C'est une étrange sensation de vide qui m'envahit. Un sentiment que je ne pourrais pas expliquer tant il me ronge et me bouleverse. Beaucoup diraient que c'est un chagrin d'amour, mais dans ce cas, cela voudrait dire que Berlin était celui que j'attendais. Celui qui me faisais vivre chaque seconde à cent à l'heure comme si c'était la dernière. C'est vrai. C'était le cas. Mais sa mort ne peut s'expliquer si facilement par un simple "chagrin d'amour". Berlin s'est sacrifié. Il a donné sa vie pour nous tous. Berlin est mort.
Andrés de Fonollosa. L'homme de la situation.
Je revois ce sourire à la fois charmeur et machiavélique lors de nos derniers instants à deux. Il était sacrément beau ce grand con et il m'avait fait tourner la tête. J'en ai des sueurs froides. Je me réveille encore la nuit. Mes draps sont trempés et je me sens oppressée. J'allume la lumière d'un geste mais constate avec amertume et tristesse qu'il n'est pas à côté. Deux mois se sont écoulés depuis que nous sommes sortis de la Fabrique. Deux mois que mon sommeil agité tourmente mes nuits. Il est sans cesse présent, tel un fantôme.
Andrés de Fonollosa. L'amant d'une vie.
Et dire qu'il a fallu que j'accepte la demande du Professeur pour croiser de nouveau son chemin... Le destin est parfois douteux. C'était notre dernier casse. Celui qui allait sceller notre futur à jamais. J'ai toujours ces mots, ses derniers mots qu'il a prononcé avant de partir. Bien sûr que si il mentait, il m'a toujours menti. Dans les bons comme dans les mauvais moments. Berlin voulait simplement me protéger et me forcer à quitter ce lieu sordide.
Je n'ai plus de contacts avec qui que ce soit, sur ordre de l'intello à lunettes. J'ai quand même des nouvelles de ce dernier, parfois... Lorsque ma rage intérieure lui pardonne la mort d'Andrés. Il aurait pu trouver une solution comme il l'avait fait jusqu'à présent. Mais à cet instant, tout avait été si vite... Même le Professeur n'avait pas été en mesure d'anticiper les choses. Bien joué Berlin...
Comme promis, j'ai suivi son plan et me suis rendue à l'hôtel. L'hôtel de l'aéroport. Il avait déjà tout préparé et la chambre était réservée à mon nom. La chambre 1408. Une fois à l'intérieur, je me suis écroulée en sanglots sur le lit puis j'ai attendu durant de longues et pénibles heures. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit et ai attendu que l'horloge affiche cinq heures du matin pour rassembler mes affaires et prendre le chemin du hall d'embarquement. Là, pratiquement seule au beau milieu du couloir et de la nuit, j'ai pris l'avion de 5h45 comme il me l'avait demandé. Direction Vienne. Vienne... J'en ai des souvenirs là bas, si vous saviez les soirées que nous y avions passé Andrés et moi... Vous seriez jaloux. Il m'a fait découvrir les merveilles de ce monde d'un coup de baguette magique enveloppée d'un regard de velours. Je l'ai aimé ce grand con. Le vol a été pénible et j'ai ressassé ces images en mon esprit. Les larmes sont rapidement montées et j'ai caché ma peine en regardant par le hublot. Une fois l'avion atterri, j'ai pris le premier taxi pour le centre ville, le fameux palace près de la fontaine. Cet hôtel particulier était dorénavant à moi et une fois la somme donnée en son entièreté, je me suis sentie non pas libérée d'un poids, maintenant devenue propriétaire mais avec un fardeau sur le dos. Le fardeau du souvenir de Berlin, grâce à qui je pouvais m'émanciper de la vie merdique que j'avais eu auparavant. Bien avant lui, quand les galères s'enchaînaient sur ma route.
Je suis rapidement montée à l'étage pour trouver la suite que nous avions l'habitude de prendre. J'y ai laissé tomber ma valise et me suis assise au sol, prostrée contre le mur. Berlin était mort. Berlin ne reviendrait jamais.
Et me voilà encore et toujours dans cette maudite chambre à aimer me souvenir. Dieu sait à quel point c'est paradoxal, je souffre tout en étant heureuse. Heureuse de le revoir, heureuse de le penser contre moi, heureuse d'avoir partagé sa vie et de l'avoir aimé. Le salaud... Il s'est sacrifié pour nous. Il avait promis qu'il envisagerait le meilleur pour nous. Mais l'avenir était impossible. Il m'aurait quitté. La mort l'aurait emporté. Grâce à cet hôtel, une partie de lui reste présente mais comme il me manque.
Sur le bureau dans l'angle de la pièce se trouve une enveloppe. Certainement une lettre. Mon nom y est inscrit. Je retiens mon souffle. Je n'ai pas la force pour la lire. Un dernier message de Berlin. L'ultime déclaration d'un homme avant sa fin. Je me sens si mal. Mal face à la réalité qui me traverse de toute part. Je lorgne dessus un long moment puis me décide à l'ouvrir. Je déchire rapidement le papier mais le jette aussitôt au sol. C'est au dessus de mes forces. Son écriture... Ses premiers mots. Ils me sont destinés. Ils nous étaient destinés. Nous ne devions pas terminer ainsi.
Les secondes passent, les minutes, les heures. Le soleil se lève puis se couche. Le temps me paraît si long... Je crois qu'il est tard, la nuit est tombée depuis un moment mais je n'ai pas la notion du temps. Je n'ai pas envie de savoir l'heure. Je n'ai pas envie de me sentir incrustée dans le présent qui défile lors de son absence. Pourtant, il ne reviendra pas. Il ne reviendra jamais.
Puis, je me souviens de nos moments, dont un crucial, lorsque j'ai tué ce type. Je l'ai assassiné de sang froid sans même réfléchir. J'ai agi à l'instinct pour sauver Andrés. Son sang coule sur mes mains et j'en porterai les tourments pour le restant de mes jours. La marque de la culpabilité. J'ai ôté la vie d'un homme. Cela fait-il de moi un monstre ? Jusqu'où peut-on aller par amour... Jusqu'à donner la mort ou se donner la mort soi-même ? Nous n'étions pas des monstres, nous étions simplement assoiffés de vie et de liberté. Nous nous battions pour notre survie dans un monde plus juste et meilleur pour les personnes de notre condition. Celles qui sont indépendantes et qui ne respectent pas les codes imposés.
Mon corps entier souffre, ce n'est pas que mon mental chargé d'émotions qui me joue des tours non... Mes muscles me tirent et je me sens affaiblie. Rien ne me décroche un sourire, et l'appétit n'est pas non plus au rendez-vous.
Le silence qui règne dans la pièce m'assoupit un instant, je me laisse sombrer et cesse de résister. Mes paupières se ferment. Je ne sais pas durant combien de temps. Cependant, mon repos semble être de courte durée, le téléphone posé sur la table de chevet sonne soudainement. Je crois rêver sur le moment tant cela est improbable. Je doute quelques secondes puis, sous la tension et la curiosité qui me pique, je me lève d'un bond pour décrocher. Vous me croyez si je vous dis que la voix qui résonne au bout du fil me pétrifie :
- Alma... C'est moi.
Andrés. Mes tempes viennent taper lourdement sous le choc. J'ai mal. Un mal de crâne qui vous prend de l'intérieur. L'émotion qui me submerge m'aveugle sous les larmes qui inondent mes orbites. C'est bel et bien Andrés. Il reprend de son calme légendaire et habituel :
- Je sais que cela peut te paraître fou... Plusieurs mois sont passés mais je suis là... Je suis là comme convenu... Regarde par la fenêtre.
J'hésite un court laps de temps face à l'instant improbable. Il est là, c'est bien sa voix qui vient secouer ma poitrine et me donner de lourds frissons. Mais je n'y arrive pas. Je n'arrive pas à le croire. Berlin a été abattu, le Professeur lui-même a confirmé sa mort ! Je deviens folle. Peut-on halluciner sous la peine ? Je l'entends soupirer sous la déception. Je ne réagit pas. Son moment théâtral de gloire se dissipe rapidement. J'ai l'impression de flotter. Cela pourrait être magique si j'optais dans sa direction en me rendant à la fenêtre. Cependant, la réalité est effrayante et je panique si la vérité venait à me rattraper. Comment cela est-ce possible :
- J'ai combattu la Mort avec brio et me voilà revenu tout droit des Enfers... Et je t'ai retrouvé. Je t'ai retrouvé comme je l'avais prédis. Approche. Bella, approche
J'obéis et entrouvre le rideau pour voir la rue éclairer une petite cabine à l'angle. Une silhouette vêtue d'un long manteau sombre se dessine. Il me fait un signe de la main. Je le reconnais. Andrés de Fonollosa. Berlin. Clyde qui revient chercher Bonnie. Je reste ébahie alors que mon regard le fixe. Il sort de l'habitacle, un chapeau feutre couvre sa tête puis se dirige vers l'entrée de l'hôtel.
Mon cœur se serre et mes muscles se tendent, il arrive. Il est vivant.
Soudain, ses pas l'amènent devant ma porte et il frappe avec élégance. Je m'y attendais et, aussi légère qu'une plume, comme si mon rêve m'enveloppait encore, je viens ouvrir. Il est là, devant moi, un sourire victorieux aux lèvres tandis que ses yeux se plissent de malice :
- Rome... Ou plutôt devrais-je dire, ma très chère Alma, ma précieuse Alma. Comme je suis heureux de te revoir. Bienvenue chez toi. Bienvenue dans ta nouvelle vie.
C'est miraculeux, comment a t-il pu...
- Andrés, tu es mort...
- Les Grands de ce monde ne meurt jamais, ils survivent dans les mémoires de ceux qui croient. Crois-tu en moi ?
- Depuis notre première rencontre.
- Alors je suis bien là, devant toi. Viens dans mes bras.
Il me serre avec tendresse contre lui avant de franchir le seuil de la porte et tourner la clef. Berlin ciao, me voilà de nouveau prise dans les filets du braqueur. Monsieur Élégance.
