- Opaline ?

- Humm ?

- C'est à toi de jouer ! m'apprend Teddy.

Je soupire en faisant avancer l'un de mes pions. Teddy est si facile à battre… Je le soupçonne de faire exprès d'être aussi nulle. Comme si gagner allait me faire me sentir mieux. Je passe une main dans mes cheveux bleus. La couleur s'estompe. Il faudrait que je la refasse.

- Tu veux que je leur lance un sort pour qu'ils redeviennent bleus ? Me demande-t-il.

- Je ne sais pas, je fais. Je pourrais laisser la couleur s'en aller et en faire une autre. Changer un peu. Qu'est-ce que tu penses du rose ?

Teddy me sourit, un peu tristement :

- C'était la couleur préférée de ma mère d'après mon parrain.

- Oh, je suis désolée. Je ne voulais pas te faire penser…

- Ça t'irait bien au teint, le rose ! m'interrompt-il.

- Le violet c'est cool aussi. Je pourrais tenter le vert …

- Ça ferait sûrement plaisir à Isaak. Il était bien à Serpentard, non ? Me demande Teddy.

Mon regard se voile. Isaak me manque.

- Oui. Ça a toujours été un petit vicelard.

- C'est vrai, ricane Teddy.

Je le bats rapidement et joue avec les derniers pions restant, que je fais glisser entre mes doigts.

- Dis Teddy, pourquoi t'es ici ? Je lui demande.

- Pour te tenir compagnie ! Répond—t-il.

- Loin de moi l'envie de me montrer méchante, mais t'es auror ou dame de compagnie ?

C'est à son tour d'avoir le regard voilé…

- Disons que j'ai bien besoin de me changer les idées, et que j'aime bien discuter avec toi.

- Qu'est-ce que tu cherches à fuir Teddy ?

- Une fille.

- Que c'est original, je ris.

- Je sais, m'accompagne-t-il en se joignant à moi.

- Raconte moi, je lui demande.

- Si je te raconte, tu me diras pourquoi Isaak ne vient plus te voir ? M'interroge-t-il.

- Certainement pas, je m'esclaffe en rougissant.

Il hausse les épaules et ouvre la bouche avant de la refermée, comme pour chercher ses mots :

- J'ai laissé filer la femme que j'aimais parce que j'étais incapable de lui dire vraiment ce que je ressentais. Aujourd'hui on ne se parle même plus. Cela fait deux ans que je n'ai plus de ses nouvelles. Elle pourrait être n'importe où, faire n'importe quoi, que je n'en saurais rien. Avant, nous étions inséparables, et j'ai pris notre relation pour acquise. Elle aussi je crois…

- Comment elle s'appelle ?

- Victoire.

- Weasley, je présume ? Je fais d'un ton maussade en haussant un sourcil.

- La seule et l'unique.

- Mon frère avait le béguin pour elle, je lui apprends.

- Le monde entier a le béguin pour Victoire Weasley, sourit Teddy.

- Non pas moi !

- Parce que t'as déjà le béguin pour Isaak et que tu ne l'as jamais rencontrée.

Je lui balance une pièce d'échiquier à la figure, qu'il esquive en hurlant de rire avant de s'enfuir :

- Tu m'abandonnes ? Je m'offusque.

- Je dois reprendre mon service. Désolé, grimace-t-il.

Je lui fais signe de disparaître et mon sourire s'efface. Je n'ai pas le droit de sortir de cet appartement, et je tourne en rond. J'ai envie de sortir. Je vais devenir folle. Je reste sur le canapé miteux du salon et je trie les magazines de mode. C'est débile, mais les feuilleter m'apaise un peu…

Je m'ennuie.

Le temps passe si lentement.

Je me demande ce que font les autres dehors.

Je sais qu'Isaak est en mission. Teddy me donne de ses nouvelles.

Mon père et ma mère s'inquiètent énormément pour moi, mais Harry Potter leur a clairement fait comprendre que je me portais bien et que j'étais sous haute surveillance…

Et Justin ? Le pauvre. J'espère qu'il va bien.

Est-ce que quelqu'un nourrit le chat des Pierce ? Bob doit mourir de faim, tout seul chez moi. J'ai oublié de demander à Teddy de le nourrir… Je fais une très mauvaise maîtresse de substitution.

Mes pensées tournent en rond…

- Opaline.

Je sursaute et me fige en me retournant lentement. J'ai reconnu la voix de Colin et instantanément, mon sang se glace. Je ne lui ai pas fait face depuis notre dispute. Je ne sais pas quoi dire, et encore moins quoi faire.

- T'as l'air d'aller bien.

Je hausse un sourcil, et me retiens de sauter à la gorge de Colin. Comment ça « t'as l'air d'aller bien ? ». Je suis enfermée dans cet appartement depuis des semaines, Isaak ne me parle plus, je suis toute seule, à ressasser ce qu'il s'est passé avec Camila et Salzerman. Comment je pourrais aller bien ? Et je me gifle mentalement en réalisant soudainement... Évidemment que j'ai l'air d'aller bien. Je fais tout pour.

- J'essaie de te voir depuis plusieurs jours. Ils ont refusé que je vienne.

- Comment es-tu entré ? Je lui demande.

- Isaak m'a donné la clef. C'est le gardien du secret tu sais… Il a insisté pour qu'on le nomme.

Je ne savais même pas qu'il y avait un gardien du secret… Les aurors font vraiment tout pour me protéger. Ca me rassure autant que ça me fait peur. Prendre autant de précautions, ce n'est pas bon signe. Cela veut dire qu'ils n'ont absolument aucune idée de qui est l'informateur et qu'ils sont sur leurs gardes.

- Quel pitoyable gardien ! Je grogne amèrement.

- C'est certain qu'il craint… Je l'ai soudoyé avec ses chocolats préférés.

- Ce goinfre les a sûrement tous déjà mangé.

- C'est certain.

- Je le déteste, je peste en même temps.

- Menteuse, murmure-t-il tout de suite après. Il t'aime.

- C'est ce qu'il dit.

Colin éclate de rire.

- Ça fait depuis nos dix-sept ans que je le vois te dévorer des yeux, plaisante-t-il. Mais ça m'a bien fait marrer de le voir autant galérer. Le voir te séduire sans que tu ne te doutes de rien, c'était vraiment très divertissant. Bien qu'un peu pathétique sur la fin… Si tu n'avais pas été aveugle et si tu n'avais pas ignoré ses avances pendant tout ce temps, je lui aurais sûrement collé mon poing au visage.

- Et je t'en aurais voulu pour cette démonstration flagrante d'un patriarcat encore trop présent dans notre si belle société ! Je ronchonne. Je l'aurais repoussé et frappé moi-même.

- Sans nul doute que tu l'aurais fait à l'époque. Je ne frapperai jamais un homme à terre, plaisante-t-il. Isaak, avec toi, en était carrément rendu au sous-sol.

- Tu veux vraiment qu'on parle d'Isaak et de ce qu'on ressent lui et moi ? Je demande faiblement.

Il y a un long silence, pendant lequel on se regarde sans rien dire. Quelques pas nous sépare seulement.

Je suis si heureuse de le voir. Et je sais que c'est pareil pour lui…

Une larme glisse sur ma joue et nous nous sautons dans les bras. Ceux de Colin se referment sur mon corps et me serrent fort contre lui.

- Opaline… Je suis désolé, je suis tellement désolé.

- C'est moi qui suis désolée, je sanglote sur son épaule.

Il s'écarte et rompt notre étreinte pour essuyer mes larmes :

- J'ai été tellement en colère après toi. Je t'en veux toujours d'être partie et d'avoir pensé qu'on ne t'aimait pas assez, ou pas comme tu es…

- Je n'ai jamais pensé ça Colin, je le rassure.

- T'es ma petite sœur Opaline. Je t'aime, et je voulais juste que le comprenne, être avec toi.

- Personne n'aurait pu m'empêcher de partir Colin. J'en avais besoin.

- Je le sais maintenant. Je crois que je comprends…

- Je n'aurais pas du faire saboter ton projet de réforme., je fais subitement. C'est un magnifique projet et je…

- Tu n'avais pas tout à fait tort.

-Oh si Colin, j'avais tort. Tu sais combien je suis mélodramatique. j'ai tendance à penser que le monde tourne autour de ma petite personne… Mais ton projet, Colin, il peut améliorer bien des vies, et je suis fière de toi. Si tu savais comme je m'en voulais…

- Isaak m'a dit pourquoi tu l'avais fait. Pourquoi tu as dit toutes ces choses à cette journaliste lors de la réception de Noël.

Nous parlons tous les deux à toute vitesse, toujours enlacés et nous nous asseyons sur le canapé.

- Tu t'es toujours fourrée dans de sacrées situations…, rit-il.

- Je sais.

Je ne ris pas avec lui et il le note. Il coince une mèche de mes cheveux derrière mon oreille et caresse ma joue :

- Je sais ce que tu as fait.

Mon coeur rate un battement, et mes yeux se figent sur son visage. Je cherche à comprendre, déchiffrer son expression. Elle est grave. Il sait.

Il sait que j'ai tué.

Je défais notre étreinte, et m'éloigne de lui. Comme si je n'étais plus digne d'être dans ses bras. Je me recroqueville et croise les bras sur ma poitrine, pour retenir mon souffle. Mais ça m'empêche juste de respirer. Il s'approche de moi et me fait relever la tête.

- T'es une bonne personne Opaline. Tu es gentille, dévouée, quand tu oublies deux secondes tes problèmes, tu soulèverais milles montagnes pour résoudre ceux des autres… Tu es ma petite sœur et je t'aime. Quoiqu'il arrive.

Je pleure.

Je pensais pourtant avoir épuiser tout mon quota de larmes. Je renifle bruyamment.

- Je ne sais plus trop qui je suis, je sanglote.

Je ne suis pas une sorcière, je ne suis pas une moldue. Ca je l'ai toujours su. Je suis une cracmole. Mais je ne suis pas comme les autres cracmols. Je pensais être une étudiante en pharmacie, mais étant donné que je ne vais plus en cours, ce n'est plus vrai. Je suis juste… une meurtrière. Même si Salzerman était un salopard. Je suis une meurtrière.

- T'es ma sœur. Ça, ça ne changera jamais.

J'essuie mes larmes et ferme les yeux.

- Comment as-tu su…

- Isaak.

Je me lève d'un bond et me referme une fois de plus.

- Ne me parle pas de lui. Plus jamais. Je le déteste.

Ce n'était pas à Isaak de lui parler de ça…

- Menteuse, m'accuse-t-il. Ça me tue de vous voir vous taquiner et vous étriper depuis des années alors que vous mourrez d'envie autant lui que toi, de vous sauter dessus !

- N'importe quo…

- Je te connais par cœur Opaline. Et je le connais par cœur, lui aussi. Vous êtes les deux êtres les plus butés et les plus bornés de cette planète

Je reste bouche-bée, les pieds enfoncés dans la moquette.

- Je ne savais même pas que…

- Que tu l'aimais ? Hausse un sourcil Colin. Opaline, y'avait que vous deux pour rien voir. Ça fait des années que papa et maman le surveillent du coin de l'œil dès qu'il s'approche de toi…

- Ça n'a pas d'importance de toute façon. Je ne sortirais jamais d'ici, je me plains.

- Les aurors finiront bien par mettre la main sur les coupables.

- J'ai bien peur qu'ils soient trop nombreux, et qu'ils soient déjà tous loin.

Colin ne mesure pas à quel point la situation est grave, et à quel point les Autres sont dangereux. Je les ai rencontrés. Je sais de quoi ils sont capables. Je n'oublierai jamais ce qu'ils m'ont forcé à faire, à dire.

- Ne parlons pas de ça, Opaline…

Je hoche la tête.

- Comment vont papa et maman ?

- Aussi bien que possible je suppose. Maman essaie de te tricoter un nouveau pull. Je lui ai dit de te le faire bleu, comme tes cheveux. Finalement je commence à m'y habituer à cette couleur, me taquine-t-il.

- Et papa ? Comment va papa ?

Son avis est celui qui me fait le plus peur. C'est un homme de loi, il est inflexible et pragmatique. Est-ce qu'il m'aimera toujours quand il saura ?

- Il essaie de faire pression sur les aurors pour te voir. Harry Potter l'a menacé plusieurs fois de l'expulser définitivement de son département… Papa ne l'a pas vraiment écouté et je crois que ça commence sérieusement à impatienter Potter.

Je suis déjà au courant des frasques de mon père… Teddy m'en a parlé hier. Le directeur du bureau des aurors n'est pas le plus grand fan de mon père, mais il a de la compassion pour lui.

- Teddy dit qu'il comprend…, je réponds. Monsieur Potter a des enfants lui aussi. Je crois même que son fils cadet et sa nièce, la fille de Ron et Hermione Weasley, sont amis avec Nilam.

- Nilam n'a pas d'amis, se moque Colin. De nous tous, c'est vraiment elle la plus grognon. Elle l'est presque plus que toi !

Je le frappe gentiment à l'épaule. Nilam n'est pas grognon... Et moi non plus. Enfin, pas vraiment.

- Tu crois que ma vie va redevenir normale ? Je lui demande.

- Honnêtement, je n'en sais rien. Je pense que tu es de ces personnes qui sont destinées à vivre et à faire des choses incroyables…

Il prend ma tête entre ses mains et je lui souris. Avec lui, je redeviens cette enfant qui n'avait peur de rien, qui regardaient tranquillement les jumeaux Josse et Isaak entre train de jouer dans le jardin, qui rêvait de voler sur un balai, de faire de la magie, qui pensait que tout serait possible avec un peu volonté, qui voulait devenir potionniste, qui aimait sa famille, sans se rendre compte qu'elle était aimée elle aussi.

J'ai fait tellement d'erreurs.

J'ai bien l'impression qu'elles sont toutes irréparables.

- Ne sois pas trop dure avec toi-même. Tu t'en es admirablement bien sortie. Regarde toi ! Tu sera diplomée à la rentrée prochaine, tu as su te débrouiller seule, je ne sais pas exactement ce que tu as fait, ni quelle est ton implication dans toute cette histoire… Mais je sais en revanche que tu as fait ce qu'il fallait. Tu fais toujours ce qu'il faut…

- J'aimerais le penser…

- Tu le pensera aussi, quand tu auras assez de recul, m'assure-t-il.

- Tu sais Colin, les Autres… J'aurais pu être comme eux. Ils attisent la haine et s'ils ne tuaient pas des familles entières, je crois bien que je serais des leurs. Ils veulent un meilleur monde pour les cracmols, les gens différents… Ils ne comprennent pas qu'ils se font haïr pour ce qu'ils font… Ils n'attirent aucune pitié. Juste de la haine.

- Pourtant c'est de la pitié que je ressens pour eux…

- Tu crois qu'on est destiné à gagner des droits que dans la violence ? Ils m'ont dit que seul le sang ferait comprendre… Et je me suis demandée s'ils n'avaient pas raison.

- Peut-être qu'ils ont raison Opaline. Je n'en sais rien. Les sorciers, ne vous comprendront jamais réellement. Moi, je ne te comprendrais jamais réellement. Mais je t'aime. Et j'ai compris qu'il fallait qu'on arrête de vous exclure et de prendre des décisions à vos places…

- Peut-être que la violence n'est pas nécessaire alors…

- Peut-être…

Nous en doutons tous les deux… Parce que, quelque part, ces meurtres ont fait comprendre à quelques sorciers que la souffrance des Autres était telle, qu'ils en tous étaient aveuglés…

Je m'appuie contre Colin et ses bras m'enveloppent une fois de plus.

- Je suis fier de toi, Opaline.

Il embrasse l'une de mes tempes.

Je remercie le ciel de m'avoir fait cadeau d'un frère tel que lui. Colin a toujours été présent pour moi. Je crois bien que c'est le seul, à être capable de me faire voir qui je suis réellement. Et même si en ce moment son pouvoir inefficace, je sais que bientôt, je me verrais comme il me voit lui. Ca a toujours été comme ça. Enfants, il me savait sensible, un peu grognon, il savait exactement quoi me dire, à quel moment. Il m'a fait ouvrir les yeux un nombre incalculable de fois…

- Je ne te mérite pas…

- Sûrement, rit-il. Mais je ne te mérite pas non plus.

Je déglutis faiblement.

- Tu m'aimes vraiment ? Malgré tout ce que j'ai fait ?

Ca me fait peur, et ça m'obsède toujours. Colin est si gentil, si … parfait.

- T'es ma sœur.

J'ai l'impression que ça excuse tout. Je baille un instant. Je dors mal en ce moment, encore plus depuis qu'Isaak ne vient plus. Mes cauchemar sont revenus.

- Dors. T'as l'air épuisé.

- T'as dit que j'avais l'air d'aller bien tout à l'heure !

- J'ai menti. T'as vraiment une tête à faire peur ! s'exclame-t-il.

Je n'ai pas la force de répliquer, alors je m'allonge et pose ma tête sur ses genoux. Il caresse mes cheveux, et juste avant de m'endormir, je l'entends murmurer avec un sourire dans la voix :

- Ma petite sœur…

J'aimerais lui dire moi aussi, que je l'aime, mon grand-frère. Mais il le sait déjà.