24 - Radiohead
La première fois que Sherlock l'avait vu, il avait pensé qu'il ne tiendrait pas une semaine. Il avait répété ses sourires enjôleurs et ses déductions, ses supplications et ses grands yeux innocents, et se préparait doucement à la libération. C'était presque trop facile, pensait-il. Mycroft, comme toujours, essayait de le sevrer de force, et l'avait fait enfermer dans un énième centre de désintoxication. Le jeu était toujours le même, pour le jeune homme : trouver le maillon faible de l'équipe, s'en servir, utiliser ses points faibles, gagner peu à peu en mobilité, en petits privilèges, puis finalement dérober les clés (ou, pour plus de challenge, du matériel pour crocheter la serrure et ensuite laisser libre cours à ses talents que bien des cambrioleurs lui enviaient) et s'enfuir. Disparaitre des radars de Mycroft, se camer jusqu'à la moelle, faire des listes, une overdose de plus, son frère venait le chercher, l'enfermait, et le cycle recommençait.
Sherlock avait conscience que sa vie était tordue. Tout comme il savait qu'il était un junkie. Il savait que c'était n'importe quoi, et qu'il ne vivrait pas vieux, dans ces circonstances. Mais il ne savait pas quoi faire d'autre. Il n'imaginait rien d'autre de sa vie. Alors il continuait ce jeu pervers qui faisait souffrir son grand frère et blanchir ses tempes.
Au fond de lui, peut-être, le petit garçon pour qui Mycroft avait été son héros et son modèle absolu, était terrifié à l'idée qu'un jour, Mycroft cesse de jouer. Et l'abandonne, à son overdose, aux squats, à l'ambulance qui viendrait peut-être trop tard, à la mort ou à des conséquences tout aussi désastreuses.
Mais il préférait ne pas y penser. Une nouvelle partie venait de commencer, depuis la veille, où il s'était réveillé dans une cellule, sanglé aux chevilles et aux poignets. Sherlock en avait aussi déduit les premières règles. Ce n'était pas un centre de désintoxication classique, mais ça avait l'air de tenir davantage de l'hôpital psychiatrique. Il y avait un très grand miroir dans la pièce, auquel Sherlock avait adressé un regard noir pour les médecins qui devaient se trouver derrière la glace sans tain. Des caméras, infra rouge. Aucun angle mort. Une autre pièce, d'après une petite porte. Une salle de bains ? Ce serait un luxe. Mycroft avait pu l'habituer à la toilette au gant, dans le lit, par une infirmière, et à la sonde urinaire. C'était assez rabaissant. Mais même lui ôter son humanité n'empêchait pas Sherlock de gagner.
Sinon, la pièce ne présentait aucun intérêt. Elle était entièrement blanche, ne disposait d'aucun meuble sinon le lit.
- Ça s'annonce compliqué, mais je relève le challenge ! avait décrété Sherlock à voix haute, sûr que Mycroft aurait son message.
C'était juste après cela qu'il était apparu. Petit, blond, un léger boitement. Deux grands yeux bleus, calmes comme une mer d'été. Sherlock n'avait pas pu le regarder dans les yeux. Il y avait quelque chose, dans ses prunelles qui le mettait mal à l'aise. Au lieu de quoi, il l'avait analysé et disséqué, avait appris qu'il était un excellent médecin et qu'il avait une sœur. C'était à peu près tout. Il avait l'air profondément doux et bon, parfaitement incapable de tenir face au génie déployé à pleine puissance de Sherlock. Il s'était présenté comme John Watson, son médecin de référence. Et Sherlock avait alors parié en son for intérieur qu'il ne tiendrait pas une semaine.
- Est-ce que je verrais une infirmière, à un moment ? demanda Sherlock.
Ça faisait trois jours qu'il était là, et il n'avait vu personne d'autre que ce médecin. Il, lui donnait ses repas, lui faisait sa toilette et avaler ses médicaments et palliatifs au sevrage.
- Vous vous lassez déjà de moi ? demanda John.
- Ce n'était pas la question.
- C'est ma réponse.
Ses yeux, joueurs, pétillaient. Sherlock, perplexe, ne savait plus quoi dire. Il avait l'habitude d'un médecin attitré, et de plusieurs collaborateurs qui lui offraient un plus vaste choix de manipulation et de machination. Là, il ne voyait que John. Il lui faisait la conversation, lui parlait de la pluie et du beau temps, de ses excellents résultats face au sevrage (Sherlock maîtrisait son corps. Techniquement, il aurait pu arrêter la drogue quand il le voulait. Il n'en avait juste pas envie), lui racontait des anecdotes, discourait de la politique intérieure et extérieure du pays. Sherlock avait découvert un homme capable de lui répondre, de soutenir ses discours, ses diatribes féroces. Il était moins intelligent que Sherlock, mais ne cherchait pas à le concurrencer. Il répondait, dans la mesure de ses moyens, tout simplement.
- Le challenge ne sera que plus méritant, si vous n'avez qu'une seule personne à tenter de corrompre, non ? avait ajouté John.
Sherlock avait cligné des yeux, vaguement ahuri face au ton chaleureux et presque affectueux de cet homme. Il se sentait un moins que rien. Le pire patient au monde, le pire junkie, à qui on opposait un spécialiste. Cet homme était spécial. Sherlock n'était qu'un camé. Finalement, il allait sans doute tenir plus d'une semaine.
- Changement de programme, aujourd'hui, annonça gaiement John en entrant dans sa chambre deux jours plus tard. Vous aimez les échecs ?
Sherlock, toujours sanglé au lit, l'avait regardé d'un air surpris. Théoriquement, il était capable de faire une partie sans le moindre plateau, voire plusieurs à la fois. Mais il n'avait aucun intérêt pour le jeu. Cependant, il doutait que John puisse suivre une partie mentale. Et pour jouer sur un plateau, il fallait une main de libre. On allait le détacher, c'était ça le nouveau programme ?
À son immense surprise, ce fut bien plus que ça : tandis que John babillait à ses côtés de futilités, de son amie Molly qui draguait Mike qui ne voulait rien voir, Sherlock put suivre des yeux un ballet incessant de déménageurs qui allaient et venaient dans la pièce : canapé, chaises, table, plateau d'échec, jeux de société, des livres, des énigmes, des casse-têtes, une télé, et tout un tas d'autres objets hétéroclites vinrent garnir la pièce.
- Vous ne demandez rien ? interrogea John une fois qu'ils furent de nouveau seuls dans une chambre désormais mieux garnie que l'appartement miteux de Sherlock.
- Je déduis, répliqua le jeune homme. C'est ce que je fais de mieux.
- Et que déduisez-vous ?
Sherlock resta muet. Son esprit formulait bien une option, mais il était incapable de l'exprimer à voix haute. Ses yeux se posèrent dans un mouvement d'envie presque violent sur un violon. Ce n'était pas le sien (Mycroft devait l'avoir conservé en lieu sûr), mais il avait quand même envie de jouer.
- Très bien, reprit John devant son silence. Je vais être honnête. Vous êtes un camé. Vous êtes accro à la cocaïne et aux conneries. Vous aimez l'héroïne de temps en temps, de manière récréative, si tant est que l'héroïne puisse être récréative. Mais au vu de vos doses habituelles de consommation, votre addiction se situe à un niveau trois fois inférieur aux junkies habituels. Alors les doses de méthadone, les séances de psy où vous nous convaincrez de votre sincère repentir pour mieux replonger dès qu'on vous laissera partir, ça ne m'intéresse pas. On m'a donné carte blanche. Je vais vous détacher. La salle de bains est là. Vous serez libre de vos mouvements à tout instant, dans le périmètre de cette chambre bien sûr. La seule personne à pouvoir sortir et entrer, c'est moi. Si, d'une manière ou d'une autre, vous tentez de me forcer ou me contraindre, le service de sécurité vous attrapera. C'est compris ?
Sherlock hocha la tête, abasourdi. Libre de ses mouvements ? Cessé d'être sanglé au lit ? Il aurait donné n'importe quoi pour ça. Une évasion serait tellement plus simple à planifier avec tout ce qu'il avait désormais à disposition.
Sans une once de crainte, John défit aussitôt les lanières de cuir qui enserraient ses membres et avaient laissé des marques rouges et douloureuses.
Sherlock, dans un réflexe humain, se redressa aussitôt, presque trop vite, et vit danser des étoiles devant ses yeux.
- Prenez votre temps pour éviter la chute de tension. Je vais également vous retirer la sonde urinaire, annonça-t-il, ce qu'il fit. Voilà. Une partie d'échecs, maintenant ?
Sherlock hocha la tête. Et remporta sans aucune difficulté les cinq parties suivantes.
Sherlock avait perdu tous ses repères. Cela faisait plus de deux semaines qu'il avait regagné sa mobilité, et il n'en avait rien fait. À ceci près qu'il était enfermé, Sherlock n'avait aucune restriction. Il avait demandé (et obtenu) du matériel de chimie, faisait des expériences, dont certaines dangereuses. Il avait demandé de l'acide, des poisons, les avait obtenus. Il mangeait quand il voulait, ce qu'il voulait (dans la limite de ce qu'on lui fournissait). Il avait sa bouilloire, buvait du thé. Il jouait du violon, avalait des bouquins de criminologie et d'entomologie par paquets. Même si les caméras et le miroir sans tain étaient toujours là, il avait presque l'impression que personne ne le regardait. Personne ne le surveillait. Il ne voyait que John.
John venait tous les jours, toute la journée ou presque. Ils discutaient, beaucoup. Parfois ils s'adonnaient à des loisirs complètement différents, mais John restait quand même avec lui, dans la même pièce, avec sa blouse blanche et ses cheveux blonds.
Il ne montrait jamais aucun signe d'inquiétude. Sherlock avait fait de nombreux tests (partir dans la salle de bain un temps incroyablement long, jouer avec ses béchers d'acide, limer le couteau auquel il avait le droit comme couvert), et pourtant John ne bougeait pas. Il continuait de tourner une page de son roman, impassible.
Il faisait se sentir Sherlock plus misérable encore. Il était toujours incapable de le regarder dans les yeux. John Watson était comme un ange. Il était un mythe, il était irréel. Jamais Sherlock ne s'ennuyait en sa présence. John semblait flotter comme une plume au-dessus de son monde, et il était la personne la plus spéciale qu'il avait rencontré de toute sa vie. Et lui, en retour, n'était qu'un Taré, un junkie, un pauvre type enfermé dans un hôpital psychiatrique en train de développer une relation malsaine avec son médecin.
Et puis soudain, un après-midi, tout changea. John, qui habituellement déjeunait avec lui, s'était absenté, et Sherlock l'avait mal vécu. Comme un enfant, il avait boudé dans son coin en réaction. Il avait dédaigné son repas, et toutes ses occupations.
Mais soudain son médecin était revenu brusquement, le faisant sursauter.
- Sherlock, j'ai une surprise pour toi !
Il tendait dans sa direction une épaisse liasse de papiers. Sherlock fronça les sourcils. Il n'avait aucune idée de ce dont il pouvait bien s'agir.
C'était des dossiers d'enquête, forclose depuis des années, mais jamais résolue. « Un casse-tête d'un nouveau genre ! » avait présenté John. Et il avait eu raison. Sherlock s'était passionné pour ça, s'était plongé corps et âme dans ce projet.
Ensemble, ils avaient étudié chaque document, décrypté chaque déclaration. Sherlock avait réclamé du papier, du fil rouge, des punaises, un grand tableau de liège. Il n'en avait pas réellement besoin pour réfléchir, mais cela l'avait fait rire d'imiter les policiers des séries télé.
Et à terme de leur enquête sans bouger de la chambre de Sherlock, ils avaient résolu l'enquête. Du moins, étaient parvenus à une conclusion bien plus satisfaisante que le « affaire classée sans suite ». Les acteurs de l'affaire, cependant, étaient soit décédés soit portés disparus depuis longtemps, et rien ne pouvait venir confirmer les conclusions de Sherlock, mais ça n'avait aucune importance. Il savait qu'il avait raison.
- Tu en voudrais d'autres ? avait proposé John avec un air mutin.
Les yeux brillants de Sherlock avaient répondu pour lui.
Dès lors, ils avaient résolu des dizaines et des dizaines d'affaires classées sans résolution digne de ce nom. Les jours avaient succédé aux semaines, puis aux mois.
Sherlock était de plus en plus performant, son œil de plus en plus acéré. Parfois il maugréait sur le peu de matériel qu'il avait à disposition, la mauvaise qualité des photos, le manque de pertinence des questions posées lors des auditions. « Si j'avais été là... », « Si on m'avait laissé faire... », « S'ils étaient moins bêtes... » faisaient désormais partie de ses phrases fétiches. Son âme brûlait d'une ardeur nouvelle.
À ceci près qu'ils évoluaient toujours dans une chambre d'hôpital. Avec des caméras. Une glace sans tain. Des médicaments pris régulièrement. Une porte verrouillée.
- Mais qu'est-ce que je fous ici ? murmura un jour Sherlock, dans le noir de la nuit, en direction du plafond.
Il ignorait s'il y avait des micros. Il n'avait jamais eu envie de les chercher. Quand John était là, il oubliait qu'il était en prison et que l'ange qu'il ne pouvait toujours pas regarder dans les yeux était son médecin.
- Ma place n'est pas ici. Je ne suis pas fait pour être ici.
Si on l'écoutait, on avait sans doute la sensation qu'il avait régressé, et qu'il recommençait à vouloir s'échapper de sa cure forcée de désintoxication. Mais ce n'était pas ce que voulait exprimer Sherlock. Il pensait simplement que sa place n'était pas aux côtés de ce médecin méritant qui semblait avoir fait de lui son patient exclusif. John Watson méritait tellement mieux que lui.
Sherlock aurait voulu être parfait. Lui qui pensait avoir eu un contrôle entier et total sur sa vie, sur son corps, sur son âme, découvrait qu'il n'en était rien. Oui, il aurait pu arrêter la drogue quand il voulait (avec plus ou moins de difficultés, mais il aurait suffi qu'il le décide). Mais il n'en avait pas moins été son esclave. Il l'avait désiré, apprécié, au point de s'en enivrer jusqu'à l'overdose.
Et il n'avait pas changé, depuis les mois passés ici. Certes, il était probablement sevré, désormais, de la cocaïne qu'il prenait auparavant quotidiennement. Il ne ressentait plus les crises de manque qui avaient pu être les siennes au début.
Mais il était pourtant toujours le même junkie. Il avait simplement remplacé la cocaïne par une autre. Et cette nouvelle drogue s'appelait John Watson. Pour cet homme, il aurait voulu avoir un corps parfait, une âme parfaite.
Mais il n'était toujours rien de mieux que ce pauvre junkie camé, ce taré tordu. John Watson était spécial. Sherlock aurait voulu être spécial. Pour lui. Pour qu'il remarque quand il n'était pas là, pour qu'il souffre dès qu'ils n'étaient pas ensemble. C'était aussi simple que cela, et ça ne se produirait jamais.
Puis un jour, John cessa de venir. Il passait une grande majorité de son temps avec Sherlock, du matin jusqu'au soir, mais il lui arrivait de s'absenter ponctuellement, ou d'arriver plus tard. Mais jamais il ne s'était écoulé un jour complet sans lui. Si Sherlock tint bon, le premier jour, même s'il refusa de s'alimenter, les jours suivants devinrent pour lui l'enfer et le purgatoire réuni.
Au matin du quatrième jour, alors même qu'il n'avait rien avalé depuis des jours, il entra dans une colère noire, une crise de manque de l'homme qui l'avait sauvé de la drogue.
- OU EST PASSÉ JOHN ? POURQUOI NE VINT-IL PLUS ? QU'AVEZ VOUS FAIT ? J'EXIGE DE LE VOIR !
Il hurla, encore et encore, en direction des caméras et du miroir. Il n'obtint aucune réponse. Depuis des mois qu'ils étaient là, la seule personne qu'il avait vue et avec laquelle il avait parlé était John. Ses plateaux repas continuaient d'être livrés par des anonymes sans visage et sans consistance, qui ne prononçaient pas un mot, mais c'était tout. John Watson était devenu le centre de son univers et on le lui avait retiré, sans qu'il en comprenne la raison.
Dans sa fureur, il entreprit de tout détruire. Dossiers d'enquête, plateau d'échecs, livres, chaises, table, tout vola, s'écrasa contre les murs et la vitre. Même le matériel de chimie, et ses produits dangereux, connurent le même sort. Personne ne vint. Personne ne s'inquiéta des vapeurs des produits risqués, de l'acide qui aurait pu le brûler au troisième degré.
La chambre devint champ de bataille, et Sherlock devint encore un peu plus ce pauvre mec camé, ce taré. Il avait juste voulu être spécial dans le regard de cet homme, et tout ce qu'il avait gagné, c'était de le faire fuir, fuir loin de lui, fuir loin de sa folie, fuir loin de ses problèmes.
Le bruit de la porte qui s'ouvrait réveilla Sherlock, qui sommeillait couché en chien de fusil sur son lit. Il n'avait pas de vraie fenêtre qui s'ouvrait sur l'extérieur, et donc pas de lumière naturelle, et s'était donc habitué à déduire l'heure en fonction de la luminosité de la pièce. Il avait la mainmise sur son interrupteur, mais s'il sommeillait ou allait se coucher dans la nuit avec la lumière allumée, « on » lui baissait la lumière pour correspondre à la nuit.
Or cette fois, alors que son horloge interne l'avertissait que c'était le milieu de la nuit, tout était encore allumé.
Le jeune homme bondit sur ses pieds, tandis qu'apparaissait John dans l'encadrement de la porte. Son premier réflexe, viscéral, fut de se précipiter auprès de lui, dans ses bras. Il n'en fit rien, et resta figé, stoïque.
- Oh, Sherlock, qu'as-tu fait ? Tu t'es blessé ?
La voix du médecin était la chose la plus violemment douce que Sherlock avait entendue de sa vie. Il savait que ses poings étaient égratignés, que sa tempe saignait, que sa lèvre était fendue, mais il s'en fichait. Il ne comprenait plus rien.
- Tu ne fermes pas la porte ? demanda-t-il, glacial.
En effet, John si soucieux de toujours entrer immédiatement dans la pièce et refermer la clenche derrière lui ne bougeait pas. Sherlock distinguait un couloir, et personne d'autre.
- Fermer ? répliqua John avec un spasme nerveux. Pourquoi faire ? Oh, Sherlock, tu n'as pas encore compris ? Ça doit bien faire huit à dix semaines que cette porte n'est plus verrouillée. Jamais. À aucun moment.
Une partie de Sherlock s'en doutait depuis longtemps. L'autre avait refusé de vérifier. Parce qu'il ne voulait pas partir. Parce qu'il ne voulait pas le quitter.
- J'ai arrêté ta méthadone y'a bientôt trois mois. T'es sevré depuis autant de temps. Tu étais libre de partir depuis aussi longtemps.
Sherlock ne répondit rien. Il savait qu'il prenait des placebos. D'ailleurs, il avait même arrêté de les prendre et John n'en avait jamais rien dit. Pour le principe, il continuait simplement de les amener.
- Pourquoi... ? demanda-t-il d'une voix faible, désespérée.
Il ne savait même pas ce pour quoi il voulait des précisions. Il voulait des réponses autant qu'il en avait peur.
- Je ne sais pas, Sherlock. On m'a donné carte blanche pour essayer de te guérir. Mais au bout de cinq jours avec toi, j'ai pensé qu'il n'y avait rien à guérir chez toi. T'étais camé, oui, mais par ennui plus qu'autre chose. Alors j'ai été égoïste. J'ai été engagé pour m'occuper de toi, pour régler ton problème. Mais je ne voulais pas. Je voulais juste rester auprès de toi, continuer de t'entendre parler, réfléchir, utiliser ton brillant cerveau pour tenter de me corrompre et te laisser sortir. Putain Sherlock, tu me l'aurais demandé frontalement et poliment les premiers jours et je crois que je l'aurais fait. Te laisser partir. Au lieu de quoi j'ai été égoïste. J'ai monté ce plan stupide de « recréer un environnement normal » pour toi, en leur arguant qu'avec des occupations efficaces, tu n'éprouverais pas le besoin de te droguer !
Il semblait de plus en plus misérable à chaque phrase, avançant lentement vers Sherlock, qui l'écoutait en silence. Qui écoutait l'homme qui lui avait sauvé la vie et avait peint son existence blanche et vide (à l'image de la pièce, des sangles et du lit) de mille couleurs et joies, s'excuser de l'avoir fait.
Pour la première fois depuis leur rencontre, Sherlock osait le regarder dans les yeux. Et y lisait le reflet des siens. S'il était un pauvre tordu taré, John Watson était le miroir de ses sentiments.
- Et ça a marché, putain ! Je ne sais même pas pourquoi ! Je voulais juste continuer à passer mes journées avec toi, mais plus le temps passait, et plus j'en voulais ! Dieu, Sherlock, j'aurais pu passer mes nuits aussi si je l'avais pu.
Sherlock, d'un mouvement de tête, désigna le miroir.
- Non, corrigea John. Les caméras ne sont pas allumées et il n'y a personne derrière le miroir. Il n'y a même aucun garde ! Dans cette partie du bâtiment, il n'y a que toi et moi en fait ! Mais j'essayais de me convaincre que j'étais ton médecin, et à ce titre, rester la nuit était déplacé. Mais j'en crevais d'envie. De rester avec toi. De vivre avec toi, et pas seulement cet ersatz de vie !
Il s'était encore rapproché, et désormais Sherlock devait presque loucher pour continuer de le regarder. Il aurait suffi d'un pas pour que leurs corps se touchent.
- Mais ton frère, mon commanditaire, celui qui me paye, a décidé de me prouver que tu n'avais pas changé, que tu ne faisais que semblant.
- Il t'a ordonné de ne plus venir, comprit Sherlock.
Mycroft avait compris la nouvelle drogue de son petit frère, et il voulait simplement en vérifier les effets du manque.
- J'ai échoué à son test, n'est-ce pas, rit-il d'un rire sans joie. J'ai tout explosé, je n'ai pas évolué. Je suis toujours un Taré, un moins que rien qui n'a rien de spécial, face à toi qui es tellement spécial.
- Échoué ? Tu avais de la cocaïne à portée de mains dans la pièce, et une totale liberté de partir. Ton frère peut bien penser ce qu'il veut. Tu n'as pas échoué pour moi. Parce que ta place n'est ici, Sherlock. Tu n'as rien à y faire. J'ai démissionné hier. Je refusais d'être de nouveau ton médecin, celui qui est payé pour ça, pour reparaître devant toi.
Et sans préavis, le médecin franchit les quelques centimètres qui les séparait encore, et embrassa le patient. Qu'importait l'éthique, leurs folies respectives, le fait que Sherlock était accro à cet homme : il l'embrassa en retour à en perdre haleine.
- C'est toi qui es tellement spécial, Sherlock Holmes, lui murmura John entre deux baisers.
Et pour l'amour de cet homme, Sherlock était presque disposé à croire qu'effectivement, il n'était plus seulement un taré.
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
