Oiseaux de Paradis

Deuxième partie : Komorebi

Onzième chapitre : Echappées de l'oiseleur

Auteur : Rain

Disclaimer : Un deux trois, Shaman King pas à moi, quatre cinq six, rien qu'une admiratrice, sept huit neuf, je me fais pas de sous, rien ne rime mais c'est pas grave.

Le titre vient d'André Chénier , dans « La jeune captive. »

Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel...

Soundtrack : Gold (Echoes)

Note :

Deux choses qui m'ont trotté en tête à l'écriture:

De The Social Network, pour Hans:

[…] tu vas passer toute ta vie à croire que les femmes te détestent parce que tu es un geek. Et je veux que tu saches, du fond du cœur, que ce ne sera pas vrai. Elles te détesteront parce que tu es un salaud.

Pour Mathilda et Jeanne:

N'aie pas peur, disent les anges aux humains.

...

Petit chapitre pour fêter Rea et son inspi! ... Bon après le prochain est pas finalisé, mais who cares, hein? XD


Marco n'aimait clairement pas le fait de devoir tenir des réunions dans l'infirmerie. Les choses n'étaient pas à sa place et il n'aimait pas ça. Quand Marco n'aimait pas quelque chose tout le monde était au courant, qu'il en parle ou pas; il savait faire passer ses sentiments d'un seul froncement de sourcil.

À moins que Jeanne soit seulement très habituée à lire son comportement.

Elle, elle n'aimait pas le fait de devoir tenir cette réunion tout court.

Hans était assis sur un des lits de l'infirmerie parce qu'elle avait insisté. Christopher, John, Marco et elle l'entouraient. Jeanne était assez contente que Christopher soit présent. Sans lui, elle craignait que tout ne tourne à l'anarchie.

John avait toujours eu un tempérament un peu plus explosif que les autres, et il se sentait clairement obligé de le laisser s'exprimer en cet instant. « À quoi tu pensais, exactement ? »

Hans, les poings serrés sur les draps blancs, exhala avant de répondre : « Je pensais au fait que détecter la présence de Hao à Boston juste quand nous étions confirmait mon intuition. Il nous tourne autour et ne va pas attendre le tournoi pour agir, alors pourquoi devrions-nous ?
- Attends, attends. Moi je pense à plein d'autres choses avant. Comme le fait que tu y es allé seul sans prévenir personne et que Hao risque de rappliquer pour récupérer ta prisonnière d'une minute à l'autre ! »

Hans haussa les épaules. « Et alors ? Encore une fois, personne n'a dit que nous devions attendre le tournoi. Plus le temps passe, plus il se renforce.
- Et plus le seigneur Maiden se rapproche de son niveau. Tu es complètement con ou tu as oublié toute notre stratégie ? Et puis qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une gamine ? Elle ne sait probablement rien !
- On ne peut pas en être sûrs sans l'interroger, » protesta Hans en ignorant l'insulte. « Et même si elle ne nous apprend rien, il sera toujours temps de l'exécuter plus tard.
- Non mais tu t'écoutes ? »

Hors de lui, John se leva et partit marcher dans le couloir. Jeanne pouvait voir la console près d'elle vibrer tellement il était agité; elle la stabilisa de la main.

« Nous n'avons jamais parlé de prendre des prisonniers, » rappela Christopher. « Je ne sais pas si c'est vraiment en accord avec…
- Nous n'avions jamais eu cette occasion jusqu'ici, » le coupa Hans. « Nous sommes en territoire nouveau. Vous n'avez pas besoin d'être contents de moi, mais au moins le sujet est sur la table et nous allons pouvoir en parler. Si on détient quelqu'un d'important pour Hao, peut-être que…
- Tu n'en sais rien, » le coupa Marco. Tous les yeux se tournèrent vers lui; Jeanne sentit que la tempête menaçait. « Il est possible que Hao n'ait rien à faire de cette fille. Ce serait le plus probable, vu ce qu'on sait du personnage. Il est aussi possible qu'il revienne mettre le navire à feu et à sang pour la récupérer dans la minute, et nous ne serons absolument pas prêts pour l'accueillir. »

Hans regarda Jeanne et sembla sur le point de se défendre de nouveau, mais il ne fit qu'énerver Marco un peu plus. « Tu n'as pas imaginé une seconde que c'était peut-être un piège ? Pour t'amener à laisser notre sainte seule sur le navire ? Tu ne lui as même pas dit que tu partais. Si Hao était arrivé avant que tu ne reviennes, tu l'aurais laissée seule contre lui.
- Elle est assez…
- Tu l'as mise en danger, Hans. »

C'en fut trop pour lui. « Elle est toujours en danger ! Comme nous tous. Nous avons tous accepté de nous mettre en danger pour le détruire. Nous devrions tous être prêts à faire ce qui est en notre pouvoir pour atteindre notre but. Pourquoi m'en vouloir parce que je l'ai attaqué ?
- Pitié, » fit Christopher. « Comment as-tu évité le renvoi de l'armée avec une telle attitude ?
- Dans une situation pressante, il faut prendre des décisions. J'étais là, j'ai pris la décision, et j'ai obtenu plus en une après-midi qu'en deux ans à ronger mon frein ici ! »

Christopher leva les yeux vers Marco, comme pour lui demander de contrôler son équipier, et Jeanne se sentit soudain ennuyée. Ils l'ignoraient. Ils parlaient devant elle comme si elle n'était même pas là. Avalant sa salive, elle décida de prendre la parole :

« Tes bravades sont déplacées, Hans. Tu as contrevenu aux ordres. Tu m'as laissée seule sur le navire alors que tu tenais justement à y monter la garde. Je suis vraiment déçue. »

Il croisa son regard. Quand Jeanne ne baissa pas les yeux, il eut la décence de paraître penaud.

« Quant à… ce que tu as rapporté avec toi, je ne suis pas d'accord non plus. Tu as pris cette décision seul, sans demander l'avis ou l'autorisation de tes supérieurs. La question n'est pas de savoir si tu as songé aux conséquences. Même s'il s'avérait que cette enfant détenait… des informations qui peuvent nous aider, ce ne serait qu'accidentel. Il reste que tu as dépassé toutes les bornes. Tu empoisonnes cette organisation, Hans. C'est de ma faute : je t'ai laissé faire. »

En périphérie de sa vision, Jeanne vit Marco faire un geste, mais elle ne se laissa pas interrompre. « Je veux que tu comprennes bien que je ne fais pas ce que je fais parce que je me sens obligée ou simplement pour apaiser John ou qui que ce soit d'autre. Je pense sincèrement que tu as œuvré contre nous aujourd'hui. Par conséquence, tu seras relevé de certaines de tes responsabilités. Marco, je te demande d'en juger au mieux et de les transférer à Christopher et John. Ils sont chefs d'équipe; c'est eux qui seront tes seconds à l'avenir. »

Christopher se redressa. « Seigneur Maiden… »

Jeanne le regarda sans sourire. « Je vous fais confiance pour vous en montrer plus dignes. John va me ramener à ma chambre. »

Et elle quitta la pièce avant de relâcher son souffle.


Jeanne n'avait aucune intention de rester dans sa chambre. Dans sa colère, elle avait complètement oublié de prendre une décision au sujet de la prisonnière, ce dont elle s'était rendu compte dès qu'elle avait passé la porte.

John avait tout entendu; il l'avait remerciée à voix basse, et Jeanne était tellement ailleurs qu'elle n'était plus sûre de lui avoir expliqué qu'il ne fallait pas ressentir de gratitude mais simplement accepter le retour à l'ordre. Il faudrait qu'elle le retrouve pour le lui dire. C'était important.

Plus tard, pourtant. Elle devait agir avant.

Ouvrant une porte vers l'angle mort de la salle de surveillance, Jeanne y passa le nez. Larky et Porf étaient à l'intérieur, discutant avec animation de l'escapade de Hans. Ignorant son cœur serré, Jeanne regarda l'heure, et la caméra du hangar.

La chance était avec elle; la caméra était justement en train de faire son grand arc. Rien de suspect n'était visible à l'extérieur.

Jeanne pria pour que Hao n'agisse pas plus vite qu'elle, attendit que la caméra du hangar ne se stabilise, et referma discrètement sa porte avant d'aller au hangar.

Un pied après l'autre elle passa sur la plateforme et regarda leur prisonnière. Ils n'avaient pas de prisons, pas de salle qui ne soit pas pleine d'outils trop dangereux pour y enfermer une fille à moitié sauvage. Pour autant, est-ce qu'ils n'avaient rien de mieux que la cage qu'elle avait sous les yeux ?

Jeanne ne savait même pas où ils avaient dégoté une telle chose. On eut dit une cage à oiseau; une belle cage, mais quand même trop petite pour un être humain. Était-elle-même assez solide pour supporter la charge ? Jeanne imagina l'accident, le cri, le corps qu'ils retrouveraient, tout en bas dans le hangar. Parce que la mettre en cage ne suffisait pas, quelqu'un avait eu la brillante idée de la suspendre dans le hangar comme si elle était un autre ange enchaîné. Vraiment, elle ne pouvait la laisser là. Quelles que soient les conséquences, elles ne pourraient pas être pires que celles qui suivraient si Hao venait la chercher en personne.

Laissant Zeruel derrière elle, Jeanne s'arrêta devant la console de contrôle. Elle avait déjà vu faire; elle sut tirer la cage à elle, jusqu'à ce qu'elle soit presque revenue au-dessus de la coursive. Au moins elle ne songerait plus avec inquiétude aux barreaux cédant sous le poids de la sorcière.

Puis elle marcha jusqu'à la cage et l'autre se redressa pour la fixer.

Pendant un moment, elles se regardèrent en silence, et Jeanne tenta d'évaluer l'âge que l'autre pouvait avoir. Elle flottait dans ses vêtements et ses bleus la rajeunissaient un peu. Son âge, peut-être ? Ou à peine plus âgée ? Ses cheveux roux en bataille ne semblaient pas connaître de peigne, même de nom. Elle avait des yeux particulièrement troublants; Jeanne n'en avait jamais vu de pareils. Si elle ne lui avait pas montré les dents comme un chat sauvage, elle aurait semblé bien inoffensive.

Finalement fatiguée d'être observée comme une bête de foire, la rousse lâcha un grommellement et une giclée de mots incompréhensibles. Jeanne cilla. « Pardon ? »

Sans se répéter, l'autre se contenta de lui présenter son majeur comme si le geste avait le moindre sens.

Jeanne fronça les sourcils et s'efforça de parler distinctement : « Tu es du groupe de Hao. » Moins une question qu'une confirmation requise.

La prisonnière s'éclaira à ce dernier mot mais se renfrogna immédiatement. « J'dirai rien, » comprit Jeanne du grognement suivant.

Sans mouvements brusques, elle sortit de sa poche le petit pain qu'elle avait gardé. Les yeux de la sorcière tombèrent dessus et ne se levèrent plus.

« Je ne veux te forcer à rien, » promit-elle. Enfin, à rien… Même si la rousse décidait pour elle ne savait quelle raison qu'elle ne voulait pas partir Jeanne devrait bien la faire aller. « Mais tu es bien de son groupe ? » Elle était presque sûre de l'avoir déjà vue sur des enregistrements, mais c'était difficile à dire. « Tu es jeune pour déjà savoir te battre. » Elle se souvenait des zébrures sanglantes sur le corps de Hans. Comme des griffes de chat, mais beaucoup plus profondes et dangereuses. « Pourquoi y a-t-il autant d'enfants dans son groupe ? » Sur les captures d'écran du groupe de Hao, il y avait toujours une ribambelle de petits.

Elle se rendit un peu compte qu'elle exagérait et rosit malgré elle; la sorcière renifla d'un air méprisant. « Si ce n'est pas un interrogatoire, je ne sais pas ce que c'est. »

Jeanne baissa les yeux. « Pardon. Le temps nous est compté. »

La rousse, qui semblait à peine l'écouter, passa une main entre les barreaux et lui arracha le morceau de pain, qu'elle dépiauta en silence. Jeanne était trop surprise pour protester. À la place, elle la regarda un moment puis secoua la tête. « Je vais te faire sortir d'ici. »

La rousse s'étouffa sur son pain. « T'as dit quoi ?
- Je vais te faire sortir d'ici, » répéta Jeanne en essayant de ne pas s'impatienter. « Je peux ouvrir une porte entre toi et Hao. » Du moins elle l'espérait. Elle l'avait déjà fait avec Marco et Hans – ouvrir des passages vers quelqu'un et pas juste vers quelque part. Alors certes, elle ne connaissait pas Hao aussi bien, et le lieu où il se trouvait restait un grand mystère, mais elle avait ses chances. Elle n'avait pas vraiment d'autre choix. Si elle n'y parvenait pas, elle pourrait au moins renvoyer la sorcière dehors. Ou la cacher dans sa chambre jusqu'au retour de Hao ? « Je crois, » amenda-t-elle.

La rousse retroussa son nez, un geste enfantin et innocent. « Tu es avec eux, » demanda-t-elle sans politesse. « Sinon tu ne serais pas ici.
- Je suis chez moi, » corrigea Jeanne simplement. « Mais je ne veux pas de prison chez moi. Je n'en ai pas besoin. »

La sorcière cligna des yeux mais ne releva pas. Elle n'avait peut-être pas compris; son anglais ne ressemblait à rien que Jeanne connaissait, et elle n'était pas sûre que l'inverse ne soit pas aussi vrai.

Cela n'avait pas d'importance. En vérité, la prisonnière n'avait pas besoin de comprendre quoi que ce soit. Elle avait juste besoin d'obéir, et encore, pas longtemps. De passer une porte.

« Je vais ouvrir un passage pour toi, » expliqua-t-elle. « Tu n'auras qu'à le franchir, et tu pourras retrouver les tiens. Ça ne va prendre qu'une seconde. »

La prisonnière la regarda comme si elle n'avait pas compris.

Soudain incertaine, Jeanne pencha la tête. « Tu es une Shamane, non ? Je te parle d'un Over-Soul.
- Je ne suis pas demeurée, » répliqua l'autre. « Mais d'où je devrais te faire confiance, d'abord ? »

Un temps. Sans accepter de se laisser démonter, Jeanne regarda autour d'elle. « Tu préfères rester ici ? »

La rousse haussa les épaules. « Je ne préfère rien, mais j'en ai vu de toutes sortes. Y a des pervers qui te disent qu'ils te laissent partir juste pour te flinguer dans le dos. Je préfère regarder la mort en face. » Un temps, et elle se fendit d'un sourire. « Mais je ne vais pas mourir. On va venir me chercher et vous n'aurez que vos yeux pour pleurer. »

Jeanne s'empêcha de dire que c'était exactement ce qu'elle voulait éviter. Elle réfléchit un moment, mais ne trouva rien de convaincant. « Rien de ce que je peux dire ne te fera changer d'avis ?
- Je ne vois pas comment tu me convaincrais de te faire confiance, » opina la sorcière.

Alors elle ne la convaincrait pas. « J'en suis désolée, » admit Jeanne. « N'aie pas peur. »

Puis elle ouvrit un passage juste en-dessous de la prisonnière. La jeune fille traversa le fond de la cage et tomba au sol, se rattrapant avec une souplesse assez impressionnante. Choquée, elle leva les yeux vers la fonte de la cage, puis vers Jeanne, qui venait de lui attraper la main.

« Allez, ne perdons pas de temps, il faut… Aïe ! »

Jeanne retira sa main brusquement, la tenant contre elle. La prisonnière venait de lui griffer le bras, laissant quatre traces sanglantes. Puis elle la bouscula, manquant la faire basculer, et se précipita à pas lourds le long de la passerelle.

« Attention, tu vas tomber ! »

Elle se redressait à peine quand la prisonnière atteint l'ascenseur. Elle frappa l'écran une, deux, trois fois, avant de se retourner, montrant les dents. Ses mains étaient crispées, chaque doigt un couteau. Sa frustration s'exprimait en grognements paniqués. Jeanne croyait regarder une bête sauvage.

Elle se rapprocha à pas lents, les mains levées et ouvertes. Le sang coulait vers son chemisier. « Du calme. Je suis venue t'aider.
- Ah ! »

L'autre cracha sur le métal. Jeanne retroussa le nez mais lui tendit la main.

« Allez, viens. Si tu restes ici et qu'ils te trouvent, ils… » Elle ne termina pas, soudain pas très sûre de ce qu'ils feraient. « Donne-moi ta main. »

La rousse fit un pas en arrière, heurtant le mur. « Mais qui t'es, toi ? »

Jeanne hésita. Hao n'aurait… pas parlé d'elle, si ?

« Quelqu'un qui n'aime pas les cages. »

Elle reçut un regard incrédule, puis un rire qui tenait de l'aboiement. « Tu te fous de moi. »

Jeanne se drapa dans sa dignité et ne réagit pas. « Il n'est pas possible de rester ici. Je t'ai fait sortir, non ?
- Ce qui me veut dire ?
- Que je veux la même chose que toi. Que Hao vienne te chercher et que tu puisses rentrer chez toi.
- Ah mais moi je ne veux pas ça du tout. Je veux qu'il crame cet endroit du sol au plafond. »

Jeanne grimaça et secoua la tête. Puis vint l'illumination. « Si tu veux le voir faire ça, il faudra que tu sois encore en vie. Alors suis-moi. »

Et, sans lui laisser le temps de protester, Jeanne lui prit la main et ouvrit une porte vers sa chambre. L'autre se dégagea aussitôt, presque trop tôt; un instant Jeanne craignit qu'elle ne reste bloquée entre les deux pièces, et puis la prisonnière tomba assise au milieu de sa chambre.

Jeanne lâcha un soupir de soulagement. C'était déjà quelque chose. Maintenant, elle devait juste trouver un moyen de contacter Hao.

Elle ne pouvait pas quitter le navire une seconde fois. Pas alors que tout le monde était sur les dents. S'ils s'en rendaient compte…

« On est où ? »

La prisonnière s'était relevée et observait la pièce. Jeanne, elle, l'observa. Même en ignorant ses bleus, elle n'était clairement pas à sa place ici. Ses vêtements, sa peau bronzée, ses cheveux, tout en elle était trop… vif. Coloré.

Jeanne imagina donc que l'autre devait trouver l'intérieur particulièrement terne. Elle se tenait bizarrement. Blessée ? Peut-être.

« On dirait une chambre de poupée, » finit par dire la rousse. Quelle intervention bizarre. Jeanne leva un sourcil, et l'autre continua en haussant les épaules. « Rien n'a l'air réel. »

Qu'est-ce qu'elle voulait dire par là ?

« Je peux t'assurer que c'est réel, puisque c'est ma chambre. »

Voilà qui la fit rire.

« Tu vis là-dedans, toi ? Sérieux ? »

Comme Jeanne ne se déridait pas, la prisonnière leva une main devant son visage, cachant mal un ricanement mauvais. « Ah, d'accord. En fait, c'est toi, la poupée. C'est ici, la cage. »

Un frisson prit Jeanne dans le dos. Qu'est-ce qu'elle racontait… ? Ça n'avait pas de sens, ou si peu. Mal à l'aise, elle décida de changer de sujet.

« Comment t'appelles-tu ? »

La rousse rit. « Comme si j'allais te le dire ! »

Jeanne retint une réplique acerbe.

« Tu es dans ma chambre. N'est-ce pas assez de familiarité pour de simples noms ?
- Ben, tu ne m'as pas donné le tien, que je sache. »

Ah. Elle n'avait pas entièrement tort. Jeanne prit sur elle. « Tu peux m'appeler Jeanne.
- Jane, ah oui, carrément ? Remarque, ça te va bien. »

Voyant que l'autre ne réagissait pas, la rousse écarquilla les yeux. « Jane Austen ? Les froufrous partout ? Le mobilier d'un autre âge ? Je croyais que tu me charriais. »

Jeanne secoua la tête.

« Jeanne. Ah. Pas Jane, » corrigea-t-elle. « Et toi ? »

Coupée dans son élan, la rousse hésita, la jaugea, et sourit.

« Mathilda. Comme dans Roal Dahl.
- Mathilda, » répéta Jeanne pour elle-même. « Qu'est-ce qui s'est passé, exactement ?
- Tu veux dire, comment j'ai atterri dans une cage ? Je ne sais pas, je dormais. »

Elle avait l'ironie mordante. Jeanne l'ignora sagement. « Avant ça. »

La rousse se laissa tomber sur le lit avec un soupir exténué.

Elle allait salir la couette.

« Un grand type a débarqué alors qu'on faisait la lessive. Patibulaire, pas tibulaire du tout. Il a essayé d'avoir Bill et Rackist d'abord, de l'autre côté de la rivière, mais Mo l'avait repéré, alors il les a prévenus à temps. On s'est réorganisés pour contrattaquer, alors il s'est barré. Pas courageux, non plus ! Juste grand et du feu aux doigts. Alors j'ai donné la chasse, parce que merde, on n'attaque pas les gens comme ça. Et…
- Et c'était une mauvaise idée.
- Une sacrée mauvaise idée. Il m'a choppée, et il m'a envoyée dans un mur, et comme je tenais encore debout j'ai aussi fait amie-ami avec son pistolet. »

Elle se massa le crâne. Jeanne grimaça. Puis, discrètement, elle leva une main vers la rousse et guérit ses blessures.

« Euh… Jane, qu'est-ce que – je me sens bizarre ! »

Jeanne haussa les sourcils. « Tout va bien. Je te soigne. »

La grimace de la rousse résista un peu, puis fondit. « Ah ouais, ça fait un peu comme quand Rackist le fait. »

Jeanne fit de son mieux pour ne pas réagir et continua son office. Sa couette était déjà un peu marquée; il faudrait la passer au lavage, après.

« Mathilda…
- Oui ?
- Je vais te renvoyer chez toi, » dit-elle en essayant d'avoir l'air convaincante.

« Tu l'as déjà dit, » remarqua l'autre. « Tu vas ouvrir un autre passage, c'est ça ?
- C'est ça. Par contre, j'ai besoin de ton aide. »

La rousse se redressa, un sourire coquin aux lèvres. « Ah oui ?
- Pour ouvrir un passage, je dois… je dois avoir une idée du point d'arrivée. Tu peux m'en parler ? Où est-ce que vous vivez ? »

Mathilda ouvrit la bouche, puis fronça le nez, clairement suspicieuse. « On avait dit pas d'interrogatoire.
- Je ne t'interroge pas.
- Ben, ça y ressemble. »

Jeanne soupira.

« Hans vous a déjà trouvés, non ? Je n'ai pas besoin de connaître les secrets de Hao, juste la description des lieux. Je n'ai pas d'autre moyen de t'aider. C'est ça ou la cage ! »

Mathilda grimaça et recula presque. Jeanne se rendit compte de ce qu'elle venait de dire.

« Pardon, je ne vais pas…
- J'ai compris. Accroche-toi à ton bureau, je ne vais pas la refaire quinze fois. On vit dans un campement sauvage dans un parc de la ville. Les esprits nous protègent des regards humains. Je ne sais pas pourquoi on est en ville, d'ailleurs, parce que Hao déteste la ville, et nous aussi, mais bon. Y a des grands arbres, des caducs, quoi, et l'herbe est très verte. Un cours d'eau pas mal pollué, on ne peut pas se baigner. Nos tentes sont un peu de toutes les couleurs, la mienne est bleue. Celle de Hao est beige et grande. Elle est pas en plastique, elle est en vrai tissu, il la monte tout seul. Souvent il s'installe à côté avec Rackist pour discuter, ils ont une espèce de petite table qu'ils mettent là. Ils sont un peu à l'écart du reste du bazar, au bord de l'eau. Y a un pont en pierre pas loin, et des canards, souvent. Ils viennent dormir à côté de nous…
- C'est bon, » la coupa Jeanne à la hâte. La description avait encore augmenté son malaise. Fermant les yeux, Jeanne essaya de se représenter l'endroit. « Donne-moi la main, » ordonna-t-elle.

Après un instant d'hésitation, Mathilda obéit. Elle avait la poigne ferme, pas délicate, pas gentille, mais Jeanne ne dit rien. À la place, elle se concentra un peu plus sur Mathilda, sur son bras, sur l'appel qu'elle semblait ressentir, et sur l'image qu'elle avait du campement de Hao. Puis, de leur deux mains jointes, elle ouvrit une porte sur l'inconnu, et tira Mathilda dans le vide avec elle.


L'instant d'après, elles se tenaient toutes les deux devant un petit ruisseau. L'eau était d'un vert profond, voilé par des sacs en plastique dérivant lentement vers un grillage rouillé.

« Tu l'as fait, » dit Mathilda à côté d'elle, complètement incrédule. « Tu l'as vraiment fait. »

Jeanne cilla, et releva les yeux vers l'autre rive. Il y avait là un assemblage de tentes et un grand chaos de gens amassés en cercle. Ils leur tournaient le dos et semblaient se disputer. Parmi eux, Jeanne reconnut quelques têtes, des gens fichés par les X-Laws. Leur colère était palpable, et elle devinait ce qui devait très certainement la motiver. S'ils la trouvaient là…

La foule se fendit un court instant, et Jeanne vit qu'ils grondaient contre Rackist. C'était indéniablement Rackist, la barbe, le chapeau, la façon même dont il avait de se tenir. Évidemment, il ne devait pas être en odeur de sainteté après l'incursion de Hans.

« Vas-y, » Jeanne souffla à la rousse à côté d'elle. Mathilda aussi semblait figée sur place, peut-être parce que tout le groupe était remonté qu'elle se soit fait attraper. « Mais surtout, ne dis pas que je t'ai aidée. Tu comprends ? »

La rousse la fixa, interloquée. Jeanne la poussa vers la foule. « Allez ! »

Puis elle rouvrit une autre porte et rentra au navire sans un autre regard vers le cirque fantasque.