l'avaient si bien traité comme un des leurs, et la Tante Muriel, et l'Oncle Billius, et tous les autres parents du grand clan Weasley, qu'il ne s'était jamais attardé à ses origines. Même quand il recevait pour Noël et pour son anniversaire une enveloppe cachetée que les autres n'avaient pas, qui contenait généralement une Mornille argentée et une carte de peu de mots. Même quand Molly lui faisait écrire une lettre de remerciement adressée à Sirius et à Severus. Ils paraissaient une réalité très distante, étrangère à la vie qu'il menait au Terrier.
Cette année serait différente, évidemment. Il allait quitter la maison pour aller à Poudlard pour la première fois, avec Ron. Il avait presque onze ans, l'âge de tous les commencements. Mais il n'avait pas réalisé que cela inclurait de rencontrer ses lointains parents.
Il avait caché au mieux son air intimidé, ne voulait pas embarrasser ses parents en se montrant de mauvaise volonté, mais à présent que la voiture était en route -à présent que Londres défilait tranquillement sous eux, les rapprochant de plus en plus de leur destination...
-Oh, je crois que c'est là, Arthur. Oui, c'était là.
-Tu crois?
-Arthur, nous l'avons manqué!
Harry inspira profondément, s'enfonçant dans son siège comme si la destination se présenterait plus lentement, s'il ne la voyait pas arriver. Il fit un effort pour aplatir ses cheveux, n'aboutissant évidemment à rien, mais espérant qu'il aurait au moins l'air d'avoir essayé.
L'atterrissage se fit sans douceur, avec quelques « oups! » de la part d'Arthur et un teint de plus en plus verdâtre pour Molly alors que la voiture se poussait hors du chemin pour éviter une collision frontale avec un autre véhicule Moldu. Rouler était beaucoup plus bizarre que de voler -Harry sentait la chaussée sous les pneus de la Ford, les petits cahots de la route se répercutant dans ses reins. Ils n'étaient pas dans un quartier très accueillant, des façades de maison grises se succédant sous le ciel pluvieux avec une telle monotonie qu'il se demandait si elles étaient vraies ou si tout ceci n'était qu'un décor menant à la maison de ses parrains. Lorsque la voiture s'immobilisa devant une maison sinistre, pareille à toutes les autres, et que Molly annonça que c'était « bel et bien » le numéro douze, toutefois, il fut forcé d'admettre qu'ils y étaient.
Ils remontèrent une minuscule allée, entre deux plates-bandes tristes qui faisaient paraître le bouquet de fleurs sauvages à la main d'Arthur comme un feu d'artifices. Molly chercha elle aussi à aplatir ses cheveux, et Arthur cogna à la porte du numéro douze. Harry se sentit mal d'espérer que personne ne réponde.
L'homme qui apparut à la porte le prit complètement de court. Il s'attendait à quelqu'un de l'âge de ses parents; l'inconnu paraissait beaucoup plus jeune. Il ne pouvait avoir que quelques années de plus que Bill. Il portait comme lui les cheveux longs, mais les siens étaient d'un noir lustré, et son visage était de ceux que Harry se serait attendu à voir chez les personnages des vieux tableaux de ses parents, avec une mâchoire finement découpé et des yeux pâles et profonds qui s'arrêtèrent immédiatement sur lui. Il sentit son cœur s'arrêter; l'inconnu sembla se figer, lui aussi.
-Sirius, salua Arthur avec chaleur. J'espère que nous n'arrivons pas trop en retard.
-Pas du tout, assura l'homme. Sa voix était jeune, elle aussi, mais joyeuse comme l'aboiement d'un chien, et un sourire s'afficha immédiatement sur son visage. Nous avions très hâte de vous voir. Salut, Harry.
-Bonjour, répondit Harry, rassuré par l'air enthousiaste et le sourire de Sirius, mais intimidé malgré tout.
-Entrez. Sev' est dans la cuisine, il a préparé un goûter pour tout le monde.
L'intérieur de la maisonnée était un contraste stupéfiant avec l'intérieur. Le hall était tout de bois acajou et de murs pâles, semblant tout à la fois beaucoup plus éclairé que ne le permettait la grise lueur du dehors et plus chic qu'aucun endroit où Harry avait jamais été. Un escalier menant à l'étage supérieur s'ouvrait sur leur gauche, une galerie de tableaux suivant la montée des marches : natures mortes, paysages, et quelques portraits assoupis. Arthur offrit ses fleurs à Sirius et Molly complimenta ce qu'ils avaient fait de la demeure.
-Ah, c'est vrai que vous n'étiez pas venue depuis un bout de temps, cousine, sourit Sirius. Oui, nous avons un peu ajusté les choses. Tiens, Harry, tu peux me donner ton manteau. Tu veux tenir les fleurs pour les donner à Sev?
Il s'adressait à Harry avec une nervosité comparable à celle que Harry lui même contenait, lui semblait-il. C'était très curieux -il n'avait jamais rencontré d'adulte qui soit gêné face à lui. L'idée de rencontrer Sev, toutefois, renouvelait sa propre anxiété. Il ne put qu'opiner.
Le hall menait à une salle à manger d'une propreté surréelle. Manifestement, les repas ici n'étaient pas partagés par au moins huit personnes comme c'était toujours le cas au Terrier. Une fenêtre laissait entrer le soleil pâle, qui ici semblait chaleureux, et qui veillait sur une rangée de plantes en pots de variétés tout à fait inconnues. La table était sombre et large, avec un centre de table digne d'un musée, mais Harry se sentit davantage intrigué par les pattes en bois sculptées, qui représentaient des griffons et des sphinx si réalistes qu'il lui parut en voir un bâiller.
-Ils sont là, annonça Sirius en passant la tête vers l'autre bout de la pièce.
-J'arrive, déclara une deuxième voix, dont le propriétaire était hors de vue de Harry.
-Je n'aurais jamais imaginé voir cette pièce si accueillante, disait Arthur en tournant sur lui-même, l'air ébahi. Sirius, tes parents seraient stupéfaits.
-Ils seraient horrifiés, répondit Sirius, qui ne semblait pas contrarié par cette perspective. Nous en sommes très contents.
-Il reste cinq minutes de cuisson, annonça la voix de l'inconnu, un bref instant avant qu'il n'apparaisse auprès de Sirius. Bonjour, Madame Weasley, Monsieur Weasley.
Le deuxième homme, qui ne pouvait qu'être Severus, était un tout petit peu plus petit que le premier. Il portait ses cheveux plus longs que lui, et ils paraissaient encore plus sombre que les siens, en comparaison avec sa peau très pâle. Ses yeux étaient noirs comme deux tunnels, sautant d'Arthur à Molly avec rapidité comme s'il essayait de tout remarquer. Il avait un nez crochu et Harry réalisa avec stupeur que, si Sirius était un parfait inconnu, il avait déjà entendu parler de Severus. Charlie, Percy et les jumeaux avaient parlé de lui à leur retour de Poudlard, simplement, ils l'avaient alors appelé-
-Professeur Snape, salua chaleureusement Molly. Nous disions à Sirius que la maison est magnifique. Vous faites pousser tout ça vous même?
-Ah, dit Severus, qui paraissait presque gêné également, en regardant les plantes sur le bord de la fenêtre. Madame Chourave m'aide à faire pousser mes propres ingrédients. Elle sera probablement heureuse que je n'aie pas réussi à tuer toute la production avant la rentrée scolaire. Venez, asseyez-vous -tu fais un très mauvais hôte, Sirius.
-Toujours, accepta posément Sirius, prenant la main de Severus. Harry les vit échanger un regard, et, même sans les connaître, il lui sembla évident qu'ils échangeaient silencieusement quelque chose qui ne fut pas dit tout haut. Puis Sirius fit un signe de tête vers lui, et reprit : Mais regarde plutôt. Mon filleul est là.
Severus -le professeur Snape- se tourna vers lui. Comme Sirius, il regarda Harry comme s'il le redoutait un peu. S'il avait étudié Molly et Arthur comme s'il avait craint qu'ils ne se mettent à lui hurler dessus, il regarda Harry comme s'il était un Cognard prêt à lui sauter au visage.
-Bonjour, dit Harry, décidant de prendre les devants, et tendant droit devant lui le bouquet de fleurs qu'Arthur lui avait donné. Heureux de vous rencontrer.
Le sort fut rompu. Quelque chose dans l'air changea. Severus Snape sourit et prit le bouquet. Harry ouvrit malgré lui de grands yeux en voyant qu'il manquait des doigts à sa main, mais l'homme ne fit qu'admirer les fleurs, comme s'il n'avait rien remarqué.
-Heureux de te rencontrer, Harry.
Il jeta un coup d'oeil à Molly et à Arthur. Sirius s'approcha, si bien que les deux hommes lui faisaient face; il posa sa main sur l'épaule de Severus, et celui-ci s'accroupit pour être à hauteur de Harry. Il avait l'air moins effrayant vu de proche; ses yeux sombres restaient troublants, mais ses traits montraient de la gentillesse.
-Je ne sais pas si tes parents te l'ont dit, commença-t-il, mais je serai ton professeur dans quelques semaines, ainsi que celui de Ronald. J'enseigne-
-Les potions, compléta Harry, affichant un sourire à son tour. Ils ne m'ont rien dit, mais je sais qui vous êtes. J'adore les potions.
-Il pose beaucoup de questions à Fred et Georges, confirma Arthur, sa voix pleine de chaleur. Il a très hâte de suivre vos cours.
-Et vous, alors, fit Harry, les rouages de son cerveau en avance sur lui, le laissant bouillonnant d'incrédulité face aux secrets que ses parents avaient faits. Il regarda Sirius d'un nouvel œil. Vous êtes le professeur Black, c'est ça?
-Arbitre et professeur de Quidditch, répondit Sirius, souriant. Si tu as le même talent qui court dans ta famille, alors on se verra très souvent, tous les deux.
-Ne lui mets pas de pression, dit Severus, jetant un œil au-dessus de son épaule à Sirius. Et cessons donc de parler par terre, la table est prête.
La glace était brisée. Harry choisit la chaise la plus proche de la fenêtre alors que Severus mettait les fleurs dans un vase, au milieu de la table, et que Molly parlait à Sirius de combien elle avait détesté la voiture volante, et demandait comment celui-ci pouvait faire de la moto en plein ciel sans être malade. Harry demanda ce qu'était une moto, et son père commença une description complexe d'informations confuses sur des cylindres et de la combustion. Sirius semblait fier comme un paon, même alors qu'Harry se sentait de plus en plus loin de comprendre de quoi il était le fier propriétaire.
-Je te la montrerai, déclara-t-il, ça sera plus simple.
-Qu'est-ce qu'Harry boit? Appela Severus depuis la cuisine. Nous avons du lait, du lait au chocolat, du jus de citrouille...
Quelques minutes plus tard, Harry dévorait à pleines dents un gâteau aux amandes d'autant plus décadent qu'il put en reprendre une deuxième part sans devoir s'inquiéter de se battre contre ses frères. Molly et Arthur mangeaient leur part avec un silence inhabituel; ils avaient complimenté la cuisine du maître des potions, puis s'étaient tus alors que Sirius posait à Harry une série de questions : avait-il déjà volé sur un balai? Espérait-il être à Gryffondor, à Serpentard? Quels étaient ses histoires préférées? Il semblait le plus sincèrement du monde intéressé par les goûts de Harry, ne se lassant pas comme le faisaient souvent les adultes lorsque Harry leur parlait de sa passion pour les Harpies de Holyhead ou de sa collection de Bavboules. Severus s'était effacé, laissant son époux parler; mais il écoutait avec une attention similaire, n'intervenant qu'une ou deux fois pour parler des créatures fantastiques que Harry rencontrerait à Poudlard ou de la balance qu'il devrait choisir pour son cours de potions.
Parler ainsi avec deux adultes était aussi flatteur qu'un peu étrange; il ne lui vint que tardivement à l'esprit qu'il serait sans doute poli de s'intéresser en retour à leurs intérêts, mais il ne savait trop par où commencer. Il n'en était pas moins sincèrement intrigué par ces parrains attentionnés qu'il n'avait jamais rencontré, et ce fut perplexe qu'il leur demanda, alors que Severus lui servait plus de gâteau malgré l'air réprobateur de Molly :
-Pourquoi est-ce que vous n'êtes jamais venus au Terrier?
Severus ne répondit pas, le silence prenant toute la place pour la première fois depuis une bonne demi-heure. Sirius but une gorgée de thé qui dura un peu trop longtemps, et Harry regarda ses parents, se demandant s'il avait fait une bêtise. Arthur regardait Sirius et Severus; Molly regardait son gâteau.
-Sev' et moi avons été occupés pendant longtemps, déclara finalement son parrain. Nous aurions voulu être plus présents pour toi, pendant toutes ces années. Je suis désolé que nous ne nous rencontrions qu'aujourd'hui.
-Je suis content de vous rencontrer, protesta Harry, qui n'avait pas voulu paraître insultant. Je me demandais juste si vous alliez venir à la maison, maintenant. Ron et Ginny seraient très contents de connaître des professeurs aussi!
-Oh, dit Severus, l'air de vouloir repousser la suggestion, mais il se tut sans rien dire de plus.
-Nous verrons quand ça sera possible, dit Sirius. Mais -dans tous les cas... Tu es le bienvenu ici, chaque fois que tes parents et toi le voudront.
La discussion, à partir de là, peina un peu à reprendre le rythme facile qu'elle avait eu pendant la collation. Ils finirent par prendre congé, après un troisième morceau de gâteau et alors que l'après-midi touchait à sa fin. Harry étreignit son parrain avec une gêne née du manque d'habitude; Severus paraissait encore plus maladroit à l'exercice. Ils s'installèrent néanmoins tous les deux sur le porche avant pour agiter la main alors que la Ford Anglia redécollait, et Harry leur fit au revoir en retour jusqu'à ce que la voiture ne devienne invisible. Loin sous la voiture, il regarda les deux hommes aux cheveux sombres, si différents de sa famille, disparaître.
-Désolé de ne pas t'avoir dit que tes frères connaissaient déjà tes parrains, Harry, dit Arthur après quelques minutes de vol tranquille. Ils ont été très occupés, comme ils t'ont dit. Ils ne voulaient pas que tu sois triste de ne pas les rencontrer.
Le raisonnement était étrange à Harry, qui n'avait jamais eu l'envie particulière de rencontrer les auteurs de ses mystérieuses cartes d'anniversaire. Et puis, si les professeurs avaient été si occupés, qu'est-ce qui avait changé, alors qu'ils avaient la même carrière depuis des années? Il opina pourtant pour montrer qu'il comprenait, même si tel n'était pas le cas. Les adultes, parfois, offraient des explications qui n'avaient aucun sens. Il fronça les sourcils en réalisant que Sirius ne lui avait pas montré sa moto, tel que prévu.
-Maintenant qu'ils sont moins occupés, dit-il, on pourra les revoir, alors?
-Dès que tu voudras, assura Arthur.
-Mais en transplanant, ajouta Molly, qui se tenait à sa portière. Oh, est-ce que tu ne peux rien faire pour les turbulences, Arthur?
Harry s'enfonça dans son siège, pensif. Il irait à Poudlard dans quelques semaines, après son anniversaire. Il aurait onze ans, sa propre baguette, et deux parrains à retrouver sur place. Il se prit à sourire en pensant qu'il avait une longueur d'avance sur Ron, en connaissant maintenant deux professeurs. Il se laissa distraire par l'excitation de la rentrée scolaire, de jeter des sortilèges et d'apprendre à mélanger des potions, et bientôt, le trouble de ses questions sans réponses se dissipa dans son esprit, pas disparu, non, mais repoussé à plus tard, à d'autres interrogations; à ces multiples petits mystères qui n'avaient pas de sens, quand on était trop jeune pour tout comprendre...
Au 12, Square Grimmauld, Severus lavait la vaisselle, et Sirius la rangeait. Ils n'avaient pas dit grand chose depuis que les Weasleys étaient repartis avec Harry, chacun à leurs pensées, chacun à se remettre de leurs émotions, chacun sans doute à ressasser muettement toutes les craintes d'avoir mal fait. La décision de rencontrer le fils de James et Lily avant la rentrée scolaire avait été réfléchie sur des semaines, les risques, les peurs, les doutes pesés, mesurés, remis en perspective.
Severus avait eu un peu de pratique; il avait rencontré son propre filleul, Draco, au début de l'été. La visite au Manoir Malefoy avait ravivé de sinistres souvenirs et l'avait secoué au plus profond de lui-même. Recevoir Harry ici, avec la bienveillance évidente des Weasleys, avait par comparaison été apaisant. Mais si lui-même avait eu le temps de se préparer à voir le petit garçon aux yeux verts qui était tout ce que le monde gardait des Potter, il sentait l'agitation de Sirius, qui avait grandi et grandi depuis des jours, peiner à se dissoudre tout à fait, même alors qu'ils échangeaient des banalités.
Échanger des banalités, en tant que tel, n'était pas un art auquel ils avaient jamais été particulièrement aptes.
Ils remirent en ordre le peu de la maison qui avait été dérangé. Ces jours-ci, la Noble et Très Ancienne demeure des Black avait une personnalité apaisante et sobre. Elle peinait toujours à devenir un lieu habité, un lieu qui s'imprégnait de la vie de ceux qui l'occupaient. Le soin de Sirius et Severus à la débarrasser de tous ses mauvais souvenirs, des choses sinistres dont elle s'était remplie, l'avaient laissée vide et pâle; à chaque été que les deux professeurs revenaient passer au Square Grimmauld, pourtant, celui ci devenait un peu plus vivant de nouveau en s'imprégnant de leur présence. Lorsqu'ils allèrent au lit, le couloir était illuminé par une veilleuse. Les tableaux, triés avec les années, somnolaient paisiblement. Et pourtant, il leur fallut l'intimité de leur chambre à coucher pour que Sirius enlace étroitement son amant et pose sa tête fatiguée sur son épaule.
-Je suis un sale lâche, dit-il doucement.
La condamnation n'était pas inattendue. Severus caressa le dos du Gryffondor, avec les deux doigts et demi qui restaient à sa main, et posa ses lèvres sur son front.
-Il a l'air très heureux, remarqua-t-il.
-Il ne sait rien.
-Et c'est ce que nous voulions.
Ils avaient eu cette conversation si souvent qu'ils ne faisaient qu'en répéter les grandes lignes, comme une pièce de théâtre usée à la corde. Sirius se laissa convaincre plus rapidement qu'autrefois. Il rit pourtant d'un rire faible et sans joie, se moquant de lui-même et de sa faiblesse. Severus lui reprocha tout bas son manque d'indulgence. Ils trouvèrent le lit, sans se séparer l'un de l'autre.
Lorsqu'ils étaient sortis de Sainte-Mangouste, des années plus tôt, prendre Harry avec eux avait été une possibilité évoquée comme la lune : distante, impossible. Les douleurs chroniques de Sirius avaient été handicapantes dans les meilleures journées, insupportables le reste du temps. Leur esprit à tous les deux étaient instables, les dommages semblant irréparables, le manque impossible à combler. Il leur avait fallu deux ans avant de se tenir la main de nouveau, un an de plus avant de choisir de vivre ensemble. Avant de prendre la chance offerte.
Un enfant n'aurait jamais pu vivre avec eux. Harry avait eu tous les soins et tout l'amour possible parmi le clan Weasley. Il avait l'air d'un garçon absolument charmant. Pourtant, l'idée de lui avoir failli revenait souvent à Sirius. L'idée d'avoir failli, tout court, lui était fréquente.
-Il ressemble tellement à James, remarqua Sirius lorsqu'ils furent allongés dans le noir.
-Il a les yeux de Lily, répondit Severus.
-Aussi maligne qu'elle, aussi. Il posera vite des questions.
-Il est encore jeune. D'autres que nous lui parlerons de la guerre en premier.
-Il aura des comptes à nous demander.
-Peut-être. Mais tu n'as pas de comptes à rendre.
Sirius renifla, acceptant muettement l'argument, un petit sourire aux lèvres, plus doux qu'avant, moins douloureux. Severus l'embrassa sur le front, les yeux ouverts dans le noir.
La mort de Reg', et même après tout ce temps, la pensée du gâchis, de l'injustice, de la douleur lui mordaient le cœur avec force; la mort de Reg l'avait laissé hystérique, dévoré par la culpabilité, par la colère, et par toutes ces choses acides qui le dévoraient d'autant plus férocement que le combat, pour la première fois depuis des années, s'était arrêté. Sorti de l'hôpital, ils n'avaient plus d'ennemis à fuir, plus d'Horcruxes à pourchasser. Leur guerre s'était achevée sans eux, et ils étaient laissés à compter leurs pertes. Dumbledore les avait approché pour leur présenter ses condoléances, et leur dire comme un sauveur qu'il s'était arrangé avec la Ministre de la Magie en personne pour que leur cas ne soit pas étudié par les Aurors. Aucun d'eux ne l'avaient regardé avec beaucoup de gratitude.
Remus les avait accueilli chez lui, mais la chose avait été brève. Le loup-garou cherchait à les aider sans savoir les atteindre. Au bout de quelques mois, rythmés uniquement par les crises de douleur de Sirius et par les pleines lunes qui défilaient, Severus n'en pouvait plus de sa propre inutilité, de tous les non-dits, de son apathie. Il avait besoin de faire quelque chose, peu importe quoi, avant de mourir comme un lion en cage.
Son père avait paru stupéfait de le voir débarquer à la porte de son nouvel appartement. Pourtant, il lui avait ouvert la porte, et surmonté sa surprise à lui pour étreindre Severus et le figer de choc à son tour. Tobias n'avait rien dit, il n'était pas doué pour parler. Il avait invité son fils à l'intérieur, lui avait fait des fish'n'chips trop vinaigrés au four, et lui avait fait un lit confortable avec le divan pour la nuit.
Le lendemain seulement, il avait demandé à Severus ce qu'il voulait.
-Je dois faire quelque chose. N'importe quoi.
-Comme quoi? Tes potions?
-Non. Je -je veux une pause. Je veux... Quelque chose d'autre. Je peux peut-être me trouver un travail dans le monde Moldu. Je dois être capable d'y arriver.
-Okay, avait dit son père après une pause. On peut regarder ça. Mais, gamin? Tu pourras pas te fuir toi-même. Il va te manquer quand même.
Severus avait ravalé la boule qui était monté dans sa gorge. La pensée d'un chaudron lui faisait dire que Regulus ne serait plus jamais fier de ses réalisations. L'idée d'un livre, qu'il n'aurait plus jamais à attendre pour lire que son amant agité se soit endormi. Son reflet dans le miroir lui disait que Regulus était mort persuadé d'être abandonné.
-Est-ce que ça va arrêter de faire mal un jour? Avait-il demandé faiblement, sa voix plus vulnérable qu'il ne se souvenait l'avoir jamais entendue.
-Je sais pas, avait dit Tobias, en retour plus doucement que Severus ne l'avait jamais entendu. J'espère, gamin.
Il était resté silencieux un moment, comme Severus fermait étroitement ses paupières et s'imaginait la colère protectrice de Regulus en le voyant accorder à son père une deuxième chance. Puis il s'était levé, et était revenu à table avec un journal enneigé et sans doute volé sur le porche des voisins. Severus avait consulté les petites annonces en se demandant s'il existait un pont à enjamber pour reprendre une autre vie.
-Gamin? Avait demandé son père, après quelques minutes. Et Sirius?
Pendant les semaines qu'il fallut avant que Severus ne retourne voir le Gryffondor, celui-ci s'était détérioré. La douleur le confinait à l'intérieur; il y serait resté de toute façon. Que lui aurait offert le monde extérieur? Il était devenu plus sec, pourtant, son silence précédent cédant la place à des éclats de colère que Remus absorbait de son mieux. Il aboyait plus qu'il ne parlait, laissait son apparence se dégrader.
Severus échoua, évidemment, à vivre dans le monde Moldu. L'absence de la magie n'était pas la solution. Il y eut quelques éclats, de minuscules étincelles; le sourire d'une vieille dame à qui il vendait des fleurs, une petite fille qui lisait un livre à sa peluche dans une bouquinerie, un jeune homme perdu qui le remercia chaleureusement pour son aide. Il les collectionnait, les ressassait le soir avant de dormir pour ne pas ressasser autre chose. Mais il ne supportait plus la légèreté vulgaire de ceux qui ne connaissaient rien à la vie. Il en voulait aux gens qui parlaient trop fort, se trouvait trempé de sueurs froides quand une vive lumière le surprenait. Il n'avait pas été prêt à l'extérieur.
Sirius ne lui en voulut pas de son absence. Lorsque Severus revint et commença à prendre soin de lui, il cessa de mordre. Il laissa le Serpentard lui couper les cheveux, se laissa persuader de changer tous les jours de vêtements. Tobias lui parla, à quelques reprises, sans que Severus ou Remus soient là. Les quantités d'alcool dans les placards demeurèrent à un niveau très bas.
Ils n'auraient pas pu mettre au calendrier la date de leur guérison. Ils allaient mieux, généralement. Pas toujours. Les crises étaient moins fréquentes; c'était peut-être la seule victoire à célébrer. Un jour, Sirius s'excusa à Remus de sa mauvaise foi. Un jour, il diminua les doses de potions calmantes qu'il consommait. Un jour, Severus lui dit je t'aime. Un jour, ils pleurèrent ensemble et maudirent le Ministère et la tombe qui n'existait pas.
Un jour, ils rirent. La culpabilité suivit, bien sûr. Malgré tout ce que Tobias et Remus disaient, malgré les anciens de l'Ordre du Phénix qui se voulaient leurs amis, et qui leur répétait qu'ils méritaient de vivre. Il leur fallut longtemps pour y croire. Ils rirent encore. Plus souvent.
Ils emménagèrent au Square Grimmauld après la nouvelle année 1985. L'espoir et la volonté prenait de la place. Sirius était en meilleure santé. Severus prenait soin de lui, mais de lui-même aussi. La maison fut l'étape suivante. Ils y vécurent plusieurs mois avant d'y faire l'amour.
Sortir devenait plus facile avec le temps, avec l'oubli. Ils croisèrent Minerva McGonagall par le plus grand des hasards, en achetant dos à dos des ingrédients de potions sur le Chemin de Traverse. Elle ne demanda pas comment les dernières années les avaient traité; elle leur demanda ce qu'ils avaient comme plans futurs. L'idée de retourner à Poudlard les suivit chez eux en les laissant dubitatifs, mais elle les suivit tout de même.
À la rentrée suivante, Remus Lupin devenait professeur de défense contre les forces du mal, à vingt-sept ans à peine. Il paraissait heureux, sincèrement heureux, pour la première fois depuis tout ce temps. Un an plus tard, ils rejoignaient le corps enseignant, s'accrochant l'un à l'autre comme en une terre hostile, d'abord, puis, petit à petit, prenant des repères. Minerva les traitait comme des adultes qu'ils ne se sentaient pas être. Dumbledore n'essayait pas de leur parler au-delà de leurs tâches professionnelles. Remus dînait avec eux le soir. Flitwick était nouveau, un écat de bonne humeur et d'enthousiasme professionnel. Hagrid était toujours là, maladroit mais chaleureux. Ils parlèrent et rirent à propos de Binns. Severus se prit d'affection pour Sinistra. Sirius gagna un respect pour Madame Chourave qu'il n'avait jamais eu en tant qu'élève.
Poudlard devint leur maison. Plus qu'il ne l'avait jamais été autrefois.
Leur guérison n'avait pas de date. Par contre, leurs victoires, leurs déménagements, leurs sorties en avaient. La visite de Harry, chez eux, en avait une. Un gamin innocent, ignorant de tout. Une relique de leur ancienne vie, entrant gaiement dans celle, toute neuve, qui était la sienne.
-Tu as été très bien, dit Severus, après plusieurs minutes durant lesquelles Sirius avait commencé à s'endormir.
-Toi aussi, répondit-il, automatiquement.
-Je t'aime, murmura le maître des potions, une déclaration qu'il avait mis des années à perfectionner, pour la prononcer sans qu'elle soit lourde de culpabilité, sans qu'elle parle à la fois à Sirius et à un fantôme.
-Je t'aime, dit Sirius, appuyé tout contre son épaule, le visage dans son cou. Bonne nuit.
Ils s'endormirent, au chaud, au sec. Ils avaient la permission de le faire. La permission d'essayer, quand le soleil se lèverait, d'être heureux ce jour-là.
